1e année de l'ère Genji, le 29 juin
Le commandant avait convoqué le shinsengumi à un rassemblement général. Shino espéra que ce serait l'occasion de faire un point sur la situation dans la capitale. Depuis plusieurs jours, Kyoto bruissait de rumeurs contradictoires, et le vent d'affolement qui la touchait commençait à atteindre le shinsengumi. D'habitude, Shino avait accès à des informations privilégiées par le biais de Yamazaki, mais elle n'avait pas revu l'inspecteur depuis quelques jours. Celui-ci devait être très occupé.
Les membres du shinsengumi prirent place dans le réfectoire comme à leur habitude, les capitaines au premier rang, les hommes de troupe derrière, leurs trois officiers supérieurs devant eux. Kondō, très grave, prit la parole.
-L'armée de Chōshū a débarqué dans le golfe d'Osaka il y a sept jours, et elle a commencé à remonter vers la capitale le surlendemain. A l'heure actuelle, des troupes de Chōshū sont postées à Fushimi, Yamazaki et Saga.
Cela voulait dire que la capitale était encerclée par le sud et le nord-ouest, réalisa Shino avec un coup au cœur.
-Chōshū a envoyé une pétition affirmant sa dévotion à l'Empereur et défendant l'innocence de Mōri Daizen-no-Daibu et des nobles de cour bannis, poursuivit Kondō.
A côté de Shino, son camarade Hashimoto poussa un grognement de mépris.
-Comment osent-ils encore parler de leur dévotion à l'Empereur après ce qu'ils ont envisagé de lui faire subir ? grommela-t-il.
-Chōshū a demandé la permission de se présenter devant l'Empereur pour plaider sa cause, ajouta le commandant. Sa Majesté s'est montrée outrée qu'on ait remis en question sa décision. Elle a ordonné à Chōshū de retirer ses troupes dans un délai de vingt jours. Pour sa part, le commissaire militaire de Kyoto pense que la pétition n'est qu'un leurre, et que Chōshū a l'intention de tenter un coup de force sur la ville.
Un murmure de stupeur et d'incrédulité parcourut les rangs du shinsengumi. Le sentiment général était que Chōshū n'oserait pas attaquer la capitale. Shino, quant à elle, était assez pessimiste : ce genre d'action, irréfléchie et désespérée, était tout à fait dans le style de Chōshū.
-Nous avons reçu une demande officielle du clan Aizu, continua Kondō. Il nous demande de participer à la lutte contre la rébellion de Chōshū.
-C'est incroyable ! s'exclama Harada.
-Aizu a ainsi reconnu notre succès, ajouta Kondō.
-Super ! se réjouit Tōdō. Le shinsengumi entre en scène !
-Qu'est-ce que tu racontes ? le rembarra Nagakura. Heisuke, tu n'es pas encore remis de tes blessures, donc tu restes à l'arrière.
-Heeein ? geignit Tōdō. Impossible !
-Les blessés devront rester ici et attendre, ajouta Okita pour le taquiner.
-Tu en fais partie aussi, Okita, intervint Sannan.
Okita sursauta. Il n'avait manifestement pas envisagé cette éventualité.
-Même si je n'aime pas cela, je resterai en arrière aussi, ajouta le président à contrecœur.
Tōdō et Okita soupirèrent avec ensemble, déclenchant l'hilarité dans les rangs proches.
Après avoir réglé quelques points matériels, Kondō dispersa l'assemblée. Alors que les hommes commençaient à quitter le réfectoire, Shino se rendit compte qu'Okita avait déjà disparu.
La jeune fille n'en fut pas autrement surprise. Même si son ami avait fait bonne figure devant les autres, Shino se doutait qu'il devait être très déçu de na pas pouvoir suivre Kondō sur le champ de bataille. Okita devait s'être caché quelque part pour ruminer son dépit.
Shino se rendit dans sa chambre et ne l'y trouva pas. Elle chercha chez les autres officiers, puis dans le reste de la maison, en vain. Okita restait introuvable.
La jeune fille finit par le découvrir dans un recoin isolé du jardin, derrière la remise. Plié en deux, il toussait, s'appuyant d'une main contre le mur. Inquiète, Shino accourut vers lui.
-Comment as-tu réussi à tomber malade en plein été ?... commença-t-elle.
Elle s'interrompit en apercevant le mouchoir taché de sang qu'Okita serrait convulsivement contre sa bouche. Soudain, l'évidence la frappa. La toux sèche. Le sang. La pâleur d'Okita. Son amaigrissement. Sa fatigue. Tout ce qu'elle avait, un peu légèrement, mis sur le compte de sa blessure…
Comme Okita chancelait, Shino se précipita pour le soutenir. Elle l'aida ensuite à s'asseoir contre le mur. Peu à peu, la quinte de toux se calma, et Okita reprit une respiration normale.
-Ça fait combien de temps ? murmura Shino.
-Je suis tombé malade cet hiver, mais ça fait moins d'un mois que je sais ce que c'est, répondit Okita.
-Depuis l'Ikedaya ? Ce n'était donc pas une côte cassée ?
Okita fit une grimace malicieuse.
-Et moi qui croyais que seule Chizuru serait assez naïve pour gober cette histoire… se moqua-t-il.
-Idiot, marmonna Shino.
Okita lui répondit d'un faible sourire.
-Qui est au courant ? demanda la jeune fille.
-Personne. Et je voudrais que tu gardes l'information pour toi.
-Mais le commandant… voulut protester Shino.
-Si Kondō-san le savait, la coupa vivement Okita, il me relèverait de mes fonctions. Et il m'interdirait de reprendre le service tant que je ne serais pas guéri.
Shino s'assit à côté de son ami.
-Il aurait raison, tu sais.
-Ça n'empêcherait pas l'inévitable, ça ne ferait que retarder l'échéance. Je veux me rendre utile à Kondō-san tant qu'il me restera des forces.
-Et s'il t'arrivait un problème lors d'un affrontement ? Si tu avais une quinte de toux comme à l'Ikedaya, ou si tu t'évanouissais ?
Shino commençait à regretter d'avoir refusé ce poste dans la première division. Si elle avait été aux côtés d'Okita, elle aurait pu le couvrir en cas de besoin.
-Alors je mourrais au combat plutôt que dans mon lit. En servant mon maître, répondit simplement Okita. Comme un guerrier.
Shino était désemparée. Elle s'était imaginé qu'elle resterait au shinsengumi avec Okita jusqu'au jour où elle serait démasquée ou elle serait tuée au combat. Jamais elle n'avait envisagé qu'Okita puisse partir le premier et la laisser seule.
-C'est d'accord, je n'en parlerai à personne… dit-elle après un moment de réflexion. Mais à une condition.
Okita tourna vers elle un regard sombre.
-Laquelle ? demanda-t-il d'un ton méfiant.
-A chaque fois que je te dirai d'aller te reposer, ou de manger quelque chose, tu m'obéiras sans discuter.
Son ami se détendit et sourit.
-C'est entendu.
