Le vide.
Je suis suspendue dans le vide. Je suis tout, je ne suis rien. Je danse et chante, je suis immobile et muette. Je peux tout voir, mais mes yeux sont fermés…
– Bon retour dans tes rêves, Gondul, dit une petite fille, un sourire dans la voix.
J'ouvre les yeux, et brutalement je me retrouve assise sur un chemin de terre, en plein soleil, au beau milieu de la campagne. Des oiseaux sifflent, le bourdonnement des abeilles me fait l'effet d'une musique douce. L'air sent les fruits mûrs et me réchauffe la peau.
Je tourne la tête vers la fillette. Elle a une douzaine d'années, la peau mate, et ses cheveux brun-roux relevés dans des couettes se balancent quand elle bouge la tête. Ses yeux marron chaleureux me saluent du regard.
– Bonjour, Hrist... ?
Elle m'adresse un grand sourire révélant des dents blanches.
– C'est juste ! Tu as bonne mémoire… ou bien est-ce celle de ton Horcruxe ?
Elle a bien appuyé sur ce dernier mot, et subitement toute trace de jeunesse a disparu de ses yeux, bien qu'elle garde le même sourire. A présent, elle me lance un regard froid d'adulte teinté d'une colère contrôlé. Pourquoi ?
Elle pousse un soupir à fendre l'âme.
– Oh, c'est vrai, ce n'est pas vraiment toi… Je suis heureuse de te voir, mais je n'oublie pas ce que tu m'as fait.
– Ah, euh… désolée.
– Tu ne sais pas, hein ? Elle ne t'a rien dit ?
– Qui ça ?
– L'Horcruxe.
Je secoue la tête, attendant qu'elle éclaire ma lanterne. Elle hoche brièvement la sienne, puis me prend la main et le décor change autour de nous. Alors que nous étions dans un champ, nous sommes maintenant au milieu d'un village très animé. C'est l'heure du marché, et d'un étal à l'autre, les paysans échangent des ragots. Je m'approche de deux d'entre eux.
– Tu ne sais pas qui elles sont, alors ? demande une femme ronde et potelée, un panier dans la main.
– Pas la moindre idée, lui répond l'autre en haussant les épaules. Elles sont arrivées hier, la mère et la fille, dans la nuit. J'ai jamais vu de personnes aussi rousses qu'elles. Même la petite ! Et elle ne doit pas avoir plus de deux ou trois jours…
– On ne va pas passer la journée à écouter ces mégères, non ? dit Hrist, la fillette rousse, debout à côté de moi. Elles parlent de Mist et moi. A l'époque, Mist avait environ une vingtaine d'années d'humain, et je vivais avec elle en Espagne. A ma renaissance, elle a décidé que nous vivrions dans ce petit village paisible. Le temps a passé, tranquillement. Et puis un jour…
Autour de nous, le décor a changé : nous sommes toujours dans le village, mais il n'y a plus de marché. Les deux ragotteuses de tout à l'heure sont exactement au même endroit, plus vieilles d'une vingtaine d'années que tout à l'heure.
– Tu as entendu ça ? Le prince d'Espagne qui est ici ! Tu penses que c'est vrai ?
– Et comment que c'est vrai ! s'écrie l'autre. Je l'ai vu, de mes yeux vu, descendre à l'auberge d'Alonse, hier soir… Jamais je n'aurais cru que quelqu'un de la famille royale daigne poser le pied ici.
– Chut, ne dis pas ça ! la réprimande la première. La famille royale a passé des années difficiles…
– Ce n'est pas elle qui a vécu la disette, poursuit-elle en fronçant légèrement les sourcils.
– Regarde celle-là, la coupe l'autre en voyant une jeune fille sortir de l'une des maisons. Cette Hélène, si… hautaine, à agir comme si nous n'étions que des moins que rien.
Il s'agit de Hrist. Ses cheveux flamboyants et fins sont attachés dans un chignon élégant, et elle porte une longue robe fabriquée dans une belle étoffe blanche. Sa démarche est princière et son port de tête, altier. Elle promène devant elle un regard plein de condescendance, comme si le village lui appartenait.
– Il faut dire que Hrist n'était pas vraiment humble, concède une voix à côté de moi.
Je me retourne, stupéfaite, vers quelqu'un que je n'ai pas vu depuis bien longtemps. La jeune fille, dont les cheveux blancs lâches sont bercés par le vent, adresse un sourire d'excuse à la Hrist de douze ans à côté de moi qui la foudroie du regard.
– Je peux m'incruster ? demande Kara avec un grand sourire innocent.
Hrist effectue un petit reniflement méprisant.
Je suis du regard la fière rousse, âgée d'une vingtaine d'années. Elle entre dans une large maison à deux étages, qui doit être l'auberge dont les commères parlaient. Sans un mot, Kara, la petite Hrist et moi marchons jusqu'au bâtiment. Je passe à travers la porte, tel un fantôme.
A l'intérieur, l'atmosphère chaleureuse me rappelle immédiatement celle du Chaudron Baveur, qui me paraît bien lointain. Cependant, ici, le calme règne trois fermiers attablés discutent ensemble sans vraiment s'écouter. L'aubergiste nettoie un verre en sifflotant. Le chant des oiseaux filtre à travers les fenêtres ouvertes. Rien à voir avec l'empressement qui envahit toujours le Chaudron Baveur à l'époque de l'année où je m'y présente, avant la rentrée des classes.
Hrist discute avec l'aubergiste. Sa voix est coupante comme un couteau et elle parle vite. L'homme répond par des onomatopées ou de vagues signes de tête.
Des pas résonnent dans les escaliers tassés contre un mur, et les têtes se tournent vers le nouvel arrivant. Avec ses beaux habits et ses traits nobles, il ne fait aucun doute qu'il s'agit du Prince. Les yeux marron et froids de Hrist rencontrent ceux, verts et séducteurs, du jeune homme. Il lui adresse un léger sourire tout en la détaillant des pieds à la tête. Celle-ci fronce les sourcils, lève le menton, effectue le même reniflement hautain que celui qu'a fait la petite Hrist quand Kara est arrivée et détourne la tête pour continuer sa conversation avec l'aubergiste. Celui-ci ne lui répond alors pratiquement plus, concentré sur le Prince.
Le futur roi garde son petit sourire supérieur et sort de l'auberge.
– C'est vrai qu'il était beau, commente Kara.
– J'aurais préféré qu'il ne le soit pas, réplique sèchement Hrist en faisant claquer sa langue contre son palais.
– Pourquoi ? je demande, ma curiosité attisée.
– Oh, tu sais… c'est toujours la même histoire. Ou plutôt c'est ce que… quelqu'un… a cru.
Le décor change, une fois de plus. Il fait nuit noire, et nous sommes dans une modeste chaumière. Mist, quarante ans, prépare à manger. Hrist lui parle avec animation en faisant les cent pas.
– … si tu avais vu le regard qu'il m'a lancé ! On aurait dit que j'étais un bout de viande ! Je lui aurais bien dit ma façon de penser…
– … et tu as bien fait de te taire, achève calmement Mist, toujours le dos tourné à l'autre Valkyrie. Te connaissant, cela se serait finit dans un bain de sang.
Hrist fulminait.
– Il l'aurait mérité ! Ce n'est pas de cette façon qu'on traite Hrist, la Valkyrie !
– Hélène ! Je t'ai déjà dit qu'il ne fallait pas hurler ce genre de choses ! Imagine si quelqu'un passait à côté et t'entendait…
Elle s'arrête brusquement en entendant un hoquet de douleur. Mist se retourne vivement et voit Hrist, effondrée, les larmes aux yeux, paraissant souffrir le martyr. Son regard se porte alors sur la fenêtre. Le visage blême d'un homme se trouve juste de l'autre côté. En un éclair, Mist dégaine une baguette magique de la poche de sa robe et un sortilège vert s'abat sur le soldat. Il s'effondre contre le cadre, immobile, les yeux toujours ouverts.
– Il n'y a pas que Gondul qui était une sorcière ? je m'interroge tout haut.
– D'une génération à l'autre, il arrivait que nous en soyons une. En l'occurrence, à cette vie-là, Mist avait eu don de la magie.
Mist accourt vert la jeune femme, mais celle-ci se relève difficilement en la repoussant. Elle efface rageusement les larmes coulant de ses yeux, et, tremblante, de colère ou de douleur, elle tourne son regard vers le soldat mort. Un rictus mauvais étire ses lèvres.
– C'est ce crétin de Prince… Je savais dès le début qu'il avait l'intention de me piéger comme toutes les autres filles qu'il a mises dans son lit …
– Hélène, ne soit pas vulgaire, murmure Mist, les larmes aux yeux.
– Arrête de m'appeler comme ça ! lui hurle Hrist. C'est la vérité, ce type est pire que Don Juan ! C'est lui qui a envoyé ce messager pour m'espionner… Oh, il va me le payer…
– Hrist, non, ne fais pas ça, balbutie l'autre. Ne me fais pas ça. Je devrai porter les conséquences de tes actes, après…
– Quitte le village. Fuis, va vivre ailleurs. Transforme-toi et reprends forme humaine à ta vie suivante. Quand j'aurai tué cet homme, je n'aurai plus rien à faire d'autre que mener une vie d'errance.
– Je…
– Vas-t-en ! crie Hrist.
Mist lui lance un regard désolé, puis se transforme en corbeau et s'envole par une fenêtre. Elle disparaît bien vite dans la nuit sans lune.
– Adieu, Mist, murmure alors Hrist en regardant, les yeux embués, le ciel étoilé où s'est fondu le plumage noir de la Valkyrie.
Elle se transforme en loup, un loup énorme de bien plus d'un mètre au garrot, puis sort de la maison. Je m'apprête à la suivre, mais la jeune Hrist pose une main sur mon épaule pour m'arrêter.
– Âme sensible s'abstenir, me prévient-elle. Après ça, j'ai déchiré le corps du soldat pour qu'on croie à une attaque d'animaux sauvages.
– Ensuite, dit Kara alors qu'autour de nous, les murs de la chaumière laissent la place à une plaine verdoyante bercée par le regard d'une lune croissante, elle a envoyé une lettre au Prince lui disant de la retrouver ici. Pour se venger.
Hrist fait claquer sa langue contre son palais.
Une silhouette à peine éclairée marche prudemment à quelques mètres de nous. Je reconnais bien vite le Prince, un air ravi peint sur son beau visage.
– Hélène, vous êtes là ?
– Ne vous en faites pas, vous allez bientôt me trouver, claque une voix glaciale.
Le Prince tourne la tête, nullement inquiété par le ton de Hrist. Il se fige en voyant un loup en face de lui. Un loup vraiment énorme. Je reconnais la forme animale de Hrist, que j'ai vue un peu plus tôt.
Le Prince dégaine son épée, terrorisé, et Hrist se transforme en jeune femme. Ses yeux marron brillent, furieux, dans la lumière de la lune.
– Vous… vous… bégaie le jeune homme en lâchant son arme dans l'herbe fraîche.
– Oui, je suis une sorcière, lui dit Hrist, manifestement amusée de son comportement, un rictus méprisant étirant ses lèvres. Pour votre arrogance, vous allez payer de votre vie. Je me suis déjà occupé de l'un de vos hommes l'autre soir…
– C'était vous !
Son sourire s'étire davantage, dévoilant des dents pointues. La respiration de l'homme s'accélère.
Hrist se transforme à nouveau et pousse un long hurlement lugubre. Elle se jette sur le Prince mais celui-ci… est déjà mort. Déjà lacéré de puissants coups de griffes. Le loup lève la tête et voit devant lui une troisième silhouette, debout, baguette en main, dos à la lune. Je suis incapable de dire qui c'est mais la personne semble familière au loup qui se retransforme et qui lui crie :
– Pourquoi tu as fait ça ? Je voulais le tuer ! Je voulais me venger !
Hrist se jette sur l'inconnu, bras en avant. L'autre, dans un rapide mouvement du poignet que je connais par cœur, dresse une barrière magique.
– Gondul ? Mais que fabrique-t-elle ici ? je demande, franchement surprise.
– Ah bon ? dit justement celle-ci, l'air aussi surprise que moi, à Hrist. J'ai cru que… que tu l'aimais, ou…
– Que je l'aimais ? gronde l'autre d'un ton effrayant. Que je l'AIMAIS ? Tu te moques de moi ? Il m'a privé de ma vie de Valkyrie !
– Ça, j'avais compris ! s'écrie l'autre, dont l'énervement transparaît dans sa voix. Mais j'ai cru que tu le lui avais dit pour la même raison que…
– Tu crois sincèrement que j'aurais fait la même erreur que Kara, Gondul ? hurle Hrist. Je n'aime pas les humains, je les hais, je les abhorre !
– Oh, je t'en prie, arrête tes plaisanteries ! dit Gondul, agacée. Si c'était le cas, tu ne vivrais pas dans un village !
– Je te hais, murmure Hrist.
Court silence.
– Ne dis pas ça.
– Je comprends pourquoi Hildr a essayé de te tuer, après la mort de Kara. Je comprends enfin. Tu es toujours là, à te mêler de la vie des autres…
– Hrist !
– … Tu es incapable de prendre parti, tantôt tu dis que tu aimes les hommes et qu'il ne faut pas les sous-estimer, tantôt qu'ils sont pire que la lie et ne méritent que la mort !
Un éclair blanc jaillit de la baguette de mon sosie, et frappe Hrist, la projetant quelques mètres plus loin, juste à côté du corps du Prince. Elle relève lentement la tête, un rictus moqueur sur les lèvres.
– Tu veux me tuer ? chuchote-t-elle. Parfois tu dis que la vie est tout, parfois qu'elle ne vaut rien. C'est quoi ton avis aujourd'hui, la girouette ?
– Tu sais bien que je ne te tuerai jamais, murmure Gondul.
– Alors aujourd'hui c'est non… dommage. Je vais devoir faire le travail moi-même.
Avant que Gondul n'aie eu le temps de faire le moindre geste, Hrist dégaina un petit couteau attaché à sa jambe et se l'enfonça en plein cœur. Aussitôt, Gondul le lui arracha. Puis tout disparu autour de nous trois, Kara, Hrist et moi.
– Trop tard, dit Hrist. J'étais morte. Un seul coup, fatal.
– Mais pourquoi tu…
– Je n'avais plus rien à faire de ma vie. Je considérai comme inutile une vie avec une échéance. J'avais prévu de me tuer après en avoir fait de même avec le Prince. J'en ai profité pour faire de la peine à … enfin, pour te faire de la peine. Et à mon avis, ça a bien marché.
– Pas très sympa de ta part, dit Kara. Elle n'avait rien fait.
– A part détruire la seule chose que j'avais l'intention de faire dans ma dernière vie…
– Et c'est à ce moment là que l'Horcruxe est né, la coupe Kara.
– Ah bon ? je m'écrie, franchement étonnée.
– Oui. Avec l'âme du Prince. C'était pour toujours se rappeler des erreurs des autres Valkyries et de ne jamais les commettre. La première erreur, bien avant les autres, c'était de vivre dans une communauté humaine.
– D'ailleurs… est-ce que d'autres Valkyries se sont fait des Horcruxes ?
Hrist ouvre la bouche pour me répondre, et me dit d'une voix lente et endormie, bien différente de celle qu'elle a employée pendant tout mon rêve :
– Djinn-Djeure, faut se lever maintenant…
Avec un accent français épouvantable.
J'ouvre les yeux. C'est Dal qui vient de parler. Et mon rêve qui vient de partir en fumée. Avec une réponse que j'aurais beaucoup aimé connaître.
Zut.
Je regarde autour de moi : je me trouve suis dans une chambre de quatre lits. Deux d'entre eux sont vides, occupés d'habitude par les deux glousseuses qui partagent la chambre de Psyché Verdoré. Sur le troisième est assise celle-ci, en pyjama, se frottant les yeux. Elle allume la lampe au plafond d'un coup de baguette magique, puis se lève et se dirige vers un placard.
J'ai pu remarquer qu'ici, les élèves n'ont pas de salle commune. Ils vivent en colocataires dans des chambres qui contiennent autant de lits que de bureaux, et chaque chambre a sa propre salle de bains. De plus, chaque élève possède la clé de son appartement. Je lui ai demandé hier si on pouvait l'ouvrir d'un simple Alohomora, et elle m'a regardée comme si j'étais une abrutie.
– Ce sont des serrures magiques, a-t-elle lentement articulé. On ne peut les ouvrir qu'avec une clé.
Je me redresse sur mon lit et ouvre ma valise. J'enfile ma robe noire décorée de l'écusson de Gryffondor, qui constitue mon uniforme.
Dal vient de finir de s'habiller. Elle porte une robe bleue en soie avec des collants noirs. Elle lève la tête vers moi et observe un instant mes vêtements :
– Vous avez du bol. J'aimerais bien que quelqu'un nous débarrasse de ces horreurs, dit-elle en désignant sa robe.
– Je trouve ça sympa, moi, je la contredis. Une robe toute noire, c'est un peu triste, à la longue.
« Tu trouves ? » dit Gondul, l'air méprisant, en apparaissant à côté de Psyché qui range des livres dans un sac de cours.
Ce n'est pas comme si ton avis comptait. Tu ne connais pas la mode d'aujourd'hui. Au fait, j'ai vu Hrist cette nuit.
Gondul a l'air affreusement gênée. Tu m'étonnes ! Elle est morte pour rien, et à cause d'elle…
« Ne dis pas que c'est à cause de moi. C'est faux et tu le sais. Elle se serait tout de même tuée si je l'avais laissée faire. »
C'est cela, oui.
OoOoO
Plus tard, nous nous retrouvons dans le Hall d'Entrée avec Judith et Roxanne. Les élèves de Beauxbâtons sont déjà descendus prendre leur petit-déjeuner au Réfectoire nous allons partager ce repas juste toutes les trois.
– Aujourd'hui, on doit nous faire une visite guidée, dit Judith tandis que nous marchons vers les ascenseurs. C'est Lumina qui me l'a dit.
– Lumina ?
– Ma correspondante. Elle est plutôt sympa, et les deux filles de la chambre aussi. Même si je préfère son groupe d'amis.
– Ah, ça y est, tu connais tout Beauxbâtons ? je demande en souriant.
Jude a un don pour se faire des amis, je songe, alors que la cabine de l'ascenseur commence sa descente.
– Oh, pas tout le monde, me répond-elle modestement. Mais j'en connais pour qui c'est sans doute le cas.
Elle me désigne discrètement d'un signe de tête les jumelles Jones, carnet et crayon en main, prenant des notes sur toutes les conversations près d'elles, en contrebas dans le Réfectoire que nous voyons très bien depuis les parois de l'ascenseur de verre. Juste à côté se trouve une fille que nous avons vue hier et dont je me souviens bien à cause de sa couleur de cheveux.
– Elles sont avec Perséphone Verdoré ? La métamorphomage ?
Ses cheveux bleus, en effet, ne laissent aucun doute quant à sa nature.
– Oui, dit Judith. L'une est avec elle, l'autre avec une coloc' de Perséphone. Je lui ai parlé ce matin, elle m'a dit qu'elles avaient passé la nuit dehors…
Je jette un œil à Roxanne, m'attendant à la voir sourire, tandis que nous sortons pour nous trouver une table. Mais elle regarde dans le vide, l'air songeur.
– Qu'est-ce que tu as, Rox ? demande Judith.
Celle-ci sort brusquement de sa rêverie et se tourne vers nous. Elle laisse planer un silence, semblant peser ses mots avec soin.
– J'ai embrassé Théophile Frégate, hier.
Judith et moi ouvrons des yeux ronds.
– Ne te fais pas d'idées, c'est un coureur de jupon, dit très vite Judith.
– Je sais, c'est ce qu'Amélie m'a dit…
Je la coupe aussitôt :
– Hier, Psyché m'a dit que lui et Armand Béryl avaient fait un pari. Celui qui sortirait avec le plus de filles de Poudlard.
Roxanne fronce les sourcils et Judith porte ses mains à la bouche, l'air effarée.
Dommage pour Théophile. Il aurait du savoir qu'on ne se moque pas de Roxanne Weasley sans en subir les conséquences.
– Casse tout de suite, propose Judith tout en s'asseyant à une table vide pour quatre personnes.
– C'est inutile, je l'aurai quand même aidé à gagner son fichu pari, rétorque Roxanne, l'air vexée.
– Restez discrètes, leur dis-je. Je n'étais censée le dire à personne.
Je me sers du thé et vide ma tasse d'un trait, alors que Roxanne, sourcils froncés, réfléchit intensément à sa vengeance. Puis je prends un morceau de pain et le mâchonne songeusement en regardant le plafond. Le soleil ne s'est pas encore levé, et l'eau au-dessus de notre tête est très sombre.
– Il faudrait pouvoir l'humilier en beauté, marmonne Roxanne.
– Et pourquoi ne pas les humilier tous les deux en même temps ? s'écrie Judith.
– C'est quoi ton plan ? demande Roxanne.
Judith sourit, et je reconnais le sourire qu'elle a toujours quand on monte un plan.
– Tu vas adorer, murmure-t-elle. Simple… mais efficace.
OoOoO
Après avoir partagé son plan avec nous – plan que j'adore particulièrement – nous nous levons déjà pour une visite guidée en règle du Château de Beauxbâtons. On nous colle une enseignante brune, d'une trentaine d'années, à l'air assez timide, qui nous attend dans le majestueux Hall d'Entrée. Le soleil rayonne à travers les vitraux et nous éclaire d'une lumière douce et chaleureuse, malgré le fait que nous soyons en hiver.
– Je suis le Professeur Lombrat, se présente-t-elle brièvement, en anglais, dans un accent pas trop mauvais. Professeur de Sortilèges et de Métamorphoses depuis huit ans à Beauxbâtons. J'ai été chargé de vous en apprendre plus sur l'histoire et le fonctionnement de Laputa, ou île de Beauxbâtons.
Je remarque que je suis la seule à ne pas avoir carnet et crayon pour prendre des notes, et le professeur Smith me fait les gros yeux. Je sors précipitamment de quoi écrire de mon sac et il détourne enfin le regard.
– Il faut savoir que l'Académie de Beauxbâtons a été fondée au XVIIème siècle, par le chevalier Léandre de Beauxbâtons. Le chevalier Léandre était un noble pour les moldus en fait, il était un sorcier sang-pur très tolérant. Après le massacre de la Saint-Barthélémy et la mort de son protecteur Henri IV, il décida de protéger les enfants sorciers des armes des moldus superstitieux il fonda donc l'Académie de Beauxbâtons, dans une région proche de Marseille actuellement.
Elle parle trop vite ! Je me surprends à baver d'envie devant la plume automatique de Roxanne, puis me reprends bien vite pour continuer d'écrire.
– Pendant toute la première moitié du XVIIème siècle, tout se passait relativement bien. L'école fonctionnait et des sorciers s'étaient installés à proximité, formant un véritable petit village. Un jour, un moldu débarqua et constitua alors une véritable menace pour tous les sorciers habitants ce qu'on allait appeler la Ville de Beauxbâtons. Le Moldu reçut plusieurs sortilèges d'Amnésie en même temps et cela le rendit fou. Pour éviter qu'une telle chose ne se reproduise, le chevalier Léandre de Beauxbâtons prit la décision de couper les habitants de Beauxbâtons du monde.
Il y avait sans doute plus simple. C'est idiot.
« Quand tu as rompu tout contact avec Albus… Il y avait sans doute plus simple pour ramener Lucy dans ses bras. C'est idiot. »
Oh ça va hein.
– Pour faire décoller Beauxbâtons et le village, il entreprit de réunir tous ses elfes de maison : il en avait au moins une cinquantaine. Les premiers jours, l'île était complètement dans les nuages, et c'est à ce moment-là que les lacs se formèrent. Très vite cependant, les elfes ont trouvé la solution en bloquant les intempéries aux frontières de l'île c'est pourquoi la température est maintenue constante, en hiver, ainsi qu'en été.
Oh non, ça veut dire qu'on va se les peler pendant les quinze jours ?
Judith lève la main et la prof lui fait signe de parler.
– Mais donc, il y a des sorciers qui sont descendants des habitants du village de Beauxbâtons ?
– C'est juste, répond-elle. Et certains d'entre eux n'ont même jamais vu la terre ferme.
– Mais je ne comprends pas, dit Angèle Champrun. Elever le château dans les airs n'exclut pas la possibilité qu'un moldu lève le nez en l'air et le voie, non ?
– En effet. C'est pourquoi le château vole très haut, et est entouré d'un champ magnétique important pour détourner les rayons de lumière de leur trajectoire. Si vous avez fait un minimum de Physique de la Magie, vous savez que cela veut dire qu'on ne peut tout simplement pas voir l'île.
Hm… Suis-je la seule à n'avoir jamais fait de Physique de la Magie ?
– Mais dans ce cas, comment font les élèves pour s'y rendre ?
– Nous avons nos propres moyens, répond mystérieusement le Professeur Lombrat. Des animaux nés sur cette île nous guident. D'autres questions ?
Personne d'autre ne lève la main.
– Voilà pour la partie histoire. Pour faire la transition avec ce dont je vais vous parler, je dirais simplement que le système des cinq maisons de Beauxbâtons a été créé en 1753, soit un siècle et demi après la création de l'Académie. Peut-être en avez-vous entendu parler ?
Philip Downs lève docilement la main, et Lombrat lui donne la parole.
– Il y a les Arts, les Potions, les Inventions, les Sports et euh… les…
– Les Enchantements, très bien, complète-t-elle. On choisit son école pour la troisième année, selon des résultats à des examens. Dans chaque école, on suit des cours plus ou moins différents, et on a également accès à des clubs, c'est-à-dire des activités extra-scolaires spécifiques à chaque maison.
– J'ai cru comprendre, l'interrompt Smith, notre prof de Métamorphoses, que les matières n'étaient pas les mêmes ici et à Poudlard. Vous allez donc suivre, pendant ces deux semaines, des cours dont vous n'avez sans doute jamais entendu parler…
C'était donc ça la Physique de la Magie ! Rien que le nom, ça me donne envie de me tirer une balle dans la tête. Pendant que Smith parle de toutes ces nouvelles matières barbantes, je regarde les autres élèves autour de moi jusqu'à ce que je détourne brusquement la tête pour ne pas croiser les yeux glacés d'une blonde à l'autre bout de la pièce encadrée de deux Serpentards farouches.
– Et Virtanen, elle est avec qui ? je demande, l'air de rien, à Jude.
– La sœur de Psyché et Perséphone Verdoré. La pauvre. Elle est hyper timide, paraît-il…
Ce qui m'embête, sans que je ne puisse m'expliquer pourquoi. Avec Virtanen dans les parages, et pas surveillée par sa correspondante, je ne me sens pas en sécurité.
Et en toute modestie, mes intuitions sont souvent bonnes…
