Bonjour à tous ! J'espère que vous allez bien :) Voici le nouveau chapitre ! J'espère qu'il va vous plaire ! N'hésitez pas à donner votre avis. Bonne lecture :)


De la froideur

« Domaine de l'émeraude »

Ces mots se détachent d'une petite pancarte à la lisière d'un chemin alors que je décélère progressivement l'allure, notre destination finale toute proche.
Je sens les petits doigts d'Amelia contre mon ventre se desserrer légèrement.
Sur la fin du trajet, je n'avais plus senti le contact constant de son corps derrière moi, comme si elle maintenait volontairement une certaine distance. Et elle se permettait à l'approche de notre arrivée de défaire un peu plus le seul contact qui nous liait encore par la pression de ses mains.
Nous avions roulé ainsi pendant plus de cinq heures avec une seule pause au milieu du parcours à mon initiative : elle n'avait pas réclamé directement qu'on s'arrête, toujours plongée dans sa bulle, peu réceptive à ma présence ou mes demandes.
Lors de cette pause, elle était restée muette, le regard fuyant : elle s'était contentée de signes de têtes aux quelques questions que je lui avais posées, arborant un visage aussi figé qu'une poupée de cire. J'appréhendais encore plus les jours à venir après cet intermède : je ne savais pas comment j'allais pouvoir gérer la situation si elle restait dans cette attitude, à la limite de l'autisme...
Son comportement lors de la cérémonie m'avait fait espérer qu'elle était prête à s'ouvrir, à se reposer sur moi dans cette épreuve. Mais ce n'était qu'un espoir de courte durée.
Il allait falloir que je redouble d'efforts et d'attentions pour tenter de la faire réagir et reprendre le dessus.
Et dans ce domaine, j'allais devoir improviser : j'avais appris à gérer des prises d'otages, à piloter un hélicoptère ou recoudre une blessure au milieu du désert...mais ma formation dans les forces spéciales ne m'avait pas enseigné comment redonner le goût à la vie à une femme qui a l'impression d'avoir tout perdu...

La lumière du jour commence à faiblir sur le paysage qui se dévoile sous nos yeux lorsque j'effectue un dernier virage...un paysage qui m'est bien familier mais que je n'avais pas revu depuis cinq longues années.
J'avance tout doucement sur les derniers mètres en reprenant la mesure de l'image qui s'offre devant moi : un chalet tout en bois avec des volets décorés d'étoiles au premier étage, s'élevant devant une étendue d'eau presque turquoise...un petit lac dont la couleur avait inspiré son nom au domaine.
Arrivé à quelques mètres du chalet, je gare la moto et actionne la béquille pour caler le véhicule. Amelia se détache doucement de moi et je la laisse descendre en premier. Je l'imite quelques secondes après, tout en l'observant quitter son casque et relâcher aussitôt ses cheveux. Je retire également l'accessoire de protection autour de ma tête et pose mon casque et le sien sur la moto. Je scrute Amelia brièvement alors qu'elle regarde le paysage qui nous entoure : mais à mon plus grand désespoir, elle balaye les alentours du regard sans la moindre marque de curiosité ou de plaisir...ou aurais-je manqué ce moment furtif pendant que je descendais de la moto ?

Des pas derrière nous me sortent de mon questionnement et je vois une silhouette s'avancer en quittant la maison. Une silhouette qui se dessine précisément au fil de ses pas jusqu'à me laisser percevoir un visage que je connais...qui avait vieilli mais qui dégageait toujours la même gentillesse et joie de vivre.

- Owen...quel plaisir de te voir...

- Bonsoir Rosie, réponds-je en la prenant dans mes bras.

Ce petit bout de femme d'une soixantaine d'années me serre fermement quelques secondes puis m'observe longuement, passant mon visage en revue puis ma tenue.

- Toujours aussi beau...tu restes le plus « beau des bébés » même à ton âge.

Je souris à sa remarque qui me ramène à certains souvenirs de mon passé.

- Et toi, tu es toujours aussi vive et en pleine forme, ça fait vraiment plaisir à voir...

- Mais je devrais te tirer les oreilles pour avoir attendu si longtemps pour revenir ici...

Je baisse les yeux rapidement avant de remarquer le regard de Rosie pointé vers Amelia, qui s'est positionnée sur le côté, spectatrice de notre échange.

- C'est donc cette demoiselle dont tu m'as parlé au téléphone ?

- Oui, c'est elle...Rosie, je te présente Amelia...

Je fais une pause pour préparer la présentation et installer un nouveau contexte, un nouveau rapport pour les jours à venir.

- et Amelia, je te présente Rosie, une amie de longue date...de mes parents...de ma maman plus précisément...et qui m'a beaucoup aidé à certains moments de ma vie...

Je croise le regard d'Amelia dans lequel je décèle pour la première fois depuis deux jours une marque de surprise...ce tutoiement l'a sûrement prise de court, mais dans ma nouvelle mission, il fallait que je fasse tomber les barrières, les marques de distance...et vis-à-vis de Rosie, Amelia était une amie, je ne devais à aucun moment lui faire connaître la véritable identité d'Amelia, son métier, la raison de sa présence, car ce serait mettre Rosie en danger.
Je détache mon regard de la chanteuse et je remarque alors que Rosie la fixe intensément, dans une attitude qui m'interpelle et qui m'intrigue.
Sentant mon regard posé sur elle, elle redirige son attention vers moi et je lis dans ses yeux un soupçon de surprise et comme une question que je ne parviens cependant pas à traduire directement.

- Enchantée Amelia...déclare-t-elle au bout de quelques secondes.

Amelia lui sourit faiblement et Rosie l'embrasse aussitôt de deux grosses bises sur la joue, et je regarde amusé la scène et notamment Amelia un peu prise de court par cet élan de spontanéité de Rosie.

- Vous avez fait bonne route ? Me demande rapidement Rosie dans la foulée.

- Oui, pas de problèmes particuliers.

- Tu connais toujours la route, alors, visiblement...

- Rosie...

Apparemment, mon absence l'a marquée fortement...voire l'a même peut être blessée.
Il est vrai que la dernière fois que j'étais venu passer du temps ici, Rosie m'avait été d'une aide précieuse après une épreuve assez difficile. Je devais être vigilant et ne pas la froisser, j'avais un peu honte de moi dans cet instant : mon attitude de ces dernières années m'apparaissait si peu reconnaissante...pas digne du soutien qu'elle m'a apporté.

Je distingue Rosie scruter la moto puis Amelia et moi-même avant de reprendre la parole.

- Vous n'avez que ce sac à dos avec vous ? Demande-t-elle en pointant du doigt le sac Eastpak toujours en place sur les épaules d'Amelia.

- Oui, je t'avais dit qu'on viendrait en mode « léger »...

- Je ne pensais pas que c'était de ce niveau là...heureusement, il y a encore certaines de tes affaires que tu avais laissé lors de tes dernières visites...et aussi des affaires de...

Sa voix s'arrête en pleine phrase mais elle se reprend vite.

- Mais ma belle, il faudra passer faire un tour au marché...dans tous les cas, je vous ai aéré la maison et remis un peu les choses en ordre...et j'ai fait quelques courses de première nécessité pour demain matin.

- Merci Rosie, je suis sûr que ce sera parfait.

- On se verra demain dans la matinée...

Elle s'éloigne après un signe de main en s'approchant de sa petite Hyundai rouge garée à proximité. Je croise le regard d'Amelia avant de rejoindre Rosie pour quelques instants.

- Rosie...

- Oui, Owen.

Merci, vraiment...et excuse-moi, pour ce silence radio et ce manque de nouvelles...j'ai été égoïste et peu reconnaissant.

- Ne t'en fais pas, je sais que tu as traversé des moments difficiles, mais promets-moi que tu ne me feras plus subir ça pour les années à venir...

- Promis, Rosie...

Elle me sourit largement puis laisse son regard dévier sur Amelia derrière nous.

- Tu ne m'en as pas beaucoup dit sur ton amie ?

Je reste silencieux quelques instants, puis me décide à répondre.

- Je l'amène ici, car elle vient de vivre quelque chose de très difficile...elle a perdu son foyer...et un homme qui était très important pour elle...elle a besoin de calme, de tranquillité et je sais que cet endroit peut faire des merveilles sur les âmes tourmentées...

- Tu ne m'avais pas dit à quoi elle ressemblait...

- Je n'ai pas pour habitude de faire un portrait robot par téléphone, tu sais.

- Oui, mais dans le cas précis, tu aurais pu me prévenir.

- Te prévenir ?

Aurait-elle reconnu Amelia ? Ça me semblait tellement peu probable...je savais que Rosie était peu au faite du monde du showbiz, tout comme la majorité des personnes de la région, plus intéressées par la généreuse nature qui les entoure que par les paillettes du monde du spectacle.

- Owen, ne me dis pas que tu n'as pas été troublé la première fois que tu l'as rencontrée ? La première fois que tu as croisé son regard ?

Les questions de Rosie me décontenancent sensiblement, je ne voyais pas du tout où elle voulait en venir...et en parallèle, les premiers moments partagés avec Amelia me reviennent en tête, et il est vrai que dès le départ quelque chose m'avait fasciné...captivé en elle...

- La ressemblance m'a frappée au premier regard...

Je fixe Rosie comme pour discerner sur son visage ce qu'elle insinue depuis plusieurs secondes.

- J'ai l'impression de voir ta mère...à 30 ans...

Ses mots résonnent dans ma tête alors que mes yeux trouvent l'image d'Amelia à quelques pas de nous.

- Les mêmes prunelles bleues qui m'ont l'air de pouvoir révéler une myriade d'expressions aussi riche.
Le même visage fin et mutin avec de faux airs de petite fille que j'ai pu apercevoir derrière le masque qu'elle arbore.
Et cette chevelure soyeuse et brillante, avec des reflets châtains similaires...je te revois jouer avec les cheveux de ta mère quand tu étais bébé, à enrouler ses mèches autour de tes petits doigts...

J'écoute les commentaires de Rosie tout en observant Amelia et je comprenais pour la première fois d'où venait cette fascination si marquante que j'éprouvais à son égard...une claque quasiment que je me prends en plein visage...j'étais complètement inconscient de cette ressemblance jusqu'à aujourd'hui...mais c'était comme si je l'avais su au fond de moi, ce qui m'avait rendu si rapidement sensible à ce petit bout de femme, qui m'a touché comme aucune autre en aussi peu de temps...aucune autre sauf ma mère.

- Et tu ne l'as pas entendue...

- Elle chante ?

- Oui, elle chante...avec une voix aussi pure et douce que Maman...

Je détourne mon regard rapidement, surpris par cet aveu qui m'échappe malgré moi...cette information que je lui dévoile spontanément comme si c'était plus fort que moi. Je fixe à nouveau Rosie et la distingue face à moi avec un sourire entendu et complice sur les lèvres.

- Je vous laisse, je repasserai demain...

- Merci, Rosie, pour tout...

Je lui fais la bise et la laisse monter dans sa voiture, lui faisant un dernier signe de la main alors qu'elle s'éloigne et quitte le petit domaine.
Je me retourne et m'avance vers Amelia à quelques pas, le sac posé à terre, les cheveux légèrement balayés par la brise du soir.

Je récupère les casques posés sur la moto en passant, les calant sous l'un de mes bras et je prends le sac à dos au pied d'Amelia de mon autre main libre.

- On rentre ?

Elle se contente d'acquiescer de la tête et je la conduis vers l'entrée de la maison.
Je lui ouvre la porte et la laisse pénétrer la première : je remarque sa démarche hésitante presque réticente à rentrer.
Elle fait un tour sur elle-même puis se retourne vers moi.

- Je peux savoir où on est ?

Sa question me trouble, surtout le ton un peu brutal qu'elle emploie.

- Nous sommes à Campbell River, dans un coin un peu reculé dans la montagne...et..

Je n'ai pas le temps de finir ma phrase et lui expliquer tout le contexte, toute l'histoire de ce lieu qu'elle me coupe directement.

- Et vous avez décidé de me tutoyer maintenant ?

- C'est...vis-à-vis de Rosie...mais si c'est un problème...

- Pour moi, oui...

- Ok, très bien, excusez-moi...

Je suis décontenancé par sa réaction, ce refus qu'elle me renvoie d'abandonner ce vouvoiement, cette marque constante de notre relation professionnelle...un pas que je souhaitais faire symboliquement vers elle, pour lui témoigner que j'étais présent si elle avait besoin de moi...au-delà d'un contrat de travail, au-delà d'un rôle à tenir devant Rosie.
Je réplique rapidement, pour changer de sujet et laisser de côté cette impression désagréable qui me gagne.

- Vous voulez manger quelque chose ? Faire un tour de la maison ?

- Non, je suis fatiguée, montrez-moi juste où je peux dormir.

Elle précise son besoin de manière sèche, sans me regarder et pour les premiers mots qu'elle m'accorde depuis de longues heures, je suis pour le moins perplexe devant sa froideur.

- A l'étage...

Je lui fais signe de s'avancer dans les escaliers et elle s'engage.
Je la suis à quelques pas derrière elle et arrivés en haut des marches, je lui fais un signe de main vers la droite.
J'entrouvre alors une grande pièce que Rosie a visiblement pris soin de remettre en ordre. Une pièce bien particulière dans cette maison et qui me procure un frisson en y pénétrant à nouveau. Rosie a l'a rafraîchie avant notre arrivée : un bouquet de fleurs est posé sur la table basse, le lit est proprement fait avec des draps de coton aux motifs de dentelle et pas la moindre trace de poussière...
Un lieu qui réveille le passé, qui matérialise une absence qui m'entoure depuis tant d'années, mais je ferme la porte aux souvenirs alors qu'ils tentent de s'immiscer dans mon esprit.

- Ce sera votre chambre...la salle de bain est en face des escaliers, la première pièce devant laquelle nous sommes passés. Rosie a dû y mettre tout le nécessaire de toilette...

Je l'observe alors qu'elle s'assoit sur le lit et retire ses chaussures.
Je reste immobile et silencieux devant elle quelques instants, ne sachant pas quoi dire ou quoi faire.

- Vous avez...tout ce qu'il vous faut ?

- Un lit, c'est tout ce qu'il me faut...

Je comprends le message sous entendu qu'elle m'envoie : ma présence n'est plus vraiment tolérée.
Je me force à lui donner un léger sourire pour ne pas laisser paraître mon trouble mais je quitte rapidement la pièce en fermant la porte derrière moi.
Je redescends au rez-de-chaussée et me pose dans le canapé, face à la cheminée présente dans le salon.
Je soupire longuement, fatigué par ces premières minutes et légèrement inquiet pour les jours à venir.
Elle semblait avoir retrouvé la froideur et l'indifférence qu'elle avait manifestées juste après l'accident : son comportement dans l'église n'était définitivement que passager...et ce qui me trouble encore plus, c'est que la froideur se mêle maintenant à ses paroles, et c'est pour moi presque plus dérangeant et violent que le silence.
Je sens rapidement le poids de la journée et du trajet s'abattre sur mes épaules et peser sur mes paupières. Ne percevant aucun bruit suspect autour de moi, je m'autorise à fermer les yeux quelques minutes seulement...pour oublier cette indifférence qui me fait mal.