Ce fut la dernière fois qu'elle le revit.
Les détails de l'enterrement d'Abraxas que Voldemort avait effacé de sa mémoire, elle les avait appris bien des années plus tard, grâce à son journal. Elle avait pleuré. Des jours durant. Car elle savait qu'à cette époque, à ce moment précis, tout aurait encore pu basculer, il aurait encore pu être sauvé.
Un bel acte manqué, se disait-elle amèrement. Tu m'as volé cette dernière chance.
Et une fois encore, elle avait dû faire le deuil de cette vie rêvée qui n'avait eu de cesse de lui filer entre les doigts.
Les années suivant la mort d'Abraxas, elle avait suivi de loin l'évolution de Tom, avait tremblé lors de son apogée, pleuré lors de sa mort apparente, toute en sachant pertinemment que c'était ce qu'il y avait de mieux pour le monde sorcier. Durant toute ces années, il avait tué tellement de personnes, tellement de familles avaient été décimées par la faute de cet homme, qu'elle en était venue à le détester. Et par se détester elle-même de l'aimer encore. Car malgré les années passant, elle n'avait jamais pu refaire sa vie, elle n'en avait jamais eu le courage. Jamais elle n'avait trouvé quelqu'un qui puisse supplanter Tom dans son coeur. Elle en avait pris son parti et avait décidé de vivre une vie simple et juste.
Elle passa la plus grande partie de sa vie à Poudlard, d'abord en tant qu'assistante, puis en tant que bibliothécaire. Quand elle fit part de sa lassitude à Dumbledore, il lui proposa tout naturellement le poste de professeur de littérature moldue, une matière optionnelle enseignée pour les ASPICS. Elle avait acceptée, terrifiée à l'idée de se retrouver devant des élèves et d'essayer de leur transmettre quelque chose mais aussi terriblement enthousiaste face à ce nouveau défi. Au fil des années, elle avait pu affiner sa pédagogie et s'était surprise à adorer enseigner, trouvant en chaque élève quelque chose qui donnait la peine qu'on s'intéresse à lui. Ainsi, les années et les générations d'élèves passèrent à une vitesse folle.
Elle avait vu Lucius devenir de plus en plus froid et insensible, complètement embrigadé par Tom. Elle avait vu Bellatrix sombrer. Il s'en était fallu de peu pour que celle-ci ne finisse pas sa scolarité à Poudlard, tant elle avait causé de tords aux élèves sangs-mêlés ou enfants de moldus. Des filles Black, elle garderait toujours de la peur vis à vis de Bella, de la peine pour Narcissa qui ne servait plus que de trophée pour Lucius et une immense fierté pour Androméda qui était partie, qui avait fait ce que elle n'avait jamais été capable de faire.
Mais elle avait aussi vu de belles personnes se construire, celle qui des années plus tard, contribueraient à rendre le monde sorcier, plus tolérant et ouvert.
"-Vous avez connus mes parents? Ne put s'empêcher de demander Harry.
La vieille dame acquiesça, un sourire aux lèvres.
-Bien sûr ! Ton père et ses amis étaient aussi connus que les jumeaux Weasley. Mais je ne leur ai jamais vraiment parlé, trop turbulents à mon goût. Et tu te doutes bien qu'ils n'ont jamais pris ma matière en option…pas assez d'action ! Je me souviens bien sûr de ta mère, tellement gentille et très intelligente! Mais… ceux dont je me souviens le mieux, de cette époque, c'est de Severus et Regulus...
-Vous leur avez parlé?
-A Severus, pas tellement quand il était étudiant, mais je le voyais graviter avec les mauvaises personnes, sans que je n'ai rien pu y faire et il a toujours été secret avec moi, même par la suite en devenant collègue et en connaissant mon histoire. Cet homme était une vraie tête de mule ! Mais je crois que finalement, nous étions un peu pareils. Nos histoires respectives nous ont fait faire des choix terribles et nous devions vivre avec le poids du passé. Du coup, il y avait beaucoup de respect entre nous. C'est aussi pour ça que je n'ai jamais réellement cru à son retour de veste, l'année avant sa mort. Savais-tu que cette année-là, sur les conseils de Dumbledore, il avait faire croire à Tom que je ne travaillais plus à Poudlard? Bien sûr, je ne pouvais plus enseigner la littérature moldue alors je me suis retrouvée à nouveau assistante de bibliothèque...
Elle rit doucement à ce souvenir.
-Mme Pince était dans tous ses états. Mais grâce à ça, Severus m'a sauvé. Il a voulu épargner le plus de monde possible, il aurait voulu sauver Dumbledore, si seulement ce vieux fou n'avait pas mis cette maudite bague.
Le silence se fit dans le salon de la vieille dame. Harry était toujours mal à l'aise quand on évoquait Rogue. C'était un héros, le jeune homme l'avait clamé lui-même haut et fort pour réhabiliter le nom de son ancien professeur. Mais il ne pouvait pas oublier toutes les brimades de ses années d'études, ni le calvaire des leçons d'occlumencie. Et le fait qu'il ait aimé si fort sa mère...ça le gênait plus qu'il ne l'avait jamais avoué à personne.
-Et Régulus ?
-Aah... Régulus… Ce petit était adorable. Le pauvre n'était que le produit d'une éducation malsaine et n'avait jamais eu le charisme de Sirius. Il s'est juste jeté corps et âme dans la quête de son maître, ayant pour la première fois l'impression de servir à quelque chose. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Regulus avait pris mon option en ASPIC. Il était très doué. C'était un spirituel, il n'avait rien à faire dans un tel conflit. Nous avions sympathisé au fil du temps. J'étais poussée vers lui, je me sentais la mission de lui ouvrir les yeux. C'était un peu comme le fils que je n'aurai jamais. Mais là encore, la vie m'a montré que je n'étais pas faite pour être mère. Malgré tous mes avertissements je n'ai pas réussi à l'écarter de Voldemort. Après Poudlard, nous sommes restés en contact et bien vite ses lettres m'ont alarmée. Il s'était rendu compte de la réalité. Il était facile de soutenir son maître au sein de Poudlard : ses parents étaient fiers, on le respectait. Mais il ne savait pas ce que c'était de prendre la marque, de se retrouver pour la première fois devant un inconnu qu'on allait devoir torturer sous les yeux de ses aînés, de recevoir le Doloris pour avoir osé vomir à la vue d'un cadavre… Tout ça, il ne le savait pas, il n'était pas prêt, ne l'avait jamais été. Ses lettres...Merlin, ses lettres portaient toutes la trace de ses larmes. Ce gamin vivait constamment dans la peur et personne ne le voyait. Son frère le pensait pourri jusqu'à la moelle, ses parents étaient fous, Dumbledore me répétait que nous ne pouvions rien faire. Que nos prérogatives s'arrêtaient à Poudlard... Je crois que je lui en veux encore un peu, nous aurions dû le faire revenir, le cacher. J'ai tenté de le convaincre malgré tout, je lui disais que nous l'accueillerions, qu'il pourrait intégrer l'ordre ou se cacher. Mais ça n'a pas marché. Il a découvert l'existence des horcruxes, je ne sais pas trop comment. Il me disait juste qu'il avait trouvé un moyen de partir et de le tuer, ça devenait une idée fixe. Et un jour, plus rien, je n'ai jamais plus eu de lettres, je n'ai eu le droit qu'aux rumeurs. La vérité, je l'ai apprise grâce à toi et je dois dire que je me suis sentie infiniment triste pour ce pauvre enfant qui est mort seul au fond de cette horrible grotte. Mais aussi tellement fière!
Elle fit, une pause, achevant sa tasse de café.
-Et puis un jour, ce fut vous : Ronald, Hermione et toi. Je savais que tu étais l'enfant de la prophétie, donc je ne me suis jamais trop approchée, cela me semblait malsain vu nos passés respectifs. Et comme ton père, ton petit trio avait le don pour s'attirer les ennuis!
J'ai eu cependant Hermione en cours. Vous avez eu de la chance de l'avoir avec vous, plaisanta-t-elle. Je n'ai jamais vu une élève si vive! Un peu trop terre à terre, mais terriblement intelligente!
J'ai souvent parlé de toi avec Albus, je l'ai presque imploré de te révéler la vérité sur la prophétie mais tu sais comme il était têtu... Au final, je ne t'aurai pas été d'une grande aide…
-Votre histoire m'est très précieuse! Si seulement je l'avais su avant…
-Je ne suis pas sûre, le coupa-t-elle gentiment. Savoir que Voldemort avait été capable d'aimer, qu'il avait failli être père... je pense que cela aurait pu émousser ta volonté de le vaincre. Même si tu n'as pas utilisé un sortilège de mort sur lui, tu savais ce qu'il résulterait de votre affrontement... la prophétie...
Harry opina doucement.
-Alors je pense que tu aurais pu hésiter, et que la moindre seconde d'hésitation aurait suffi à Tom pour prendre le dessus. Tu sais, c'est drôle quand j'y pense, il a déchiré son âme pour être immortel et ne plus rien ressentir. Mais s'il ne l'avait pas fait, il aurait surement pu te tuer cette nuit-là, à Godric Hollow. Vraiment, à vouloir se prémunir de tous ce qui pourrait le rendre soit disant faible, il a perdu sa plus grande force... En réalité, au final il a tout perdu, bien plus que ce à quoi il s'accrochait...
-Il s'est excusé à la fin, murmura Harry.
-Oui, approuva tranquillement Ambre.
-Dumbledore avait dit...qu'un repentir sincère permettait de ressouder une âme…
-En effet. Et je pense qu'une fois n'est pas coutume, Dumbledore avait raison. Mais je crois pouvoir affirmer qu'il était trop tard pour Tom, son âme était trop divisée, depuis trop longtemps. Et surtout, souviens toi qu'à ce moment, les horcruxes, y compris celui qui vivait en toi, étaient détruits. Il n'y avait donc plus rien à sauver, je pense sincèrement qu'aucun retour en arrière n'était possible.
Harry resta silencieux un moment, regardant par la fenêtre le soleil qui commençait à décliner lentement. Il ne pouvait s'empêcher de ressentir de la pitié pour la vieille femme qui avait fait les frais du monstrueux égoïsme d'un homme qui n'avait jamais voulu se remettre en question.
-Vous savez, avant de me raconter tout ça, vous m'avez demandé de ne pas vous juger, comme je l'avais fait avec le professeur Slughorn. Et pourtant je l'ai fait, avec vous deux. J'ai trouvé le professeur lâche d'avoir falsifié sa mémoire, j'ai trouvé que c'était un homme intéressé et que c'était ce qui avait permis à Voldemort de faire une avancée décisive. Par la suite, j'ai compris le pouvoir qu'avait déjà Tom à cette époque et je me suis fait la réflexion qu'il serait tôt ou tard parvenu à ses fins... j'ai donc revu mon jugement avec plus de ... clémence. Vous concernant, je ne peux m'empêcher de vous plaindre de tout mon cœur...
A ces mots, Ambre le regarda surprise.
-Voldemort m'a privé de mes parents, de mon oncle, il m'a volé ma famille, mon enfance et mon adolescence. J'ai longtemps eu ce sentiment d'injustice en moi, que personne ne pouvait réellement comprendre. Mais je pense que vous, pouvez le comprendre. Car il vous a pris la même chose qu'à moi. Par sa faute, vous avez perdu votre enfant, vos projets et vos espoirs et pourtant vous êtes infiniment plus forte que moi.
-Non, mon enfant, répliqua Ambre en hochant la tête. Tu as fait ce que moi je n'ai jamais été capable de faire, tu t'es levé contre lui et tu l'as battu. La seule chose qui me rende un tant soit peu justice, c'est de m'être rendue compte de mes erreurs avant la fin… Je n'oublierai jamais que j'ai été une meurtrière. J'ai fait la paix avec cet aspect de moi il y a bien longtemps maintenant mais ça ne change rien à ce que je suis. J'ai fait beaucoup d'erreurs qui ont sans doute permis à Voldemort d'accéder à la puissance qu'il avait. Et tout ce temps, le fidelita m'a empêché de pouvoir me confier à qui que ce soit. Je n'ai pas été forte, j'y ai été contrainte. Toi, tu as pu choisir librement, tu aurais pu faire fi de la prophétie, laisser ça à quelqu'un d'autre mais tu t'es dressé contre lui, même quand tout semblait perdu. C'est pour ça que suis si heureuse d'avoir pu partager mon histoire avec toi.
Regardant par la fenêtre où le soleil n'en finissait pas de se coucher, elle murmura avec un sourire:
-C'est comme si j'écrivais enfin le dernier chapitre de mon histoire.
