Thibaud contempla le massacre, sentant son estomac se contracter désagréablement.
Il haïssait les monstres, pourtant le spectacle auquel il venait d'assister ne méritait pas d'autre nom qu'immonde boucherie.
Il n'avait aucun respect pour les prédateurs, et était heureux de les voir morts, mais la simple idée de devoir traverser cette vaste flaque de boyaux et d'esquilles d'os pour atteindre le vortex le révulsait.
En revanche, cela ne semblait pas trop déranger l'ancienne coureuse, qui pataugea dedans jusqu'à atteindre le DHD, où elle composa une adresse.
« Chevalier, dépêchez-vous ! Il en reste quelques-uns dans les bois ! »
Il inspira, puis s'élança, tachant de ne pas trop penser, alors que ses bottes s'enfonçaient avec des bruits humides dans une masse chaude, tandis que son nez s'emplissait de l'odeur de la chair brûlée.
Le wraith qu'elle appelait Markus se tenait sur le socle de la Porte, montant une garde vigilante, tandis que le vaisseau sombre venait se positionner avec un roulis hésitant face au vortex.
La femme le rejoignit lorsqu'il atteignit les marche et traversa la surface miroitante devant lui. Il hésita un instant. Il était allé trop loin pour arrêter. Il s'élança à sa suite, suivi de peu du géant, qui le poussa sans ménagement au bas des marches, lui évitant d'être percuté par le vaisseau qui traversa au pas avant de se poser à quelques mètres de la Porte.
Tout le monde se détendit lorsque celle-ci se referma dans un chuintement.
L'instant d'après, Dame Rosanna se penchait sur un buisson pour vomir. Apparemment, le massacre ne l'avait pas laissée si indifférente que ça.
Il allait se précipiter vers elle lorsque, avec un feulement d'avertissement, le gigantesque traqueur le dépassa, lui jetant un regard noir, avant de s'approcher d'elle, visiblement inquiet.
Il détourna les yeux, mal à l'aise. Il n'avait donc pas rêvé cette nuit-là. Ce monstre tenait réellement à l'artiste.
Plutôt que de fixer le sol, il examina les environs.
« Où sommes-nous ? » demanda-t-il à l'autre alien qui descendait du vaisseau d'un bond agile.
« Je ne sais pas, un des « mondes tampon » de Mme Gady. » lui répondit-il, contemplant à son tour la plaine poussiéreuse, et les ruines d'un village non loin.
« Mondes tampon ? »
« Pour éviter d'être suivi, en cas d'attaque ou de poursuite, le protocole est d'aller sur un monde inhabité tel celui-ci avant de revenir chez nous. » expliqua l'alien tout en se contorsionnant pour extraire une esquille de bois poisseuse de sang de son épaule.
« Chez vous ? »
Le wraith jeta le bout de bois qu'il venait de se retirer et feula, visiblement hésitant.
« Je ne sais pas ce que Mme Gady désire vous communiquer ou pas. » siffla-t-il finalement.
L'intéressée s'approcha, buvant à petites gorgées de l'eau, le teint visiblement gris sous les coulées épaisse de sang vert qui la maculaient de la tête aux pieds.
« Nous nous sommes installés dans un village qui s'appelle Estain, sur une planète nommée Oumana. » expliqua-t-elle en lui tendant la gourde.
« Je ne connais pas ce monde. »
« C'est une planète agricole paisible. Les habitants nous accueillent et nous aident en échange de notre protection, mais vous découvrirez tout cela par vous-même, une fois que nous vous aurons débarrassé de votre traceur. »
« Comment ? » demanda-t-il, refusant toujours de s'abandonner à l'espoir.
« En le grillant, comme on a fait avec les nôtres. » répondit l'artiste en désignant le géant et elle-même.
« Rosanna, ça t'a tuée.» nota ce dernier.
« Oui, je sais. C'est pour ça qu'on va d'abord essayer avec le défibrillateur de Milena avant d'essayer avec autre chose. » répondit-elle.
« Tuée ?! »
« Disons que mon cœur n'a pas très bien supporté, mais comme vous pouvez le voir, Thibaud, je m'en suis très bien remise. » le rassura-t-elle.
Le wraith ouvrit la bouche pour répliquer mais elle le fit taire d'un geste.
« Je sais que c'est risqué, Chevalier d'Arzak, mais l'appareil que nous allons utiliser sur vous est conçu pour relancer un cœur humain, alors je pense que vous ne devriez pas mourir. J'espère simplement que la décharge sera suffisante pour griller le traceur. »
« De tout manière, tant que cette chose fonctionnera, je ne serais rien de plus qu'un mort qui marche. Faites-le, Dame Rosanna. »
La femme se tourna vers le petit traqueur qui acquiesça et composa une adresse avant de disparaître dans le vortex.
Après s'être sommairement nettoyé avec un vieux chiffon humide, ils attendirent durant de longues minutes dans un silence pesant, la femme à demi tournée vers l'alien, lui rendant avec douceur son regard de prédateur.
S'ils n'avaient pas été à deux mètres l'un de l'autre, et le silence si épais que sa respiration lui paraissait assourdissante, le chevalier aurait juré voir deux amants se murmurer à l'oreille.
C'était terrifiant, et il accueillit avec soulagement la distraction bienvenue d'une arrivée imminente par la Porte, qui les tira de leur immobilisme, le wraith se précipitant dans le cockpit du petit vaisseau, la femme se ramassant sur elle-même, prête à en découdre.
La tension retomba lorsque ce fut la silhouette de l'autre wraith qui se matérialisa, suivie de peu par une petite femmes aux courbes généreuses et aux cheveux très courts et un second alien, impressionnant malgré un bras amputé bien au-dessus du coude.
« Léonard, que faites-vous ici ? » demanda Rosanna, visiblement surprise.
L'alien la salua de la tête.
« Milena Giacometti m'a demandé de venir afin de m'assurer que le traceur était bel et bien neutralisé. De plus, il me paraît judicieux de vérifier que le Dart ne contient ni mouchard, ni autres systèmes de localisation ou d'autodestruction avant que nous ne le ramenions sur l'Utopia. »
« Vous avez absolument raison . » approuva-t-elle avec un geste évocateur de la main.
« Chevalier, voici Milena Giacometti, de la mission Atlantis. » déclara l'artiste en désignant l'autre femme.
« C'est un grand honneur de rencontrer un autre coureur, Chevalier. » le salua-t-elle en retour, lui tendant la main.
Il la serra après une hésitation.
« Thibaud d'Arzark, dernier chevalier de la tour d'argent pour vous servir, Dame Giacometti. »
« Je préférerais que vous m'appeliez capitaine Giacometti, Chevalier d'Arzark. »
« Capitaine ? »
« Je suis officier dans l'armée, Chevalier. »
« Un officier supérieur. Une coureuse. Que de femmes extraordinaires ! »
La soldate rougit.
Rosanna fixa le brassard qu'elle portait au poignet et qui venait de sonner à l'unisson de ceux des deux traqueurs.
« Votre nouvelle position a déjà été détectée, il doit y avoir une balise dans ce système. Il faut faire vite. Léonard, occupez vous du Dart. Milena, je te laisse gérer le défibrillateur. »
La femme capitaine lui demanda de retirer tout le métal qu'il pouvait porter sur lui, puis de s'allonger sur le ventre, torse nu.
Il détestait l'idée d'être ainsi désarmé et vulnérable avec trois aliens autour de lui, mais il obtempéra, tandis que la guerrière lui expliquait la procédure, sans qu'il écoute vraiment.
« Capitaine Giacometti, par pitié, cessez de parler et faites ce que vous devez faire ! » finit-il par la couper.
La femme acquiesça, le regard soudain dur et concentré.
Elle posa une plaquette légèrement gluante sur la bosse formée par le traceur implanté cinq ans auparavant entre ses omoplates, et une seconde un peu plus bas.
« Attention. » murmura-t-elle, appuyant sur un bouton du boîtier relié aux plaquettes.
Et le monde disparut dans une explosion de lumière et de douleur.
Il se réveilla brusquement, toujours allongé sur le sol poussiéreux de la planète, les rayons solaires brûlant ses pupilles. Il toussa, s'étouffant à moitié sous des pressions rythmiques sur sa cage thoracique, qui s'interrompirent immédiatement.
« Bon retour parmi nous, Chevalier.» le salua une voix douce.
Sa vue cessa enfin de n'être que taches blanches, et il découvrit un hideux faciès vert entouré d'une longue crinière blanche.
Se redressant brusquement malgré ses vertiges, il chercha son arme, en vain.
« Calmez-vous, Thibaud. Tout va bien, vous êtes en sécurité. Votre traceur a été neutralisé. » déclara la voix douce.
Il tourna la tête pour en trouver l'origine et découvrit deux femmes, qui le fixaient avec inquiétude, agenouillées à côté de lui.
La mémoire lui revint lentement.
« Ça va, Thibaud ? Vous pensez pouvoir vous relever ? » demanda la femme qu'il se rappelait s'appeler Rosanna.
Il acquiesça et tenta de se relever, en vain, ses jambes refusant de le porter.
« On va vous aider.» suggéra l'autre femme, glissant un bras ferme sous son aisselle.
Il tenta de protester. Il était indigne d'un gentilhomme de se faire aider par deux femmes.
« Cessez de ronchonner, ou c'est Markus qui vous porte.» grinça Rosanna, désignant le wraith géant en question tout en se glissant sous son autre bras.
C'était encore pire d'être porté comme un enfant par un de ces monstres. Il se tut.
L'alien lui jeta un regard mauvais, puis se dirigea vers le Dart, sautant dans le cockpit avant de démarrer les moteurs, son congénère composant une adresse.
Le vaisseau traversa en premier dans un sifflement, puis les deux wraiths restants suivirent, tandis qu'il se traînait en haut du socle aidés des deux femmes.
« Courage, vous pourrez bientôt vous reposer. » l'encouragea Rosanna, alors qu'ils arrivaient enfin vers le vortex.
« Attendez. »
Elles s'arrêtèrent, le fixant, surprises.
« Je suis vraiment libre ? » demanda-t-il.
« Oui. Le traceur est toujours là, mais il ne fonctionne plus. Plus aucun wraith ne vous chassera. »
« Libre... »
Il savoura le mot comme un bon vin.
Les deux femmes attendirent, dans l'expectative, la guerrière plongeant une main dans le vortex pour l'empêcher de se refermer.
« Alors, je peux aller où je veux ? » demanda-t-il.
« Oui... »
Il vit une vague inquiétude passer sur les traits de l'artiste.
« Vous avez besoin de repos Thibaud. Venez avec nous, reposez-vous, et repartez quand vous irez mieux.» le supplia-t-elle.
Il testa prudemment ses jambes. Il était encore chancelant mais pouvait se tenir debout seul.
« Non, Dame Rosanna. Je vous suis infiniment reconnaissant de votre aide mais je ne peux pas vous suivre. Pas avec vos...compagnons. » expliqua-t-il, cherchant les meilleurs mots pour ne pas la blesser.
La femme eut un sourire doux et résigné.
« Je comprends. »
Elle fit signe à la guerrière qui retira sa main du vortex, lequel se ferma après quelques instants, avant de l'aider à redescendre du socle, ne le lâchant que devant la console.
Pendant ce temps l'artiste sortit un carnet de son sac, en déchirant une page pour y inscrire quelque chose avant de soigneusement la plier et de la lui tendre.
« Chevalier d'Arzak, vous êtes un homme valeureux et un guerrier redoutable. Je sais que les wraiths vous ont pris beaucoup, mais je suis persuadée que vous trouverez une cause digne de vous auprès de nous. Vous serez toujours le bienvenu. » le salua-t-elle avec un élégant hochement de tête.
« Dame Rosanna, Capitaine Giacometti. C'est un véritable honneur pour un humble chevalier comme moi d'avoir eu le privilège de croiser votre route. Puisse votre avenir être radieux, Mesdames. » les salua-t-il, tentant une révérence bien moins profonde et élégante qu'il ne l'aurait voulu.
Il se décala ensuite galamment, leur désignant de la main la console. Son honneur lui défendait de laisser deux dames - fussent-elles de redoutables guerrières - seules sur un monde potentiellement dangereux.
Avec un petit soupir, l'artiste composa une adresse, puis toutes deux s'éloignèrent, ne se retournant qu'une fois avant de passer la Porte.
Il attendit que le vortex se referme dans un chuintement et, soudain, la réalité le frappa violemment. Il était libre. Il n'aurait plus besoin de fuir. Il n'aurait plus à craindre à chaque instant pour sa vie.
Il composa l'adresse de son monde natal, qui lui avait tant manqué.
