Chapitre 36 : Réveil
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Alors qu'à l'extérieur, Sôji menait une lutte sans merci contre les derniers survivants de l'Abura-Kôji et Kaoru, Sanosuke, lui, retournait le quartier général de fond en comble, passant en revue toutes les pièces. Après les soins à Kondo, il avait eu pour intention d'aller informer Sôji de la situation et de l'emmener auprès de son maître, mais son jeune amant était introuvable. Le lancier commençait vraiment à s'inquiéter, se rassurant en se rappelant qu'il ne pouvait pas être bien loin étant donné ses difficultés à se déplacer. Pour preuve, Sôji n'avait même plus la force d'aller aux latrines seul, c'est lui qui devait l'y porter :
« Il ne doit pas être bien loin, se répétait Sanosuke gonflé d'espoir chaque fois qu'il ouvrait un nouveau shôji. Sôji, où es-tu ? Bon sang, j'espère qu'il ne t'ait rien arrivé de grave. Sôji, je t'aime. Mais pourquoi est-ce que je ne te l'ai pas encore dit ? Je suis un imbécile. Sôji, montre-toi. »
Le lancier se raccrochait à n'importe quelle théorie pour se convaincre que son compagnon allait bien et ne trouvait plus très loin. Pourtant, l'horreur de la réalité vint le frapper de plein fouet quand il vit Heisuke courir vers lui en portant le capitaine de la première division sur son dos. Ces cheveux blancs, les larmes de Chizuru, ce sang qui coulait de part son abdomen, cette plaie qui ne refermait pas, ce teint livide, ces yeux éternellement clos… Sanosuke fut pris de vertiges :
« Sôji, Sôji. »
Malgré le fait qu'il l'appelait, le secouait, l'embrassait, le châtain ne daigna pas ouvrir les yeux pour lui sourire, lui tendre les bras tel un enfant et lui dire comme tous les matins : « Sano-san, tu me fais un câlin ».
Le lancier resta prostré, refusa de quitter son compagnon qu'il suivit jusqu'à la clinique où il fut transporté. Il passait son temps à lui parler, à tenir sa main et embrasser ses doigts froids, à demander pourquoi il avait commis une telle absurdité. Dans ces moments-là, le rouquin se rendait que davantage compte qu'il l'aimait et qu'il avait mis bien trop de temps pour le lui avouer.
Quelques temps après, Kondo, qui avait retrouvé ses esprits, vint le rejoindre, et Sanosuke crut voir l'ombre d'une larme dévaler sur la joue du capitaine du Shinsengumi. De tous, c'était lui qui se sentait le plus coupable de l'état de son jeune disciple.
La guerre civile se rapprochait, chacun dont surtout Hijikata s'inquiétaient. Ils ne pourraient pas compter Sanosuke dans leur rang s'il continuait à s'affaiblir ainsi. Le rouquin ne dormait presque pas et mangeait peu, tout cela ajouté à son angoisse de ne jamais voir son compagnon se sortir de cette longue léthargie. Il n'existait aucun réconfort pour lui, pas même le sake que lui avait un jour amené Shinpachi et qu'il avait poliment refusé.
Puis un soir, alors qu'il somnolait assis à côté du futon de Sôji, il sentit une main serrer la sienne, puis ses pupilles jaunes allèrent à la rencontre de celles vertes du capitaine de la première division :
« Sôji ? Sôji, tu m'entends ?
- Sano… San.
- Sôji, par tous les Dieux j'étais si inquiet, s'exclama Sanosuke en enlaçant délicatement son compagnon de manière à ne pas faire pression sur sa plaie.
- Sano-san… Chizuru-chan et Heisuke, ils vont bien ? demanda le capitaine de la première division avec une petite voix.
- Ils vont très bien Sôji, c'est grâce à toi. Mais bon sang, pourquoi avoir fait ça ? Pourquoi avoir pris de tels risques ? Pourquoi avoir bu l'ochimizu ?
- Je voulais juste vivre. Je croyais que j'allais guérir de la tuberculose. Mais même si ce n'est pas le cas, je ne le regrette pas, parce que j'ai pu être utile à Kondo-san… »
C'était là une façon pour Sôji de se convaincre que ce qu'il avait fait en valait la peine, mais Sanosuke ne fut pas de cet avis. Fatigue et stress aidant, il n'hésita pas et donna une gifle à son compagnon bien trop faible pour riposter :
« Imbécile, tu n'avais pas besoin de faire ça. Kondo-san ne le voulait pas, et si l'ochimizu guérissait la tuberculose, Sannan-san nous l'aurait dit et nous aurions déjà discuté de cette éventualité. Imbécile, tu n'es qu'un imbécile Sôji, ne cessa de réprimander sévèrement le lancier.
- C'est vrai, alors pourquoi perds-tu ton temps avec un imbécile comme moi, Sano-san ? ne put que demander Sôji qui craignait la séparation, s'attendant réellement à ce que le lancier décide de mettre fin à leur relation mais pourtant…
- Parce que je t'aime Sôji. Je t'aime idiot. »
Le rouquin se pencha et alla enlacer son compagnon sans non plus s'allonger complètement sur lui, ne cessant de répéter ces deux mots magiques auxquels Sôji ne croyait plus. Avec difficulté, le châtain leva lui aussi les bras et alla répondre à l'étreinte de l'homme au dessus de lui, enfouissant sa tête dans son épaule. Malgré la douleur que cela lui procurait, il ne voulait en aucun cas que Sano se sépare de lui :
« Pardonne-moi de t'avoir giflé, mais si tu savais à quel point j'ai eu peur de te perdre et de ne pas avoir le temps de te dire combien je t'aime.
- Depuis quand ? demanda Okita.
- Depuis le soir de l'Abura-Kôji. Pourquoi ai-je tant attendu pour te le dire. Sôji, je t'aime.
- Je t'aime aussi Sano-san. »
Kondo entra dans la pièce après avoir cru y entendre des voix et tomba nez à nez sur ces entrefaits. Instantanément, il voulut refermer le shôji, se sentant de trop, ne souhaitant pas venir perturber les moments intimes entre son disciple et le capitaine de la dixième division :
« Kondo-san, attendez, ne partez pas, l'interpella Okita.
- Je repasserai Sôji, lui sourit le capitaine sur le point de refermer le shôji.
- Non, revenez, je veux vous parler, je veux voir de plus près que vous allez bien, insista le jeune homme aux yeux verts.
- Je vais bien Sôji, ce n'est qu'une égratignure, le rassura Kondo en tapotant son épaule meurtrie. Ne t'en fais, occupe toi de toi pour une fois mon garçon.
- M'occuper de moi ! Mais Kondo-san, je ne vis que pour vous être utile. Ma vie n'a plus de sens si je ne peux pas vous aider, si je n'ai plus la possibilité de vous rendre ce que vous m'avez tant donné.
- Tu ne me dois rien.
- Je n'ai encore rien fait qui puisse rembourser toute la bonté dont vous avez fait preuve à mon égard et tout le savoir que vous m'avez enseigné, insista le jeune homme.
- Tu sais Sôji, à te voir comme cela maintenant, j'en viens à me dire que je n'aurais jamais dû t'emmener à Kyoto, s'emporta Kondo, faisant baisser la tête à son discipline de honte et de déception.
- Alors ça voudrait dire que vous n'approuvez pas tout ce que j'ai fait pour vous jusqu'à aujourd'hui ? Vous insinuez que je ne fais que troubler votre conscience ? Que devrais-je faire alors… »
Kondo alla prendre le jeune homme dans ses bras, le coupant dans son élan d'interrogations verbales, le serrant à l'en faire mal, puis il dit de sa voix calme :
« Sois seulement toi Sôji. Vis pour toi, aime Harada-kun, et jure-moi de ne plus rien faire d'insensé en prenant l'excuse que c'était pour moi. Je ne veux pas de ça, Harada-kun non plus. Nous t'aimons Sôji, nous acceptons mal que tu prennes des risques. Ne souhaiterais-tu pas la même chose pour nous ? Je t'en prie, si tu penses réellement à nous, ne refais plus des choses comme ça.
- … D'accord, finit par approuver Sôji après un instant d'hésitation tout en répondant à l'étreinte de son maître. »
De son côté, le lancier, bien que touché par cette scène émouvante entre un disciple et son maître, ne put s'empêcher de ressentir comme une pointe de jalousie. Il venait à l'instant de faire sa déclaration à Sôji, mais voilà maintenant que son petit compagnon se retrouvait ailleurs que dans ses bras. N'était-ce pas ce qu'on appelait jalousie, possessivité, égoïsme amoureux. Voilà ce que l'amour faisait de lui, car c'était vraiment ce qu'il était : fou amoureux de Sôji Okita. Un amour auquel il ne se serait jamais attendu lors de leur rencontre quelques années auparavant, un amour s'étant tissé avec le temps et les attentions de chacun, un amour qu'il ne regrettait en rien. Que c'était bon d'aimer, pensa-t-il en allant à son tour enlacer Sôji, lui par derrière, Kondo par devant, deux hommes robustes pour protéger ce jeune homme fragilisé par la maladie.
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Quelques jours après le réveillon de la nouvelle année, la capitale nippone reprenait ses habitudes après les fêtes, les gens sortaient de nouveau pour faire leurs courses. Dans les rues, deux jeunes gens marchaient côte à côte, on aurait presque cru qu'il s'agissait d'un couple… Si chacun d'eux n'arborait pas cette tête de déterré, exprimant clairement qu'ils étaient ravis de se retrouver en compagnie de l'autre :
« Tu peux m'expliquer pourquoi est-ce que je dois aller faire les courses avec toi ? demanda l'homme aux cheveux bleus qui détenait une arme à feu au niveau de sa ceinture.
- Parce que depuis qu'une certaine personne s'est incrustée chez moi en compagnie de ses copains, je dois faire plus de courses pour nourrir tout le monde et je ne peux pas tout porter seule, répliqua la jeune fille qui l'accompagnait, une demoiselle aux longs cheveux châtains et portant kimono jaune.
- Vous les femmes, toujours besoin d'être assistée par des hommes.
- Et vous les hommes, toujours besoin qu'une femme soit là pour entretenir votre estomac et votre linge. »
Et ça continuait inlassablement. Depuis leur cohabitation, Kyo et Sen n'avaient de cesse de s'envoyer de piques à longueur de journée. Mais même si en apparence, ils étaient comme chien et chat, au fond Sen trouvait amusantes ses petites disputes quotidiennes avec le tireur. Ainsi, elle arrivait mieux à oublier son chagrin d'avoir perdu Amagiri.
Pourtant, autant la jeune fille avait parfaitement compris qu'elle n'avait pas sa place dans le cœur du rouquin, autant elle n'arrivait pas à faire une croix dessus. Chaque fois qu'elle le voyait, son cœur battait à la chamade, chaque voit qu'il se penchait pour embrasser Kazama toujours inconscient, elle avait envie d'aller se cacher pour pleurer. Malgré toute sa volonté, elle l'aimait encore, et ne se l'expliquait pas. Un soir, sa frustration était telle qu'elle avait même tenté de le séduire en mettant en avant ses atouts de femme, mais le rouquin perspicace l'avait arrêtée dans ses gestes en s'excusant de ne pas pouvoir lui donner ce qu'elle désirait.
Depuis, Sen faisait de son mieux pour ne plus le croiser, aussi c'était toujours elle qui allait faire les courses, prenant bien son temps et emmenant Shiranui avec elle en espérant que ses vannes vident un peu sa tête embrumée de chagrin :
« J'espère qu'il va bientôt se réveiller, reprit le tireur.
- Hein ! s'exclama la jeune fille qui était perdue dans ses pensées.
- Je parlais de Kazama, j'espère qu'il va bientôt se remettre. C'est que, je vois bien que c'est encore difficile pour toi de vivre sous le même toit qu'Amagiri. J'aimerai écourter notre séjour au maximum, nous t'avons causée bien assez d'ennuis comme cela.
- Hum, ne sut que répondre l'oni femelle, pourquoi faut-il toujours que tu devines tout ?
- Enfin la vérité, c'est surtout qu'il me tarde surtout de partir de ce coin paumé. Tu crois que c'est agréable pour moi de cohabiter avec une chouineuse qui m'embauche pour porter ses courses. Je te jure, si j'avais de l'argent, je me prendrais une piaule en ville pour ne plus avoir à supporter tes sautes d'humeur et ta face de zombie au réveil. Je comprends pourquoi tu n'es toujours pas mariée.
- SHIRANUI, s'emporta Sen en lançant une tomate sur la tête de son tortionnaire, tu n'as vraiment aucune délicatesse.
- C'est toi qui dis ça alors tu lances ces pauvres tomates qui ne t'ont rien fait et qui ne pourront même pas finir dignement dans l'estomac d'un oni mâle tel que moi, rétorqua l'homme aux cheveux bleus en grignotant ce qui restait du légume.
- C'est plutôt moi qui leurs aie offert une fin meilleure que ce triste destin. »
Leurs chamailleries se poursuivirent en plein milieu de la rue, s'attirant les regards des passants, et plus particulièrement d'un homme assis à la terrasse d'un salon de thé, une coupe de sake en main. La cinquantaine passée si on en jugeait par ses rides tout juste naissantes aux coins de ses yeux, il avait des cheveux noir, ondulés et mi-longs, retenus par une queue de cheval basse. De ses perçants yeux rouges, il observait les deux jeunes gens en souriant, un sourire pervers et satisfait car enfin il allait savoir où se trouvait exactement sa fille. Ces longs jours d'observation n'avaient pas été inutiles. Finissant sa coupe de sake, il laissa une pièce et quitta le salon de thé pour suivre subrepticement le petit duo d'oni.
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Quand Shiranui et Sen rentrèrent enfin à la demeure de cette dernière, Umeko et Kimigiku s'empressèrent de les rejoindre pour les débarrasser de leurs courses, mais surtout leur faire part de cette grande nouvelle :
« Kazama commence à s'agiter, il semble qu'il va bientôt se réveiller. »
Effectivement, alors que depuis le début, Kazama donnait l'impression de dormir paisiblement, à présent, il se tournait dans tous les sens sur sa couche en gémissant, parlant même par moment :
« Chihaya, Chihaya… marmonnait Kazama. Non, tu ne méritais pas ça.
- Chihaya ? répéta Sen interloquée. Ne serait-ce pas la fille mort-née de Marie Kazama ?
- Effectivement, confirma Amagiri, la petite sœur de Kazama qui n'a guère eu le temps de voir le jour. Et beaucoup en ont voulu à Marie Kazama d'avoir perdu cette enfant, un rare oni femelle. Mais maintenant, plus personne ne parle d'elle ou même ne se rend sur sa tombe.
- Alors pourquoi Kazama en parle là ? demanda à nouveau la propriétaire des lieux.
- C'est bien ce qui m'intrigue aussi. Nous n'avons d'autre choix que d'attendre son réveil. J'ai le pressentiment que Chikage a bien des choses à nous révéler. »
Amagiri alla prendre l'héritier des Kazama dans ses bras, le berçant pour calmer son agitation. Le blond transpirait, avait la respiration saccadée et sa mimique exprimait clairement la crainte. De son côté, Sen réalisa que le rouquin avait appelé le blond par son prénom. Depuis quand étaient-ils si proches ? Son cœur se serra à nouveau, c'était plus qu'elle ne pouvait en supporter. Pourquoi, pourquoi elle n'arrivait pas à chasser Amagiri de son esprit ?
D'un pas rapide, elle quitta la chambre attribuée à l'héritier des Kazama et se dirigea vers la cuisine pour rejoindre ses amies Kimigiku et Umeko qui y rangeaient ses achats. Les deux jeunes femmes remarquèrent immédiatement le trouble de la jeune fille mais s'abstinrent de faire des remarques. Que dire à une jeune fille souffrant d'un amour à sens unique ? Une main sur l'épaule était leur façon à elles de lui faire part de leur soutien. A ces accolades s'ajouta, au grand étonnement de Sen, un ébouriffage de cheveux de la part du tireur qui quitta la pièce une fois son geste fait, reprenant de suite son habituelle allure de scélérat sans pitié, sans tact et sans galanterie.
Comme prévu, Kazama se réveilla le soir même. Une sensation de bien-être se propagea de la racine de ses cheveux jusqu'au bout de ses orteils, sensation bien différente de ce qu'il avait pu ressentir avant de tomber dans l'inconscience. Il pouvait respirer l'odeur du linge propre, ses blessures ne brûlaient plus sa peau, et dans son dos une personne fort attentionnée était en train de lui passer un tissu humide et tiède. Le blond se laissa aller un instant à cette douce caresse, pensant à son bienfaiteur qui lui manquait, puis en rouvrant les yeux, il constata qu'il ne se trouvait plus dans sa chambre au sein de la demeure du clan Kazama. Ces lieux ne lui disaient franchement rien. En se retournant sur le dos, son regard croisa celui d'Amagiri. Les deux hommes se fixèrent un instant sans bouger, sans parler, puis l'homme aux yeux rouges se jeta sur son bienfaiteur, passant ses bras autour de son cou et se servit de toute sa force pour y resserrer son étreinte, se fichant s'il l'étouffait. En cet instant, le bonheur de le revoir et de le sentir si près de lui s'immisça en lui :
« Amagiri… Je… hésita à dire Kazama, presque honteux d'avouer à son bienfaiteur qu'il lui avait manqué.
- Oui, moi aussi je suis content de te revoir, Chikage, dit simplement le rouquin en répondant à son étreinte, ayant de suite deviné ce que voulait dire son petit protégé.
- Tu m'appelles par mon prénom maintenant ? constata la blond.
- Je n'ai pas le droit ?
- Ca m'est égal, si tu m'autorises à t'appeler Kyûju.
- Je te l'ai déjà dit Chikage, dit Amagiri en regardant de nouveau dans les yeux écarlates de Kazama, je ferai n'importe quoi pour toi. »
Puis le blond approcha son visage pour embrasser son bienfaiteur, outrepassant le fait qu'il n'avait pas reconnu les lieux. La présence de l'oni à la force titanesque avait immédiatement calmé ses angoisses. Après tant de jour de souffrances passés dans sa résidence et auprès de son impitoyable père, Kazama s'abandonna dans les bras d'Amagiri, s'enivrant complètement de ses baisers, s'accrochant comme jamais à son haori, du moins jusqu'à ce que le shôji de la chambre s'ouvre avec fracas et qu'une voix que les deux hommes connaissaient bien fit écho dans la pièce :
« Yo Amagiri, t'en a pas marre de veiller ta princesse ? Tu ne veux pas aller faire un petit tour à Shimabara ? Sake et femmes au programme. Et quand je dis femme, des vraies femmes, pas comme chouineuse, shinobi sainte nitouche, et petite sœur sans forme… »
Le ton du tireur avait commencé à baisser alors qu'il se rendait comte qu'il venait tout simplement de tomber sur une vision d'horreur. Il savait le genre de relation qu'entretenaient Kazama et Amagiri, avait déjà entendu leur ébat, mais jamais il ne les avait vus s'embrasser. D'ailleurs, c'était même une première pour lui de voir les lèvres de deux hommes s'unir dans un baiser passionné. Lui qui n'était pas de ce bord et qui n'arrivait pas à comprendre comment on pouvait ne pas préférer une belle femme bien en forme, cette vision lui donna la nausée. Sans prendre la peine de refermer le shôji, il alla se jeter dehors, espérant que la morsure du froid hivernal le traumatise suffisamment pour lui faire oublier abomination :
« Qu'est-ce tu fais, grand frère ? » demanda innocemment Umeko, à peine surprise de l'attitude étrange de son aîné. Quelle tolérance cette demoiselle !
De son côté, Sen ne manqua pas de se moquer ouvertement du comportement étrange de Shiranui. Pour une fois qu'elle était en position de force, elle n'allait pas laisser passer cette chance. Aussi, la jeune fille se rendit là où le tireur avait commencé à agir bizarrement et tomba elle aussi sur Amagiri et Kazama qui certes ne s'embrassaient plus mais étaient encore bien enlacés l'un contre l'autre. Elle eut comme l'impression qu'une flèche la transperçait en plein cœur. Serrant les dents, elle recula jusqu'à ce que son dos touche la cloison et se laissa glisser le long de cette dernière. Sa sensibilité primant sur sa fierté, des larmes perlèrent immédiatement aux coins de ses yeux puis coulèrent le long de ses joues.
Amagiri qui se savait responsable de son état voulut s'éloigner de Kazama, mais ce dernier ne lâchait pas son haori. Tout en regardant Sen, il annonça alors :
« Cette fille, elle t'aime. Quoiqu'elle essayera de faire pour t'oublier, elle t'aimera toujours Kyûju… Mais tu es à moi, non ? Tu ne vas pas me laisser tomber ?
- Non, jamais. Je t'aime Chikage, s'empressa de dire le rouquin.
- C'est triste pour toi, reprit l'hériter des Kazama à l'attention de Sen.
- Je le sais, je le sais parfaitement, mais pourtant, je n'arrive pas à annihiler ce sentiment que j'ai pour Amagiri.
- C'est normal, parce que tu es une oni, et de ce fait tu aimeras toujours Kyûju.
- Comment ? s'exclama la jeune fille.
- Qu'est-ce que tu racontes, Chikage ? »
Les paroles du blond laissèrent Amagiri et Sen dans l'incompréhension totale. Quel lien pouvait-il y avoir entre la race oni et l'amour ?
De son côté, Kazama redevint muet, ses bras tremblaient et ses poing enserrèrent encore davantage le haori de son bienfaiteur. C'était comme si annoncer cela perturbait son esprit pourtant si fort et fier. Kazama n'était pas le genre d'homme à montrer ses faiblesses à autrui, et encore moins à une femme.
Kimigiku arriva d'un pas précipité, aidant sa jeune maîtresse à se relever. Elle voulut l'emmener dans sa chambre, mais Sen résista, se défaisant de son emprise, entrant dans la pièce qu'occupaient Kazama et Amagiri :
« Attends, dit-elle, je veux entendre ce que Kazama a à dire.
- Princesse, vous devriez vous reposer.
- Non, je veux savoir. Kazama, tu as appris certaines anecdotes sur les oni, non ? Notre race tend tellement à disparaître qu'il a beaucoup de choses qui nous échappent. Toi aussi tu semblais les ignorer jusqu'à présent. Que t'a-t-on révélé ? Je veux le savoir, même si c'est douloureux, je veux en savoir plus sur ma race.
- Princesse, nous devrions reporter cette discussion à demain, tenta encore Kimigiku très inquiète pour la santé mentale de sa maîtresse.
- Non, je veux savoir, maintenant, répliqua la jeune fille avec un ton autoritaire que peu lui connaissait.
- Moi aussi, dit aussi la voix déterminée d'Umeko qui entrait à son tour dans la pièce. Je n'ai jamais adhéré aux principes des oni, mais je ne peux renier ma race et j'aimerai en savoir plus sur elle.
- Pff, que des enquiquineuses, pesta Kazama. Qu'est-ce que des gamines comme vous feront une fois qu'elles en sauront plus sur notre race ?
- La ferme Kazama, railla la propriétaire des lieux. Tu es chez moi ici, ne parle comme cela à celle qui t'a accueilli de bonne grâce.
- Chez toi, réalisa Kazama. Mais… Kyûju, comment ça se fait que je sois ici ? J'étais chez moi, qui m'a emmené ici ? Mon père le sait-il ? »
Les tremblements du blond reprirent, ses yeux exprimaient clairement la crainte, et Amagiri savait qu'il y avait peu de choses dont Kazama avait peur : son père et l'orage. Etant donné l'absence d'intempérie de ce genre, ses pensées tortueuses devaient sans nul doute se tourner vers son tyrannique géniteur. Ce dernier n'avait pas dû ménager sa force contre son propre fils, son héritier, si on en jugeait par l'état dans lequel il se trouvait quand Amagiri était venu le chercher. Non, l'oni à la force titanesque refusait que son amant, son amour, lui reproche de l'avoir éloigné de ce lieux hostile, aussi il lui agrippa fermement les épaules et prit un ton autoritaire peu habituel chez lui :
« Tu ne voulais quand même pas que je te laisse là-bas. Je ne connais pas les détails, mais pour que je te retrouve blessé et inconscient, je n'ai pas de mal à deviner le traitement que l'on t'a réservé. Tu sais que ça fait des jours que tu dors ? Tu sais le sang d'encre que je me suis fait ? Chikage, je ne supporte pas l'idée qu'on te malmène, je ne supporte plus de te voir avec ce titre d'héritier du clan Kazama qui coûte tant à ta chair et à ton esprit. Tu n'es pas fait pour ce titre, il aurait dû revenir à Chisato, pas à toi.
- Grand frère est mort, il ne reste que moi. Je dois assumer mes fonctions en tant que dernier fils. J'avais déjà tant perdu de l'estime de mon père, et tu viens encore d'empirer la situation. Imbécile. »
Kazama gifla son bienfaiteur, mais la frappe n'eut aucun effet sur le rouquin déjà d'une constitution solide, mais en plus le blond s'était considérablement affaibli du fait de son inconscience prolongée. Sans difficultés, Amagiri eut encore le dessus sur lui, lui agrippant les poignets d'une seule main et l'obligeant à le regarder de l'autre. Si ça n'en tenait qu'à lui, il l'embrasserait, mais il ne tenait à blesser davantage Sen :
« Tu es plus important que tout pour moi. Je ne veux pas que tu retournes là-bas. Ne sois pas stupide Chikage, ton père se fiche de toi. Quel genre de père infligerait un tel traitement à son fils ?
- Tu ne comprends pas, il a voulu me tester. Je l'ai tellement déçu qu'il m'a mis à l'épreuve. C'est vrai, j'en ai bavé. Il m'a attaché, tailladé, brûlé à la cire, frappé, il m'a fait répéter encore et encore le code des oni. Mon corps se meurtrissait encore plus à chaque mot que je prononçais mal. La douleur physique étant devenue ma compagne, j'ai pu m'habituer à toutes ces tortures et humiliations. J'aurais dû me réveiller et voir le visage fier de mon père, mais tu as tout gâché, Kyûju. Mon père n'acceptera pas une nouvelle fuite de ma part, il va me renier.
- Qu'il te renie si ça te permet de ne plus recevoir une nouvelle pluie de coups. Tu n'as pas à subir cela pour prouver ton statut d'héritier. Ouvre les yeux Chikage, ton père t'a juste donné une excuse pour se débarrasser de toi sans trop ternir son image. Si je n'avais été là, si je ne t'avais pas soigné, tu serais mort. Nous sommes certes des oni, mais nous ne sommes pas immortels pour autant.
- ... Oui, tu as raison, approuva Kazama en baissant la tête cette fois. C'est vrai, nous ne sommes pas immortel, et notre race n'est pas non plus si extraordinaire contrairement à ce que l'on croit. Si nous possédons une force et des capacités physiques bien supérieurs aux humains, en contrepartie nos esprits sont bien plus faibles que les leurs. Nous sommes bourrés de défauts. »
Le mutisme s'installa entre chacun d'entre eux. Il était peu commun que Kazama tarissent d'éloge à la race des oni dont il était si fier d'appartenir.
Sen inspira un grand coup, ignorant les battements accélérés de son cœur, luttant contre ses sentiments et son désir de fuir cette scène. Elle voulait en savoir plus sur sa race, elle voulait découvrir ce que ses parents n'avaient eu le temps de lui dire, découvrir ce qui fait ses faiblesses et tenter de les corriger. La jeune fille alla s'agenouiller devant l'hériter des Kazama puis s'inclina avant de demander :
« Je t'en prie, dis m'en plus. »
Suite à cela, ce fut au tour de Sen se terrer dans un mutisme, s'isolant dans sa chambre, tandis que les trois hommes finirent par quitter la demeure une fois le rétablissement de Kazama complet.
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Note de l'auteur : Merci d'avoir lu.
Désolée pour l'attente entre les deux chapitres, c'est que je me concentrais plus sur mon autre fic dernièrement. Je dois avouer que j'ai eu assez de mal avec la troisième partie de ce chapitre dont je ne suis pas si fière. Je trouve que ça fait flou. Après, les révélations sur les oni, ce sera dans le prochain chapitre.
