cefle,pour fouffrir qu'il fuft déguifé dans Heracléc
pour l'amour d'elle : fi bien qu'il prit la refolution
de luy faire fçauoir la chofe indirectement , & de
n'aprendre au Roy que ce qui pouuoit le regarder
en particulier. Artane fut donc faliier ce Prince,
qu'il n'auoit point encore veu : & le priant tout
bas qu'il luy peuft parler en fecret d'vne affaire
très importante , & qui preflbit extrêmement : le
Roy fortit de la Chambre de la Princefle où il
n'auoit prefques point tardé : & le prenant par la
Dd ii)
jr
îj.2,2 Le Grand Gyblv.j,
main, il le mena dans la tienne, où Artaneluy dit
ce qu'il auoit refolu de luy dire. Le Roy n'eut
pas plûtoft entendu, que Spitridate eftoit déguifé
dans Heracle'c , qu'il creut en effet qu'il y auoit
vne coniuration tramée contre luy : fi bien que
fans perdre temps, il commanda fecrettement au
Capitaine de fes Gardes, d'aller auec main forte à
Ja Maifon où Artane auoit veu entrer Spitridate^
d'y chercher fQigneufement par tout : & de s'af-
furer de la perfonne de ce Prince s'il y eftoit com-
me il en auoit efté aduerty. Enfin , Seigneur , que
vous diray-ie ? Le Roy de Pont fut obeï : & Spi-
tridate qui eftoit feui & hors de pouuoir de fe
deffendre , fut pris par cent des Gardes du Roy
fans qu'Artane fe monftra à luy, & menédans vne
Tour où Ton mettoit les prifonniers d'Eftat qui
eftoientgensde haute qualité. le vous lai/Te à iu-
ger quelle furprife fut celle de laPrihcefle , d'ap-
prendre à vne heure de là , que Spitridate eftoit
arrefté : d'abord elle creut que le Roy de Pont
fçauoit que ce n'eftoit que pour elle qu'il eftoit
déguiférmais n'entendant parler que de coniu-
ration contre PEftat, fi elle fut en repos du cofté
de fa réputation , elle n'y fut pas pour la vie de
Spitridate. Imaginez vous donc, Seigneur, quelle
nuit elle pafla : pour moyi'en puis rcfpondre exa-
ctement : car ayant dit à fes Femmes qu'elle le
trouuoit mal , elle fe mit au lict : & ie leur dis que
le ne la quitterais point , afin qu'elles ne l'impor-
tunaflent pas : comme en effet ie demeuray auprès
d'elle, pour tafeher de U confolcr. le ne pus tou-
tefois en venir à bout : parce que de quelque fa-
çon qu'elle enuifageaft lachofe , elle la trouuoit
très dangereufe pour Spitridate , qui n'eftoit guer
rcs plus en repos quç la Princefït. Comme on ne
Livue Second. 423
luy auoit rien dit en le prenant» il ne fçauoit point
fi cette entre- veuë auoiteftédefcouuerte , oulî
l'on n'auoit fait fimplemët que fçauoir qu'il eftoit
déguifé dans Heraclée : mais le lendemain au ma-
tin, il fut éclaircy de (es doutes : car le Roy luy en-
uoya demander ce qu'il y eftoit venu faire : quel
deffeinilauoiteu :& quels eftoient les complices
de fa coniuration:Ce Prince voyât que Ton ne luy
parloit point de la Princefle, en eut vne ioye ex-
trême: & refpondit qu'eftant forty de la prHbn ou
le Prince fon Père le retenoit ; & ayant «pris dans
Chrifopolis que le Prince Sinnefis eftoit Roy , il
eftoit venu à Heraclée , auec intention de cher-
cher vn Azile auprès de luy : qu'en yarriuant, il
auoit efté bien furpris^apprendre que fon règne
n'auoit duré que fept iours : & qu'il en auoit efté fi
affligé, qu'il n'auoit pas eu aflez de liberté d'c(prit,
pour refoudre d'abord précisément ce qu'il auoit
a faire. Que neantmoins il auoit enfin conclu en
luy mefme, de demâder au Roy qui regnoit alors,
la mefme prote&ion qu'il auoit attendue du feu
Roy fon Frère: mais qu'il n'auoit pas eu loifir d'e-
xécuter fon deflein : puis qu'il auoit efté pris vne
heure après fon arriuée. Ceux qui luy parloient
luy dirent , que pour venir demander vn Azyle
au Prince Sinnefis dont il eftoit fort aimé , il
n'eftoit pas befoin de fedéguifer: il refpondit à
cela , qu'aulïi ne s'eftoit il pas déguifé pour ve-
nir à Heraclée : mais feulement pour pouuoir
fortir de Bithinie : & pour faire le relie du voya-
ge auec plus dç feureté fans train & fans équi-
page , que s'il euft efté en habit d'vn homme
de fa condition. Qupy que fes refponfes fuflent
raifonnables , elles ne fatisfirent pourtant pas le
Roy : & il ne douta point du tout, qu'il n'y cuit
Dd jjfi
r M2± Le Grand Ctivs,
vndeflein caché. Car encore qu'il n'ignorafl: pas
la paflion de Spitridate pour la Princefle Ara-
minte, il connoiffoit toutesfois fi parfaitement £j
vertu , qu'il ne luy vint aucun ioupçon , qu'elle
euft contribué à ce déguifement : comme en effet
la chofe n'eftoit pas ainfi : & il creut enfin que la
feule ambition , eftoit la caufe de cette auanture.
Pharnace & Artane feruirent beaucoup à le con-
firmée en cette penfée : le premier comme croyât
aifément ce qu'il fouhaitoit; & l'autre faifant fem-
blant de le croire , afin de perdre pluftoft Spitrida-
te. Neantmoins comme il vouloit que la ialoufie
tourmentait Pharnace auflî bien que luy , il luy fit
fçauoir adroitement, que l'amour auoitfapartau
deguifement de ce Prince: il s'imagina mcfme que
peut eftre pourrait il détruire encore Pharnace,
dans l'efprit de la Princefle Araminte par cette
voye : iugeant bien que Pharnace voulant nuire
àfon Riual , donnerait ce nouueau foupqon au
Roy : & que fi la Princefle le fçauoit,elle en ferait
extrêmement irritée contre luy. En effet , la
chofe reiiifit d'abord comme l'auoit penfée Ar-
tane : car Pharnace fut bien plus malheureux,
d'apprendre que Spitridate auoit veu la Princefle,
que de croire qu'il euft voulu renuerfer l'Eftat.
La ialoufie mefme s'emparant alors de fon cœur,
le porta, tout généreux qu'il eftoit , à infulter fur
, vn infortuné , & à dire au Roy tout ce qu'on luy
auoit dit. La Princefle qui le fçcut, en eutvnc
colère eft range : de forte qu' Artane trouua par là
les voyes de nuire à deux de fesRiuaux tout en-
femble : & de les rendre auflî malheureux qu'il
l'eftoit luy mefme. Il eft vray que pour luy, il eftoit
digne de l'eftre : mais il n'en eftoit pas ainfi desau-
tres:principalement de Spitrid*te,qui ne meritoit
Livre Second. 42$
pas Tes infortunes. Cependant on s'informe par *
tout , fi ce Prince n'a point eu d'intelligence aucç
quelqu'vn : Ceux chez qui ilauoit elle loge eftant
arreftez on les interroge : mais quoy que l'on
puifle faire , on ne trouue rien ny qui le iuftifie,
ny qui le conuainque : de forte que dans cette in-
certitude , il eftoit gardé très eftroitement. Ce qui
contribua encore beaucoup à fon malheur , fut \
que le Roy de Pont eftoit fi mélancolique & fi cha-
grin , que Ton ne le connoiffoit plus, tant il pa-
roillbit changé. D'abord on creut que la mort du
Roy fon Père , & celle du Prince fon Frère en
eftoient la véritable caufe : mais nous fçeumes
bien toft après , que fon inquiétude eftoit cauféc
par l'amour qu'il auoit pour la Princeffe Mandane.
Car durant qu'il eftoit en oftage auprès de Ciaxarc
( comme vous l'aurez fans doute fçcu ) il en deuint .
11 amoureux , que ïamais perfonne ne la tant efté:
il bien que comme fon ame eftoit chagrine par
l'ablence de ce qu'il aimoit , il en eftoit plus ailé à
irriter, Sç moins capable de connoiftre l'innocen-
ce de Spitridate. Toutcsfois comme ce Prince eft
aflurément vn fort honnefte homme , il viuoit
bien auecla Princeffe fa Sœur : &quoy que Phar-
nace luy euft parlé de l'entre- veuë de Spitridate
& d'elle, il ne luy en parla pourtant pas^uec beau-
coup d'aigreur : au contraire l'eftant venue voir
vn iour , après luy auoirdit auparauant fans colè-
re , tout ce qu'vn Prince fage & adroit pouuoit di-
re, en vnc pareille rencontre , pouvdécouurirfcs
véritables fentimens : il luy dit encore qu'il eftoit
bien fâché de luy auoir peut eftrc caufé quelque
déplaifir , en faifant arrefter Spitridate , pour qu\
il lçauoit bien qu'elle auoit conçeu beaucoup d'e»
tirçie,par lçs commandemens du feuRoy fon Pçrç*
s
426 Le Grand Cyivs,"
êc en fuite du feu Roy fon Frère.: mais qu'après
tout , comme il y alloitde fon Eftat , & du repos
de tous fes Peuples , il l'auoit neccfi'aircment falu
faire. QiTau rciteilnelafoupçonnoit point, d'a-
uoir aucune part à la conjuration de Spitridare,
qui aflurément l'auoit trompée la première : &
luy auoit voulu perfuader, que l'amour toute feu-
le faifoit fon deguifement , quoy qu'en effet ce
fiift fon ambition. Seigneur, luy dit elle , fi lafFe-
âion que Spitridate a témoigné auoir pour moy»
n'auoit pas efté authoriféc comme vous dites par
ie feu Roy mon Père , & par le Prince Sinnefis
mon Frère , ie ne vous parlerois pas comme ie
m'en vay vous parlenmais puis que cela eft ainfi,ic
vous fupplieray,Seigneur,de croire que ce Prince
n'a iamais eu deflein de remonter au Thrône en
vous en renuerfant : car s'il euft efté capable dV/ie
pareille chofe, il n'euft pas efté fi longtemps pri-
îbnnier du Prince fon Père. Ainfi i'aduoùe fans
fcrupule que ie l'ay veu,parce que cen'eft pas par
mes ordres qu'il eft venu à Heraclée : & que de
plus ie fçay auec certitude , qu'il n'y eft pas entré
auec intention de coniurcr ny contre voftre Per-
fonne,ny contre 'enpouuois
feulement foupçonnejr,ie l'accuferois au lieu de le
deffendre:& ne vous en parlerois iamais,que pour
vous obliger à le punir. Ma Soeur,luy dit le Roy en
l'interrompant , ie ne cherche pas la iuftification
de Spitridate : mais ie veux feulement vous faire
connoiftre que ie fonge à la voftre autant queie
le puis. Au refte,comme vous eftes raifonnable &
genereufe , ie ne croy pas que vous aimiez plus
Spitridate, que la gloire de la Maifon dont vous
eftes : c'eft pourquoy il ne faut pas que vous trou-
uiez eftrange ,fi ce Prince eitant criminel n'eft pas
LivfcE Second.
427
de bonnes qualitez
I s
traite auec la mefme indulgence que i'aurois
peut-eftre pour vn autre. Car enfin il eft d'vnc
Race qu'il faut abaifler : fi on ne veut qu'elle op*
prime ceux dont elle fcpleintd'auoir eflé oppri-
mée : Ainfi ma Sœur , le moins que ie doiue faire,
cft de tenir Spitridate en vne prilon perpétuelle.
Si ie le croyois innocent, pourfuiuit il , toute ma
Politique ne pourroit pas m'obliger à cette ri-
gueur : mais puis qu'il paroift criminel, il f^ut que
la chofe aille pour vous confoler,
adjoufta t'il, de la perte d'vn Prince qui a sas doute
, ie vous coniure de vouloir
époufer Pharnacc : Ha,Seigneur,luy dit elle,ne me
farlez s'il vous plaift point de Nopces,fi tort après
es Funérailles du Roy mon Pere:& ne me forcez
pas à defobeïr au commandement que m'a fait en
mourant le feu Roy mon Frère. Et que vous a t'il
commande? répliqua t'il ; Il ma ordonné, dit elle
en rougiflant , de ne changer point les fentimens
qu'il auoit voulu que i'eufle pour âd
il vous parla de cette forte,reprit le Roy,il ne pre-
^ uoyoitpasque Spitridate feroit criminel d'Eftat:
Ha,Seigneur,dit elle, Spitridate eft très innocent:
mais fans m'opiniaftrer a vouloir que vous exécu-
tiez les dernières volontcz du Prince Sinnefis :nc
me contraignez pas auflî à vous defobeïr , en me
commandant d'époufer Pharnac^. Ce n'eft pas
3u'il ne foit digne de toutes chofe$:mais c'eft qu'il
oit ce me femble fuffire , queieme priue de ce
que l'on m'auoit ordonné d'aimer : fans me vou-
loir contraindre de fouffrir l'affedion d'vn home
que ie n'aime pas : & pour qui i'auray toufiours
beaucoup d'eftime , & pourtant beaucoup 'd'in-
différence. La Princeflccroyoit que le Roy luy
parleroit fort aigrement , aprçs vne déclaration
423 Le Grand Cyrvj,
fi ingénue : mais la paflîon qu'il auoit dans l ame,
luy ayant fans doute apris à excufer en autruy , la
foiblcfle qu'il fentoit en luy mefme , fît qu'il la
quitta fans luy dire rien de fâcheux : demeuraot
pourtant toujours dans les termes de fouhaiter
qu'elle époufaft Pharnace : & luy difant qu'elle
changeroit d'auis auec le temps.L'amour de Man-
dane occupant l'ame de ce Prince, futcaufe qu'il
ne fongea pas tant à Spitridate : car il ne pcnfa du-
rant quelques iours, qu'à çnuoycr demander la
Princefl'e Mandane à Ciaxare : &qu'à donner les
ordres neceflaires, afin que cette Ambaflade fuft
magnifique. Cependant la Princcfle preuoyant
bien que Spitridate ne fortiroit iamais deprifon,
que par la force ou par ladreffe, fe refolut de le
dcliurer;& elle s'y porta d'autant pluftofi, que
celuy qui commandoit dans la Tour où il eftoiç
m'auoit vne obligation extrême : car durant le rè-
gne du feu Roy , iauois fauuc la vie à vn de fes En-
fans , qui s'eftoit engagé dans quelque crime : ce
Prince luy ayant pardonné à ma confïderation. le
fus donc employée à négocier cette affaire impor-
tante , que ie conduifis fi heureufement durant
quinze iours , que i'obîigeay enfin cet homme par
le fouuenir de ce qu'il me deuoit ; par des bienfaits
refens, & par de grandes efperances de l'aucnir,
fe refoudre de chercher les voyes de deliurer
Spitridate fans en cftre foupçonné. Comme cette
Tour donne fur la Mer, & qu'il y a vne Terraflc
qui y eft attachée, dont le bout eft battu des va-
gues-, il fit demander au nom de ce Prifonnicr,la
permiflïon de s'y promener vne heure ou deux
tous les iours , ce qui luy fut accordé. De forte
que gagnant deux Gardes qui l'y accompagnoient,
ils attachèrent au haut de cette Terraflc vnç
Livre Second. 429
Efchciîe de corde , comme fi Spitridate fe fuft fau-
uc par cet endroit 5 & fans que perfonne s'en aper-
çeuft , le Capitaine de cette Tour enferma ce Prin-
ce & les deux Gardes fubornez en vn lieu fort fe*
cret : feignant après cela de faire bien l'emprefié.
Il demande où eft Spitridate ? on luy dit qu'il eft
fu r la Terrafle : il y va auec plufieurs Soldats & ne
l'y trouuant point, il trouue rEfchclle qu'il y
auoit fait mettre luy mefmc ; il la monftre à ceux
qui le fuiuoient : dit qu'aflurément leurs Com-
pagnons ont trahy : & qu'il eft fans doute venu
vn Efquif les prendre au pied de cette Efchelle , de
plus grands VaifTeaux n'en pouuant pas appro^
cher.ïl menace mefme ceux qui sot en fa prefence;
les aceufe auflï bien que les autres qui fe font fau-
uez ; & tout tranfporté de fureur en aparence, il
va trouuer le Roy pour l'aduertir de ce qui eft ard-
ue. Il luy dit que certainement on reprendra Spi-
tridate, fi Ton enuoye promptement après luy:
qu'il y à lieu de croire qu'il n'aura pas mis pied à
terre proche d'Heradée : & qu'ainfi infalliblement
fi Ton met plufieurs Rameurs dans vne Chalou-
e; on reprendra ce Prifonnier & fes complices.
ifin il ioiia fi bien , que le Roy mefme fut trom-
pé, & commanda non feulement que l'on mift
plufieurs Barques en Mer : ifcais il ordonna encore
que l'on prift garde aux Portes de la Ville , pour
voir fi Spitridate n'y rentreroit point dcguifé:nc
iugeant pas qu'il peuft entreprendre de fe mettre
en pleine Mer dans vn Efquif 5 & nul Vaifleau con-
sidérable ne manquant au Port , où il en fit faire
recherche. De plus comme Pharnace & Artane
fçauoient bien quelle eftoit fa paflion pour la
Princefle , ils persuadèrent encore au Roy , qu'af-
feulement il feroit rentré daris Hf raclée en habit
\
/
\
ta
r. v s,
de Pcfchcur, ou de quelque autre façon : que ne
fit on donc point pour le reprendre ! on redou-
bla les des Portes, on mit des Soldats dans
toutes les rués 5 on chercha dans toutes Jes Mai-
sons fufpectes;& on n'oublia rien de tout ce qu'on
pouuoit faire , qui vray femblablement deuil fer-
uir à le trouucr. }Le Roy eut quelque léger foup-
çon que la PrincelVe auoit aidé à faire échaper Spi-
tridate,&mefmeilluy en dit quelque choie: mais
comme il n'en auoit nulle preuue,&que ce Prince
n'auoit iamais fçeu l'obligation que m'auoit ce
Capitaine de la Tour : parce que ç'auoit efté par
le moyen du Prince Sinnefis que i'auois obtenu la
vie de (on Fils du feu Roy fon Pere,ces foupçons
fe difliperent aifé Spitridate cttoit
dans la Prifon , où Ton ne s'auifa point d'allef
chercher : & où il falut qu'il fuft quelque temptf
auparauant que d'ofer entreprendre de s'éloigner.
Comme le Capitaine de la Tour luy eut dit qud
c'eftoitparma négociation qu'il eftoit en prifon
fans eftre prifonnier, il s'imagina bien que la Prin-
cefle fçauoit la chofe: de forte qu'il me fit deman-
der la grâce de me voir auparauant qu'il partift,ce
que icluy accorday fans en parler à la Princefle:
me femblant que ie ne pouuois refufer cette fa-
ueur,au Fils du véritable Roy de Bithinie. Mais
après luy auoirfait efpcrer ce qu'il fouhaitoit , la
difficulté fut de l'exécuter : neatitmoins comme
la Femme du Capitaine de la Tour eftoit de l'in-
telligence ,ie me refolus d'y aller ,auec vne Fille
feulement : & d'entrer par vne petite porte defro-
bée, qui donne vers les Ramparts de la Ville. De
vous dire, Seigneur , auec quels témoignages de
reconnoifTance pour Araminteôc pourmoy,Spi-
tridate me paila a il me feroit impoffible /enfin
Livré Second.
43*
ï'ïefionide , me dit il , ne m'aurez vous deliuré*
cjue pour m'exiler pour toufiours; & n'aurez vous
fait que changer monfupliceen vn plus cruelï
Seigneur, luy repliquay-ie, c'eft plûtoft la Fortune
que la Princefle qui vous bannit : mais comme
cette Fortune eft vne inconftante, il faut efpcrer
que fa légèreté vous fera fauorable : & qu'après •
auoir tant changea voftre defauantage,cllechan-
geira enfin en voftre faueur. le le fouhaite , repli*
qua t'il , bien que ie ne l'efpere pas : cependant
Hefionide,ce mettra vne cruelle chofe , s'il faut
que ie parte fans dire adieu à ma Princefle : & fans
fçauoir fa dernière volonté. Pour ce qui eft d'ap-
prendre fes intentions , luv dis-ie , ie le puis faire
aifément : puis qu'elle me fait la grace,de me con-
fier fes plus fecrettes penfées: mais pour la voir, il
n'eft pas feulement permis d'y longer. Laiflez-
vous donc conduire,Seigneur,à la prouidence des
Dieux : quipeut-eftreferori^ pins pour vous pen-
dant voftre exil que vous né penfez. Et qiloy, Hc-
fionide,meditil en foûpirant, croyez-vous qu'vn
Prince malheiireux & abfent , puifle raifonnablc-
ment efpcrer,que la diuine Araminte luy conferue
fon affc&ion toute entière? Oiiy, Seigneur, luy re- .
pliquay-ie,vousle pouuez, & mefmefans craindre
d'eftre trompé : car comme vous n'eftes malheu-
reux que pour l'amour d'elle , il faudroit qu'elle
fuft fort iniufte , fi voftre malheur vous détruifoit
dans fon ame. Allez donc, Seigneur , chercher
quelque Azile , iufques à ce qu'il foit ardue
quelque changement dans le cœur du Roy de
Pont, & dans celuy du véritable Roy de Bithinie.
La Princefle fçait bien que fi vous auiez voulu re-
monter au Thrône vous l'auriez pu faire : Et elle
vous eft fi fenfiblementobligéepd'auoir préféré fes
"S
.
432 Le Grand Cyrvs,
chaines à vnc Couronne , qu'elle n'en perdra ia*
mais le fouuenir. Enfin , Seigneur* après vnc lon-
gue conuerfation , ic fis refoudre ce Prince à par-
tir : comme il auoit encore toutes les Pierreries
que la Princcfle Ariftée luy auoit donne'es en par-
tant de Chrifopolis, il ne voulut rien prendre de
tout ce que ie luy offris de la part de la Prin celle:
car iefçauois bien qu'elle auoit intention de le fai :
re. Il me pria alors de luy donner vn Billet qu'il
efcriuit en ma prefenec : & qui eftoit à peu prés
en ces termes , fi ma mémoire ne me trompe.
SPITRIDATE
LA PRINCESSE
ARAMINTE.
i
parts y Madanie i p
vtleZ: mais te parts
r fine fi
fie a) oà
ïray ^ m
■ifi
Cr quc'fifyere. le ne fifaur ois pourtant fit
n ) l'autre , fi vous ne me l'ordonnez, par
Princejfc , au Nom d'vne illustre Vcrfionnt qui nejl
Livre Second.
433
flus : & quiviuraneàntmûins éternellement dans U
mémoire de
SPlTRlDArE.
Apres m'auoir donné ce Billet, ce Prince me dit
encore cent chofes pour dire à la Princelïe que
ie fus retrouuer , & luy aprendre le fecret que ie
luv auois fait de cette entre-veuë. D'abord elle
s'en voulut pleindre , mais après elle n'en fut pas
marrie : & ie la preflay mefme fi fort, que ie la
contraignis de rcfpondre de cette forte , au Billçt
de ce Prince affligé.
MM
A
M
N T
A SPITRIDATE.
laijfer viure : & *Jf
tant
quAraminte viura elle vous en prie :
dr mefme fi voua le voulez,) elle voué
lordonne.
ARAMlXlE.
Le Capitaine de la Tour eftant venu prendre ce
Billet , m'aflura que Spitridate partiroit la nuit fui-
uante, auec les deux Gardes qui auoient aidé à
le (auuer , & qu'il prenoit pour le ieruir : ayant
donné ordre auparauant , à tout ce qui eftoit
necefiaire pour ce départ. Il me dit de plus , que
Spitridate luy auoit demandé lapermiflion de luy
donner quelquesfoisde fe$ ftouuclles, afin qu'U
3. Part. E c
'434 Le Grand Cyhvs,
m'en dift , & qu'il luy peuft apprendre de£ mien*
nés : de forte que le foir eftant venu , nous ne dou-
tafmes point que ce Prince ne fuft prcft: à partir:
ce qui nous donna tant d'inquiétude , que ie m'e-
fionne que Ton ne s'aperçeut que la Prince/Te
auoit quelque ehofe d'extraordinaire dans l ef prit.
Mais enfin nous aprifmes le lendemnin , que Spi-
tridate eftoit forty heureufement d'Heraclée,par
le mefmc endroit par où il auoit feint de s'eitre
euadé : ce Capitaine y ayant fait venir la nuit vn
Efquif pour le conduire à vne Barque qui l'atten-
doit & s'eftant feruy de la mefmc Efchelle de cor-
de , par où l'on auoit creû que ce Prince s'eftoit
fauue. Quoy que la Princefle deufl bien eftre ac-
couftumcc à ne voir pas Spitridate , & que par rai-
ion elle deuft eftre plus aife qu'il s'efloigna/1, que
d eftre encore d;lns la prilbn d'où nousTamons ti-
ré : neantmoins il luy eftoit impolîible de ne fen-
tir pas vn renouuellemcnt de douleur dans fon
» ame , quand elle venoit à penfer que peuteftre ne
le verroit elle plus Jamais. Elle aprfehendoit pour-
tant vn moment après, qu'il ne fuft repris : & ie
fuis aflùrée qu'elle defira plus d'vne fois des cho-
. fes, toutes contraires les vnes aux autres. Mais en-
fin il fe falut accouftumer à cette longue & ri-
goureufe abfencc , pendant laquelle il arriua tant
d'euenemens remarquables: car, comme vous le
feauez Seigneur,Ciaxarc refufâ la Princefle Mâda-
nc au Roy de Pôt,ce qui luy fit bien oublier la fui-
dcSpitridateren eftant fi fenfiblement touché,
qu'il fe refolut à déclarer la guerre à Ciaxare,fur Je
prétexte des Villes d'Anifè & de Cerafie. Vous
içaueZjSeigneur, bie mieux que moy ce qui s'y paf-
fa: & vous y aquilles trop de gloire,pour pouuoir
melhie ibufliir que ie vous en renouuelle lpfou*
Livre Second.
ï»
bénir exa&ement. le ne vous en diray donc,que
ce qu'il cttneceflaire de vous en dire, pour vous
apprendre toute la vie de la Princefiè. Auffitoft
après que le Roy de Pont eut reçeu la nouuelle
qu'il eltoit rcfufé par Ciaxare,il ne longea plusqu'à
le préparer à la guerrexroyant que peut-eftre cela
obligeroit ce Prince à luy dôner la Princeffe Man-
enuoya donc demander fecours au Roy de
Phrigie,qui luy promit deioindre fesintereftsaux
fiens : fuiuant le dernier Tra^ttéqui auoit eftéfait
entre le feu Roy de Pont & luy : & de venir met
me commander fes Troupes en perfonne. Com-
me le Roy de Pont auoit befoin de tout en cette
occafion , il conuia auflï le Prince Arfamone , 5c
Euriclide fon fécond Fils , de venir feruir dans fon
Armée 5 ce qu* Arfamone n'ofa refufer. Nous
fçeufmes en mefme temps, que ce Prince auoit
elle fi irrité d'auoir apris , que Spitridate eftoit
venu déguifé dans Heraclée : qu'il auoit proteflé
que s'il pouuoit réuenir en fa puiflance , il ne le
traitteroit pas comme fon Fils , mais en Suiet rc*
belle, & en criminel, qui a rompu fa prifon. t)e
forte que lors que Spitridate , qui s'en alla droit
en Paphlagonie , m'eferiuit auflï bien qu'à la Prin-
ceffe , pour fçauoir fi elle vouloit qu'il s'allait har-
diment offrir au Roy fon Frère, lors qu'il feroit
à la tefte de fon Armée 5 elle le luy deffendit : prin-
cipalement à caufe d'Arfamone qui y deuoit eftre.
& d'autant plus qu'elle auoiteudesnouuellesdè
5 rincefle Ariftée,qui luy aprenoient pr
la 1
ecifé-
ment les véritables fentimens d'Arfamone. Mais
pendant que les préparatifs de guerre fe font,
Fharnace & Artane ne perdent point de temps
auprès de la Princeffe Araminte : & font tout ce
qu'ils peuiwt pour s'en faire aimer. Bieneftil vray
Ec i)
r
'436 Le Grand Cyhvs,
que leurs foins furent fort inutiles : car comme il
n'y a rien qui lie plus eftroitement l'amitié entre 1 es
perfonnes véritablement gencreufes que l'infortu-
ne : Spitridate eftoit infiniment mieux dans le
cœur de la Princcflc , depuis qu'il eftoit malheu-
reux pour l'amour d'elle, qu'il n'y auoit efté aupa-
rauant. De plus, ayant fçeu enfin qu'Artane auoit
efté cauic de fa dernière prifon , & que ç'auoit efté
Pharnace qui auoit aduerty le Roy de Pont de leu r
entre-veuë : elle en eftoit fi irritée, qu'elle ne les
pouuoit plus fouftrir. Cependant après que les
Troupes de Phrigie furent arriuées au rendez- vous
gênerai , & eurent ioint celles de Pont, le Roy fe
difpofa à partir ; fi bien qu'encore qu'Artane n'euft
pas trop d'enuic d'aller à la guerre, il n'ofa pour-
tant faire comme il auoit fait à celle de Phrigie: &
il falut qu'il allait où tous les autres alloient. Cômc
il n'eftoit pas fauorifé du Roy , dans le deflein qu'il
cuioit pour la Princefle,il ne pût luy dite adieu
qu'en public : mais pour Pharnace , il n'en alla pas
ainfî : parce que le Roy de Pont venant prendre
coTigc d'Araminte peu accompagné , y amena
Pharnace , & l'y laifla , pour faire fes adieux à part,
l'eftois alors dans la Chambre de la Princefle : &
i'aduouë que comme Pharnace auoit beaucoup
de mérite , i'eus quelque compaiTion , de voir vne
fi profonde mélancolie fur fon vifage : & ie fou-
haitay pour fon repos qu'il n'aimait plus la Prin-
cefle, puis qu'il n'eftoit pas poffible qu'ellepeuft
le rendre heureux. Apres que le Roy fut forty,
comme ccftoitfa dernière vifite,elle ne luy fut
pas auiïï feuere qu'elle auoit efté depuis quelque
temps $ & elle fouffrit qu'il luy parlaft. Mada-
me, luy dit il , ie viens prendre les ordres de
vous , auparauant que d'aller à la guerre : 5c
Livue Second. 437
ic viens enfin vous demander , fi ie dois y com-
batte pour vaincre ou pour mourir Si ie dois*
dis-ie , ménager ma vie ou l'abandonner ? car
c'eft de voltre feule volonté que dépend abfo-
lumentmon deftin. Oiiy, Madame , fi vous me
permettez d'efperer, il pourra eftre que ie viuray;
queie vaincray ; & que ie reuiendray auprès de
vous : mais fi vous continuez de me dire que Pet
perance efl: vn bien où ie ne dois point auoir de
part : préparez vous au moins, Madame,à me dire
auiourd'huy le dernier adieu fans aigreur : puis
que les Dieux vous aiment trop fans doute , pour
conferuer ce que vous aurez voulu perdre , &
pour me retirer des périls où ie m'expoferay.
Parlez donc, Madame, au nom des Dieux : mais
parlez auecfincerité , fi vous ne le pouuez faire
auec douceur : & fouuenezvous de grâce , que
celuy que vous vouliez rendre heureux ne le peut
iamais eftre : & qu'ai n fi vous auez ce me femble
moins de droit de me mal-traiter. Si le Prince Spi-
tridate, adioufta t'il, pouuoit vn iour ioui'r en re-
{os de voftreafte&ion , ie vous protefte deuant
es Dieux qui m'ecoutent , que fans trauerfer vo-
ftre félicité , ie mourrois mefme fans me plein-
dre : mais puisque la Fortune a mis vn obftacle
inuincible a fon bonheur , pourquoy ne voulez
vous pas que ie fois heureux? Et pourquoy diui-
ne Princelte , vous oppofez vous à ma gloire ? le
ne demande pas que vous m'aimiez :ie demande
feulement que vous ne me haïfliez point, & que
vous ayez quelque complaifance pour la volonté
du Roy. Pleuft aux Dieux , Pharnace , répliqua la
Princefle , que voftre repos dépendift de moy
comme vous le croyez: mais pour vous monftrcr
que le fujet de pleinte que i'ay creu auoir de vous
Ee iij
*33
Ll GllAND CY KV S,
depuis quelque temps , n'a pas deftruit dans mon
îmc la véritable eftime que tout le monde doit
aire de voftre mérite : ie veux bien contribuer à
Voftre liberté autant qu'il fera en mon pouuoir:
& vous obliger par ma fincerité, à faire vn grand
effort fur voftre efprit , pour vous mettre en re-
pos , & pour m'y laiffer. Sçachez donc Pharnace,
qu'ayant efté obligée de fouffrir l'affedion de
Spitridatc , par le commandement du feu Roy
mô Pcre,& de l'illuftre Sinnefîs mon Frère, fi ie ne
puis iamais manquer à leur obéir : & les comman-
demens les plus abfolus d'vn Roy viuant , ne me
feront point faillir à exécuter ceux de deux Rois
morts. le n'épouferay pas Spitridate fans le con-
fentement du Roy mon Frère : mais ie n'époufe-
*ay du moins iamais nul autre que luv. Ainfi Phar-
nace, réglez vosdefleins fur ce que'ie dis: & fer-
liez vous de ce grand courage que les Dieux^rous
ont donné , à vaincre vn malheur qui n'a ce me
femble pas befoin de toute la force de voftre ef-
prit poureftrefurmonté. Viuez donc Pharnace,
viuez : mais viuez en liberté,afin de pouuoir viure
heureux. Cependant comme la perte que le Roy
feroit de vous,feroit vne perte vous
prie autant que ie le puis, de conferuer voftre vie:
oui ne fera pas mefme inutile à la fatisfaftion de
la mienne , fi vous pouuez obtenir de vous, de
n'auoir plus que de l'eftime pour moy. Mais fi ie
ne le puis , Madame , reprit il, ne trouuerez vous
pas plus raifonnable, que la mort me deliure de ma
ièruitude qui vous deplaift, que de me voir êter™
languir à vos pieds & vous déplaire i
ncllcmcnt
.La mort , luy dit elle , eft vne chofe fi terrible,
qu'elle nemeplaift pas mefme en la perfonne de
mes Ennemis : c'eft pourquoy ie n'ay garde de
Livre Second.
439
vous confciller de prendre vn remède fi eftrange
que celuy là. Mais enfin, Madame , luy dit il auec
vne douleur extrême , vous n'aimerez iamais le
malheureux Phamace , & vous n'abandonnerez
iamais le trop heureux Spitridate ? le l'aduouë,luy
dit elle auec beaucoup d'ingénuité, parce que ie
le puis auec beaucoup d'innocence. Cela fuffit,
Madame, répliqua t'il auec vne trifteffe eftrange,
cependant faites moy la grâce de croire que
voicy la dernière fois de rha vie que ie vous im-
f)ortuneray : & veuillent les Dieux que la nouuel-
e de ma mort vous fafl'e du moins connoiftre,que
iepouuoisdifputer à Spitridate, la gloire de vous
aimer parfaitement. Apres cela ^ quitta la Prh
celle : mais d'vne manière iî touchante , que Ton
peut dire qu'il auoit défia dans les yeux toutes les
horreurs du Tombeau : tant il eft vray que le vi-
fage luy changea en luy dilànt adieu. Auflï la Prin-
ceffe en eut elle queique fentiment de pitié : ce-
pendant nous demeurafmc3 à Heraclée , à priée
les Dieux contre vous, Seigneur : car nousauons
fçeu que vous fuftes à cette guerre,dés la première
occauon qui fe prefenta : & qu'il parut bien que
nous n'auions pas grand crédit au Ciel, car vous
fauuaftesla vie deCiaxare ; vous vainquiftesjvous
triomphales ;& vous fiftes des chofes fi merueil-
leufes, qu'encore qu'elles fufîent à noftre deia-
uantage , nous ne laiilions pas de les admirer , lors
qu'on nous lesrecitoit. le palïedonc légèrement
tout le commecement de cette guerre : pour vous
dire en peu de mots , que quand l'on eut refolu le
combat des deux cens contre deux cens , & qu'il
fut queftion d'en faire le choix , il y eut vne gran-
de conteftation parmy tous les braues de noftre
Armée ; &quoy qu'Àctane ne le fuft pas, il lit
E e inj
r 440 Le Grand ,
pourtant fcmblant de dcfircr d'eftre du nombre
c!e ceux qui feroicnt choifis. Mais ne pouuanc
s'accommoder entr'eux, il fut refolu que l'onti-
reroitauSort : &que l'on mcttroit tous les noms
de ceux qui afpiroient à cette gloire dans des
Billets , qu^l'on feroit tirer par le Capitaine des
Gardes du Roy. Pharnace qui eftoi't des plus
vaillans , & qui ne cherchent plus que la mort,
puis qu'il ne pouuoit eftreaime, ne voulut pas fe
fier à la Fortune : de forte que fçachant qui eftoit
ecluy qui dcuoit tirer ces Billets, il le fut trouucr;
& après luy auoir fait mille proteftations d'ami-
tié , & mille prières de ne luy refufer pas ce qu'il
luy vouloit demander : il luy donna vn Billet,
dans lequel eftoit fon Nom , afin que lors qu'il
tircroit , il le mift adroitement entre fes doigts,,
& fiftfemblantdeletirerdcs premiers. Ce Capi-
taine fousrit à cette propofition : & ne pût s'em-
pefcher de luy dire, que tous ceux qui luy auoienc
apporté des Billets , n'eftoient pas fi empreiTez
que luy, pour eftrede ce Combat. Comme il vint
alors vnfoupçon à Pharnace , quç peuteftre ce
Capitaine vouloit il parler d'Artane qu'il fçauoit
quil'auoit veu il luy dit pour s'en éclaircir, qu'il
ne penfoit pas qu'il peuft y auoir perfonne qui
ne defiraft de fe fignaler en vne occafion fi ex-
traordinaire : non pas mefme Artane, luy dit il
pour l'obliger à parler. A ce Nom ce Capitaine
rit encore dauantage : de forte que Pharnace ne
doutant plus que ce qu'il penfoit ne fuftvray , le
prefia fi fort qu'il luy dit qu'en effet Artane l'eftoit
venu trouuer : pour luy dire que ce Combat fe
deuant faire à pied , il eftoit au defefpoir de n'en
pouuoireftre : parce que fon Cheuals'eftant aba-
tû fous luy,il y auoit quelques iours , il luy en de-
Livre Second.
441
mcuroit encore vne affez grande foiblefle à vno
jambe. Que neantmoins ne voulant pas fe feruic
de cette exeufeen public, de peur quelle ne fuit
pas interprétée par Tes ennemis ; il le conjuroit de
vouloir aucc adrefle retirer le Billet où eltoit Ton
Nom. Et qu'en échange de cette courtoifie,il luy
oftïoit toutes chofes : le fuppliant de luy garder
fidélité. Pharnace apprenant la lâcheté de (on Ri-
liai, fe refolut pour l'en punir ,de prier ce Capi-
taine de luy manquer de parole : & de vouloir au
contraire tirer le Billet d'Artane fans le méfier,
deuant ou après le fien ; ce que l'autre luy promit
de faire : tant pour obliger vn homme fi géné-
reux, que pour en punir vn fi lâche. Cependant
l'heure de cette cérémonie cftant arriuée , tous
les Billets que Ton auoit portez à ce Capitaine
furent mis dans vn Vafe : & tous les pretendans
demeurèrent à l'en tour de cet Officier. Comme
Artane croyoit que ion Billet n'eftoit plus parmy
les autres, il eftoitdes plus empreflez : mais il fut
bien eftonné d'oiïir lire fon Nom,dcs le troificme
Billet que l'on déplia : & il en partit fi furprjs , que
tout le monde s'en aperçeut. Pharnace qui eftoit
auprès de luy, témoigna luy porter cnuie:&luy dit
certains mots de raillerie malicieux & ambigus,
que L'autre entendit pourtant fort bien. Mais dans
le Billet d'après, le Nom de Pharnace fut entendu
a fon tour : &tous les autres ayant efté tirez en
, fuite, il falut fc préparer à ce Combat. Pour Ar-
tane, il eft certain que s'il n'euft point efté amou-
reux delà Prîncefle Araminte,il ne s'y fuft pas
trouué : mais cette lâcheté euftefïéd'vn fi grand
pclat, qu'il n'ofa la faire, ny fe pleindrc du Capw
taine qui Pattoit trompé : & il fe refolut enfin,
palier du moins iufqucs au Champ de Bataille.
/
44* Le Grand Cyhv$;
Pour Pharnacc il y fut auec des fentimcns bien
différents : car il y fut auec l'efperance d'y périr,
& d'y voir mourir fon Riual. Mais auparauant
que de partir pour aller combatte , il écriuit ces
mots à la Princcfle.
wtifl^ v£© $jfe ^5J3 $& Wt£ ïldU &£ Q£* &S. &*U W^ Qâ*
*F5$?T *?^ £** w &â ziïr •£ "G eftr •P^ $?• ^p£ 5ft^ ^£ ©5*
HARNA
A LA PRINCESSE
ARAMINTE,
/ la Fortune féconde mes dejfeins ie
vay en vn lieu ou te vaincray en mou-
rant : cr où ie feray connoijlre far
mon généreux defefioir y que fi te riay
pu mériter vojlre afetfion far mes
feruices y ie ne me feray du moins pas rendu indigne
de vojlre comp*$i° n f** m* mort.
En effet,Seigneur,vous fçauez qu'il combatiten
homme extraordinaire, & qu'il mourut en Héros.
Pour Artanc , vous n'ignorez pas, àmonaduis,
que ce qui le fit tenir caché, pendant que PJur-
nacefeul vous refiftoit, fut l'efperance qu'il eut
que vous le defferiezdu feul Riual qui l'importu-
noit , car il ne contoit plus Spitridate : & qu'ainil
l'amour agiflant diuerfement,fit que Pharnace fut
encore plus vaillant qu'il n'auoit iamais efté,& Ar-
tane plus lâche qu'on ne peut fe l'imaginer. Auflî
quand nous fçeufmes la mort de Pharnacc , 5c que.
Livre Second.
44*
quelque temps après, nous apprifmes la mauuaifè
action d'Artane:nous pleignilmes la perte du prer
mier,5cdcteftafmes la lâcheté de l'autre : mais de
telle forte , que depuis le combat que vous liftes
après contre luy , pour luy faire auoiier ion men-
fonge ; il n'ofa plus fc montrer ny à l'Armée., ny à
la Princefle , ny à Heraclée : & il s'alla cacher du-
rant quelque temps à lacampagne,oùilconfcrua
vne haine eftrange pour vous : non feulemct par-
ce que vous l'aiiiez couuert de honte,mais encore
arce qu'il auoit remarqué en vous voyant , que
Spitridate vous Lettre du malheu-
reux Pharnace , fit fans doute plus d'effet dans le
cœur de la Princefle , lorsqu'elle la reçeut, qu'il
n'en auoit attendu : car comme*elle a l'ame tendre
& pitoyable, elle ne la pût lire fans auoir les lar-
mes aux yeux : &delatacondontiela vy durant
vn quart d'heure , ie penle que fi cet illuftre Mort
l'euft pu voir, il en feroit reflufcitéfô que fi Spitri-
date l'cuft vcuë,il en ferait mort de ialoufie,quoy
qu'elle euft efté mal fondée. Cependant nous ne
receuions plus de nouuelles de ce Prince exilé): &
tout ce que la Princefle pouuoxt faire pour fe con-
foler,eftoit d'entretenir vn commerce fecret auec
la Princefle Ariftéc: & de luy rendre tous les bons
offices qu'elle Roy fut fi fenfiblement
touché de la mort de Pharnace,qu'on ne peut pas
Tertre dauantage: neantmoins comme l'amour de
la Princefle Mandane cftoitplus forte que toutes
chofes dans fon cœur,il s'en confola : & cette pré-
tendue paix que voftre victoire auoitaparemment
eilablie eftant rompue , la guerre, comme vous le
feauez , recommença plus qu'auparauant. le fuis
obligée , Seigneur /de vous dire que l'on ne peut
|?as auoir plus d'admiration pourperfçnne , quo
i
(
4*4
Le G r. à n d Cyhvî,
: & lors
I'oi
nous en auions pour vous : oc lors que
nous racontoit toutes vos merueitlcufes actions
nous trouuions auoir fujet de croire que les
Dieux fauorifoient extrêmement Ciaxare, de luy
auoir enuoyé fin on ne peu:
pas auoir plus d'eftime pour vn Ennemy , que
nous en auions pour l'illultre Artamcne r aulîi
quand la Princeflc fçcut qu'Artane auoit coniuré
contre voftre vie , & fuborné quatre Cheualiers
pour vous perdre , elle conçeut vne nouuellc
nuerfion contre luy : mais fi forte ,que fon nom
feulement luy faifoit horreur. Car comme elle
auoit défia fçeu que vousauicfc fauué la vie du
Roy fon Frère , elle s'intereflbit beaucoup à vo
ftre conferuation : & quand vous rcnuoya/les
. Artane, après luy auoir pardonne : elle murmura
vn peu (en vous admirant toutesfois) contre cet-
te exccflîuc generofité,qui vous obligea à deman-
der au Roy de Pont qu'il ne le punift pas : mais
du moins fit elle en forte auprès de luy , qu'il fut
exilé du Royaume,auec deffence d'y paroiftreia-
mais. Depuis cela, Scigncur,iufqucs à cette fameu-
' fc iournée où vous fiftes lcRoy de Pot prifonnier,
& où l'on vous creut mort , ie n'ay plus rien à
vous dire : fi ie ne voulois vous entretenir de la
douleur qu'eut la Princefle pour la difgracc du
Roy fon Frère : & des pleintes qu'elle faifoit, du
long filence de Spitridate. Mais comme ce fewit
abufer de voftre loifir , & qu'il vous cft aifé de
vous imaginer , combien impatiemment elle le
fupportoit : ie vous diray feulement, que le len-
demain que vous arriuaftes blefic à ce Chafteau
d'où la Princefle Arbiane & la Princeflc Arifte'e
n'auoientpû partir, tant voftre prompte arriuée
auoit furpris toute la Bithinie : il vint vn Enuoyc
;
a
L
I V B.E
S
D.
445
cette fa Sœur , qu'il eftoit auffi affligé de la mort
de celuy qui l'auoit vaincu, que de la perte de fa
liberté. Comme cet homme n'auoit fait que pal-
fer , & n'auoit point arrellé à ce Chafteau où
eftoit Arbiane : la Princeflc Ariftée qui vous
i
GWctc)
LA
PRINCESSE
;
LA PRINCESSE
E.
