CHAPITRE XXXVI

Il n'avait fallu que très peu de temps pour investir le bâtiment. D'ailleurs, les malfaiteurs n'étaient que trois à l'intérieur. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Samuel Rochfield et deux de ses quatre complices se retrouvèrent menottés dans une salle tandis que l'équipe parcourait les couloirs à la recherche de la chambre de Don.

Dans l'une des pièces, ils découvrirent du matériel de sonorisation et de projection qui leur avait servi, durant les phases de sommeil provoqué de Don, à lui forger de faux souvenirs de l'explosion qui était censée leur avoir coûté la vie. Puis ils arrivèrent à la chambre de leur ami et s'aperçurent alors qu'elle était vide. Leur cœur se serra : qu'est-ce que ce malade avait fait de son otage ?

- Où est-il ? questionna Colby, l'air dur.

- Je ne vous le dirai pas.

Le sourire plein de morgue sur le visage de Rochfield leur fit vite comprendre que c'était sans espoir avec lui. Cet homme ne reculerait devant rien pour assouvir sa vengeance. On ne l'intimiderait en aucune manière et il ne dirait que ce qu'il voudrait bien dire. D'ailleurs il ajoutait :

- Je veux un avocat !

Charlie se jeta sur lui, plein de la même fureur homicide qui avait submergé son père trente-deux ans auparavant, face au fils de cet homme. David le retint difficilement tant il était déchaîné :

- Ca ne sert à rien Charlie, arrête ça !

- D'ailleurs, il y a un autre moyen, dit Liz.

Elle s'adressa alors aux deux autres prévenus : l'infirmier et l'infirmière.

- Vous savez ce que vous risquez ? Enlèvement, séquestration, tortures sur un agent fédéral.

- Nous ne l'avons pas torturé ! protesta la femme.

- Ah non ? Le droguer sans relâche, lui faire croire que tous ceux qu'il aimait étaient morts, ce n'est pas de la torture pour vous ?

- Ce n'est pas nous…

- Peut-être, mais vous êtes complices. Crime sur un agent fédéral : votre cas est grave. C'est la prison à vie, pour le moins !

Comprenant où elle voulait en venir, Nikki entra aussitôt dans son jeu.

- Et encore, à condition qu'on retrouve l'agent Eppes en vie.

- On ne l'a pas tué ! protesta à son tour l'infirmier.

- Ah non ? Alors où est-il ?

- Taisez-vous, bande de larves ! éructa alors Rochfield, fou de rage en voyant ses complices sur le point de céder.

- Si l'agent Eppes est retrouvé vivant, s'il s'en sort sans trop de dommages, vous avez une chance de sortir avant d'avoir atteint le troisième âge…

- Sinon, insista David, vous risquez la peine de mort !

- Quoi ? La peine de mort ?

Le même cri d'horreur avait échappé aux deux complices.

- Quoi d'autre pour l'assassinat d'un agent fédéral ?

- Mais nous ne l'avons pas tué !

- Peut-être pas, mais vous étiez complice, et s'il est mort…

- Bien sûr qu'il est mort ! explosa alors Rochfield dans un rire dément. Vous arrivez trop tard !

Charlie blêmit et il eut l'impression que son cœur s'arrêtait soudain de battre. Ce n'était pas possible ! Ils ne pouvaient pas arriver trop tard !

- Non, il n'est pas mort ! hurla soudain la femme. En tout cas, pas encore.

- Taisez-vous ! tenta d'ordonner encore leur chef.

Mais sur un signe de Colby, un agent l'entraîna hors de la pièce.

- Il est sur le toit, avoua la femme.

- Quoi ???

- Il l'a emmené là-haut tout à l'heure…

Les agents ne l'écoutaient plus, déjà ils couraient à perdre haleine vers l'ascenseur. Charlie était livide : il pressentait l'urgence. D'un seul coup, comme si on lui avait ouvert les yeux, il comprenait quel était l'autre versant de la vengeance de Rochfield : que son frère se donne la mort comme son fils l'avait fait. Pendant que l'ascenseur les emmenait vers le toit, beaucoup trop lentement à son gré, une prière muette mais fervente montait en lui :

« Je vous en supplie… Je vous en supplie… Ne permettez pas cela… Donnie, j'arrive grand frère, je suis là, tout près ! Attends-moi, je t'en prie ! »

Lorsque les portes s'ouvrirent, ils furent un instant éblouis par le soleil qui entrait à flot dans le réduit obscur. Ils sortirent rapidement de la cabine et jetèrent un regard éperdu autour d'eux, cherchant des yeux leur ami, tétanisés à l'idée qu'il était peut-être déjà trop tard.

Et puis Charlie poussa un cri : il venait d'apercevoir son frère, assis dans un fauteuil roulant, qui se dirigeait droit vers le mince garde-fou de bois qui entourait la terrasse. Ils comprirent aussitôt quel était son dessein et s'élancèrent.

Ce fut Charlie le plus rapide : la terreur lui donnait des ailes. Il ne pouvait pas être arrivé juste à temps pour voir son frère plonger du toit, ce serait trop horrible ! Un instant, il crut pourtant qu'il allait échouer. Puis, au moment où tout lui semblait perdu, dans un geste désespéré, il se jeta en avant, presque à l'horizontale et referma les bras autour de la poitrine de Don alors que celui-ci était sur le point de basculer dans le vide. Ils tombèrent ensemble sur le sol et Charlie resta une fraction de seconde immobile, comme incapable de comprendre qu'il venait de réussir.

Il sentait sous lui le corps de son frère, parcouru de frissons et soudain, comme pris de frénésie, il retourna celui-ci, le serra désespérément dans ses bras en couvrant son visage et ses cheveux de baisers tout en laissant échapper des larmes de soulagement :

- Donnie ! Oh mon Dieu, Donnie ! Qu'est-ce que tu allais faire ? Parle-moi, Donnie ! Qu'est-ce que tu allais faire ? gémit-il

Il vit son frère ouvrir les yeux et les poser sur lui, comme s'il ne comprenait pas ce qui se passait, comme s'il ne pouvait pas croire à ce qu'il voyait.

- Charlie ??!!

- Oh Donnie ! Mon grand frère ! Je suis là ! Je ne te quitterai plus jamais ! Plus jamais ! »