EDIT 18 Mars 2011: Etant donné les événements tragiques survenus au Japon, je me devais de faire une petite précision. La destination a été choisie il y a plus d'un an et tous les événements qui surviendront au Japon ont été décidés un an auparavant également. Tout rapport que vous pourriez faire avec la réalité est absolument et totalement non voulue et pure coïncidence.
Chapitre 35
Otoshi
Le pays du soleil levant.
Le nom lui-même n'incitait pas les vampires à s'aventurer dans cette partie du monde, étant donné notre obligation à fuir le soleil. Le Japon n'avait jamais fait partie des nombreux pays qu'avaient visités les Cullen, d'abord en raison du soleil, bien sûr, mais aussi en raison de la discrétion quasi impossible à entretenir vue notre physionomie. Des occidentaux humains ne passaient déjà pas inaperçus parmi une mer de têtes noires aux yeux bridés alors c'était encore pire pour des vampires occidentaux.
Je tentai tout de même d'éviter d'attirer l'attention à ma façon. Le moyen le plus facile était de porter des verres fumés à larges lunettes, car ils cachaient à la fois mes iris d'un doré irréel et les cernes constants que j'avais sous les yeux.
Je n'étais pas le plus grand des américains, mais en pays nippon, je dépassais presque tout le monde de deux têtes. Me fondre à la foule à notre arrivée fut donc impossible malgré les verres fumés.
Je jouissais cependant d'un certain avantage qui n'existait pas en Amérique. Le peuple japonais était imprégné de moeurs particulières, aussi ne regardaient-ils jamais avec insistance les passants autour d'eux. Ils observaient beaucoup les règles de politesse, en faisait même un code d'honneur, et éviter de dévisager des inconnus en faisait partie.
Les esprits du coin me furent fascinants de par le calme, le silence presque, qui régnait dans toutes ces têtes. En temps normal, lorsque j'étais en pleine foule, je me devais de me fermer aux autres parce que la cacophonie mentale environnante était oppressante. Pas ici. Les esprits étaient calmes, concentrés, focusés sur le présent, sur ce qu'ils accomplissaient dans l'instant. Ils ne réfléchissaient pas, ne méditaient pas, ne cogitaient pas, ne rêvaient pas. Ce fut reposant et étrange comme lecture mentale. J'eus l'impression de tourner les pages blanches d'un livre. Le livre n'était pas vide, mais les caractères imprimés étaient si petits et d'une encre si pâle, si claire, qu'il m'aurait fallu une loupe pour bien les déchiffrer. Des esprits discrets. Pas sereins, toutefois moins criards que ce à quoi j'avais été accoutumé.
Dès notre arrivée à l'aéroport, une dure épreuve débuta, autant pour moi que pour ma compagne. Une fois la douane passée, nous dûmes nous mêler à la foule pour atteindre la voiture louée entreposée pour nous dans le parking sous-terrain. Cette seule petite séance de marche qui ne devait durer que cinq minutes se transforma en véritable course à obstacles. Je comprenais Jasper d'avoir presque frôlé la folie. Les japonais étaient nombreux. Très nombreux. Si nombreux que les odeurs humaines ne flottaient pas dans l'air. Elles circulaient plutôt tels des murs solides et épais et me frappaient avec une telle violence qu'il me fallut cesser de respirer. Je fus saturé, cerné de partout par ces parfums sanguins.
Quant à Bella, les grandes foules l'avaient toujours désorientée et ce fut pire que tout ici. Les gens se déplaçaient en masse compacte en regardant à peine devant eux. Les japonais étaient si accoutumés à se marcher sur les pieds qu'ils se fichaient de se bousculer et de jouer du coude. Protéger Bella des bousculades n'aurait pas été très difficile si j'avais pu la tenir contre moi. Mais pour éviter d'attirer l'attention sur mon physique particulier, nous devions respecter les coutumes du coin et il était très mal vu de se toucher en public. Les démonstrations physiques d'affection n'existaient pratiquement pas ici. On réservait ça pour le foyer. En public, les accolades et les embrassades n'avaient pas leur place. Je dus donc me contenter de tenir la main de Bella pour affronter la foule, un geste qui était limite impoli.
Nous parvînmes enfin au parking sous-terrain, beaucoup moins achalandé. Les odeurs de fuel, d'essence et de fumée de carburateur me furent presque une bénédiction à respirer. Même Bella prit une grande inspiration, comme si on l'avait privé trop longtemps d'air.
« Tu vas bien? » m'inquiétai-je.
« Maintenant oui. » exhala-t-elle en s'éventant.
« Le pire est derrière nous. Viens. Trouvons cette voiture. »
Pas beaucoup de témoins dans le parking sous-terrain alors cette fois je ne me privai pas. J'entourai d'un geste farouche ses épaules et elle passa ses bras autour de ma taille. À présent ça allait. Les choses étaient à leur place, tout reprenait son sens.
« Les autres ne viennent pas nous chercher?
-Non. Un seul Cullen ne passe déjà pas inaperçu ici alors imagine le clan au grand complet...
-Je comprends.
-De toute façon, ils ne sont pas disponibles. Tout le monde est parti chasser, histoire d'être paré à notre arrivée. »
Personne n'avait vraiment besoin d'être saturé d'hémoglobine pour supporter l'odeur alléchante de Bella, mais il valait toujours mieux se montrer prudent. Surtout Jasper qui avait été mis à rude épreuve ces derniers jours.
« Ils nous ont donné rendez-vous près de la ville de Nikko, au pied de la montagne Otoshi.
-C'est là qu'habite Akiko?
-Je suppose que oui.
-Il y a une maison?
-Aucune idée.
-Un hôtel?
-Je n'en sais rien.
-Mh, pas très précis comme info.
-Ce n'est pas faute d'avoir demandé, mais Carlisle est resté vague. "Je n'ai pas le droit de donner des informations précises sur l'endroit où nous séjournons. C'est une règle."
-Tout ce mystère est intrigant.
-Je ne te le fais pas dire. »
Je détestais ne pas pouvoir me préparer à l'avance à ce qui nous attendait. Outre le fait que c'était situé près de cette montagne appelée Otoshi, je n'avais aucune idée de l'endroit où on allait; un complexe hôtelier? Une maison? Un village? Une station balnéaire? Une caverne? Un palais? Un donjon?
Et pourquoi Carlisle n'avait pas le droit d'en parler? Qu'est-ce que cette Akiko tenait à garder secret? Une armée de vampires qui détenait ma famille en otage par exemple?
Je me rabrouai en silence. Pff, voilà que je recommençais à paranoyer.
Nous ne nous attardâmes pas en ville, mais en sortir représentait un défi pour ma patience. Il y avait des embouteillages à toute heure de la journée. Pour passer le temps, je décrivis tout ce qui nous entourait.
Il régnait dans l'immense agglomération de Tokyo une impression de désordre où les immeubles de verre et d'acier côtoyaient les frêles maisons de papier, et où les autoroutes suspendues formaient un inextricable lacis d'asphalte. Les buildings, tous plus particuliers les uns que les autres avec leur design tordu et futuriste, perçaient presque le ciel. Ils étaient si nombreux que je n'aurais eu aucun problème à marcher en pleine ville sous le soleil tant leurs ombres couvraient tout, mais il était hors de question de s'attarder ici. J'étouffais et Bella aussi.
« Toute la ville est un mélange d'urbanisme contemporain et d'héritage historique; juste à côté d'un gratte-ciel se trouve un temple bouddhiste et des constructions ultra-modernes font de l'ombre à des bicoques sans âges. Le lustre de la modernité chevauche les structures archaïques patinées par le temps. Et tout est condensé, il n'y a pas un mètre d'espace libre entre chaque édifice. »
Bella percevait les bourdonnements constants des moteurs des dizaines de véhicules qui nous entouraient, bloqués comme nous dans un bouchon monstre. Au-delà de ça, on entendait les innombrables pas des piétons qui fourmillaient sur les trottoirs, les carrefours, les intersections signalisées. Bella abaissa la vitre de la fenêtre pour mieux entendre les voix des gens autour. Elle ouvrit grand ses oreilles, à la fois déroutée et enchantée par ces dialectes étranges; un mélange de sons saccadés et de syllabes sens dessus dessous, impossible à comprendre malgré les quelques bases qu'elle détenait en japonais.
« Cet embouteillage ressemble à ceux que j'ai connu à Pheonix, mais il manque quelque chose. » dit-elle soudain.
Je savais aussi ce qui manquait: un classique, ce qui définissait par excellence l'ambiance habituelle d'un embouteillage typique.
« Les avertisseurs.
-Oui! » qu'elle ricana. « Personne ne klaxonnent ici.
-Il n'y a que nous autres occidentaux pressés, sauvages et impolis qui appuient rageusement sur les avertisseurs. Les gens d'ici sont trop respectueux, patients et bien élevés pour ça.
-Nous devrions en prendre de la graine. »
Moi plus que quiconque, car je mourais d'envie de me défouler sur mon volant. Que n'aurais-je pas donné pour abandonner cette voiture et quitter la ville au pas de course. C'eut été beaucoup plus rapide et efficace.
La main de Bella s'insinua sur le levier de vitesse que j'agrippais impatiemment dans l'espoir de pouvoir enclencher bientôt la marche avant. Ses doigts s'entrelacèrent aux miens et elle lâcha:
« Hé... Je viens de me rendre compte d'un truc.
-Quoi donc? »
Avec un sourire fendu jusqu'aux oreilles et une expression au visage laissant deviner autant d'incrédulité que d'émerveillement, elle s'exclama: « Je suis au Japon. »
Je la regardai de biais, un pli au front.
« Et alors?
-Je suis au Japon! » qu'elle répéta, en riant. « Le Japon... »
L'impatience qui m'habitait s'évapora et je fus gagné par l'amusement.
« Tu viens de le réaliser alors que ça fait trois heures que nous sommes au coeur de Tokyo?
-Ça vient de me frapper, oui. »
Rêveuse, elle caressa le tableau de bord.
« C'est une voiture japonaise et je suis assise à gauche. C'est le monde à l'envers. J'adore! »
Je secouai la tête, amusé. Il n'y avait que Bella Swan pour s'émerveiller ainsi sans crier gare sur un tas de ferraille.
« Tu es incroyable. Tu trouves encore le moyen de t'extasier alors que tu as visité les quatre coins du monde. Plus rien ne devrait t'étonner pourtant.»
Et cela me remit les idées en place. J'avais tendance à oublier que j'étais un privilégié, que voyager ainsi où bon me semble n'était pas accordé à tout le monde.
« Merci. » dis-je, retrouvant mon sérieux.
« De quoi?
-De me ramener les deux pieds sur terre. »
J'eus un petit rire sec.
« Tu vois, si tu devenais ce que je suis, tu agirais aussi de la même façon que le font les êtres comme moi: tu es blasé, tu crois que tout t'es acquis, plus rien ne t'impressionne, tu ne sais plus comment être reconnaissant des privilèges que tu as, tu n'as plus aucune notion de la réalité humaine d'où tu viens. Tu ne sais plus apprécier les nouveautés qui t'entourent. Tu es toujours sur tes gardes parce que tout est, soit appétissant, soit susceptible de mettre à découvert le secret de ton identité. Les pays étrangers n'ont que l'avantage d'être des terrains anonymes qui ne te soupçonnent pas encore d'être différent. Tu es incapable de te laisser séduire par leurs beautés, leurs particularités, leurs croyances, leurs coutumes, leurs natures parce que tu es trop occupé à essayer de te fondre à la masse pour éviter d'être démasqué. »
Je me libérai la main et caressai doucement sa joue.
« Je ne veux pas que tu perdes ça. Que tu perdes cette faculté à t'émerveiller de tout et de rien, à réagir comme si tout était fait de petits miracles. Cette innocence est précieuse. »
Elle ne me répondit pas, demeura songeuse. Il n'y avait rien à ajouter, de toute façon. Elle se contenta de reprendre ma main et d'en dessiner tous les reliefs. Peut-être était-elle en train d'imaginer sa propre main pourvue de la même dureté que la mienne, de la même froideur et de la même absence de vie sous la peau et de tout ce qu'impliquaient de changements de comportement cette main reliée à un corps immortel...
Je ne savais pas ce qui trottait dans sa tête. J'avais appris à ne plus me frustrer du silence de son esprit, mais j'espérais qu'elle accordait un peu de crédit à mon raisonnement. Il était de mon devoir, de ma responsabilité, de lui faire miroiter la réalité de ma race. C'était peut-être entre mes mains qu'elle avait remis son identité future, si je sentais la moindre hésitation de sa part, le moindre doute, je m'abstiendrais de choisir pour elle.
Quand la circulation devint plus fluide, je décrivis la tour de Tokyo, pilier rouge et blanc dominant une mer de gris, les buildings ornés de néons géants, les panneaux, petits et gigantesques, entassés les uns contre les autres, tous écrits en idéogrammes -une écriture qui fascinait Bella.
« On dirait une sorte de braille fait de traits verticaux et horizontaux juxtaposés. »
Ces symboles abstraits étaient plutôt compliqués, même pour un vampire aux capacités supérieures. Lire un panneau d'indication ordinaire me prenait un trois-centième de seconde. Lire un panneau d'ici me prenait une seconde complète, ce qui était très long pour quelqu'un comme moi.
Après avoir enfin quitté la complexité et l'éclectisme de Tokyo, nous prîmes la direction de Nikko. Plus nous nous éloignâmes de la civilisation, plus la route devint sinueuse tel un ruban de béton tournant en torsion périlleuse autour des montagnes. En Amérique, pour faire une route droite, on aurait dynamité les montagnes et construit le chemin au travers. Pas au Japon. On ne brimait pas la nature. On la contournait.
Malgré les virages en U serrés répétitifs, le coin me plut. La région de Nikko avait un petit quelque chose qui rappelait Forks; tout était vert. Exepté que les montagnes n'étaient pas couvertes de forêts de sapins et d'épicéas. Ici, c'était le sugi, ou communément appelé Cèdre du Japon, qui régnait en maître.
Le temps rappelait aussi Forks; c'était humide et des nuages gris avaient chassé les nuages blancs. Il ne pleuvait pas, mais des filets de brouillards et de bruine descendaient sur les montagnes, nimbant de mystère la région. Tout était mystérieux depuis notre arrivée en fait. Les gens, la culture, le paysage. Cette étrangeté et ce mystère s'agençaient bien avec l'individu que nous allions bientôt rencontrer. C'était une vampire hors de l'ordinaire qui habitait un pays tout aussi unique en son genre. Restait à savoir si cet exotisme était bon ou mauvais pour nous. Pour Bella surtout. Découvrir un nouveau pays m'aurait plu s'il n'avait pas fallu tenir compte du fait qu'une vampire carnivore faisait partie du programme. Cette perspective m'empêchait de rester totalement détendu, tout le contraire de ma compagne qui arborait toujours ce sourire rêveur.
« Ça sent bon par ici... » dit-elle, le nez tourné vers la fenêtre ouverte.
« C'est le sugi. Son bois est très odorant. Il n'y a que ça qui borde notre route.
-À quoi ça ressemble?
-C'est un arbre très haut, très droit, mais très mince. Son feuillage touffu se trouve qu'à la cime. Imagine toi une forêt de pinceaux géants trempés dans la peinture verte, plantés en terre à la verticale. »
Le roulement paisible de la voiture et les odeurs apaisantes de la forêt eurent raison de Bella et sa tête tomba sur son épaule. Eh bien, l'un de nous deux avait au moins l'esprit tranquille apparemment. Rencontrer les Horvakia l'avait rendu très nerveuse alors qu'il s'agissait de membres de ma famille végétarienne et maintenant, alors qu'elle s'apprêtait à rencontrer une vampire carnivore étrangère, elle arrivait à dormir à poings fermés. Allez comprendre. Quoique... Après l'été mouvementé que nous venions de passer, peut-être que l'éventualité de faire des rencontres surnaturelles ne l'impressionnaient plus autant ...
Elle dormit pendant les deux heures que dura le trajet. Je ne gardais les yeux sur la route que lorsque nous croisions une voiture qui arrivait en sens inverse. Observer Bella abandonnée au sommeil était un spectacle dont je ne me lassais pas et il avait le mérite de m'apaiser.
Je sacrifiai quelques minutes de ce spectacle pour consulter la carte GPS intégrée à la voiture, mais il n'y avait aucune montagne appelée Otoshi.
« Nous voilà bien avancés... »
Quand je téléphonai à Carlisle pour avoir plus d'indications, le serveur tomba hors service, ce qui signifiait qu'ils étaient encore en pleine chasse là où le réseau ne captait pas.
À moins que cette armée de vampires secrète ait confisqué à mon clan tout moyen d'appeler au secours.
Argh. J'étais pathétique.
Il ne me restait plus qu'à atteindre Nikko, la ville dont m'avait parlé mon père. Là-bas on saurait sans doute me renseigner sur cette montagne.
Reconnue pour ces nombreux temples, la ville était très fréquentée par des visiteurs. Particularité singulière; les touristes n'étaient pas que des étrangers venus d'ailleurs comme c'était le cas en France, au Pérou, en Irlande. Ici, les touristes étaient en majeure partie des japonais. Ils visitaient leurs propres attraits touristiques. Quand nous arrivâmes, je croisai de nombreux cars remplis de japonais venus des quatre coins de l'archipel pour voir les sanctuaires, les temples et les mausolées des grands shogun du passé.
Une fois arrivés, je trouvai à Bella un coin pour manger. Vu le nombre de touristes présents en permanence, la ville possédait plusieurs restaurants. Je n'eus que l'embarras du choix.
Commença le dépaysement de ma compagne face aux différences avec la nourriture à laquelle elle était habituée. Les japonais étaient réputés pour leur cuisine raffinée, mais encore fallait-il savoir ce qu'il y avait dans l'assiette. Je ne pouvais pas vraiment l'aider à choisir de bons plats puisque tout me paraissait peu ragoûtant. Tout ce que je pouvais faire c'est lui traduire le menu, ce qui ne servit pas à grande chose. Les mets particuliers utilisaient des ingrédients qui n'avaient même pas de traduction anglaise parce que c'était des aliments qui n'existaient qu'au Japon. Le seul truc que nous connaissions bien était le riz.
En désespoir de cause, Bella choisit le plat qui sonnait le plus drôle en le prononçant. Et la drôlerie continua de plus belle quand elle voulut manger avec des baguettes. S'initier à cet art était déjà ardu pour quelqu'un possédant ses deux yeux. Pour ma compagne, ce fut une épreuve qui déclencha de nombreuses fois mon hilarité. Je ne pus rien y faire; impossible de ne pas rire devant ses efforts. Bon nombre d'aliments furent projetés dans toutes les directions, sauf celle qui menait à sa bouche. Mon amoureuse rit de bon coeur, même quand du riz s'agglutina à ses cheveux. Elle ne voulut même pas accepter mon aide, trop orgueilleuse pour se faire donner à manger comme un nourisson.
Finalement, trop affamée pour continuer ses tentatives de maîtrise, elle mangea avec ses doigts.
Les serveurs, accoutumés aux touristes étrangers et leurs manières inélégantes, ne se formalisèrent pas.
« Alors, c'est bon?
-J'ai aucune idée de ce que je mange, mais c'est excellent! » articula-t-elle la bouche pleine.
L'épreuve du repas terminée, je me mis en quête d'une station d'information touristique. À mon grand dam, la montagne Otoshi ne dit rien à personne. On me conseilla d'aller au coeur de Toshogu, le temple le plus réputé. Là-bas on en savait plus sur la géographie de la région.
Une fois sur place, je dus garer la voiture dans un parking plein-air. À partir d'ici, seuls les piétons pouvaient s'aventurer à travers les temples cachés sous les cèdres.
« Je peux venir?
-Pas la peine. Je n'en ai que pour une minute. »
Je claquai la portière et suivis le mouvement de foule. Une allée dallée me mena à un immense torii rouge. Il encadrait l'entrée des temples et, d'après la légende, passer sous un torii nous purifiait des mauvaises vibrations. Deux cloches en bronze ornaient le toit. Comme un détecteur de métal géant, si les cloches sonnaient quand on passait au travers, cela voulait dire que de mauvais esprits nous habitaient et on était chassé illico. Les impurs n'avaient pas leur place en des lieux aussi sacrés.
Tout le monde passait sous l'immense structure, insouciants, appareils photos en main. C'était peut-être qu'une légende, je traversai d'un pas incertain et nerveux. Une fois de l'autre côté, je n'entendis aucun tintement de cloche. Elles étaient restées immobiles. Apparemment, les vampires n'étaient pas considérés comme des mauvais esprits...
Stupidement soulagé, je grimpai un escalier couvert de limon. Plusieurs temples étaient en vue, tous entourés de cèdres, ainsi que des guides attitrés à des groupes de touristes. L'endroit était fait pour le recueillement et la méditation, mais avec tous ces gens qui se marchaient sur les pieds, ça ternissait le charme et troublait la quiétude de la forêt.
Toujours armé des verres fumés, j'arrêtai un responsable qui fronça les sourcils quand je parlai de la montagne Otoshi. Il secoua la tête, incapable de me renseigner. J'apostrophai un autre guide qui ne sut pas plus que les autres de quoi je parlais.
Décidément, Carlisle aimait me compliquer la tâche. Cet endroit ne semblait même pas exister.
Quand je demandai à un quatrième responsable, il haussa les épaules d'un air désolé et passa son chemin. J'aurais tourné les talons si je n'avais pas remarqué qu'un vieux japonais me regardait avec insistance depuis le perron d'un des temples. C'était un vieux responsable, de ceux qui ont l'âge d'être retraité mais qui travaillent encore pour tromper leur ennui. Il avait le dos courbé, les yeux cachés par des paupières retombantes et une longue moustache blanche ornait son visage ridé. Il tenait un balais à l'ancienne, fait de brindilles de bois. Jusqu'à ce qu'il entende le mot Otoshi, il balayait la place, concentré sur sa besogne.
Il détourna le regard dès que je portai attention à lui. Il fit mine de poursuivre sa séance de balayage. Intrigué, je m'approchai du perron et le hélai gentiment en langue nippone.
« Sauriez-vous me dire où se trouve la montagne Otoshi, je vous prie? »
Il fit la sourde oreille et poursuivit sa besogne.
« Pardonnez-moi. » insistai-je, un peu plus fort et sec. « Sauriez-vous me dire où se trouve la montagne Otoshi? »
Cette fois il osa me regarder deux brèves secondes avant de secouer énergiquement la tête.
« Je ne sais pas de quoi vous parlez. »
Il mentait. Je le vis dans sa tête. Il pensait malgré lui à cette montagne. Il la connaissait.
Des souvenirs remontèrent soudain à la surface de son esprit. Je vis des images confuses; on aurait dit des gens qui échangeaient des coups. Bizarre. Quel était le lien avec la montagne Otoshi?
Bien qu'il faisait semblant de m'ignorer, je perçus un certain questionnement chez ce vieil homme. Il se demandait comment j'avais entendu parler de Otoshi alors que personne ne devait le mentionner. Qui avait donc enfreint les règles pour que ce gaïjin connaisse ce nom?
Je me remémorai les paroles de Carlisle. "Je n'ai pas le droit de donner des informations précises sur l'endroit où nous sommes." Maintenant, je comprenais pourquoi personne ne pouvait me renseigner et pourquoi la carte GPS ne contenait aucune information. Je croyais qu'il n'y avait que mon père à avoir reçu l'ordre de ne pas être précis sur cet endroit, mais cette règle s'appliquait à tous. Cette montagne était demeurée secrète et le peu de gens qui la connaissait, comme ce vieil homme, avait fait voeu de silence sur son identité.
Mais qu'est-ce que cet endroit avait de si particulier pour qu'on le garde secret?
Demander plus d'explications à ce japonais ne m'attirerait que des ennuis. Je n'insistai pas, remerciai le vieil homme et retournai à la voiture. Je ne tenais pas à attiser l'intrigue et la méfiance. Mieux valait adopter un profil bas. Amener des humains à s'intéresser à moi pouvait être dangereux.
Je retentai un coup de fil et je tombai encore sur un réseau hors service.
Eh bien, je n'avais plus qu'à attendre qu'ils reviennent de chasse. Je n'allais tout de même pas ratisser toute la région pour trouver une montagne. Il y en avait des tas dans le coin. Laquelle était la bonne, je n'en savais rien et tout ce mystère commençait sérieusement à me taper sur le système.
Une fois de retour à la voiture, je me laissai tomber sur mon siège. « Nous sommes bloqués ici. » grondai-je, énervé. « Personne ne peut me renseigner sur la montagne Otoshi. Il va falloir attendre que les autres reviennent de chasse. »
Bella portait à peine attention à moi. Elle avait profité de mon absence pour ouvrir son ordinateur sur ses genoux et se concentrait sur l'écran. Je crus qu'elle apprenait encore le japonais, mais un coup d'oeil plus attentif me détrompa. Elle avait ouvert son logiciel de GPS, un programme fait sur mesure par Jasper.
« Je crois que je sais où se trouve la montagne. » affirma-t-elle.
Je me penchai sur l'écran. Il montrait une carte pareille à celle du GPS de la voiture.
« Il n'y a aucune montagne appelée Otoshi là-dessus.
-Je sais. Mais écoute bien. »
Elle brancha les hauts-parleurs et frôla l'écran avec son doigt. La commande vocale se mit aussitôt en marche et elle nomma tous les endroits que le doigt toucha.
« Chute Ataki, Chute Ataki, pont Mimoshi, pont Mimoshi, pont Mimoshi, téléphérique, temple Shibuya, route pavée, temple Mamori, Forêt Jin Pa, Forêt Jin Pa, Forêt Jin Pa, zone indéfinie, zone indéfinie, Forêt Jin Pa, Forêt Jin Pa. »
Bella souriait, fière d'avoir accompli un truc qui m'échappait.
« Qu'est-ce qui te fait jubiler ainsi?
-Quand on regarde une carte ordinaire, il y a un seul mot écrit à un endroit spécifique pour nommer une forêt, une ville ou une rivière. Pour une forêt, par exemple, la zone sera dessinée en vert avec son nom écrit en plein milieu. Celui qui la regarde voit de lui-même où elle commence et où elle termine. Moi, pour savoir quand une forêt commence et termine, je passe mon doigt sur ma carte à l'écran et la commande vocale va me dire si je pointe toujours la forêt ou non, que mon doigt soit en plein milieu de la zone verte ou sur la frontière. Là, dans le cas qui nous intéresse... »
Son doigt traça un cercle dans le coin inférieure de la carte.
« Quand on passe le doigt sur la zone de la forêt, la commande dit toujours "Forêt Jin Pa", exceptée à cet endroit... » Elle laissa son doigt appuyé sur la partie Nord de la forêt et la commande recommença à dire "zone indéfinie".
« C'est le seul endroit de la carte que la commande vocale est incapable de nommer. »
Je commençais à y voir clair.
« Alors tu supposes que la montagne Otoshi correspond à la zone indéfinie parce qu'elle est inconnue du monde extérieur, donc aussi des cartographes qui ont monté le logiciel de GPS intégré à ton ordi.
-Élémentaire, mon cher Watson! »
Je souris à mon tour.
« Très utile ces appareils pour non-voyants!
-N'est-ce pas? »
Très fière, elle arborait un petit air supérieur qu'il fut impossible de ne pas embrasser.
« Tu crois que tu arriveras à nous y conduire? »
Je me rembrunis aussitôt. Je n'aimais pas ce nous.
Je songeai de nouveau aux images d'hommes qui échangeaient des coups. Si cette montagne Otoshi abritait un climat de violence, il était hors de question que Bella s'aventure dans ce coin.
« Il faudra marcher dans la forêt pendant 10 bon km avant d'atteindre cette zone indéfinie. Et je comptais plutôt y aller seul, Bella. Je ne sais pas ce qu'il y a là-bas alors je préfère que tu restes sagement ici. Ça me prendra tout au plus 15 minutes. Je vais courir. »
Croisant les bras sur sa poitrine, elle jeta dans ma direction un regard exaspéré.
« Nous n'avons rien à craindre. Allons, Carlisle est peut-être mystérieux et imprécis, pour autant il nous aurait prévenu si nous devions nous méfier de quoi que ce soit, tu ne crois pas? »
Je roulai des yeux. Il ne me servait à rien de lui tenir tête. Et si je me montrais trop parano, j'entendrais encore parler de "Tu ne serais pas inquiet si j'étais comme toi". Ce genre d'argument m'exaspérait. Et puis bon, Bella avait raison pour une chose: Carlisle ne nous ferait jamais courir de risques inutiles.
« Très bien. » capitulai-je, de mauvaise grâce.
Nous abandonnâmes la voiture pour nous enfoncer dans la forêt. Dès que nous fûmes disparus de la vue de tout témoin possible, Bella grimpa sur mon dos et je détalai, laissant derrière moi une volée de feuilles mortes.
Je pris conscience qu'une bonne course était ce dont j'avais besoin pour m'aérer l'esprit. Passer vingt heures dans un avion et affronter la folie urbaine de Tokyo m'avait mis les nerfs en bouillie. Cette galopade en pleine nature était justement ce qu'il me fallait pour me détendre. J'adorais courir, fendre le vent, bondir de rochers en arbres, d'arbres en rivières. Encore plus quand je ne connaissais pas la région.
Bella ressentit cette exaltation chez moi et laissa échapper un rire attendri au creux de mon oreille.
J'aperçus entre les cèdres une petite chute étroite au loin. Je l'avais vu sur la carte. La chute remontait à une petite rivière et, si on la longeait, elle aboutirait à la zone indéfinie sur la carte.
Je bondis sur les rochers émergeant à la surface des rapides et suivis le lit de la rivière. Cinq minutes plus tard, je tombai sur un cul de sac. Un mur de roc d'un kilomètre de diamètre me bloquait le chemin.
J'élevai mon regard vers le ciel. De là où j'étais on ne distinguait pas la fin de ce mur de roc. Une grande nappe de brume épaisse couronnait le sommet, mais je n'eus aucun doute sur ce qui se trouvait devant nous.
« Nous avons trouvé la montagne Otoshi. »
Je la longeai quelques minutes. Elle était moins abrupte par endroits, mais il était tout de même impossible de l'escalader à pieds pour des humains, à moins d'avoir un équipement d'alpinisme sous la main. À certains secteurs, le mur de roc disparaissait sous du limon et de multiples arbres qui avaient réussi à pousser dans les crevasses et les corniches. La rivière que j'avais suivie se transformait en cascade immense qui tombait en rideau blanc contre le flanc de la montagne. Je bondis par-dessus le bassin d'écume et tombai alors sur le premier signe d'activité humaine du coin; un torii.
Bella insista pour descendre et toucher la structure fait de granit.
« C'est très massif... Oh, il y a des gravures. » Ses doigts furent plus minutieux. « Ce sont des idéogrammes. Tu arrives à comprendre ce qui est écrit?
-Je vais essayer. »
Sur les deux piliers commençait une sorte de consigne écrite à la verticale et elle se terminait sur les deux linteaux supérieurs qu'ils supportaient.
« Écoute la parole de Kuroshuro Miya;
Toi qui foule ce domaine sacré
Arpente cet escalier
Si tu arrives au sommet sur tes deux pieds
Alors tu seras digne d'y rester. »
Bella fronça les sourcils.
« Un escalier? »
Je regardai derrière le portail et découvris des marches sculptées à même le pied de la montagne. Elles allaient en montant.
« Le torii marque le commencement d'un escalier taillé dans le roc. »
Je ne l'avais pas remarqué plus tôt, croyant que les creux dans la pierre étaient le résultat d'inégalités et d'usure naturelles, mais l'escalier était bel et bien visible et il longeait la montagne en spirale ascendante. Difformes, inégales et étroites, les marches se succédaient en un chemin périlleux.
« Qu'est-ce qu'il y a au sommet à ton avis?
-Des gens... Des dizaines de personnes. » réalisai-je, ébahi, quand j'ouvris mon esprit.
« Des gens sont là-hauts?
-Il y a des tas d'esprits. Des esprits humains. Aucun signe de notre clan, par contre.
-"Arriver sur nos deux pieds"... Tous ces gens sont passés par cet escalier, tu crois?
-Je ne vois pas comment ils y sont arrivés autrement. Il n'y a aucune autre entrée possible. »
L'épreuve de l'escalier me semblait bien banale par contre, comparé à la route à faire pour arriver à trouver cette montagne. Pour un type de mon genre, c'était du gâteau, mais pour un humain, ça se révélait quasi impossible. Même muni d'une boussole, comment pouvait-on trouver cet endroit s'il n'était même pas cartographié? Peu de gens pouvait se vanter de posséder une carte parlante comme Bella alors qui les avait guidé ici?
« Qui sont tous ces gens?
-Aucune idée. Ils sont dans la confidence de l'existence de la montagne Otoshi, il n'y a que ça de certain. Ils sont nombreux. J'ai du mal à capter leur essence. Les esprits japonais sont hyper silencieux. Mais j'arrive à différencier certains d'entre eux. Il y a toutes les tranches d'âges; des enfants, des vieillards, des adolescents, des femmes... »
J'essayai de voir à travers les yeux de quelques uns d'entre eux.
« Ça grouille de vie là-haut. On dirait une petite communauté qui a élu domicile dans une sorte d'ermitage.
-C'est sûrement là que Carlisle voulait qu'on aille.
-Non. Il nous a donné rendez-vous au pied de la montagne, pas dessus. Nous ne sommes peut-être pas les bienvenus là-haut. »
D'un air pensif, Bella caressa les vers gravés sur un pilier.
« Il est pourtant écrit que tout ceux qui arrivent à monter l'escalier peuvent y rester.
-C'est une épreuve symbolique. L'escalier est tellement long et pénible à gravir qu'il est quasi impossible d'arriver au sommet sans se traîner à genoux, la langue pendante. Ce doit être une sorte de rite de passage pour dissuader les étrangers de venir ici. Ceux qui arrivent là-haut sur leurs deux pieds doivent être considérés comme vaillants, persévérants et tenaces; des qualités prisées par les japonais. Pour autant, je doute que des gaïjin, surtout moi, recevraient un bon accueil. D'après ce que j'observe, ces gens semblent reclus, fermés sur eux-mêmes. Ils sont isolés du reste du monde. À mon avis, ils ne veulent pas être déran... »
Je m'interrompis. Mon balayage mental avait scanné un esprit différent de tous les autres. Je me tendis et serrai les poings. J'aurais pourtant dû me douter que je tomberais sur cet esprit tôt ou tard.
Conditionné à réagir à toute présence étrangère surnaturelle, j'attrapai le poignet de Bella et l'amenai immédiatement sous mon aile.
Ma réaction la mit sur le qui-vive.
« Qu'est-ce que tu as? » chuchota-t-elle.
« Akiko. » marmonnai-je entre mes dents. Le menton haut, je gardai les yeux fixés sur les brumes qui entouraient le sommet de la montagne, comme si la femelle allait en tomber d'une seconde à l'autre.
Mon corps était si rigide qu'elle n'arriva pas à dénouer mes doigts serrés en poings.
« Elle est là-haut, je suppose. » dit-elle après avoir renoncé à essayer de me détendre.
« Oui.
-Avec le reste du clan?
-Non. Elle est seule. »
Et je n'aimais pas ça. Où est-ce qu'elle avait caché ma famille?
Je pénétrai l'esprit et le fouillai de fond en comble, mais comme tous les autres japonais, c'était un livre aux pages écrites en caractères très pâles et minuscules. La seule différence avec les esprits humains du coin était l'épaisseur du livre. Il était plus vaste, plus gros, plus dense, parce qu'elle avait un vécu plus étendu que les humains. Ce fut tout ce que je fus en mesure de savoir. Je n'aperçus aucune animosité. Ni d'amabilité d'ailleurs. Juste le silence. Cette femelle ne pensait à rien de particulier.
Ne pouvoir l'analyser adéquatement m'énerva au plus haut point.
Il y eut un soupir las contre ma poitrine.
« Bon... On reste plantés là à attendre ou tu vas te décider à bouger? »
Je ne répondis pas, concentré à creuser la conscience pour trouver quelque chose qui m'en dirait plus.
« Edward! » s'exaspéra-t-elle.
« Nous ne bougeons pas. Si les autres n'arrivent pas d'ici une heure, je cours te mettre à l'abri et je vais questionner cette Akiko.
-Est-ce qu'elle sait que nous sommes là?
-Je ne crois pas.
-Où est-elle exactement?
-Au sommet. Son esprit vagabonde au milieu des autres. »
Bien que concentré sur la montagne, je perçus la tergiversation de ma compagne. Son pouls augmenta et elle prit une grande inspiration, comme pour s'intimer courage.
« Pourquoi n'allons-nous pas à sa rencontre? »
Je me permis de quitter le sommet des yeux pour la dévisager.
« Tu n'y penses pas! ?»
Maintenant, je comprenais sa nervosité soudaine. Elle venait de réaliser que la rencontre de cette vampire inconnue n'était plus un projet lointain. Ça se passait là, maintenant. Malgré tout ce qu'elle avait vécu de rencontres insolites et inhumaines, on ne s'y habituait jamais complètement.
« Qu'est-ce qu'on a à perdre à prendre les devants pour la rencontrer? » rétorqua-t-elle avec une bravoure et une décontraction qui ne me trompèrent pas. « A-t-on vraiment besoin du reste du clan pour faire les présentations?
-Qu'est-ce qu'on a à perdre? Attends que je réfléchisse... Ta vie, tiens! C'est une vampire carnivore qu'il y a là-haut!
-Sois logique, allons. Tu dis toi-même qu'elle est parmi les autres humains du coin. Ont-ils peur d'elle? Est-ce qu'elle les menace? Les regarde-t-elle avec appétit?
-Non. » dus-je admettre.
« Tu vois? Si elle évolue parmi eux sans problèmes, pourquoi ça changerait avec moi? »
J'ouvris la bouche pour répliquer mais ravalai mes paroles. Une voix claire, calme et douce avait résonné depuis l'esprit que j'épiais. J'avais ouvert ma seconde écoute à sa pleine capacité pour y déchiffrer la moindre information alors la première pensée concrète résonna dans ma tête comme si on avait frappé un énorme gong près de mes oreilles. J'en fus sonné.
« Si vous m'entendez, mes plus sincères salutations, Edward-San. »
Je me raidis davantage, resserrai mes bras autour de Bella.
« J'arrive à peine à respirer!
-Désolé.
-Mais qu'est-ce qu'il y a?
-Elle... Elle me parle.
-Hein? Elle est là?
-Non. Elle est toujours là-haut. J'entends son esprit. Elle m'adresse la parole. »
Je restai immobile, attentif. Et Bella en fit autant.
La voix mentale reprit. On aurait dit une brise orale, aussi légère qu'aiguë. Il n'y avait aucun accent. Elle maîtrisait parfaitement la langue anglaise.
« Avant son départ pour la chasse, la benjamine de votre clan, Alice, m'a avertie que vous risqueriez d'être dans les parages à cette heure-ci. Vous détenez la faculté particulière de lire les pensées, m'a-t-on dit, alors j'ai cru bon de vous souhaiter la bienvenue de cette façon. Je me serais présentée en personne d'abord mais on m'a prévenu que vous éprouveriez quelques... réticences à me laisser vous approcher. Ce que je peux comprendre. Oh, d'ailleurs, je vous saurai gré de bien vouloir réitérer mes salutations à votre compagne mortelle. »
Quelle politesse!
« Elle te dit bonjour.
-Ah. »
« Les vôtres n'en ont plus pour très longtemps, mais je n'ai pas l'habitude de faire patienter mes invités sur le seuil de ma porte. Vous êtes donc libre de me rejoindre. Je ne bougerai pas d'ici. »
« Pff, vous rejoindre? Et puis quoi encore... »
J'avais répondu à voix haute, trop agacé pour me soucier du fait qu'elle se trouvait trop loin pour nous entendre.
« Elle veut qu'on la rejoigne?
-Oui. »
Je rebasculai Bella sur mon dos et quittai la montagne.
« Mais... Le torii est dans l'autre direction, non?
-Nous n'allons pas franchir ce torii. Nous allons attendre les autres à Nikko. Alice verra bien où nous sommes, ils nous trouveront.
-Pourquoi s'en aller? Akiko nous a donné le feu vert.
-Justement! »
À cet instant, mon portable tintinnabula dans ma poche arrière de jean. Puisque mes mains étaient occupées à la maintenir sur mon dos, Bella s'empara de l'appareil à ma place. À peine eut-elle ouvert le clapet près de son oreille qu'elle l'éloigna, agressée par une voix tonnante que j'eus du mal à reconnaître.
« Edward Cullen!
-Esmé? ! » m'étonnai-je.
Entendre une Esmé colérique était chose rare. Même que ça ne s'était jamais produit.
« Je n'ai pas de félicitations à te faire, jeune homme!
-Où êtes-vous? » éludai-je.
« À l'autre bout de la région. Nous venons tout juste de regagner la civilisation. Vous avez trouvé Otoshi plus tôt que nous le pensions.
-C'est la carte de Bella qui...
-Je sais. Alice a tout vu. » me coupa-t-elle, agacée. « Tu es un véritable mufle en ce moment et ce n'est pas ainsi que Carlisle et moi t'avons éduqué! Où sont passées tes bonnes manières?
-Mais je n'ai...
-Alice a vu ta réaction. Combien de fois t'a-t-on certifié que tu n'avais pas à te méfier de Akiko? Elle a la gentillesse de vous accueillir en notre absence alors démontre un peu de gratitude. »
J'ouvris la bouche. Aucun son n'en sortit.
Je me faisais gronder par ma pseudo-mère, ça c'était le bouquet!
« Bonjour Esmé. » dit Bella. Je sentais qu'elle souriait à pleines dents. La traîtresse se payait ma tête.
« Bonjour ma chérie. » Esmé avait retrouvé ses accents veloutés plein de chaleur maternelle. « Tu vas bien?
-Oui. Enfin, je crois.
-Tu n'as rien à craindre, ma chérie. Akiko ne te fera pas de mal.
-J'ai confiance en votre jugement. Je suis juste un peu...
-Nerveuse?
-Oui.
-Tout ira bien. Nous arrivons bientôt, de toute façon. » Elle recouvrit son ton autoritaire. « En attendant, Edward, je te prierais de rectifier ton comportement et d'accepter l'hospitalité qui vous est offerte, compris? »
Les dents serrées, je fis demi-tour à contrecoeur.
« Compris. »
Sa voix se radoucit.
« Je crois sincèrement que cette rencontre te sera bénéfique, mon chéri. Alors sois un peu plus confiant. Cet endroit est très intéressant, tu verras. »
Bénéfique? En quoi une vampire carnivore pouvait m'être bénéfique?
Je n'eus pas l'occasion de le demander, Esmé rompait déjà la communication.
« À plus tard! »
Bella remit le portable dans ma poche.
« Bon, on le monte cet escalier? »
Je passai au travers du torii en bougonnant.
« Je te jure qu'au moindre doute, nous déguerpissons. Nous ferons ce que nous avions prévu de faire; remercier cette Akiko de nous avoir aidé pour le lycan. Ensuite, on débarrasse le plancher.
-Je doute que les autres l'entendent ainsi. Je ne sais pas ce qu'il y a là-haut exactement, mais ça leur plaît.
-Qu'ils y restent si ça leur chante. Je ne suis pas tenu de les suivre partout.
-Et si ça me chante à moi aussi de rester?
-Ton coeur bat la chamade. Tu crains autant que moi cette rencontre.
-C'est la peur de l'inconnu. Rien de plus normal.
-Tu parles... »
Le chemin était aussi tortueux et imprévisible qu'il le semblait depuis le sol. Un humain aurait vite été à bout de souffle, sans compter que les marches étroites pouvaient facilement faire perdre l'équilibre. La moindre erreur nous faisait basculer dans le vide.
Bella ressentit des secousses et des balancements inquiétants.
« Cet escalier est très... hors normes, on dirait.
-Très peu conventionnel, en effet. Il ne fait même pas un mètre de large. D'un côté il y a le mur de la montagne et de l'autre c'est le vide. »
Elle déglutit et rassembla ses bras plus étroitement autour de mon cou.
« Sois prudent. »
Je roulai des yeux. Comme si je pouvais réellement tomber, tsst.
Ce n'était pas l'escalier qu'il fallait craindre, mais plutôt ce qui nous attendait au bout. Je gardai bien en surveillance l'esprit de la vampire qui n'avait pas bougé d'un pouce là-haut. Elle attendait patiemment de voir si j'allais répondre à l'invitation ou non.
Alors que je pénétrais la nappe de brume qui couronnait le sommet, Bella exigea que je ralentisse.
« Edward...
-Quoi?
-À part Akiko, il y a beaucoup de monde là-haut qui risquent de nous voir?
-Assez oui. Pourquoi cette question?
-Je repense à la consigne du torii. Ceux qui vont là-haut doivent le faire sur leurs deux pieds. Je triche en grimpant sur ton dos. Cet escalier est sensé être une dure épreuve physique. Les gens vont bien se rendre compte que ni toi ni moi sommes épuisés par l'ascension. Ils ne vont pas trouver ça bizarre, tu crois?
-Bah, nous feindrons l'épuisement. »
Jouer la comédie était mon lot quotidien pour éviter qu'on soupçonne ma vraie nature, mais il ne fut pas nécessaire d'entrer en scène. À notre arrivée, nous étions seuls.
Je me tournai vers les marches que je venais de gravir. La nappe de brume me cachait maintenant de toute vue du sol. Impossible de voir le paysage à cette hauteur.
Je reléguai dans un coin de mon cerveau la surveillance de la position de notre hôtesse. Sans perdre complètement toute vigilance mentale, j'observai ce qu'il y avait autour de nous.
Le sol ici n'était plus aussi rocheux. L'herbe poussait en abondance. La terre était soignée, signe qu'on entretenait la pelouse régulièrement. La montagne était large de circonférence et son sommet semblait totalement plat. Du moins ce fut mon impression. Je ne pouvais voir au loin toute la surface, car il y avait des tas d'arbres qui me cachaient la vue.
« Des cerisiers... Ils sont magnifiques. »
Ce furent eux qui nous accueillirent en premier et je me permis quelques instants d'admiration. Les arbres étaient en fleurs, d'un rose léger. C'était une explosion de rose, littéralement. Je posai Bella et nous marchâmes sous le dôme des branches retombantes, si basses que ma compagne put effleurer les pétales sur son passage.
Leur odeur particulière me rappelait Bella.
« Je sens le sakura? » s'amusa-t-elle quand j'exprimai à voix haute ma pensée.
« Vaguement. Aucune fleur, aucun arbre, aucune fragrance ne peut égaler la tienne, bien sûr. »
Elle rougit tout en caressant un pétale.
« Je comprends un peu l'effet que je te fais; ces arbres sentent tellement bon que c'en est enivrant. »
Elle enfouit son nez au coeur d'une fleur.
« Pardonne-moi, mais je doute que tu puisses saisir le dixième de ce que tu peux me faire comme effet. »
J'imitai son geste et enfouis mon nez dans son cou. Chatouillée, Bella lâcha un petit rire tandis que j'inspirais à fond. Une seule inhalation, même brève, me rendait euphorique.
Qu'en serait-il lorsque cette odeur frapperait la femelle?
Je retrouvai contenance et me redressai. J'attrapai la main de Bella et la tirai doucement mais fermement. Nous n'avions pas le temps de folâtrer. Ce n'était pas le moment de se laisser charmer par l'environnement. Nous étions en territoire étranger et à proximité d'une femelle vampire carnivore, après tout.
« Dépêchons-nous de trouver cette vampire, qu'on en finisse. »
Elle me savait en mode chien de garde. Résignée, elle abandonna sa fleur, dépitée et sûrement chagrinée par mon comportement expéditif.
Une fois sortis de l'ombre des cerisiers, nous tombâmes sur une sorte de place publique rectangulaire. Le sol était cimenté et au centre trônait une fontaine à l'effigie d'un dragon. Son corps se dressait, sinueux, formant un S géant. Au lieu de cracher des flammes, la créature envoyait des jets d'eau qui tombaient dans le bassin de granit. Il y avait quelques espaces verts où s'élevaient de petits bonsaï. Autour de la cour pavée se trouvaient des pagodes. Toutes les portes -du papier tendu sur des cadres en bois coulissant- étaient ouvertes. On entrevoyait des salons de thé, un temple, une cuisine, une salle à manger collective et d'autres installations qui laissaient deviner une vie en communauté.
La place publique dénuée d'arbres et de trop hautes bâtisses me permettait cette fois d'avoir un aperçu global du sommet de la montagne. En fait, la montagne ne s'arrêtait pas ici. L'escalier n'avait fait que nous mener au premier degré, le premier étage plat de la montagne. Un peu plus loin, elle continuait de s'élever, mais beaucoup moins abruptement. Je pouvais apercevoir d'ici plusieurs pavillons, des sections de montagne habitées, nichées comme des nids d'aigle sur les affleurements rocheux. Ces pavillons étaient moins larges que le premier étage où nous étions et plusieurs petits escaliers taillés dans le roc reliaient les différents pavillons entre eux. Je vis de la vapeur s'échapper d'une des sections et devinai qu'il s'agissait de sources chaudes naturelles; très fréquentes au japon et aussi très utilisés pour s'y baigner. Un autre pavillon au loin laissait entrevoir les reliefs d'un jardin. Il y avait un étang, parsemés de nénuphars et un petit pont étroit le surplombait. Toutes les fleurs et les buissons étaient impeccablement taillés; la jardinerie devait être un passe-temps populaire ici.
Je redirigeai mon attention sur l'étage où nous nous trouvions. Dans la place publique, il y avait quelques personnes présentes mais aucune ne prêta attention à nous. Un petit groupe installé près de la fontaine jouait des instruments que je connaissais mal. Je reconnus un luth à trois cordes, des claquettes de bois et une sorte de haut-bois. Les trois joueurs improvisaient, concentrés sur leur musique et ils ne se préoccupaient pas du tout de ce qui se passait au-delà de leur petit cercle.
Bella souriait, enchantée, l'oreille tendue.
« Un shamisen... Oh, il est accompagné d'un shakubyoshi. Et aussi d'un hishiriki, je crois. »
Les yeux ronds, je la contemplai. Malgré mon silence, elle devina mon étonnement.
« Je me suis occupée comme j'ai pu quand tu chassais. C'est fou ce qu'on peut trouver sur internet à propos des instruments japonais. »
Elle chuchotait, pas trop sûre s'il était permis de parler normalement ici. J'ignorais aussi quelle conduite adopter. Tout était si tranquille et paisible. Fallait-il nous annoncer? Nous avancer, marcher au coeur de la cour? Ou la contourner et essayer d'éviter d'attirer l'attention sur nous?
J'optai pour la discrétion, repris la main de Bella et longeai la cour en passant le plus loin possible des gens. L'esprit de notre hôtesse se trouvant sur un autre pavillon, nous allions devoir monter un second escalier et pour l'atteindre il nous fallait traverser la place publique en entier. Nous marchâmes sur le pavé, accompagné par la mélodie des musiciens. Une musique en parfaite concordance avec les lieux; paisible, classique, mystérieux.
Plus loin sur la place publique se trouvait un groupe plus nombreux disposé en rangs d'oignons. Ils effectuaient des mouvements précis et synchronisés que je reconnus pour être des kata d'arts martiaux. Et eux non plus ne se laissèrent pas du tout distraire par les nouveaux arrivants. Les traits fermés, concentrés, ils poursuivirent leurs gestes saccadés et minutieux.
Je repensai aux souvenirs du vieillard. Ce que j'avais cru être un échange de coups était en réalité une séance d'entraînement.
En murmurant, je décrivis ce qu'ils faisaient et Bella fut impressionnée, quoiqu'un peu déroutée. Je l'étais également, d'ailleurs.
Étions-nous dans une école d'arts martiaux secrète? Ou une académie de musique isolée? Ou les deux?
Le plus frappant, c'était l'accoutrement des gens. Pas de jean, pas de t-shirts, pas de chemises, pas de pantalons. Il n'y avait rien de moderne. Que des vêtements traditionnels. Non seulement Bella et moi étions déplacés dans cet environnement à cause de notre race occidentale, nous étions aussi complètement déphasés avec nos vêtements. Surtout moi avec ces verres fumés.
Je repérai le second escalier de pierre et y guidai Bella. Il n'y avait qu'une trentaine de marches à grimper. Étant beaucoup plus large, il nous permettait de monter côte à côte. Il n'était pas tortueux et déstabilisant comme le précédant alors je me contentai de laisser une main au creux des reins de ma compagne pour prévoir la moindre chute.
À présent, plus question de me concentrer sur quoi que ce soit d'autre que la rencontre prochaine. Au sommet des marches se trouvait cette vampire et chaque pas gravit me rendit plus nerveux. Je me tendis comme la corde d'un arc et mon état influença Bella. Elle se mit à trembloter légèrement et son coeur battit de plus en plus vite.
À chaque marche franchie, j'entrevoyais un peu plus le toit d'une pagode qui surgissait du sommet de l'escalier. Une pagode qui me fut très familière... Elle était rouge, ornée de multiples bas-reliefs de fleurs et d'animaux sculptés sur le bois... Et brusquement, je fus ramené au tout début de notre voyage, à Paris. Quand Alice était venue s'incruster, j'avais été témoin d'une vision lointaine et imprécise de cette pagode.
Alors, c'était donc là qu'aboutirait notre périple...
Enfin, nous arrivâmes.
Mes yeux tombèrent sur le porche de la pagode et je pris immédiatement les devants. De toute ma hauteur, je cachai Bella de ce qui se trouvait en face.
La femelle vampire était là, au pied de la bâtisse, aussi droite qu'un i.
Un bref balayage mental me permit de constater que nous étions seuls sur cette section de la montagne, ce que je regrettai. J'aurais voulu que cette rencontre s'effectue devant d'autres humains. Des témoins n'auraient pas été de trop. Seule, cette vampire pouvait se permettre de faire ce qu'elle voulait sans craindre d'exposer sa vraie nature.
Nous nous trouvions à vingt mètres de la pagode et il était hors de question que je m'approche davantage. C'était la distance minimum requise pour que Bella puisse capter un entretien avec la femelle -si entretien il y avait- et c'était également la distance minimum requise pour bénéficier d'une certaine liberté dans mes mouvements si jamais les choses tournaient mal.
Je calculai la position du vent, plus agité sur cette partie de la montagne. Les éléments jouaient en ma faveur; le vent poussait dans le sens contraire de notre position. Au moins, le parfum de Bella ne frapperait pas de plein de fouet la femelle qui nous faisait face.
Après avoir eu un aperçu des lieux, j'aurais dû m'attendre à ce que cette femelle soit à l'image de ce que j'avais vu plus tôt, mais j'eus tout de même un choc. Vêtue à l'ancienne, d'un kimono lilas, elle avait l'air d'une geisha avec ce teint blanc et ces lèvres pourpres. Ce n'était pas du tout le portrait que j'avais vu depuis les souvenirs de Carlisle et Esmé. Je m'attendais à une femme d'affaire en tailleur et voilà que je tombais sur un personnage sorti tout droit des contes traditionnels.
Elle n'eut aucune réaction à notre arrivée. Ses traits ne trahissaient aucune émotion. Rien ne laissait deviner qu'elle nous attendait depuis un bon moment. Il émanait d'elle un calme inquiétant. Ma posture prête à passer à l'attaque ne la titilla pas le moins du monde. Une statue n'aurait pas démontré plus de réaction.
Elle me laissa l'observer sans esquisser le moindre mouvement, pas même un battement de cil. Sous ces amples vêtements, on devinait un corps menu et elle était petite. Minuscule même. La taille d'un vampire n'avait strictement rien à voir avec sa force, mais j'eus tout de même la réaction typiquement mâle de me dire qu'elle n'aurait pas le dessus si jamais la situation dégénérait.
Son regard était d'un noir de jais et ce que je découvris alors me consterna. À travers les souvenirs flous de mes parents, j'avais cru que ses iris étaient recouverts de lentilles noires pour cacher son état. Quelle erreur de ma part! En réel, droit devant moi, je pouvais scruter à loisir ses pupilles et ma vue acérée ne décela aucune membrane de plastique circulaire couvrant ses yeux. Elle avait un regard naturellement noir.
Et les vampires n'avaient les iris noirs que lorsqu'ils mouraient de soif.
Bon sang, elle était constamment morte de soif? ! Elle avait assisté à une conférence où il y avait des tas d'humains et ce sans être incommodée? Elle était capable d'un tel contrôle?
Je ne baissai pas ma garde, mais je m'accordai un brin de soulagement. Si elle pouvait résister à une foule entière, peut-être résisterait-elle au parfum unique de Bella.
La femme s'autorisa tout à coup à bouger. Mais elle le fit tellement lentement, à un rythme plus lent qu'un humain, que je ne m'alarmai pas. Elle rassembla ses mains, les croisa devant ses cuisses et s'inclina à 45 degrés, la tête basse et les yeux clos.
Un chuchotis vibra contre mon dos.
« Edward...? Que se passe-t-il? »
La femme demeura dans cette position.
« Elle me salue. » soufflai-je.
Tous les japonais se saluaient de cette manière. C'était une coutume autant qu'une marque de respect et je savais que la politesse exigeait que je rende la pareille, mais il était hors de question que je baisse la tête et que je la quitte du regard une seule seconde.
La femelle se redressa, tout aussi lentement, et la neutralité qu'affichait son visage fondit pour laisser place à un sourire discret.
« Je me présente; Akiko Kuroshuro. Je suis honorée de vous accueillir au domaine de Kuroshuro Miya. »
La voix avait toujours ce timbre doux de soprano. Bella eut un léger sursaut; c'était les premières informations auditives qu'elle obtenait du personnage.
« On m'a beaucoup parlé de vous, Edward-san. »
Elle pencha la tête de côté pour jeter un coup d'oeil derrière mon bras.
« Et de même pour Isabella-san. »
L'esprit était de nouveau un livre à l'écriture pâle, mais assez lisible pour que je puisse déchiffrer une absence totale de jugement.
Voilà qui était nouveau.
Tous les vampires, même ma famille, avaient réagi de la même façon face au lien que j'entretenais avec une humaine aveugle. Certains avaient été dégoûtés, d'autres amusés, mais l'étonnement les avait tous habité. Pas Akiko. Je ne déchiffrai pas la moindre critique sur nous deux. Mon clan l'avait mis au parfum sans doute, pourtant personne n'était indifférent à notre relation hors de l'ordinaire. Cette Akiko était la première qui n'y réagissait pas. Ou bien cela lui était complètement égal, ou bien elle était trop imprégnée de cette réserve typiquement japonaise pour se permettre une quelconque opinion, même mentale.
Je conservais un silence obstiné. Constatant son échec à me faire ouvrir la bouche, la vampire montra une mine indulgente.
« Je vous dirais bien que vous n'avez aucune raison de vous méfier de moi, mais mes paroles seraient vaines. Seul le temps plaidera ma cause, je crois.
-Nous n'avons pas l'intention de rester suffisamment longtemps pour ça. » assenai-je.
Une exclamation indignée retentit dans mon dos.
Avec une lenteur toujours calculée, destinée à ne pas éveiller davantage de méfiance chez moi, Akiko leva les yeux vers un autre pavillon.
« Vous êtes libres de partir, mais vous m'en voyez très affligée. Je vous avais fait préparer des appartements là-haut. Vous y seriez plus à votre aise. »
Prendre nos aises? Croyait-elle vraiment que nous allions séjourner si près d'elle? J'avais cédé à l'envie de Bella de la rencontrer, mais il n'avait jamais été question de nous installer si près de sa position au cours de ce séjour.
J'étais prêt à refuser, mais je me rappelai les reproches d'Esmé. Elle me passerait encore un savon.
Bella caressa mon dos, seule partie de mon corps à sa portée. C'était une façon de me détendre et aussi de me demander de m'écarter. J'hésitai une longue minute. Je fis un énorme effort pour rétracter un peu ma méfiance. Je devais me rappeler que cette femme était médecin et malgré ses iris noirs elle évoluait parmi les humains sans problème.
Sentant un début de consentement, Bella sortit doucement de mon ombre. Elle ne prononça pas un mot, trop timide et nerveuse pour le faire sans doute. Elle se contenta juste de montrer un sourire avenant en direction de la femelle et de serrer ma main. Un de mes bras se détendit pour entourer ses épaules. Je n'avais toujours pas quitté des yeux Akiko.
Voir l'humaine en entier ne provoqua rien d'autre chez la femelle qu'un second salut typiquement japonais. De nouveau, elle s'inclina gravement.
« Elle s'incline devant toi. » décrivis-je.
Je ressentis une légère résistance de ses épaules et je compris que Bella cherchait à s'incliner à son tour. Je la laissai faire ses politesses, sans l'imiter par contre.
Akiko se releva, le visage éclairé par un brin d'amusement. Elle trouvait ma compagne charmante.
Devais-je être rassuré?
Au moins, elle ne la trouvait pas appétissante. Pas encore.
« Serait-ce présomptueux de ma part de croire que vous avez changé d'avis et que vous acceptez de rester?
-Non. » dis-je, à pic.
Mon ton sec ne l'offensa pas.
« Seriez-vous plus enclin à baisser votre garde si nous quittions mes quartiers? Il se trouve beaucoup d'humains aux alentours. Ils seront témoins. »
Je me contentai d'acquiescer d'un bref hochement de menton.
« Je pense que vous tenez à me garder sous surveillance alors je vais prendre les devants. »
Elle devinait mes intentions, anticipait ma méfiance. Ma famille l'avait décidément bien informé à mon sujet.
Elle agrippa un pan de son kimono et marcha à petits pas légers dans notre direction pour prendre l'escalier. Je m'écartai et traînai Bella dans mon sillage. J'étais certain qu'elle capterait une bouffée du parfum de Bella. Si tel fut le cas, aucun geste ne trahit sa réaction. Tranquille et zen, elle passa à côté de nous et entreprit de descendre l'escalier. Je la talonnai aussitôt. Bella suivit le mouvement, sa main dans la mienne.
Le pavillon où se trouvait les appartements prévus pour nous était plutôt loin. Nous allions devoir traverser presque en entier le domaine et, à cette allure d'escargot, nous en aurions pour une heure.
L'excursion s'effectua en silence... jusqu'à ce que Bella n'en puisse plus de ce mutisme.
« Euh... Aki... Hum... Madame Kuroshuro... »
Je grognai à cette tentative pour aborder notre hôtesse et cela me valut une tape sur l'épaule pour me réprimander.
« Madame Kuroshuro... » qu'elle reprit quand j'eus cessé de grogner. « Euh... »
La vampire tourna sa tête à demi pour laisser voir une expression ouverte.
« Appelez-moi Akiko.
-Bien. Euh... Akiko, ce domaine vous appartient? »
Toujours cette insatiable curiosité...
La femelle répondit par une autre question.
« Que vous a dit Carlisle-san à propos d'Otoshi?
-Eh bien... Il s'est plutôt montré vague. »
Notre hôtesse sourit plus franchement. Elle songeait à ma famille avec beaucoup d'affection.
« Ce cher Carlisle. Esprit respectueux. Je n'avais jamais rencontré un être doté d'une telle noblesse et d'une si honorable humilité. »
Elle avait bien cerné mon père et il semblait qu'elle l'admirait beaucoup. Elle ne feignait pas son estime; je voyais dans sa tête autant de considération envers Carlisle que lui-même en vouait à cette femme.
« Il est exceptionnel. » dis-je, moins laconique cette fois.
« Comme le reste de votre clan, d'ailleurs. »
Il n'y avait pas de flatterie délibérée pour m'amadouer. Pour elle, ce n'était qu'un constat de l'évidence.
« Ils ont respecté les règles d'ici et je leur en suis reconnaissante.
-Les règles... » soupirai-je. « À savoir, personne du monde extérieur ne doit connaître cet endroit, n'est-ce pas?
-Ce n'est pas tout à fait cela. Tout le monde a le droit de connaître la montagne Otoshi et le domaine de Kuroshuro Miya. On doit seulement le connaître par soi-même, jamais par l'entremise de quelqu'un d'autre. Quiconque découvre cet endroit est tenu de garder le silence à son sujet quand il en repartira. On ne doit jamais en faire mention.
-Pourquoi?
-Cela me garantie une certaine discrétion. Je ne tiens pas à ce que mon domaine devienne comme ces temples à Nikko, étouffés par la foule des curieux. La paix qui règne ici doit être conservée. »
Je restai dubitatif. Moi je vis une autre raison à tout ce mystère: elle tenait à garder ce lieu secret parce que c'était son terrain de chasse.
Bella commençait à être beaucoup moins timide. L'ouverture et le ton débonnaire de notre hôtesse lui dégourdirent la langue.
« C'est pour ça que vous avez gravé cette consigne sur le torii? Pour dissuader les gens qui le trouveraient de monter?
-C'est une manière de trier les touristes de ceux qui veulent connaître Otoshi pour ce qu'il est vraiment, en effet.
-C'est surtout un lieu parfait pour isoler des humains et en faire votre garde-manger à l'abri du monde extérieur, je suppose. » lancai-je, sarcastique.
Cette remarque me valut un regard plein de reproches de la part de ma compagne.
« Edward! »
Mais la vampire devant nous se contenta de répondre posément.
« Ces gens ne sont pas là pour répondre à mes besoins primaires.
-De quoi vous nourrissez-vous? » attaquai-je, incisif.
Je savais déjà la réponse. Bella aussi. Mais nous ignorions de quelle manière. Je spéculais sur cette question, mais je voulais l'entendre de sa bouche. Bella cesserait peut-être enfin cette petite causerie courtoise si elle réalisait que cette femme tuait des humains pour se sustenter.
« De sang humain. » rétorqua-t-elle de sa voix sereine et calme. « Je ne suis pas aussi vertueuse que votre famille, hélas. Mais je suis pourvue d'une certaine humanité tout de même, Edward-san. Auquel cas, je n'exercerais pas le métier de médecin, vous ne croyez pas? »
Même de dos, on sentait qu'elle souriait. Ma méfiance ne l'offusquait toujours pas. Elle la trouvait même logique.
« Comment vous vous nourrissez? » insistai-je.
« De perfusions. »
Je m'arrêtai brusquement. Bella fut contrainte d'en faire autant.
« C'est impossible. Aucun vampire ne peut se nourrir ainsi sans chercher à trouver le propriétaire de la perfusion. »
Akiko s'arrêta aussi. Elle se tourna complètement, usant toujours de cette lenteur calculée.
« Je suis au-dessus de cet instinct bestial. J'ai dépassé ce stade. »
Il n'y avait pas la moindre vantardise dans ces paroles. Elle énonçait un fait, tout simplement. Et il fut impossible de ne pas la croire.
Je fus ramené des mois en arrière. Je me souvins du cadeau inconsidéré de Bella et je me crispai. Cette dernière caressa mes phalanges à deux mains. Elle aussi se souvenait de mon refus de boire son cadeau, d'être ma dose de drogue quotidienne. À la lumière de ce que venait de révéler notre hôtesse, je savais ce qui trottait dans sa tête: "Si elle peut le faire, toi aussi tu le peux."
Oh non, je ne le pouvais pas. Je connaissais mes limites. J'avais bu le sang de Bella qu'une seule fois, dans des circonstances tragiques, et il m'avait fallu toute ma volonté pour la relâcher. Une perfusion ne me suffirait pas, je le savais. Les Cullen n'étaient pas végétariens pour rien; nous étions conscients que la moindre goutte de sang humain pouvait nous pervertir et nous transformer en monstre. De toute façon, nous voulions conserver notre humanité. Boire du sang humain, même en perfusion, ne faisait pas partie de nos principes, de notre éthique végétarienne. Ça n'avait rien d'humain, justement, d'agir ainsi. Boire du sang animal, c'était différent, parce que les humains se nourrissaient aussi d'animaux.
Une certaine jalousie s'empara malgré tout de moi. Cette Akiko était forte. Vraiment forte. Elle était assoiffée au point d'avoir les iris noirs et elle était capable de se contenter que d'une perfusion, sans devenir complètement folle, sans laisser ses bas instincts prendre le contrôle et chercher le donneur pour assouvir sa soif.
Je fus jaloux et... admiratif. Je commençais à comprendre pourquoi Carlisle et les autres la respectaient autant.
« Vous vous servez en cachette dans les hôpitaux où vous travaillez je présume. »
Avant de répondre, Akiko poursuivit sa route. Elle ne se flatta pas de mon étonnement admiratif, clairement visible sur mon visage. Humble et modeste.
« Oui. Pour l'instant. Mais je travaille sur un projet de clonage en ce moment. Il se pourrait bien que je parvienne à dupliquer de l'hémoglobine dans les prochaines années. Ce serait un grand pas en avant pour la médecine; plus besoin de craindre des pénuries de perfusions dans les hôpitaux et les groupes sanguins rares seraient plus facilement accessibles. »
Bella était aussi admirative que moi maintenant.
« Ouah... Vous ne chômez pas en tant que médecin.
-C'est un métier très stimulant et gratifiant. Et travailler de pair avec Carlisle-san me réjouit.
-Vous allez bosser ensemble?
-Nous avons énormément à apprendre l'un de l'autre. Une collaboration à long terme nous apportera beaucoup, je pense. »
Nous passâmes devant une aire plus achalandée. Des enfants couraient dans un jardin avec un cerf-volant qui planait dans le vent.
Les gens que nous croisions ne se préoccupaient toujours pas de nous et cela me parut curieux.
« Nous sommes des gaijin. Je m'attendais à ce qu'on nous dévisage. Moi surtout.
-Personne ici n'a le droit de porter un jugement sur les nouveaux arrivants. Respect, dignité et tolérance sont les mots d'ordre. De toute façon, ils savent que vous êtes mes invités et que je vous attendais. »
Bella sourit en entendant les rires des enfants au loin.
« Est-ce qu'ils savent qui vous êtes? Ou plutôt, ce que vous êtes?
-Non. Pour eux, je suis médecin et propriétaire du domaine, c'est tout. Et ils ne restent jamais assez longtemps pour remarquer que je ne vieillis pas.
-Mon clan ne leur a pas paru trop... bizarre?
-Ils se sont parfaitement intégrés aux autres. Il n'y a pas d'accueil ici, d'apprivoisement et d'adaptation. Nouveaux ou pas, vampires ou humains, les occupants de Kuroshuro Miya sont traités de façon égale, comme s'ils avaient toujours fait partie de cette communauté.
-C'est quoi cet endroit au juste? Un ermitage? » demandai-je.
Elle ne répondit pas tout de suite. Encore. Je commençais à décrypter la façon d'être du personnage; Akiko ne répondait jamais immédiatement à une question. On aurait dit qu'elle laissait le temps à l'interlocuteur de réfléchir, comme s'il pouvait trouver lui-même la réponse.
Elle caressa avec dévotion un mur d'une des nombreuses pagodes que nous croisions. Il était évident qu'elle aimait cet endroit, le chérissait.
« Otoshi est plusieurs choses à la fois. Le mot anglais qui pourrait se rapprocher le plus du rôle que joue cette montagne serait... refuge. »
Nous n'en saurions pas plus, je le sentais. Elle nous avait prévenu: on doit découvrir Otoshi par soi-même, jamais par l'entremise de quelqu'un d'autre. J'imagine que, une fois sur place, il fallait aussi découvrir soi-même à quoi servait un endroit pareil.
Bella ne posa plus de questions. Elle ne me demanda même pas de descriptions des lieux. Elle respectait aussi les règles à sa manière; elle découvrait l'endroit seule, sans personne. Je le voyais à ses yeux pétillants, à sa tête orientée vers tous les bruits susceptibles de la renseigner davantage, à ses pieds qui foulaient le sol lentement pour l'analyser et à sa main libre, paume ouverte, qui frôlait tout ce qu'elle pouvait sur son chemin; un buisson, une statue, un arbre, un mur, un pilier...
Je regardai également tout autour de nous, intrigué. Des gens méditaient dans un temple, d'autres lisaient au pied d'un arbre, d'autres s'affairaient dans un jardin où on cultivait des légumes.
Un refuge... De quoi ces gens s'abritaient? Impossible de le savoir. Ces livres à l'écriture pâle étaient trop concentrés sur ce qu'ils accomplissaient dans l'instant pour que je repère un indice.
Quoi que cet endroit puisse être, il avait séduit ma famille.
Je me faisais moins sceptique et méfiant. Pour autant, je trouvais la situation incongrue. Les vampires sans clan, d'ordinaire, ne cherchait pas la compagnie des humains. Ils étaient nomades et solitaires. Que ce soit ici, dans ce domaine isolé, ou à Tokyo dans ce loft luxueux, le comportement de cette Akiko me paraissait hors du commun. Jusqu'ici, j'avais toujours cru que Carlisle était unique en son genre.
« Si tous ces gens ne vous servent pas de repas, pourquoi rester parmi eux? » demandai-je, brisant le silence.
Je fus témoin d'une première réflexion mentale. Un débat intérieur. Elle n'avait pas envie d'expliquer ses raisons. Elle n'était pas habituée aux questions personnelles. D'un autre côté, elle savait que refuser de répondre m'amènerait à me méfier encore plus. Plus elle serait transparente, plus vite je baisserais ma garde. Je n'avais jamais vu un vampire désirer autant gagner la confiance d'un autre vampire.
« Je rachète mes fautes passées en offrant mon aide comme je le peux. » consentit-elle à confesser.
Elle avait franchement piqué la curiosité de Bella.
« Vos fautes passées? »
Hésitation. Nous touchions une corde sensible.
De nouveau, Akiko s'arrêta. Quand elle se tourna, ce fut une expression résignée qui anima son visage.
« Je n'ai pas toujours été médecin. Fut un temps où vous auriez vraiment eu raison de vous méfier de moi, Edward-san. »
Il y avait de la tristesse à travers ce timbre de soprano, que même Bella put ressentir.
« Plus maintenant. Aujourd'hui, je purge mes fautes. À Tokyo en tant que médecin et ici en tant que Kuroshuro Miya. »
Je ne vis pas lesdites fautes. Elle ne laissa pas remonter à la surface de son esprit des souvenirs qui m'en diraient plus.
Bella leva un sourcil interrogateur.
« Qu'est-ce que ça veut dire au juste Kuroshuro Miya?
-Le dragon blanc et noir. » répondis-je.
Notre hôtesse reprit sa route. Ses traits avaient retrouvé cette sérénité zen.
« Une traduction plus littérale dirait plutôt le dragon ni bon ni mauvais.
-Et que fait le dragon ni bon ni mauvais ici?
-Il est une sorte de guide.
- Un guide? » Je fronçai les sourcils. « On dirait une secte dont vous êtes le gourou.
-Je ne me proclame pas comme telle. Je ne suis que l'instigatrice des lieux. C'est la communauté qui aide un individu et en échange l'individu aide la communauté. »
Bella était fascinée. Moi j'étais horripilé.
Nous ne pûmes en apprendre davantage. Nous arrivions au pavillon réservé à notre intention. Il y avait une petite maison rouge entourée de cerisiers. Nous étions tout près des sources chaudes naturelles que j'avais aperçues plus tôt. À cette hauteur, le vent était plus agité encore et les volutes de vapeur qui s'échappaient des sources étaient balayées dans les airs avec violence.
« Vous êtes sur le versant Nord d'Otoshi. Ce pavillon est réservé ordinairement aux visiteurs qui ont besoin d'un certain confort et d'isolation. Ici, personne ne vient. Vous pourrez agir de façon naturelle. Derrière la maison, un garde-fou longe la falaise. Vous pourrez sauter en bas pour aller chasser sans devoir passer par l'escalier du Torii. Personne ne vous verra. Les vôtres devraient arriver par ce côté, d'ailleurs. Ils ont leurs propres appartements un peu plus loin. Ils passent toujours par le Nord pour aller chasser. Même si personne ne pose de questions sur les allées et venues des gens, ils tiennent à demeurer discrets. Je suppose donc qu'il en sera de même pour vous, Edward-san. »
Akiko était prête à nous laisser sur le perron. Elle s'inclina encore une fois devant nous. Un coup de vent plus violent que les autres nous frappa au moment où la femelle se redressait. Je me tins prêt à tout, certain que l'odeur humaine emportée par la bourrasque l'atteindrait. La femelle écarquilla légèrement les yeux, mais pas pour les raisons que je pensais; le vent avait ébouriffé Bella et celle-ci ramena derrière son oreille une mèche rebelle, mettant à découvert son front et sa tempe. Akiko regarda avec insistance la blessure faite par Rosalie, puis me regarda, moi. Je tentai de savoir à quoi était due cette mine soudain troublée, toutefois elle reprit ce visage neutre et zen avant que j'aie pu analyser la situation.
« Faites comme chez vous. »
Nous fûmes abandonnés sans plus de cérémonie.
N'ignorant pas les coutumes du pays, nous retirâmes nos chaussures avant de glisser le panneau de la porte et de pénétrer l'enceinte.
Je fis le guet devant l'entrée tant que l'esprit de notre hôtesse ne se fût pas éloignée de ce pavillon. Être sur mes gardes était une habitude dont j'aurais du mal à me défaire. Son attitude bizarre avant de partir n'arrangeait pas les choses, il faut dire.
Bella, aussitôt à l'intérieure, effleura avec curiosité tout ce que ses mains pouvaient atteindre.
Quand je quittai enfin des yeux le perron où Akiko nous avait laissé, je fus pris d'une irrésistible envie de sourire. Impossible de rester de marbre face à l'attitude émerveillée de Bella à chaque détail qu'elle touchait. Et finalement, je décidai d'oublier pour quelques instants que nous étions dans une drôle de secte isolée dirigée par un gourou vampire.
La petite maison avait un certain charme avec ses lanternes de papiers, ses portes coulissantes, ses tatamis, ses tables raz le sol, ses fenêtres en carreaux de papier, son mobilier minimaliste et rustique. Tout était impeccable, mais vieux. Il fut presque étonnant de constater qu'il y avait l'électricité et l'eau courante tant cette maison semblait sortir tout droit d'un autre siècle.
Une étrange atmosphère régnait ici. Pas désagréable, mais mystérieuse. Parce qu'elle était comme moi, centenaire, je me surpris à apprécier beaucoup la maisonnette.
Vraiment étrange. Nous étions à l'autre bout de la planète et je me sentais chez-moi. Étonnant.
On sentait le poids des âges peser sur chaque vieux meuble. Si les murs pouvaient parler, ils auraient eu des tas d'histoires à raconter. On avait l'impression que cet endroit avait tout vu, tout connu, tout vécu. Et c'était pareil pour tout le domaine; rien ne datait d'hier.
Il n'y avait qu'une seule chambre et le lit consistait en un tapis de sol et un oreiller rempli d'haricots à la place des traditionnelles plumes.
« Bonjour le confort.
-Voyons les choses du bon côté. Si je tombe de mon lit pendant mon sommeil, je ne me ferai pas mal. »
J'échappai un ricanement. Le premier de l'après-midi depuis que nous avions quitté Nikko.
Bella riait aussi.
« Ah, enfin tu te détends un peu. »
Elle tendit la main et vint caresser mes joues relevées par mon sourire.
« Tu ne me demandes pas de description? » dis-je en l'enlaçant.
Bella voulut s'écarter pour continuer de me regarder, mais se heurta au cercle de mes bras. Elle dut se contenter de parler contre ma poitrine.
« De description?
-Sur Akiko. Sitôt partie, j'aurais cru que tu me demanderais comment elle est.
-Mh. Je ne ressens pas le besoin de demander des détails. J'ai senti son aura et ça me suffit. On comprend ce qu'elle est rien qu'au son de sa voix... Ta famille a raison. Elle est très spéciale. Je suis contente d'être ici. »
Le contraire m'eut étonné.
« Et toi, comment tu la trouves?
-Intrigante.
-Et fascinante. Tu veux toujours écourter cette visite ou tu veux rester?
-Je suppose que nous pouvons rester un jour ou deux. » dis-je du bout des lèvres.
« Ha! Tu es curieux autant que moi, avoue. »
Je regardai le paysage par les fenêtres ouvertes.
« C'est un endroit très... particulier, je l'admets. »
J'embrassai son front et la laissai terminer son tour du propriétaire. Elle semblait très enthousiaste à l'idée d'avoir une maison pour nous deux tout seuls. Nous avions passé tout l'été seuls dans une chambre d'hôtel, mais jamais dans une maison. Ça me plaisait bien à moi aussi de ne pas avoir de voisins de l'autre côté des murs...
Avant d'avoir des idées trop frivoles, je secouai la tête.
Je fis glisser la porte arrière de la maisonnette et admirai la vue derrière le garde-fou. Les brumes se faisaient moins épaisses ici et je pouvais voir l'océan de vert qui entourait la montagne Otoshi.
Je poussai un soupir de soulagement quand des esprits bien connus entrèrent dans mon champ de captation mentale.
Ma famille était de retour.
« Ils arrivent. » signalai-je à Bella.
Je descendis le perron-arrière et allai m'appuyai au garde-fou. Les yeux sur les cimes des arbres, je guettai les mouvements de ma famille qui s'y faufilerait dans peu de temps. Je souris à grandes dents, content de les savoir enfin dans les parages. J'étais heureux de pouvoir les revoir et, accessoirement, ça m'arrangeait de ne plus être seul pour surveiller les arrières de Bella. Les lieux commençaient peut-être à me séduire, je devais tout de même demeurer vigilant.
Et je ne croyais pas si bien dire...
Je souriais toujours quand un autre esprit -plus près mais qui avait été tout de même à distance sécuritaire jusque là- bondit en direction de la maison.
Cet instant où je m'étais éloigné de Bella de plus de dix mètres fut une erreur épouvantable.
Un tourbillon de soie violette était visible depuis les volets ouverts. Un tourbillon qui fondit sur Bella. La silhouette l'avait à peine touchée que j'étais déjà rué dessus, possédé d'une rage dévastatrice. Je la frappai au thorax et l'impact l'envoya défoncer une porte de papier pour ensuite s'échouer 15 mètres plus loin sur le chemin qui menait à la maison.
Trahison! Mensonge! Perfidie! Je m'étais laissé avoir! Je m'étais laissé amadouer et voilà le résultat: à la première occasion, elle en avait profité pour tenter sa chance avec Bella!
Je me serais jeté à nouveau sur la femelle, je l'aurais tué de mes propres mains sur-le-champ si seulement je n'avais pas observé en périphérie une Bella s'effondrer sur le tatami de l'entrée.
Mes priorités se modifièrent aussitôt. Horrifié, je me précipitai sur elle et l'attrapai avant qu'elle n'atteigne le sol.
La vampire l'avait à peine effleurer! Quelle blessure lui avait-elle infligé? J'avais vu son arrivée, je l'avais intercepté! Elle ne l'avait pas mordu, pas griffé, pas agrippé, pas secoué, pas frappé. Elle n'en avait pas eu le temps! Alors pourquoi Bella gisait-elle incons...
Je n'eus pas l'occasion de terminer ma question; l'objet de mes inquiétudes secouait la tête, étourdie.
« Bella! Bella, tu as mal? Elle t'a touché? »
Encore confuse, elle battit des paupières, désorientée.
« Je... Je suis tombée?... J'ai senti une main froide me frôler la tête et je me suis sentie étourdie.
-C'est Akiko. Elle t'a attaqué. » dis-je, scrutant le tas de tissu violet qui se redressait lentement au loin.
« Quoi? T'en es certain? » dit-elle, incrédule et effarée.
« Elle s'est jetée sur toi. » martelai-je.
Les esprits de ma famille arrivaient au pas de course cette fois. Alice venait sûrement de voir ce qui se produisait. J'allais devoir leur passer un savon à ceux-là. J'avais eu raison! Je le savais qu'il fallait se méfier! Je le savais! À cause de leur confiance naïve, nous venions de frôler la catastrophe!
« Oh... »
Je me penchai de nouveau sur Bella. Elle se frottait la tempe.
« Tu as mal? »
Cette harpie l'avait-elle blessé à la tempe? Comme si le bleu que lui avait fait Rosalie n'était pas suffisant!
En poussant une mèche derrière son oreille pour inspecter l'hématome, la bouche m'en tomba.
Il n'y avait rien.
Pas de blessure, pas d'éraflure et surtout... plus d'hématome, plus de bosse. Comme si Rosalie ne l'avait jamais frappé.
Sous le choc, je relevai la tête et regardai par la cloison défoncée. Bella se tâtait la tempe, médusée de ne plus sentir de renflement tandis que ma famille enjambait enfin le garde-fou. Alarmés, ils se placèrent entre moi et la femelle qui s'était remise debout. Ils ne savaient pas trop comment réagir. Alice n'avait eu qu'un bref flash subit d'une altercation non préméditée.
Immobile, la femelle attendait, patiente. Ni moi ni elle ne prêtâmes attention à ma famille sur le qui-vive, prête à intervenir si l'un de nous deux faisait le moindre mouvement.
Akiko planta son regard dans le mien et, à l'expression perdue que j'affichais, elle comprit que je venais de découvrir la tempe de Bella.
« Je devais agir vite. Je savais que vous ne m'auriez pas laissé la toucher, même si je demandais la permission. Je suis vraiment désolée. C'était plus fort que moi. Je me devais de le faire. C'est... dans ma nature, ma vocation.»
Un sourire discret se dessina sur son visage blanc comme neige.
Je restai planté là, estomaqué, alors que je trouvais enfin un sens à son attitude face à la découverte de la blessure de Bella.
Une phrase que Carlisle m'avait dite au téléphone me repassa alors en tête.
"Elle ne pouvait faire autrement que devenir médecin."
« Vous avez un don... » exhalai-je, ébahi et repentant. « Le don de guérir... »
A suivre.
Merci à Rose (merci d'être passé me livrer vos impressions^^), Satusoki (c'est drôle, avec ton pseudo, j'avais le sentiment que le japon était un pays que tu aimais bien ;) j'espère que ma vision de la chose t'a plu dans ce cas), Daphne (oui oui les surprises ne font que commencer, crois-moi ;), Sophie (ah, on va comprendre le prologue que bien plus tard hélas ;) En attendant, notre duo va vivre d'autres aventures!), June-en-Juin (merci pour cet enthousiasme. Je suis touchée que tu te sois attachée autant aux personnages. Hélas, comme toutes les histoires, celle-ci aura une fin. Pas tout de suite heureusement. L'aventure continue de plus belle^^), Princetongirl (tiens, tiens, je n'ai pas eu de double review cette fois :P héhé toujours ravie de ta savoir dans le coin!), Mireille (merci pour les voeux et ton soutien continuel!), Phoenix (il y aura de l'aventure au programme, oui^^ouf, pressiooon), Ange (heureuse d'être encore à la hauteur, ouf, parfois c'est dur, mais je tiens la route^^).
