Point de vue d'Aro:
Démétri était revenu avec Sayana. Alors que l'Aès Sedai était rentrée dans ses appartements pour se coucher, mon traqueur me fit directement un rapport sur l'état d'esprit de l'humaine. Il m'avait montré sa main. Sulpicia les avait suivi mais n'avait rien fait de regrettable.
Dommage... J'aurais pu m'en débarrasser une fois pour toute...
Mais autre chose me chagrinait. Je suis déçu par l'opinion de Logain sur les vampires. Sur nous. Les Volturi. Sayana avait tenté de nous défendre mais elle avait fini par se taire. Logain l'avait sans doute convaincu pour certaines choses nous concernant. Je savais qu'il souhaitait la garder auprès de lui. Je ne pouvais pas lui en vouloir. Enfin... Si... Un peu quand même. Sayana et lui se connaissaient depuis dix ans tandis que nous... Nous ne savons rien d'elle. A part qu'elle est la fille de Carlisle et Esmé... Et qu'elle est une Aès Sedai et une Aielle. Je n'avais guère d'information sur elle. Sur ses goûts... Sur ses envies... Et lui... Il devait savoir. Il savait comment la chérir. La conquérir... Cela m'arracha un grognement.
Suite à notre entretien avec l'Amyrlin au sujet des Shaido, Egwene Al'Vere nous avez ordonné de prendre des leçons sur le Pouvoir Unique tant que Logain était à Tar Valon car il projetait de quitter la cité après ce combat.
A présent, Caïus et Marcus s'entraînaient à canaliser avec Logain. Cet humain était revenu vers nous tout en grognant... J'ignorais ce que Sayana lui avait dit mais il nous a recherché à l'orphelinat pour nous raccompagner dans la cour de la Tour Blanche. J'avais réussi les exercices qu'il nous avait montré. J'avais même pu reconstituer la Trame qu'il avait tissé pour faire un mur d'Air. Marcus arrivait à faire danser l'Eau et Caïus faisait des étincelles avec le Feu.
Je les avais quitté depuis plusieurs minutes. J'avais besoin de parler à Sayana. Je m'en voulais pour ce que je lui avais dit un peu plus tôt dans la journée. Je ne voulais pas qu'elle se souvienne de ces moments quand elle était prisonnière. Il fallait qu'elle le sache, sans quoi, je ne pourrais plus la regarder. Alec et Félix avaient été assiégés à garder l'entrée des appartements de Sayana. En plus de cela, les Députées de l'Assemblée avaient décidés de mettre une Aès Sedai avec l'humaine pour qu'elle soit en sécurité.
Arrivé à ses appartements, je vis que Démétri avait rejoint Alec et Félix. Ils étaient en train de discuter quand ils virent que je me dirigeais vers eux.
"_ Maître? Souhaitez-vous que je vous annonce? Demanda Alec.
_ Oui."
Alec entra et me déclara aux deux Aès Sedai.
"_ Sayana Sedai est occupée pour le moment, fit une voix sévère de la femme. Dîtes-lui de repasser plus tard."
Occupée? Qu'est-ce qui pouvait bien la retenir? A moins qu'elle était dans le Rêve. Dans ce cas, je devrais attendre son réveil. Comme si j'avais que ça à faire. Ne pouvais-je pas la contempler dans son sommeil?
"_ Demande-lui si je peux attendre son réveil dans la pièce."
Alec s'exécuta.
"_ Non."
La réponse était claire et nette. Mon garde sortit à reculons. Je soupirais. Quel ennui! J'aurais préféré attendre dans la même pièce que mon âme-sœur. Mes yeux se baladèrent dans le couloir. Mon regard s'arrêta sur une autre porte. Elle devait mener à une chambre d'une Aès Sedai. Passer par la fenêtre... Ce n'était guère une mauvaise idée mais il fallait que j'attende que l'Aès Sedai sorte de cette pièce.
"_ Maître?
_ Oui, Félix.
_ Comment allons-nous nous restaurer puisqu'on ne peut plus chasser?
_ C'est la raison pour laquelle je suis ici."
Cela faisait une semaine qu'on était arrivé. L'Amyrlin nous avait bien dit que nous pourrions nous nourrir mais elle avait oublié de nous conduire vers la salle où se trouvait notre nourriture. Avec la convalescence de Logain et de Sayana, nous avons tous fait un effort pour éviter de leur apporter plus d'ennuis. Mais l'arrivée des Shaido me mettait - non pas de mauvaise humeur - dans un état d'anxiété que tout le monde ressentait.
Une heure passa...
Je tournais en rond. Augmentant la tension entre mes gardes. Je devenais de plus en plus impatient. J'avais que Sayana serait mécontente si j'entrais brusquement dans ses appartements. Cependant... Si elle ne voulait pas qu'on commette d'infraction au niveau de leur règlement... Il fallait que je lui parle. J'inspirais profondément. Je décidais de rentrer. J'ouvris la porte d'un coup sec et déterminé. L'Aès Sedai sursauta en me voyant. Je sentis qu'elle avait attiré la Saidar à elle. Comptait-elle vraiment m'expulser des appartements de Sayana comme si j'étais un Ami du Ténébreux?
"_ Ne vous ai-je pas dit que Sayana Sedai ne pouvait pas vous recevoir?
_ Il se trouve que certains de mes congénères aient envie de grignoter un bout d'humain. Pour éviter cela, j'aimerais bien que Sayana Sedai puisse se réveiller dans les secondes qui suivent."
En même temps que je parlais, j'ouvris les placards pour trouver une robe qui pourrait souligner ses belles formes. Et pour mon plus grand malheur, je n'en trouvais aucunes qui correspondaient à mes envies. Tant pis, je demanderais à Chelsea de lui faire de magnifiques robes digne d'une reine. Je jetais une robe rouge sur son lit. Le rouge lui allait bien. Je me plantais soudainement devant son lit. Comment devais-je la réveiller? Doucement? Ou plus brusquement? Elle dormait bien mais son expression n'était pas relâchée.
D'un coup, je saisis ses frêles épaules et je secouais Sayana. Elle ouvrit les paupières assez rapidement et essaya de me donner un coup de poing dans la figure. Je la lâchais et fis un bond en arrière.
"_ Allez debout! Fis-je en lui balançant sa robe."
Sayana regarda le vêtement puis ses yeux croisèrent les miens. Son regard était sévère. Peut-être aurais-je dû attendre son réveil...
"_ J'ai essayé de lui dire que vous ne pouvez pas le recevoir, commença l'Aès Sedai.
_ C'est bon. Ne vous en faîtes pas, ma Soeur. Vous pouvez vous retirer."
L'Aès Sedai sortit de la pièce tandis que Sayana se redressait sur son séant. Je remarquais qu'elle n'avait rien sur elle. Je pris le loisir de la contempler. Sa poitrine était vraiment très généreuse. Elle se leva. Ses jambes étaient fines et musclées. Mais pas trop. Elle me tourna le dos. Je vis qu'elle avait toujours les marques sur sa peau. Je soupirais... Si seulement les vampires avaient bien compris les règles que l'Amyrlin avait donné... Sayana n'aurait pas eu à souffrir. Inconsciemment, je touchais ses cicatrices. Avec la vampirisation, elle n'aura plus ces marques. Je sentis ses muscles se raidir. Puis lentement, ils se détendirent. Elle me jeta un coup d'œil par-dessus son épaule et soudainement elle mit sa robe.
"_ Puis-je savoir la raison de votre agissement? Demanda-t-elle avec une certaine rancœur.
_ Certains de mes congénères commencent à avoir faim. Et comme vous n'avez pas daigné nous montrer où se trouvait la réserve de sang, nous n'avons pas insisté.
_ Seigneur Aro, pouvez-vous lasser le haut de ma robe, s'il vous plaît?"
Demander si poliment... Je ne pouvais guère refuser. J'écartais doucement ses cheveux roux sur le côté. Mes doigts effleurèrent sa peau si chaude. Si accueillante. Je sentis l'humaine frissonner. Nouveau coup d'oeil vers moi. Très timide. Avec une lueur de méfiance et de crainte. Elle devait penser à lui... Ce mécréant... Ce manant... J'émis un long grognement, furieux. Elle l'interpréta comme si je lui avais dit qu'elle m'appartenait. Ses joues avaient légèrement pris une teinte rosée. Je serrais les lacets de sa robe très délicatement. Je n'avais pas envie de la tuer de la sorte. Ce serait du gâchis. Elle se retourna vers moi et me dévisagea de la tête au pied.
"_ Je me demandais quand est-ce que vous alliez me poser cette question? Mais rassurez-vous, la Tour Blanche et moi-même avions pris toutes les dispositions pour que vous ne manquiez de rien."
J'aimais la façon dont elle s'occupait de nous. Elle veillait à notre sécurité, à notre bien-être. Sayana sortit de la pièce. Moi sur ses talons. Elle fit un signe aux trois autres gardes de nous suivre. Je refoulais un grognement. Je voulais juste lui parler en tête à tête.
"_ Cela ne te dérange pas si je te pose des questions?
_ Vous ne pouvez lire dans mon esprit pourquoi vous refuserais-je votre... Interrogatoire?"
Je lui souriais franchement. Elle favorisait la conversation par la plaisanterie. Cependant, je voyais bien que quelque chose lui mettait la pression. Elle regardait souvent les faits et gestes d'Alec, Démétri ou de Félix. C'était à cause de cet homme qu'elle se méfiait de nous.
"_ A vrai dire... Quand tu es apparue à Volterra, j'ai eu beaucoup de questions mais elles se sont toutes envolées dès que je me suis en face de toi.
_ C'est très flatteur ce que vous me dites, Seigneur Aro."
Des rougeurs réapparurent au niveau de son cou. Je souriais, heureux de mon effet.
"_ C'est bien pour cela que je te fais la remarque. Parle-moi un peu de ton frère. J'aimerais cerner sa personnalité avant que je le rencontre. Je n'ai pas envie de faire de faux pas comme je l'ai fait avec toi."
C'était sincère. Je ne voulais pas lui faire rappeler ce monstre. Je voulais la guérir.
"_ Je ne peux guère vous en vouloir, Seigneur Aro. Vous ignorez ce que... Qu'il m'a fait. C'est déjà pardonné."
Je soupirais. Cela me rassurait. Mais une boule s'était formée dans mon estomac. Je craignais quelque chose. Mais quoi? Je l'ignorais. Nous étions en train de descendre un grand escalier en colimaçon. Cela faisait plusieurs minutes que le silence s'était installé. J'attendais toujours sa réponse.
"_ Rand, après avoir été désigné Car'a'Carn - le Chef des Chefs des Aiels -, a beaucoup changé. Mentalement. Avant que je parte pour cette mission. Nous discutions beaucoup de nos vies. Nous nous entendions bien. Il trouvait qu'il avait de plus en plus de mal à faire confiance à des personnes. Alors je lui ai dit que si jamais je trouvais un moyen pour retourner dans votre monde, j'aurais pris des personnes volontaires mais pas toute la communauté. A ce moment-là, je ne savais pas que vous étiez des enfants de Gholam. Rand trouvait que c'était une bonne idée. Il m'avait même dit que si j'arrivais avec vous et votre clan, il serait ravi de vous demander des conseils pour tout ce qui est de la gouvernance, de la diplomatie..."
Elle se tut. Je voyais qu'elle souffrait.
"_ Maintenant il vous voit comme des Créatures de l'Ombre qu'on doit exterminer... Il ne peut pas le dire. Vous êtes différents des Gholams. Je le sais. J'ai vécu avec Carlisle et Esmé. Vous êtes capable de prendre des décisions. D'être maître de vous-même. Vous ne ressemblez pas à eux."
Sayana me jeta un coup d'oeil. Comme pour savoir si je la jugeais. Je sentais dans ses paroles qu'elle voulait nous convaincre. J'enlaçais sa taille en l'attirant vers mon torse.
"_ Je te crois. Caïus et Marcus aussi. Et je suis sûr qu'il n'y a pas qu'eux qui le pensent.
_ Moiraine Sedai m'a informé la présence d'un Réprouvé au Cairhien. Je devais juste rapporter ses faits et gestes. A cette époque-là, je ne savais pas que je pouvais canaliser. J'étais juste une Vierge de la Lance..., reprit-elle. Je ne me suis pas rendue compte qu'Ishamaël avait laissé passer des fuites pour me piéger. Je ne sais ce qu'il a montré à mon frère. Ou dit... Peut-être que Rand m'a rejeté parce que j'attendais un enfant d'Ishamaël... Il me regarde comme si j'étais souillée. Comme si j'étais corrompue. Je sais que je suis sale... Je ne pourrais jamais... Retrouver ce que j'ai perdu... J'aurais tellement aimé..."
Sayana ne termina pas sa phrase.
« _ Tout ce que je lui dis à propos de Taim, c'est la vérité. Je sais ce qu'il est. Et Rand passe outre. C'est comme si je… Je n'existais plus. »
Sayana s'arrêta brusquement. Meurtrie par ce qu'elle venait de dire. Je voyais bien que ses yeux brillaient de tristesse. Elle était blessée. Je pris son menton entre mon pouce et mon index et lui murmurais doucement :
« _ Tu n'existes peut-être plus aux yeux de ton frère mais tu existes pour d'autres personnes. »
Je vis ses joues prendre de la couleur. Cela lui allait bien. Je ne sais comment je la regardais mais j'apercevais bien les coups d'œil que mes gardes faisaient entre eux.
« _ Ton clan croit en toi. Je doute que Carlisle et Esmé t'abandonneront à ton frère.
_ Ce ne sont pas eux qui me font peur, Seigneur Aro. J'ai menti à ma famille, à mes amis et à vous, à votre clan. J'ai du toh envers vous. Laissez-moi le remplir, je vous en prie.
_ Très peu de gens l'accompliront, Sayana. Et tu le sais. »
Sur ces mots, nous reprîmes la marche. Je savais que mes gardes étaient en train de se poser de nombreuses questions sur mes liens avec Sayana.
« _ Même pas vous ? Et vos frères ? Insista-t-elle. Caïus et Jane mériteraient qu'ils passent en premier. Après ce que je leur ai fait… J'ai détruit votre clan. Il est donc nor…
_ Je ne battrais pas mon âme-sœur ! Est-ce que c'est clair ? M'exclamais-je en me retournant vers elle. »
L'humaine me regarda avec des yeux ronds. Je fus surpris d'avoir haussé la voix. Elle avait raisonné comme un écho dans l'escalier. Mais en même temps, je ne pouvais qu'être en colère d'entendre ces mots sortir de sa bouche.
« _ Ce sont les coutumes aielles, fit-elle comme si elle voulait avoir le dernier mot.
_ Je croyais que les Aès Sedai reniaient tout ce qu'elles étaient.
_ Certaines choses sont plus difficiles à oublier. Les Sagettes et les chefs de clan l'auraient fait si je leur avais menti. »
