L'Ombre de Dol Guldur

Chapitre 36 : Mornië utúlië


(Musique : Indian new age music for head massage)

Vala, il est trois heures du mat, je suis malade… Ceci est donc un chapitre inutile :D

Enjoy!


Elrohir poussa la porte de la chambre de son frère et passa la tête dans l'embrasure : la pièce était plongée dans le noir, hormis une bougie allumée sur une table, mais il devinait la forme du corps endormi sous les draps. Il entra en silence et referma le lourd panneau de bois.

Les yeux d'Elladan étaient fermés, les sourcils froncés. Sa bouche entrouverte laissait passer une respiration courte et rapide. Elrohir dégagea précautionneusement le drap du visage de son frère et posa une main sur son front : il ne se réveilla pas, mais au moins n'avait-il pas de fièvre.

Elrohir se redressa et se dirigea vers la fenêtre où il s'installa à califourchon, une jambe pendant au-dehors. En-dessous de lui, quelques Elfes passaient en silence, regagnant leurs quartiers pour la nuit. Les yeux perdus dans le vague, Elrohir repensa aux terribles souvenirs qui l'avaient assailli quand Elladan avait lâché prise. Des souvenirs de douleur et de sang, empreints de terreur.

Il se reprit. La nuit n'était pas le moment le plus propice à laisser ressurgir de telles horreurs, fussent-elles de simples réminiscences des émotions d'un autre... Des souffrances de son frère. Il entendit Elladan s'agiter et dressa l'oreille… La voix, faible et enrouée, avait une intonation plaintive et effrayée qu'il avait rarement entendue :

- Maman… Maman…

Inquiet, il se leva et repoussa la tenture qui cachait la fenêtre pour se rapprocher du lit : Elladan s'était roulé en boule et s'agitait, gémissant de peur comme un enfant. Il se pencha sur lui et appela à voix basse :

- Elladan ?

Il ne semblait pas l'entendre et se crispa davantage, tournant le dos à son frère, les bras resserrés contre lui. Elrohir posa la main sur son épaule et l'appela de nouveau, sans succès. Pendant un moment, il n'y eut plus rien. Elladan semblait s'être rendormi. Il s'assit alors au bord du lit, ôtant ses bottes, résolu à garder un œil sur lui ; puis il sortit de sa poche une petite amulette de bois grossièrement taillée. Il retira la ceinture où était sanglé son poignard, qu'il sortit du fourreau, et se mit en devoir d'affiner la petit sculpture de bois.

Le temps passa, et la nuit se fit totalement noire. Après un moment, Elladan recommença à s'agiter: Elrohir s'immobilisa, les yeux posés sur lui. La voix effrayée d'un petit garçon lui parvint de sous la couverture :

- Maman…

Une voix d'homme pour un mot d'enfant. Elrohir fronça les sourcils, posant son arme et son amulette sur la chaise près du lit pour se pencher sur son frère et voir son visage : il vit que des larmes coulaient sur ses joues malgré ses yeux résolument fermés. Elladan hoquetait en silence en essayant de ravaler ses pleurs.

Elrohir posa la main sur son épaule et le secoua légèrement, sans effet. Il l'appela :

- Hé, Elladan… Elladan, tu m'entends ?

- Maman…

- Ce n'est pas maman, Elladan. Maman n'est plus là, tu sais. Il faut dormir, maintenant.

- Non, je veux voir maman…

Que pouvait-il faire ? Que pouvait-il dire son frère à part une vérité qu'ils connaissaient tous les deux depuis des siècles ?

- Maman…

Alors, Elrohir repoussa les draps et se coucha contre son frère ; puis, rabattant les couvertures sur eux, il le serra contre lui.

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Estel s'assit dans son lit avec un soupir. Le sommeil le fuyait encore une fois. Il avait fait un cauchemar, car Legolas venait de repartir pour Mirkwood avec le messager et il craignait qu'ils ne soient attaqués. Il avait rêvé que le messager était en fait un orc et qu'il se jetait sur Legolas alors qu'ils se trouvaient isolés dans les Monts Brumeux, loin des soldats de Fondcombe... Ce n'était qu'un stupide cauchemar, mais il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter pour son ami elfe. En désespoir de cause, il se leva et se dirigea vers la fenêtre pour respirer l'air frais de la nuit. La lune était pleine ; il pouvait voir quelques personnes déambuler dans la cour, seules ou par deux. Un couple s'embrassait non loin, et il détourna pudiquement le regard.

Il quitta la chambre, lassé de ne pas dormir et trop peu fatigué pour rester allongé tranquillement. Ses pas le menèrent devant une grande porte ouvragée… il en admira longuement les dessins, redécouvrant les traits à la lueur des torches. Il n'avait pas trop l'habitude de se promener dans cette partie des bâtiments la nuit. Il poussa la porte avec précaution : la salle était remplie de livres rangés sur d'imposantes étagères de bois. Il entra. Des lanternes couvertes éclairaient faiblement des tables où étaient abandonnés des ouvrages encore ouverts, accompagnés de parchemins aux écritures variées. Il s'approcha d'une table pour regarder de plus près.

Un livre massif était ouvert à la moitié, offrant une magnifique illustration d'une montagne verdoyante accompagnée d'un texte rédigé en runes. Ce n'était ni du langage commun ni de l'elfique, mais le langage des Nains : le garçon ne chercha pas à lire le texte et s'installa à genoux sur la chaise pour feuilleter l'ouvrage. Il regorgeait d'illustrations superbes et variés. Il se perdit dans la contemplation d'un océan, réalisé d'une main de maître…

- Estel ? Que fais-tu ici ?

Le garçon sursauta et se retourna : Erestor le regardait d'un air surpris :

- Tu devrais dormir, il est très tard.

- Mais je n'arrive pas … Je ne connaissais pas cet endroit.

Erestor sourit :

- Il y a de beaux ouvrages, ici. Certains sont très anciens. Que regardais-tu ?

- Celui-ci, fit le garçon en lui montrant le grand livre. Mais je ne sais pas le lire…

L'Elfe s'approcha et regarda par-dessus son épaule :

- Les Nains nous l'ont offert il y a peu. Dis-moi… souhaiterais-tu m'aider le traduire en elfique ? Je t'apprendrai le langage des Nains…

Un énorme sourire s'épanouit sur le visage du garçon…

- Je suppose que ça veut dire oui, s'amusa Erestor. Mais tu devras attendre demain ! Il faut dormir.

- Oui… Merci beaucoup, Erestor.

- File.

Estel descendit de sa chaise et quitta la pièce, ravi. Finalement, il avait eu raison de venir jusqu'ici ! Mais il avait encore moins envie de dormir…

Il se demanda s'il ne pouvait pas aller dehors, voir si des guerriers n'étaient pas en train de s'entraîner… Depuis qu'Elrond avait déclaré l'état de guerre, les soldats passaient le plus clair de leur temps à l'extérieur, assez près des portes de la cité. Les cavaliers étaient souvent envoyés beaucoup plus loin, mais les archers et les lanciers restaient à vue. Les armures et les épées étaient en train d'être rénovées, les chevaux étaient réhabitués au combat, et les sentinelles veillaient de jour comme de nuit aux alentours… Estel frissonna. Il n'avait pas envie qu'il y ait une guerre. Il ne savait pas exactement pour quelle raison on se préparait à se battre, mais il sentait que dans tous les cas, combattre était une chose qui apportait souffrance et malheur.

Le garçon changea de route : il n'avait plus envie d'aller voir les hommes se battre, même pour de faux. Il se dirigea vers la chambre d'Elrohir. Il pensait l'y trouver, n'ignorant pas qu'Elladan avait besoin de repos et était probablement en train de dormir dans une autre chambre. Mais personne ne répondit quand il frappa à la porte, et il trouva la pièce vide … il hésitait à aller voir si Elrohir était finalement allé dormir avec son frère. Ne risquait-il pas de les réveiller tous les deux ? Mais en même temps, maintenant qu'il avait pensé à la guerre, il n'avait plus trop envie de rester seul… Aller retrouver Erestor ? Non, il se ferait gronder…

Il alla donc un peu plus loin et poussa la porte de la chambre d'Elladan, le plus délicatement possible. Il vit que les jumeaux dormaient côte à côte dans le grand lit et se résolut à entrer à pas de loup. Il les regarda un instant, retenant le plus possible sa respiration pour ne pas les réveiller : couchés sur le côté, endormis dans la même position, ils semblaient tranquilles, apaisés, le bras d'Elrohir passé à la taille d'Elladan. Il vit les larmes asséchées sur les joues d'Elladan. Il comprit.

Il s'approcha sur la pointe des pieds et enleva le poignard et l'amulette de la chaise pour s'y asseoir, posant ses pieds nus sur le bord du lit. Il attendit un instant puis, voyant qu'il n'avait pas réveillé les jumeaux, tira un peu la couverture sur ses pieds froids et s'installa plus confortablement, gardant l'arme d'Elrohir à la main, faute d'oser poser le précieux poignard sur le sol. Il enroula le lacet de l'amulette à son poignet, jouant avec le petit cercle de bois gravé. Quitte à ne pas dormir, s'il n'osait pas réveiller ses frères, au moins n'était-il pas tout seul dans la chambre. Entendre leur respiration apaisait ses craintes, même s'ils n'étaient pas conscients de sa présence. Avoir deux frères guerriers avait quelque chose de rassurant… sauf quand on disait partout qu'il allait y avoir des batailles à mener.

Il s'obligea à repenser aux images du grand livre… tant de paysages à découvrir…

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Elrohir se réveilla en sursaut : un bruit soudain l'avait alerté ; et il jeta un regard derrière lui. Il vit Estel assis sur la chaise, les bras croisés, le menton sur la poitrine… endormi. Le poignard était tombé de sa main et reposait sur le sol.

L'Elfe laissa sa tête retomber sur l'oreiller, soulagé. Il attendit que les battements de son cœur s'apaisent puis sortit du lit avec précautions. Il s'étira longuement, baillant à s'en décrocher la mâchoire - mais en silence. Enfin, il passa les bras sous les épaules et les jambes de son petit frère et le souleva dans ses bras pour le ramener son lit.

Sa tête brune reposant sur l'épaule d'Elrohir, Estel ne s'était pas réveillé. Il rêvait de l'océan.