Bonjour faut que j'aille dormir j'ai pas le temps je vous aime. Signification du poème coming soon.

Beaucoup de petits sauts dans le temps, accrochez-vous, bonne lecture :3


Chapitre 36 : Iérban, II


Zénith - Zenith

Sól est revenu.
À nouveau il voile
Les iris de Sköll
Dont la traque folle
Reprend, insensée,
Avec tant de rage
Que l'idée de l'Aube,
Repos éphémère,
Le révulse encore.


L'un des satellites d'Álfheim le narguait. Lorsque sa lumière orangée descendait lécher la cime des arbres, toujours à la même heure proche de l'aube, Freyr se réveillait en sueur, hanté.

Deux semaines après la reconquête alfe, comme toutes les nuits précédentes, Gerd se retourna contre son flanc et se redressa lentement sur ses coudes. Le sommeil ne trouverait plus son époux. Dorénavant, seul le doux toucher de ses doigts contre sa joue remplaçait ses questions et inquiétudes face aux songes plein de culpabilité qui torturaient le Vane.

Souvent, Freyr lâchait un souffle tremblant contre sa main, avant de se lever en laissant la Jötunne terminer seule son repos.

Il était certain de n'avoir jamais été aussi misérable de sa vie.

Je suis désolé.

Et il voulait le répéter des milliers de fois. Mais des milliers de fois, ce n'était pas suffisant. Et le savoir noua sa gorge. Le rendit fou. Le dévasta.

Encore.

Comment arrivait-il à vivre avec ce poids atroce sur la conscience ? Comment osait-il ?

En compagnie de cette souffrance pour alourdir chacun de ses gestes et de ses mots, il se prépara à donner ses ordres aux alfes, sans conviction. Où était passée celle qui l'avait fait répondre de ses actes avec tant d'assurance et de mépris face à Loki ? Pourquoi regrettait-il ? Pourquoi, maintenant que tout était trop tard, que la confiance était brisée ?

~oOOoooOOo~

Mimming.

Ce chuchotement, bientôt connu parmi les alfes comme la pire promesse de mort, figea toute une assemblée. Chanceux pouvait se considérer l'homme dont le cou n'était pas encore tranché par la lame glacée du dieu de la Prospérité. L'épée légendaire se contentait de reposer contre la gorge de sa cible, attentive aux instructions de son maître.

– Lâche-la, ordonna le jeune souverain à l'alfe, qui, sous son regard froid, avait écarquillé le sien.

Le Ljósálfar s'exécuta précipitamment et laissa tomber au milieu d'une dizaine de soldats une prostituée – pourtant elle-même alfe – qu'ils avaient apparemment tous cru convenable de s'approprier sous les yeux du Vane. La violence de cette journée de sang les avait rendus sauvages, justifiait le moindre de ces plaisirs. Avoir vaincu leur ennemi dans ce massacre permettait, à leurs yeux, ce genre d'exactions aveugles prétendument viriles qui répugnaient leur supérieur. Même chez les alfes existaient ces démonstrations écervelées.

Tandis qu'il fusillait sa cible du regard, Freyr perçut sans mal celui de Gerd, reconnaissant. La reine jötunne ordonna qu'une couverture soit amenée pour la jeune fille paralysée et à moitié dénudée.

Quelques secondes lourdes passèrent, agitant l'alfe terrorisé, avant que l'épée du roi ne se détache lentement de sa peau tressaillante et ne retourne à son fourreau.

– De tels actes ne font pas honneur à votre victoire, retournez à vos postes, siffla-t-il. Jievn, prenez le relai.

– Tout de suite, Wën Skiráll.

L'engouement du futur général démontra parfaitement qu'il partageait la désapprobation et le dégoût du Vane. Ce dernier fut donc satisfait de lui laisser les rênes en pénétrant dans le palais royal, en partie mis à sac par les affrontements, aux côtés de Gerd qui accompagnait elle-même la jeune fille.

Tandis qu'elle se présentait d'une voix tremblante sous le nom de Filys à Gerd, qui se voulait rassurante, elle jetait maintenant quelques regards plein de gratitude au roi. Pourtant, sa reine l'empêcha de le remercier directement : il n'avait pas le temps ou la volonté d'écouter les mots de cette jeune fille et déjà il s'éloignait, lâchant quelques ordres à d'autres officiers.

~oOOoooOOo~

– Mon roi, voulez-vous que je vous prépare quelque chose ?

Assis sur un fauteuil de son salon, dans la pénombre d'Álfheim à peine illuminée par les rayons de l'étoile Welatë, Freyr ne se doutait pas que quiconque viendrait le trouver à cette heure la première nuit de ses insomnies. Mais cette jeune fille l'avait fait la première fois et toutes les suivantes avec la même question.

– Je te remercie, Filys, ce n'est pas la peine.

La Ljósálfar, les mains nouées devant elle, les serra avec embarras.

– Mon roi, je…

Interpellé par cette variation dans la routine trop matinale qui s'était installée entre eux ces deux dernières semaines, Freyr redressa le regard, bien que le babillage de qui que ce soit ne soit pas prêt de l'intéresser. La jeune fille s'était ravisée, de toute façon, réalisa-t-il bien vite. Il en détourna donc son attention.

– Vous ne pouvez pas tout garder pour vous, articula-t-elle subitement.

Freyr fut surpris, mais plutôt que de le montrer, il sourcilla et se fit plus sec :

– Sors, Filys.

Elle sursauta et prit immédiatement congé.

Freyr soupira lourdement. Ce conseil, il l'avait déjà entendu, et y avait répondu la même chose.

~oOOoooOOo~

– Ma reine…

– Oui ?

Couverte de vêtements doux et trop luxueux, mais toujours frissonnante depuis l'agression que le roi avait avortée, Filys se figea sur le fauteuil offert par Gerd tandis que l'un de ses serviteurs finissait d'ordonner la salle de bain qu'on lui avait permis d'utiliser.

– Vous ne devriez pas-

– Ne dis jamais à quelqu'un de mon rang ce qu'il devrait ou ne devrait pas faire, interrompit Gerd.

Filys baissa le regard, honteuse.

– Je suis désolée… Je vous remercie, ma reine. Mais je…je ne peux pas accepter…je ne peux pas.

– Pour quelle raison ?

La jeune fille se mordit les lèvres maladroitement en tortillant ses doigts.

– Dans les provinces du nord… j'ai une petite sœur dont la situation n'est pas plus enviable que la mienne... Je ne peux pas accepter décemment de servir une reine et la laisser derrière moi.

– Ne peut-elle vivre avec toi et abandonner son…occupation ?

– Sa fierté ne saurait supporter de vivre de mon labeur, ma reine…

Gerd sourcilla et resta silencieuse un instant. Rares étaient les personnes capables de refuser pour de telles raisons une proposition aussi intéressante que celle d'intégrer le cercle restreint des serviteurs du couple royal. En temps normal, Gerd n'aurait même pas songé à le proposer. Elle l'osait, en espérant que Freyr ne s'en offusque pas, car elle refusait de précipiter dans la tempête que la rébellion d'Álfheim avait engendrée la plupart de ses intendants jötunns, maintenant amis, qui la suivait depuis des siècles. Trouver des remplaçants alfes semblait la meilleure option. Elle en choisirait quelques-uns dans un premier temps puis garderait les plus méritants quand il y aurait moins à faire.

Rapidement, la géante convint qu'une telle bonté, peut-être un peu exacerbée par la timidité et la modestie apparente de la Ljósálfar, valait la peine d'insister. Alors que la jeune femme n'osait pas croiser son regard, Gerd retenta :

– Et si je proposais la même chose à ta sœur ?

~oOOoooOOo~

Drôle d'idée qu'avait eue Gerd, songeait Freyr chaque fois qu'il posait les yeux sur les deux jeunes filles qu'elle avait prises sous son aile – prétendre qu'elle les avait seulement mises à son service serait ignorer la gentillesse qu'elle leur témoignait. Constamment, le Vane ne pouvait que s'étonner de leurs erreurs et maladresses tandis que sa femme redoublait d'indulgence envers elles. Si Filys semblait savoir ce qu'elle faisait et apprenait vite à les servir convenablement, sa jeune sœur pataugeait avec embarras dans une ignorance de sa fonction jamais vue d'un prince et roi comme Freyr. Il se trouvait d'autant plus perplexe que la jeune fille, précédemment, exerçait dans les arts du plaisir, et qu'il en avait une connotation vane très luxueuse, selon laquelle les qualités de servir, distraire et satisfaire occupaient des places d'importance identique.

Chaque jour, l'inexpérience de la jeune Aïlys le tirait de ses pensées pour faire naître sur son visage son expression la plus interloquée. L'ordre des couverts, la chute d'une coupe, la manière d'arranger leur literie… Tout ce que faisait Aïlys le plongeait dans la plus pure des stupéfactions alors qu'elle s'excusait profusément, gênée et encore plus malhabile la seconde suivante.

Cela ne l'agaçait pas, cependant il en restait interdit. Il ne le réalisait pas vraiment, mais sa propre indulgence, dans un premier temps nécessaire pour respecter le choix de son épouse, s'amplifiait à mesure que le caractère rafraîchissant des impasses anodines de la jeune fille apaisait son état d'esprit sombre et morose depuis qu'il avait reconquis Álfheim et perdu l'amitié de Loki.

De plus, il n'oubliait pas que la situation extravagante encourageait régulièrement un sourire amusé, presque attendri, sur les lèvres de Gerd, et très vite, cette légèreté rendit ce manège quotidien agréable et bienvenu.

– Freyr ?

Le Vane leva la tête, coupé dans la réflexion qui n'abordait pas le moins du monde le dossier qui occupait ses mains. Gerd s'était approchée de son fauteuil et lui tendait une tasse, exhalant l'envoûtant parfum de l'infusion dont Aïlys connaissait tous les secrets – personne ne pourrait nier qu'elle excellait sans commune mesure dans cette préparation subtile, au moins.

La Jötunne ne s'offusqua pas qu'il la saisisse sans un mot, avec un simple hochement de tête discret. Chaque ébauche de conversation, en privé, se soldait généralement par un silence sinistre qu'elle n'osait briser.

Cependant, l'insomnie de ce matin avait été celle de trop pour Freyr. Épuisé comme il l'était, le contraste entre l'insouciance qui régnait dans leur quartier et la gravité de ses pensées le troubla plus violemment que d'habitude. Il ne voulait plus être le centre de la pitié générale.

– Gerd, je pense que… nous ne devrions plus partager les mêmes appartements, murmura-t-il subitement.

La surprise teinta les traits de son épouse avant qu'elle ne se retourne vers leurs servantes :

– Filys et Aïlys, laissez-nous.

Par la suite, il ne fallut pas une seconde de réflexion à la reine pour répondre sèchement :

– Je sais ce que tu essayes de faire mais tu ne peux continuer ainsi.

Le Vane se crispa, immédiatement agacé.

– Je préfère être seul, siffla-t-il.

– Non, t'isoler empirerait les choses. Tu culpabilises tellement que tu ne supportes plus ni mon toucher ni mes mots, Freyr, tu ne te fustigeras que davantage.

– Dois-je te l'ordonner ?

La Jötunne soupira, dépassée par l'agressivité du mage.

– Tu as agi comme tu le devais, rappela-t-elle. Tu as sacrifié beaucoup, ton choix est honorable et courageux, tu n'as pas à le regretter.

Freyr se leva brutalement et s'éloigna en crachant :

– Mon choix n'avait rien de courageux. Je n'ai pas…

Il s'interrompit en soufflant, furieux.

– Tu ne peux pas comprendre.

– Comprendre quoi, Freyr ? La douleur de trahir quelqu'un ? Non, je ne le peux pas, mais ne crois pas que j'ignore ce qu'est sa perte pour toi.

Le roi demeura silencieux.

– Tu ne peux t'en vouloir indéfiniment, Freyr. Il est trop tard pour cela.

– Je sais, répondit-il plus faiblement.

Une fois près de lui, la géante le contourna et saisit son épaule affectueusement. Contrairement à ces derniers jours, il ne la repoussa pas – habituellement, l'idée qu'il ne méritait en aucun cas cette tendresse l'en dégoûtait violemment. De la colère, il avait rapidement glissé vers la mélancolie ; son regard ne voulait plus croiser le sien, alors qu'il brûlait d'une frustration brute l'instant précédent. Gerd se fit plus douce :

– Tu as le droit d'en souffrir, Freyr, même si ton choix a précipité cette situation. Ne te traites pas comme si tu ne devais t'en prendre qu'à toi-même, chuchota-t-elle. Tu ne peux qu'attendre, il finira par revenir vers toi.

– Je n'en suis pas si sûr, ricana-t-il amèrement.

– Il est plus lucide que tu ne sembles le penser. Il comprendra tes motifs.

Freyr préféra rester silencieux. Il ne voulait pas spéculer à ce propos.


Crépuscule - Sólsetur

La vision du loup est devenue sombre,
Détruite par la Lumière à laquelle
Il a tant sacrifié ses volontés.
Cette fois lorsque Sól vole son souffle,
Il s'arrête et salue le crépuscule.


Deux mois plus tard tandis que Freyr observait Filys aider sa sœur, par ce genre d'associations d'idées dont seul le cerveau est maître, il repensa à Isfán.

Il était clair que la jeune prostituée ne lui ressemblait pas. Bien que plus assurée depuis quelques semaines, elle était toujours dénuée de la maîtrise et de l'aplomb de son homologue vane. Certainement, la différence entre leurs situations expliquait leurs tempéraments respectifs : là où Filys avait sans doute accepté par nécessité son métier, Isfán semblait le dominer, l'assumer pleinement, et le pratiquait dans une maison luxueuse.

Alors que Freyr se rendait à Vanaheim, comme souvent depuis le début de son règne, il eut donc la curiosité de savoir ce que l'homme était devenu. Il récupéra un dossier administratif à son propos. Et fut surpris.

Isfán exerçait toujours dans la Maison Nëslíue. Les vingt-six siècles qu'il devinait grâce à sa date de naissance n'avaient rien de préjudiciables – l'extrême jeunesse était appréciée grandement mais n'intéressait pas la majorité des Vanes – cependant la durée passée à pratiquer un tel métier l'étonnait. Si le roi ne connaissait rien de l'usure mentale qui l'accompagnait, il pouvait l'imaginer. Et autre détail surprenant, Isfán assurait le tutorat d'un enfant. Freyr en resta perplexe.

Quelques jours plus tard, il se présenta à une réception au palais vane. Parmi les politiciens, nobles et intellectuels, il établit quelques relations importantes et alliances intéressantes pour Álfheim, encore bien instable. Le soir venu, comme de coutume, quelques nouveaux visages pénétrèrent dans les grandes salles de réceptions : serveurs, chanteurs, danseurs, artistes, occupant une fonction bien plus implicite, celle de iérban, que seule une demande à l'oreille et une conversation discrète pouvait révéler.

A sa plus grande stupéfaction, il reconnut parmi eux Isfán – de même que l'ironie des Nornes. Il en fut stoppé dans ses pensées et l'observa.

Il n'était pas difficile d'affirmer qu'il s'agissait du même homme que dans ses souvenirs. Ses traits avaient certes mûri, mais le soin évident qu'il leur apportait et le léger maquillage qu'il arborait le faisait paraître encore bien jeune. Et alors qu'il y était resté indifférent dans le passé, la beauté de cet homme le frappa ce soir-là. Son visage, révélé par ses cheveux blonds nattés en deux petites tresses sur le côté gauche de son crâne, exprimait une douceur qui n'affectait pas son côté masculin souligné par la nudité de ses bras dont l'un, contracté par l'effort de retenir un plateau, gardait, malgré une musculature certaine, une finesse élégante. Pour éviter d'exposer sa docilité, un premier trait à l'encre noire surmontait ses cils, et un second dans la courbe de ses paupières inférieures soutenait son regard orangé en accentuant son intensité farouche. Qui oserait approcher un tel homme et s'exposer à ces pupilles perçantes ? Même Freyr ressentait une rare pointe d'intimidation, et s'il n'avait pas connu le Vane, il serait probablement resté à distance pour se contenter de le détailler silencieusement.

Seulement, il ne pouvait craindre un homme qu'il savait si agréable de nature, et s'enorgueillit des regards plein d'intérêt qui tombèrent sur lui lorsqu'un serviteur auquel il confia un papier alla le déposer sur le plateau du magnifique iérban.

Le prince vane termina son verre avec un rictus, joueur comme il ne l'avait plus été depuis des semaines, puis s'éclipsa en saluant les convives qui l'entouraient.

~oOOoooOOo~

La réaction d'Isfán fut des plus intéressantes lorsqu'il franchit la porte de la suite indiquée par la note sur son plateau. Ses lèvres s'entrouvrirent sur une exclamation muette et ses yeux si francs s'emplirent de surprise. Freyr crut un instant qu'il bondirait en arrière tant son mouvement de recul fut instinctif et brusque.

– Prince Freyr ! S'exclama-t-il en s'efforçant de chuchoter, malgré tout soucieux de ne pas trahir l'identité dudit prince. Je…je suis navré, votre nouveau titre…

– Inutile. Je suis roi pour les Ljósálfars mais prince pour les Vanes, corrigea Freyr posément. Entre et ferme la porte, Isfán.

Le Vane cligna des yeux un instant.

– Vous vous souvenez de moi, mon prince, nota-t-il en s'exécutant.

L'intéressé haussa un sourcil. Il ne s'attendait pas à une telle remarque, bien que conscient du millénaire passé depuis leur rencontre.

– Crois-tu que tu serais ici si ce n'était pas le cas ? Tu surestimes ton charme et sous-estimes ma mémoire.

– Je m'excuse, mon prince…

– N'en fais rien. Ton assurance d'autrefois n'était-elle due qu'à mon jeune âge ?

A ces mots, Isfán leva le regard, impassible, pour le détailler brièvement. Il sembla hésiter à répondre.

– Prendre ses aises spontanément serait vous manquer de respect, expliqua-t-il.

– Cela ne répond pas exactement à ma question, souligna Freyr sans réel reproche.

Et alors, une émotion qu'il n'avait jamais vue sur les traits du Vane passa dans son regard et marqua ses traits temporairement : l'exaspération. Elle s'estompa rapidement, étouffée par le rythme profond et mesuré de la respiration d'Isfán, mais pour Freyr sa vision persista longtemps, surprenante et entêtante.

– Je suis flatté que vous m'ayez choisi, mon prince. Je tâcherai de valoir votre confiance.

Faux. Cela sonnait faux, répété, travaillé, calculé pour satisfaire l'égo d'un client capricieux et arrogant. Combien de fois avait-il lâché ces mots ?

– Et de mériter l'honneur que vous me faites en m'invitant ici, ajouta le Vane. C'est une suite magnifique, votre sens de l'esthétique est raffiné et juste, mon prince.

Freyr se crispa. Il ne voulait pas d'affection ou de familiarité entre eux, ne cherchait ni l'amour d'un partenaire ni la complicité d'un ami. Isfán le savait, et ne lui avait donné que patience, compréhension et plaisir, un amusement temporaire pour alléger sa tension, une raison de gagner en assurance, un enseignement particulier mais offert par la plus innocentes des volontés. Alors pourquoi était-il si gêné, maintenant, par son attitude factice, mécanique ?

Isfán alla leur préparer une boisson. Il était d'usage qu'un iérban la choisisse lui-même parmi celles disposées sur un plateau de liqueurs, de jus et de cocktails.

– Où souhaitez-vous que nous nous installions ?

La question n'était pas innocente et ainsi, le roi comprit vite ce qui le frustrait autant. Isfán voulait juste en finir. Suivre les envies nocturnes de son prince aveuglément et machinalement pour être libre de partir. C'était si différent de l'attention particulière qu'il lui avait accordée des siècles plus tôt. Il y avait du mépris dans cette attitude, un reproche silencieux mais d'autant plus vif. Freyr ne chercha pas à trouver où était sa faute, car il était certain de n'avoir rien fait pour le mériter, mais son agacement s'amplifia, et sa détermination à bousculer l'allure fermée du prostitué doubla de vigueur.

– Restons au salon. Tu me sembles fatigué, Isfán.

L'adjectif employé ne se voulait pas charitable. Aucun iérban de sa stature ne pourrait recevoir une telle remarque comme un souci sincère. Pour un homme s'attelant constamment à séduire, et opérant dans les sphères les plus délicates du plaisir, se voir attifé d'un terme aussi maladif équivalait à une insulte glaciale. Et en disant cela, Freyr réalisa qu'il ne cherchait pas seulement à le vexer, mais qu'il le pensait. Isfán semblait las, bien plus qu'en servant dans la salle de réception.

Sa pique parut laisser le prostitué indifférent.

– Je ne le suis pas, mon prince. Il se peut que la chaleur de cette soirée me pèse légèrement.

– Vraiment ? Devrais-je ouvrir une fenêtre ? La nuit est tombée, l'air est certainement plus frais à présent.

– Je vous remercie, mon prince, ce n'est pas nécessaire.

Maintenant qu'il venait de proposer au Vane de l'assister pour qu'il semble moins fatigué, Freyr mesura la suite de ses offensives. Il accepta un jus de fruit à peine alcoolisé – on ne saoulait pas plus un client après une réception, ce serait prendre le risque qu'il ne se montre pas performant. Freyr hésita à appuyer sur cette "délicatesse" pour incommoder davantage son invité mais se refusa finalement à lancer un tel sujet. S'il souhaitait titiller Isfán, il n'en voulait pas moins éviter de passer pour ce genre d'hommes vulgaires qui riaient grassement en compagnie des iérbans, comme si chacun d'eux étaient par définition friands de ce genre de plaisanteries. Il n'avait pas non plus la volonté de le blesser ou de perdre l'estime qu'il savait avoir remportée quelque part chez Isfán, à un moment donné.

A cette pensée, il revint à son trouble. Isfán ne se montrait pas hypocrite auparavant, Freyr en était persuadé. Malgré tout, il ne comprenait pas ce qui avait pu transformer le comportement du prostitué envers lui. Était-ce l'âge ? Isfán lui semblait plus contraint qu'à l'époque. Était-ce parce qu'il le craignait moins lorsqu'il était plus jeune, et considérait que l'expérience actuelle de Freyr lui permettrait de se montrer plus autoritaire et hautain ? Cela semblait logique, mais insuffisant. Le roi avait le sentiment que le problème siégeait plus profondément. Peut-être Isfán était-il déçu qu'il le rappelle ? Ils auraient atteint une compréhension simple autrefois, basée sur un enseignement bienveillant, que cette rencontre à l'objectif plus charnel et égoïste anéantissait ?

– Il y a-t-il une chose que vous désireriez en particulier, mon prince ?

Isfán avait repris une voix plus douce. Freyr se demanda si elle était sincère, mais la lassitude qui transparaissait à peine dans yeux cuivre du Vane l'informa que si c'était le cas, il faisait un grand effort.

– Pourquoi fais-tu toujours ce métier, Isfán ? S'enquit Freyr en repensant au dossier qu'il avait consulté.

– Pourquoi l'aurais-je changé ? S'étonna le prostitué face à cette question soudaine.

Le souverain croisa les bras et bascula contre le dossier du canapé dans lequel il avait pris place et invité Isfán.

– Parce que je ne vois plus en toi les raisons qui te poussaient à l'exercer auparavant.

– Cela a-t-il un lien avec mon apparence, Prince Freyr ?

Isfán se faisait moins acteur, maintenant, et plus rancunier. La manière dont il l'avait appelé, distante, le prouvait. La provocation faisait son effet.

– L'apparence physique ? Demanda inutilement Freyr. Certainement pas. L'âge ne fait que te réussir, Isfán.

Comme il s'était montré dédaigneux plus tôt, l'étonnement de son interlocuteur s'apparenta à du soulagement.

– Auparavant tu me semblais satisfait, poursuivit Freyr.

– Je le suis toujours. Je ne fais que me montrer professionnel, mon prince.

– N'est pas professionnel un homme qui semble si réticent.

– Je ne suis aucunement réticent. Si je ne suis pas à votre goût, Prince Freyr, je peux me retirer sans encombre.

Un rictus répondit à l'air vexé du iérban.

– Je te l'ai dit, tu n'es pas là pour ton charme.

– Dans ce cas, mon prince, pourquoi suis-je ici ?

Freyr ne répondit pas. A la place, il tâcha de vivifier la frustration d'Isfán un peu plus.

– J'ai beau ne pas t'avoir demandé de partager mon lit, je me trouve tout de même déçu.

– Par ?

Isfán n'avait pas réussi à retenir ce sifflement irrité, beaucoup plus impulsif. Balayée, l'agaçante hypocrisie.

– Je t'ai connu agréable et serviable. Aujourd'hui je te découvre forgé dans un rôle et déjà épuisé à l'idée de le jouer. Combien de siècles à occuper une telle fonction ont-ils été nécessaires à cette chute ?

– Que voulez-vous, mon prince ? Gronda le Vane, exaspéré ; les jointures de ses mains blanchissaient contre son verre, sa posture se redressait, hostile, et sa gorge ornée de colliers fins gagnait des couleurs au même rythme que ses joues certainement brûlantes, elles-mêmes surmontées par la férocité de son regard orangé ; l'humiliation allait trop loin pour lui.

– Je veux que tu me répondes, insista le roi.

– Cela ne vous concerne pas. Quelles motivations il y a-t-il derrière vos questions ?

La contenance du iérban s'évaporait et il se lançait dans une bataille perdue d'avance comme s'il n'avait rien à perdre. Freyr fut peiné de le voir ainsi, si impuissant mais vindicatif pour sauver le peu d'honneur qu'il voyait encore dans sa position.

– Je ne souhaite pas connaître tes réponses à des fins égoïstes pour te manipuler, Isfán, n'aie crainte… Appelons cela de la…curiosité ?

Freyr ne réalisa pas la portée de ses propos avant que le Vane ne se lève, absolument outré et tremblant de colère, tant qu'il s'éloigna pour ne pas perdre tout son sang-froid.

– Curieux ? Vous êtes curieux, Prince Freyr ? Curieux de savoir quoi? Si ma fonction me procure honte ou fatigue ? Si je l'exerce sous la contrainte ? Si j'en souffre ? Vous voulez savoir elle me pèse comme jamais vous ne pourrez l'imaginer, vous qui, depuis votre rang, vous attribuez le privilège d'une curiosité étonnante pour ma condition, avant de retourner paisiblement à vos occupations le spectacle terminé ? S'exclama-t-il les poings serrés, la voix tressautant. Je préférerais satisfaire vos désirs que votre curiosité !

En une seconde, Isfán réalisa l'ampleur de son coup de sang et s'immobilisa, toujours secoué par la colère, mais infiniment plus misérable. Personne ne pouvait parler à un roi de la sorte. Personne. Comme pour disparaître, sa silhouette se courba progressivement, craintive.

Freyr, de son côté, fut tellement abasourdi par cette colère brusque et violente qu'il resta muet, incapable de s'indigner d'un tel comportement, mais ignorant les mots qui arrangeraient la situation et excuseraient sa conduite volontairement blessante.

Oui, il était parvenu à arracher le masque du iérban, mais sa réaction si vive le prenait de court. Il se leva doucement.

– Je ne souhaitais pas employer ce terme. Crois bien que j'ai un respect envers toi qui ne me permet pas une telle offense.

Isfán n'osa pas prononcer le moindre mot. Le roi secoua la tête avec un soupir.

– Je ne comprends pas. Cette hypocrisie dont tu te pares montre que tu n'éprouves aucun plaisir à ta tâche.

Cette fois-ci, Isfán leva le regard franchement.

– J'ai toujours été reconnu comme l'un des plus habiles de mes pairs. Je n'ai jamais songé à cesser.

– Si je ne t'avais pas connu, peut-être te croirais-je, soupira encore le roi.

– Si vous ne m'aviez pas connu, cette entrevue aurait été plus simple. Pourquoi vous donner de la peine, mon prince ?

– Je n'aurais pas à m'en donner tant si tu me répondais.

Probablement trop usé par les assauts de Freyr et la honte d'avoir haussé le ton, Isfán se résigna ses épaules s'affaissèrent, il expira longuement et s'assit dans le fauteuil le plus proche de lui, en face du roi.

– Je suis navré, mon prince, je reconnais que mon attitude était confondante, cependant croire acquise l'idée que vous y porteriez attention aurait été arrogant de ma part. Je pensais que vous seriez plus à l'aise si j'agissais comme si nous ne nous étions jamais croisés, que vous vouliez seulement…

Le Vane se mordit la lèvre puis redressa le regard.

– Je ne peux pas croire que vous m'ayez appelé juste pour que je vous raconte ceci… Voulez-vous poursuivre ?

Freyr soupira.

– Tu as raison, je ne t'ai pas appelé en vain. Néanmoins, j'ai changé d'avis.

– Je suis navré, laissa échapper Isfán.

– Ne le sois pas.

Isfán resta perplexe. De toute évidence, il ne pouvait que se blâmer d'avoir rendu cet échange assez désagréable pour son prince au point qu'il refuse sa compagnie plus intimement. Et avec le recul, il réalisait qu'il s'était sûrement comporté de la pire des façons : en ne souhaitant pas prendre le risque de se montrer trop avenant, il avait obstinément ignoré le comportement ordinaire, presque amical, du roi d'Álfheim, et avait même fini par lui hurler dessus.

Et quel imbécile avait-il été de perdre son sang-froid ainsi ! Le prince aurait pu le punir légitimement pour ce qu'il avait osé dire… Isfán en avait maintenant si honte qu'il n'en comprenait plus le sentiment qui l'avait traversé pour qu'il s'emporte si violemment. Ses frustrations ne pouvaient s'immiscer de la sorte dans son attitude, c'était inacceptable et risible ! Distant, anxieux et irascible… Il s'était comporté comme un débutant !

Il ne comprenait pas pourquoi. Habituellement, son allure se faisait plus directe pour alléger l'appréhension ou l'anticipation de ses clients… Mais face au fils de Njörd, il s'était laissé déstabiliser dans un premier temps, avait retrouvé ses moyens sans toutefois se montrer plaisant dans un deuxième, puis avait complètement laissé son incertitude exploser dans un troisième.

L'iérban le sentait, il avait agi par peur. Il était habitué au fait de revoir certains clients, mais croiser à nouveau la route du prince de Vanaheim l'avait surpris, et un peu inquiété. S'il s'était montré confiant face au jeune prince, se confronter au roi à peine extirpé du bain de sang d'Álfheim exigeait qu'il ne commette aucun impair et ne s'affirme pas. De plus, un autre détail avait fait surface parmi ses craintes : il avait "initié" cet homme. Autrefois, cela lui donnait un ascendant sur lui, et aujourd'hui, cet ascendant n'aurait pu que pousser le prince à prouver sa supériorité. Isfán n'avait pas su à quoi s'attendre, et il aurait forcément dû adopter une attitude différente de celle qu'il avait eue avec l'adolescent.

Soudainement, il se concentra à nouveau sur le prince qui s'était levé et l'incitait à faire de même. Isfán se redressa à son tour, confus, et laissa le roi d'Álfheim approcher. Il sursauta et lâcha un gémissement de douleur lorsqu'une main appuya contre sa hanche. Grimaçant, il remarqua que l'autre Vane sourcillait et soulevait un pan de sa veste, et il ne put s'empêcher de s'interroger :

– Comment…

– Je suis un guerrier, Isfán. Je dois tout de même avouer que tu parvenais à cacher ta légère boiterie avant d'être trop nerveux pour t'en soucier.

Le Vane se tendit quand le toucher appliqué du mage atteignit sa peau après être passé sous son haut. Il fut presque amusé de son anxiété face à ce contact désintéressé de tout plaisir – c'était, après tout, inhabituel pour lui.

Il sursauta brusquement quand un long frisson le traversa et qu'une lumière verte brilla sous sa chemise.

– Les magies de guérison ne sont pas celles que je maîtrise le mieux, expliqua le prince avant qu'il n'ait le temps de dire quoi que ce soit. Cela t'aidera, mais l'articulation est lésée et seul le repos pourra venir à bout d'une blessure mécanique comme celle-ci. Si tu la négliges, Isfán, elle te suivra toute ta vie.

La seconde paume du fils de Njörd glissa dans le bas de son dos pour y appliquer la même chaleur piquante. Immédiatement, une douleur qu'il ne se souvenait plus ressentir disparut, et il poussa un discret soupir de soulagement. Sa nuque subit le même traitement.

– Mon prince… Je vous remercie.

Le concerné retira ses mains et hocha la tête. Isfán baissa la sienne, reconnaissant mais dorénavant encore plus embarrassé.

– Je m'excuse réellement pour mon comportement, murmura-t-il.

– Ne sois pas si inquiet, répondit l'autre homme dont il entraperçut le sourire avant qu'il ne s'éloigne de lui pour finir son verre.

– Ce n'est pas de l'inquiétude, mon prince.

Cette simple réponse souligna la sincérité de son regret. Le prince lui délivra un bref regard avant de reposer sa coupe.

– Cette suite est tienne pour la nuit, Isfán, dit-il à la plus grande surprise de l'intéressé. Veille à être encore là demain matin.

Isfán le remercia mais resta troublé par la sérénité du fils de Njörd. Prudent comme il était, il se demanda longtemps, avant de trouver le sommeil, quelle idée le roi pouvait bien avoir en tête.

~oOOoooOOo~

– Qui est donc l'enfant à ta charge, Isfán ?

Ledit Isfán venait de saisir une enveloppe – présent venant compléter la rémunération qu'il recevait déjà du palais pour participer à la réception de la veille – et manqua de la lâcher en entendant cette question. Lui qui semblait si reposé et docile depuis le début de la matinée pâlit soudainement sous les yeux de Freyr, et, plus choqué que colérique, entrouvrit les lèvres plusieurs fois avant de s'exprimer.

– Vous vous êtes renseigné sur moi ?

– Hier soir, mentit le roi. Je me demandais pourquoi tu semblais te tuer à la tâche ainsi. Est-ce pour cet enfant ?

La main qui retenait encore l'enveloppe retomba le long de son corps. Il semblait avoir renoncé à la perspective de mentir.

– J'ai dû intensifier mon travail, avoua-t-il.

– Pourquoi est-il à ta charge ?

Un soupir atteignit les oreilles du roi. Il remarqua la mâchoire contractée d'Isfán et le vit secouer la tête, les yeux clos.

– Mon prince, je ne souhaite apitoyer personne sur mon sort. Je vous en prie, ne posez pas plus de questions.

Freyr l'observa un instant, et lisant sa honte, consentit à ne plus se montrer si inquisiteur ; les hommes de son rang ne devaient pas rester les seuls à jouir d'un privilège comme la fierté. Cela ne le détourna pas pour autant de la volonté première qui l'avait poussé à retrouver Isfán ce matin.

– Dans ce cas, permets-moi de te montrer que la curiosité n'est pas seule maîtresse de mes mots. Je ne vais pas te laisser repartir pour que tu persistes ainsi.

– Attendez, Prince Freyr, je n'ai pas-

– Besoin de mon aide, devina le Vane en le coupant aussi abruptement qu'il venait de le faire. Isfán, crois-tu vraiment pouvoir t'encombrer d'une obstination qui te dessert autant ?

Le concerné croisa les bras, sourcillant.

– Prince Freyr, pourquoi pensez-vous que je me sois livré à ce métier ? Je ne me plains pas des parents qui n'ont jamais posé les yeux sur ma sœur ou sur moi, qui nous ont laissés seuls. Toujours, nous avons survécu sans aide, par nous-même. Aujourd'hui n'a rien de différent, je vous en prie, octroyez ce privilège à un autre.

– Oh, il est certain que la situation semble idéale maintenant que tu l'as résolue en t'épuisant à la tâche, ironisa Freyr. Réserve ce discours à un autre, refuser mon aide est des plus égoïstes dans ta position.

– Je vous demande pardon ?

– Penses-tu sérieusement que quelques coucheries de plus suffiront à altérer tes souffrances ?

– Prince F-

– L'orgueil n'est rien pour les hommes de l'ombre comme toi sinon le catalyseur de leur malheur, trancha fermement le souverain. Laisse-le à ceux qui doivent honorer un nom. Tu auras honte, et donc ? Ce sacrifice de ton corps n'en est pas un si tu n'oses pas abandonner cette fierté inutile dans ma proposition pour le même but, pour la même personne. Cet enfant ne peut-il donc compter sur toi pour saisir chaque opportunité ?

La douleur éclata en une révélation violente dans les pupilles du iérban, qui laissa le silence répondre pour lui. Puis, finalement, en détournant la tête il céda. Freyr le comprit parfaitement lorsqu'il porta son poing à sa poitrine en un signe de reconnaissance réticent mais résigné.

Soulagé et amer, Freyr se permit un sourire. Soulagé, car il ne serait pas forcé de rester impuissant face aux peines d'Isfán. Amer, car il savait que sa bienveillance actuelle répondait à sa profonde culpabilité envers Loki, et que ses actions n'allègeraient rien d'autre que sa conscience.

~oOOoooOOo~

Le sang pulsait dans ses veines, incontrôlable, vrillant son crâne, étouffant ses pensées. Une seconde. Il n'avait fallu qu'une seconde pour que l'onde vicieuse de sa souffrance traverse son corps, affole le rythme de sa respiration, brûle sa vision à laquelle s'offrait l'hostile message qu'il venait de découvrir.

Loki avait déposé un avis étayé, profondément argumenté et agressif pour appuyer son véto à la tenue de négociations avec le gouvernement d'Álfheim et son souverain. Seuls deux autres membres du Haut Conseil d'Odin, composé de vingt-quatre Asgardiens, avaient osé faire part de leur désaccord.

« Nulles paroles ne sauraient amoindrir les fautes du Roi Traître. Lui permettre d'en prononcer une seule serait lui témoigner un respect bien trop grand que je me refuse particulièrement à lui accorder. »

Loki le haïssait, il ne pouvait pas le nier. Ce soir-là, l'état misérable du roi trouva l'attention de sa femme et le verre presque vidé, témoin d'une attitude très inhabituelle chez lui, attira celle de la délicate main azurée qui jeta son contenu ambré.

Freyr sombra dans un sommeil sans repos, somnolant sous l'effet de l'alcool, certain qu'il préférerait disparaître plutôt que d'endurer plus longtemps la terrible voie qu'il avait empruntée. Gerd s'éveilla plusieurs fois pour écouter ses paroles confuses et poser une main réconfortante contre sa joue humide et sa tempe rougie qui battait péniblement.

La nuit passa. Le lendemain, la reine informa que son mari n'exercerait pas ses fonctions ce jour-là. A présent beaucoup plus fermé qu'accablé, Freyr supporta mal cette initiative, mais finit par taire ses protestations à force de voir Gerd rendre chacune d'elles avec détermination.

Vide, las sans être aussi bouleversé que la veille, le Vane entreprit une lecture qui sut le distraire assez longtemps pour qu'il reprenne un peu ses esprits. Il refusa de songer à Loki et à la démonstration publique de sa rancœur, mais ne put garder ces œillères longtemps : en fin d'après-midi, une tension désagréable animait chacun de ses faits et gestes, et ses répliques, lapidaires, finirent par user Gerd. Ce fut lorsqu'elle lui conseilla de se « changer les idées » qu'il finit par s'emporter et quitter le palais d'Álfheim pour se rendre à Vanaheim.

Freyja l'y accueillit avec la prévenance qui la caractérisait. Depuis le bannissement de leur mère, leur relation s'était sensiblement améliorée, proportionnellement au temps qu'ils estimaient avoir perdu. Ils arpentaient paisiblement les jardins du palais lorsque la princesse trouva de quoi le détourner de son humeur morose :

– J'oubliais, Freyr… Ton petit protégé est venu prendre ses fonctions. Il est dévoué et des plus charmants.

Freyja ne le remarqua pas, mais cette expression lui rappela Loki avant qu'il ne comprenne qu'elle parlait d'Isfán.

– Il n'aura donc même pas patienté une semaine ? Il est réellement furieux de recevoir mon aide… Sourit-il évasivement, distrait par ses pensées.

– Il finira par se montrer reconnaissant… Quoi qu'il en soit, il nous apporte une certaine gaité, s'amusa Freyja. Pourquoi n'irais-tu pas lui rendre visite ?

– Sans m'annoncer ?

– Et pourquoi pas ? Répliqua la princesse sur un ton joueur.

Cette proposition fut tout ce qu'il lui fallait pour le résoudre à faire exactement cela. Au plus grand dam d'Isfán.

~oOOoooOOo~

– P-Prince Freyr !

L'intéressé retint un ricanement bien trop mesquin. C'était la deuxième fois qu'il surprenait Isfán ainsi, mais il n'éprouvait pas moins de satisfaction que lors de la première. Contempler la confusion déformer les traits de cet homme brièvement valait le temps qu'il prenait pour le titiller.

– Puis-je entrer ? Demanda-t-il moqueusement.

Isfán hocha la tête énergiquement, et s'écarta pour le laisser passer.

Isfán-eïriiii !

Freyr jeta un regard par-dessus l'épaule du Vane lorsque le claquement de la porte fut suivi par cet appel aigu d'une voix de fillette. Alors qu'Isfán se retournait, une tête blonde se précipita gauchement vers lui, riant aux éclats pour mieux se taire lorsqu'elle remarqua la présence de Freyr. Son comportement exalté changea immédiatement, et elle se hâta de se soustraire au regard du prince en fondant sa petite silhouette contre Isfán, dont elle ne dépassait pas le milieu de la cuisse.

– Méalna, soupira celui-ci, de toute évidence ennuyé par son attitude.

Entendre son prénom ne sembla que la convaincre de rester cachée. Sans compter l'œil bleu qui venait s'assurer de temps en temps que la menace était toujours là, elle demeura parfaitement dissimulée. Au bout de quelques secondes, Freyr décocha un sourire amusé.

– Ne fais pas grand cas de cela, assura-t-il à Isfán, davantage à l'aise en sachant que l'enfant ne lui bondirait pas dessus.

– Ce n'est pas très… convenable.

– Les enfants n'ont jamais rien de très convenable, même dans la royauté. Jeune, le prince Loki était le premier à se comporter ainsi.

Freyr sourcilla. Encore, il revenait à son Lærisveinn. Isfán sembla remarquer son malaise car il reprit immédiatement la parole :

– Voulez-vous vous installer ? Je n'ai pas encore eu le temps de tout aménager, mais j'ai au moins de quoi vous recevoir. Méalna, peux-tu aller chercher le plateau de goein ?

La fillette saisit immédiatement l'occasion de décamper sous l'œil attendri d'Isfán.

– Elle réagit toujours de cette façon lorsqu'elle ne connaît pas quelqu'un, sa timidité ne durera pas, assura-t-il.

– N'aie crainte. Ma sœur m'a informé que tu avais commencé à travailler auprès d'elle, laissa échapper le roi en se laissant guider vers le salon.

Isfán sourcilla.

– Oui, je ne pouvais pas rester inactif bien longtemps… Vous vous êtes déjà montré trop généreux, mon prince. Cette résidence dans la capitale et ce poste-

– La résidence va de pair avec le poste, auquel tu conviens parfaitement.

– Vous vous moquez de moi, beaucoup d'autres feraient mieux.

Freyr s'arrêta juste avant de s'asseoir pour détailler sérieusement son interlocuteur.

– Je ne pense pas, répondit-il finalement. La maison Nëslíue, comme ses concurrentes, enseigne bien d'autres choses que l'art de satisfaire ses clients. Tu me semblais doué pour servir, le soir où nous nous sommes revus. Je ne doute pas que tu continueras d'exceller.

Isfán dut comprendre que sa modestie et sa réticence finiraient par crisper le roi, car il se contenta de le remercier puis de prendre place, alors que de toute évidence, la situation le gênait toujours.

Brisant leur silence, la voix de Méalna retentit à nouveau :

– Eïri ! Le flacon d'ajün est trop haut !

Isfán inspira profondément, faussement embêté, et se leva. Derrière lui, Freyr rit légèrement.

Il savait pertinemment qu'Isfán n'appréciait pas l'idée de recevoir son aide, mais ne pouvait pas regretter de lui avoir apportée pour autant. Il éprouvait une certaine affection envers lui, un désir de rendre l'attention sincère que l'ancien iérban avait pris la peine de lui donner autrefois, une volonté de prendre sous son aile les rares personnes qui avait contribué à le rendre plus heureux qu'il ne l'était dans son conflit avec Nerthus.

Isfán avait joué un rôle important pour lui, probablement plus important qu'il n'oserait l'avouer oralement. Partant du principe qu'un prince se ferait le plaisir de séduire n'importe qui grâce à son titre, si peu de personnes auraient pris la peine de le considérer comme n'importe quel adolescent aussi confus que les autres par rapport à sa propre sexualité. Au cours du temps, même après ses échanges avec Isfán, Freyr avait pu constater à quel point cette part de lui-même n'avait rien d'innée ou d'instinctive.

Et puis, il avait compris une autre chose auprès du prostitué : face à la sexualité, animée par les sentiments ou non, l'égalité et l'attention devaient régner. Depuis cette première expérience, il avait évité de se montrer autoritaire ou exigent avec ses partenaires, et il était reconnaissant de pouvoir aborder le désir et un passage à l'acte de façon si apaisée et agréable pour ceux ou celles qu'il fréquentait. Combien se crispait-il face aux attitudes immondes de ceux qui le côtoyaient dans les hautes sphères des royaumes !

Il plissa les paupières. Aurait-il pu seulement être à la hauteur d'une femme aussi blessée intérieurement que Gerd s'il n'avait pas connu la délicatesse des touchers d'Isfán ?

Freyr redressa la tête, déconcentré, lorsqu'il entendit l'ancien iérban donner des explications sur la position des tasses sur le plateau de goein à Méalna. Son ton affectueux lui arracha un sourire.

Il avait fini par le savoir, la vie d'Isfán n'avait rien eu d'idyllique après leur rencontre. La présence de Méalna, sa nièce, n'était due qu'à la maladie de sa sœur, soignée depuis plus de deux ans mais incapable de reprendre l'éducation de sa fille. Depuis lors, Isfán souffrait financièrement – il avait perdu sa place parmi les favoris de la maison Nëslíue par son âge, et si son rôle d'aîné parmi les employés de sa maison lui offrait un rôle paternel auprès d'eux, rôle qu'il appréciait, il gagnait moins bien sa vie. La nécessité de s'occuper de sa nièce semblait lui peser, même s'il voulait le meilleur pour elle.

Ces difficultés, complètement étrangères à Freyr, l'avaient mené à user de ses privilèges pour épargner cette situation à Isfán. Le faire exercer un métier plus léger et le loger dans une maison réservée habituellement aux alleïn – groupe des serviteurs importants d'un noble – n'avait rien de contraignant face à l'idée d'accepter indifféremment qu'il souffre ainsi.

Si cela n'avait tenu qu'à lui, Freyr aurait entretenu Isfán sans rétribution. Ce dernier l'avait refusé farouchement. Alors, songeant que le prostitué s'était toujours fasciné pour sa magie, il avait eu l'idée de le mettre au service de l'Ufargilsöl-Isggð, forteresse proche du palais réservée à l'apprentissage, le développement, la mise en pratique et l'étude de la magie sous l'autorité de la Prêtresse de Vanaheim – soit Freyja elle-même. Isfán l'assistait, servait, distrayait aux heures de repos les mages, adultes comme apprentis, par sa conversation et son art de la danse qui, venait-il de l'apprendre des lèvres de sa sœur, faisaient de véritables ravages. Son rôle n'avait rien d'essentiel, mais plaisait tant qu'il incitait Freyja à engager d'autres individus comme lui. Apparemment, le charme d'Isfán, sans troubler le sérieux des lieux, réjouissait grandement, et sa serviabilité les déchargeait de quelques tâches fastidieuses.

– Vous aurez attendu, rit légèrement l'objet de ses pensées en revenant en compagnie de sa nièce, moins craintive mais toujours encline à se dissimuler derrière lui. Heureusement, la qualité de ce goein devrait récompenser votre patience. La goein-zin qui l'a préparé a énormément de talent… Voulez-vous que nous restions seuls ?

Il l'avait demandé en remarquant que sa nièce se hissait sur un fauteuil pour ne pas s'éclipser impoliment. Freyr esquissa un geste désinvolte de la main.

– Je n'y accorde pas d'importance, mais elle ne rêve que de nous quitter, Isfán. Laisse-la donc.

Isfán hocha la tête vers Méalna qui le couvrait d'un regard plein d'espoir. Celle-ci bondit de son siège et voulut les saluer d'une courbette avant d'hésiter. Elle redressa la tête pour adresser à Freyr un premier regard incertain.

– Vous…

Le roi sourit en comprenant ce qu'elle demandait.

– Freyr, l'informa-t-il.

La petite fille sembla contente d'entendre une réponse si rapidement.

– Bonne soirée, Freyr-deï, Isfán-eïri !

Après l'avoir saluée pareillement, les deux hommes se retrouvèrent seuls. Isfán secoua la tête et prit son front dans une paume.

"Freyr-deï"…que c'est impoli, soupira-t-il.

– Elle ne peut deviner que son oncle reçoit un prince, s'amusa le roi.

– En effet, c'est si improbable… Mais à ce propos…je voudrais vous remercier.

Certain que le fils de Njörd le visitait pour qu'il ait l'occasion de prononcer ces mots, il fut surpris par la réponse quelque peu légère de Freyr, qui avait détourné le regard un instant.

– Vraiment ? J'en suis étonné, tu me parais encore bien réticent.

Isfán fronça les sourcils. Il l'avait été, dans un premier temps, mais dorénavant, il refusait d'offrir une telle vision. Les jeux étaient faits. Le roi d'Álfheim l'avait aidé généreusement, sans demander quoi que ce soit en retour. L'adolescent qu'il avait rencontré à l'époque n'avait pas changé dans son aspect le plus attentionné.

Il commença à préparer l'infusion de goein en répondant :

– Je me suis montré obstiné, avoua-t-il. J'ai connu beaucoup d'autres personnes qui, comme ma sœur et moi, se sont battues durement pour obtenir si peu en retour, qui ne font que survivre… L'idée que vous changiez cela en une décision si…brève était…

– Rageante ? Proposa le prince.

Isfán préféra se taire plutôt que de répondre.

– Tout semble si simple de mon point de vue, poursuivit Freyr. Une de mes décisions peut changer radicalement une vie, et je semble les prendre de manière si nonchalante.

– Non, ce n'est pas-

– Mais tu aurais raison de le dire, Isfán. Mon pouvoir est tel. Il accomplit le meilleur…

Paradoxalement, la voix du prince s'assombrit. Isfán laissa les herbes infuser dans leurs tasses et redressa la tête pour détailler ses traits, étrangement crispés.

– …Parfois, il condamne au pire, termina-t-il.

Pris de court par la confession soudaine, lourde de sentiments, Isfán encouragea le prince à poursuivre en soutenant son regard abattu. Il ne s'était jamais révélé une oreille inattentive ou hypocrite. Néanmoins, voyant que son interlocuteur hésitait, il insista :

– Quelque chose vous pèse, prince Freyr.

Celui-ci ferma les paupières après avoir récupéré sa tasse des mains de son hôte.

– Je ne peux te la conter.

Loki, Loki, Loki ; une litanie infernale qui martelait son esprit. Mais il n'avait pas le droit de s'en plaindre : malgré les dires de Gerd, invoquer son devoir ne lui semblait pas un argument suffisant pour justifier sa trahison. Si sa raison acceptait la nécessité de ce sacrifice, ses sentiments le refusaient, et à nouveau, la mélancolie s'empara de son humeur fragile.

Isfán l'observa, l'air absent, porter le goein à ses lèvres sans le goûter, l'avaler sans le sentir brûler sa langue. Sa souffrance évidente l'intrigua et le blessa. Il songea à ce que la guerre alfe pourrait laisser à un tel homme, tout dieu qu'il soit. Le peuple vane parlait de conquête, mais Isfán ne s'empourprait pas d'une telle naïveté ; le sang versé n'avait rien d'hypothétique à ses yeux. Ignorant le trouble réel du roi, il ne put qu'imaginer quelles traces inhiberaient ainsi son invité.

Il étouffa un rire amer. Sa propre vie lui semblait parfois pathétique, même s'il l'acceptait ; il était ironique qu'il considère celle d'un souverain du même œil critique.

– Mon prince, appela-t-il doucement.

Freyr sortit rapidement de la contemplation vide de sa tasse.

– Dites-moi comment vous trouvez ce Goein, ou avouez-moi ce qui vous obsède, mais ne vous laissez pas ainsi happer par vos songes. Cela ne vous apportera rien de bon.

Freyr sourit discrètement.

– Le Goein est parfait, très parfumé, murmura-t-il.

– Bien, sourit à son tour Isfán en voyant le prince s'amuser de la manière dont il l'avait sorti de ses pensées. Je n'ai pas grand-chose d'autre à vous offrir, je l'avoue.

– Je ne vais pas rester longtemps, assura le roi. Je…

Rarement un homme comme Freyr s'interrompait volontairement, songea Isfán en fronçant les sourcils.

Il ignorait que le Vane avait désiré évoquer la raison de sa venue pour en justifier la brièveté, mais que, n'en trouvant pas, il n'avait su comment terminer cette phrase. Lorsqu'il avait pensé à visiter Isfán, incité par sa sœur, Freyr s'était fié à un trait de caractère que l'on ne lui avait jamais appris à cultiver dans sa position : l'instinct.

Soucieux de cacher son trouble, il balaya le sujet d'un revers de la main et s'apprêta à reprendre la parole. L'initiative d'Isfán le coupa dans son geste : il s'était levé pour l'approcher, et à présent, déposait ses mains contre ses épaules.

– Vous gardez votre veste, mon prince ?

Isfán lui proposant de la lui retirer, Freyr acquiesça et se laissa glisser en dehors des manches de la fine soierie. Cependant, libéré de son vêtement, il saisit doucement le poignet d'Isfán.

– Je ne te demande rien, statua-t-il.

Freyr aurait été naïf de croire qu'il n'y avait rien de suggestif dans le geste de l'ancien prostitué. Isfán ne se contenta pas de sourire, il déposa sa main contre la sienne.

– Ne m'avez-vous pas ordonné de ne plus exercer comme iérban, de toute façon ?

Incertain de ce que signifiait cette réponse, le souverain plissa les paupières, et son interlocuteur s'expliqua :

– Mon prince, je suis parfaitement conscient que vous détesteriez passer pour l'homme dont l'aide est un prétexte pour disposer de moi. Néanmoins, l'absence de devoir ne me rend pas insensible ou… indifférent.

– Je ne peux croire cela, ricana Freyr.

– Pourquoi donc ?

Confronté à cette question, Freyr, plus léger, lâcha le Vane.

– Tu as passé ton temps à ne faire que cela, Isfán, à écouter les discours redondants d'hommes et femmes assaillis par la frustration tout en les libérant éphémèrement de cet état.

Celui-ci croisa les bras.

– Prince Freyr, vous semblez le voir uniquement comme une question de…besoins à satisfaire.

– Qu'est-ce d'autre ?

Isfán haussa clairement les sourcils. Conscient de l'aspect radical de sa réponse, Freyr soupira :

– Ce n'est pas exactement ce que je voulais dire. Mais je trouverais ironique que tu aies encore foi dans de telles relations charnelles après avoir sans arrêt satisfait les désirs égoïstes de ceux qui venaient te voir.

– A ma connaissance il ne vous est pas arrivé de vous prostituer, mon prince.

Freyr hésita entre le choc le plus complet et un éclat de rire soudain face à la surprenante répartie de son interlocuteur. Il le fixa, son expression la plus dépourvue au visage, curieux de savoir comment Isfán comptait se rattraper. Et il ne le fit pas, tout simplement, se contentant d'appuyer son point de vue :

– Je ne suis pas l'homme que j'ai pour habitude de jouer dans une Maison, ce qu'il s'y passait n'en franchissait pas le seuil. Je considérais comme une fierté le fait d'être apprécié par mes clients et de devenir ce qu'ils souhaitaient, de répondre à leurs désirs, mais il n'y a jamais rien eu de personnel dans ma démarche. Un iérban doit savoir vivre en parallèle de son métier, et je l'ai fait, l'éclaira Isfán assez fermement.

– Qu'importe à quel point il le souhaite, un homme ne peut vivre complétement détaché de son rôle, murmura Freyr.

– Vous vous trompez.

Le mage haussa un sourcil. Isfán osait se montrer franc, quitte à être sec… De toute évidence, il prenait le sujet très à cœur. Ce constat ne fit que persuader Freyr qu'il avait raison, qu'Isfán tentait lui-même de se convaincre, et de ce fait, il persista :

– Isfán, je suis prince et roi, je sais comment le poids d'un rôle influence un homme. Ne me crois pas ignorant de la nécessité de le jouer, dans tous les domaines. Savoir qu'il est essentiel de s'en tenir à ce rôle n'allège pas la gêne ou la fatigue qu'est de se dissocier ainsi, assura-t-il. Si tu n'avais pas souffert de cela, je ne t'aurais pas trouvé si différent… Tu n'étais pas épuisé par l'ampleur de ton travail depuis des mois, tu étais lassé et usé, tant que tu paraissais maudire l'idée de me servir, idée que tu prétends source de ta fierté.

Le Vane secoua la tête et inspira profondément.

– Je ne suis pas certain que comparer nos deux fonctions soit très pertinent, mon prince.

– Cela l'est plus que tu ne le penses.

Saisissant sa tasse, Freyr décida de se lever. Surplombé comme il l'était par la silhouette crispée d'Isfán, il luttait pour trouver ses mots, déjà difficiles à prononcer lorsqu'ils se rapprochaient tant de ses émotions. C'était parfois curieux de constater que malgré son éducation, il se voyait parfois dominé par une faiblesse beaucoup plus ordinaire, loin du masque royal saisissant de son élève. Il prit une gorgée et parla sans se retourner vers l'ancien iérban.

– Nous vivons dans un monde de mensonges, où confier la moindre affection est un risque, une honte, une vanité, et rarement un doux remède… Nos rôles sont très différents, mais dans les faits, notre isolement et notre impuissance ne sont-ils pas communs ?

Isfán fixa un point sur la nuque du Vane obstinément, comme si sa frustration pouvait retirer les mots qui s'opposaient si farouchement aux siens. Bien entendu, le prince avait raison. Cependant Isfán ne souhaitait pas entendre ce constat. Il se demandait même pourquoi et comment un homme comme le roi d'Álfheim l'énonçait avec tant de facilité et de fatalité. N'avait-il pas la volonté de garder pour lui ses états d'âme, de dissimuler sa vulnérabilité ?

Et pourtant, Isfán se sentit s'adoucir, baisser sa garde. Craignant toujours de révéler la fragilité qu'avait creusé le détachement avec lequel il devait entreprendre son métier, il désirait se montrer assuré et serein. Il ne faisait confiance à personne, persuadé qu'il serait fort simple de se servir de ses faiblesses.

Mais cette fois-ci, ce prince, sans même le savoir, le tenait. L'attention dont il le couvrait, l'aide qu'il désirait lui apporter, la douceur avec laquelle il le traitait, commençaient à avoir raison de la prudence qu'Isfán s'était efforcé de tisser en mailles étroites pour éviter que sa sensibilité à toutes ces choses ne s'exprime, exacerbée par la misère affective dont il souffrait. Combien de fois lui était-il arrivé de succomber à la protection et la tendresse d'un client ou d'une cliente, si susceptibles de l'affecter, lui que les parents avaient délaissé ? Combien de fois avait-il fini déçu, ou même meurtri ? Chaque fois, l'affection n'avait été qu'illusion, ou insuffisante pour que persiste un quelconque lien. Oh, ces clients ne croyaient pas faire mal, au contraire. Et c'était sans doute pire de les savoir bien intentionnés que manipulateurs : même ceux qui voulaient son bonheur, finalement, n'avaient jamais assez de résolution pour que leur sincère gentillesse ne change quoi que ce soit à sa vie. Derrière leur bienveillance si simple à offrir le temps de quelques soirées, ces hommes et femmes ne laissaient qu'une tristesse aigüe.

Il avait envie de croire en ce prince et de partager un moment de compréhension avec lui, mais ce n'était définitivement pas une bonne idée. Il serait déçu, après. Alors, mitigé, désapprouvant lui-même le risque qu'il prenait consciemment, il laissa sa décision au roi. S'il répondait à sa question, Isfán céderait.

– Qu'avez-vous perdu dans ce rôle pour en parler ainsi, mon prince ?

Soucieux de ne pas l'offenser, son ton délicat effleura la subtile frontière entre l'amitié et une curiosité innocente teintée de respect. Il fut surpris d'entendre rapidement une réponse, comme si le souverain l'avait remuée longuement pendant qu'il hésitait :

– J'ai perdu une personne qui, sans même le réaliser elle-même, aurait été sans doute bien plus heureuse en dehors de la royauté, tout comme moi. Son rôle l'empoisonne lentement, et le mien m'a poussé à le trahir, murmura-t-il.

Isfán observa un silence poli et reconnaissant face à cette confession. Mais il ne put s'empêcher de remarquer que, si les premiers mots du Vane restaient volontairement flous autour de l'identité de cette personne, les suivants l'avaient désignée, inconsciemment ou non, comme un homme.

– Pardonnez mes questions ou ne répondez pas, mon prince… mais c'est un Asgardien ? S'enquit-il en songeant à la trahison que Freyr évoquait, des plus logiques quand on considérait la longueur de son séjour à Asgard.

Freyr resta silencieux un instant, suffisant pour qu'Isfán se risque à pousser plus loin sa réflexion :

– A Vanaheim, nombre de vos actes et relations ont été le centre de bien des conversations… S'agirait-il de votre disciple Lærisveinn dont tout le monde parle tant, le prince Loki ?

Le son d'une expiration soudaine et âpre lui parvint, comme un rire amer et forcé.

– Tu es perspicace, Isfán, souffla le mage, toujours dos à lui.

– Peut-être trop, j'en suis navré.

Le prince secoua la tête et se retourna. En croisant son regard peiné, Isfán sentit qu'il ne voulait pas creuser le sujet, et s'en tint à la promesse qu'il s'était faite. Difficilement, il exprima sa frustration :

– J'ai toujours refusé de reconnaître la souffrance que peut engendrer mon métier, confia-t-il en soupirant. L'idée d'arrêter m'enrage. Je… J'ai été capable d'endurer cela jusqu'ici, seul, alors voir quelqu'un se soucier de moi est frustrant. Personne n'a jamais été là pour nous. Je pense que j'ai tenu parce que je ne voulais pas voir qui que ce soit se féliciter de me voir adopter un mode de vie plus sain, comme si, sans leur précieuse assistance, j'aurais péri.

– Tu y as beaucoup réfléchi.

– Ah, non, rit-il doucement. Ma sœur m'a fait réaliser que je…persiste volontairement dans une voie qui me nuit.

– Te nuisait, corrigea le mage.

Isfán inclina la tête, l'approuvant, mais par résignation.

– En vérité, cela me manque déjà, avoua-t-il un peu honteusement. J'ai dédié une si grande partie de ma vie à ce métier… Je ne me vois pas autrement.

Comprenant, Freyr acquiesça. Il se réjouissait que l'ancien iérban s'ouvre enfin à lui, et s'en trouvait étrangement rasséréné. La douleur qu'il éprouvait à l'évocation de Loki ne s'estompait pas, mais leur discussion l'en détournait.

– Je ne doute pas que tu trouveras comment mettre à profit tes nombreuses qualités, Isfán.

Le concerné ne parut pas convaincu par ces mots mais ne le mentionna pas en se contentant de lui proposer une autre tasse, qu'il accepta. C'est alors que vint à Freyr une idée pour le moins charmante, ravivée par la vision de la main du Vane lui délivrant sa tasse. Il ne put retenir un sourire lorsqu'il la reposa immédiatement, prétextant qu'il la laissait refroidir, pour saisir la main à peine retirée.

– Voyons si tu t'es amélioré.

Isfán lui adressa un regard perplexe et presque gêné – leur conversation devait l'avoir intensément perturbé pour qu'il se montre sous un jour si franc – qui revint vers leurs mains lorsqu'elles furent entourées d'une lueur rougeâtre. L'expression qu'il arborait s'illumina et il sourit discrètement.

– Une...manifestation ? Se souvint-il. Vous...

Il s'interrompit, de toute évidence touché par l'attention.

– Ferme les yeux, conseilla le prince. Sens-tu quelque chose ?

Une vingtaine de secondes passa, pendant laquelle Freyr détailla les traits doux et plus ouverts de l'ancien iérban se crisper légèrement, proies d'une hésitation dont il ne tarda pas à faire part :

– Je ne suis pas sûr, c'est très...ténu.

– Alors ce n'est pas cela... Le Telldurd, la rencontre entre mage et magie, est mémorable. La sensation est unique pour chacun mais toujours...brutalement merveilleuse.

Isfán sourit une nouvelle fois.

– Comment était le vôtre ? Demanda-t-il, plein d'intérêt pour ce sujet.

– Indescriptible…très...percutant – je ne devais pas être né depuis plus de trois siècles, et je m'en souviens parfaitement. Une nouvelle entité vient subitement et éternellement s'immiscer le plus profondément dans l'esprit pour accompagner chaque acte, chaque pensée... Sans doute, cela explique que les mages très isolés ont tendance à accroître leur solitude en ne se livrant qu'à leur pouvoir. C'est une véritable illusion de compagnie.

Passionné, Isfán s'enquit :

– Est-ce vraiment une..."entité" ?

A cette question, Freyr sourit, objet de ce sentiment si particulier, affectueux, envers sa magie.

– Oui. Elle ne communique pas, mais il ne s'agit pas d'une simple énergie, affirma-t-il. Son comportement, ses qualités et ses défauts varient selon son mage, mais si elle est libre, dans la nature, elle agit selon une volonté encore mal comprise qu'on pense liée à l'équilibre instauré par les Nornes. Il est supposé que la magie opère comme l'instrument de l'anti-causalité, comme l'imperfection permettant de contrarier le caractère en apparence absolu et unique du destin. Cette explication est poussée jusqu'à désigner les Nornes comme maîtresses de la magie libre, et de montrer qu'avec cette magie, elles manipulent ce que nous nommons avec ignorance le "hasard". J'apprécie cette explication, avoua Freyr. Elle laisse un pouvoir à chacun, la causalité ou les choix, pour combattre les décisions des Nornes : elles nous dirigent vers un destin qu'il est encore possible d'altérer, de notre propre chef, ou par l'action de ceux qui nous entourent.

Un sourire ravi étira les lèvres d'Isfán, éclaira son regard, et Freyr en fut touché. Il irradiait du Vane un réel sentiment de bonheur et de fascination face à la vision qu'il venait de développer.

– J'ai aussi envie de croire en la véracité de cet équilibre, avoua-t-il. Merci.

Isfán ne put se maudire en se soumettant à l'émotion que le prince avait tirée en dehors de ses défenses, car il n'aurait rien pu faire pour lui résister. Il ne pouvait qu'accepter de se laisser bercer par ces mythes à propos de la magie, dont la poésie s'élevait en frissons de félicité sur sa peau lorsqu'elle se mêlait à la chaleur des mains du prince contre la sienne. Le réconfort qu'il lui apportait l'aurait joyeusement poussé aux pleurs s'il n'avait pas contenu un tant soit peu le bonheur enfantin d'être choyé ainsi ; il ne rêvait que de tomber dans ses bras pour y recevoir son affection et sa protection et aurait gémi sa douleur à l'idée qu'il le quitte sur de tels mots et de tels gestes, sans accueillir son sentiment et l'apaiser.

Au plus bas. Il était au plus bas. Il l'aurait supplié pour obtenir son affection.

– Je suis reconnaissant d'entendre une telle explication de vous et non d'un autre. Merci, répéta-t-il.

Le dieu sourit et retira ses paumes. Et alors ce ne fut pas la panique ou un quelconque réflexe qui motiva Isfán lorsqu'il rattrapa l'un de ses poignets, mais bien la plus consciente des intentions, aussi folle et osée soit-elle.

Sans considérer plus longtemps sa position et l'offense que cela pourrait constituer en temps normal, il enferma la main confuse dans une paume et embrassa le prince qui se figea. Celui-ci n'ignora pas son geste et y répondit, mais les doigts incertains qu'il avait porté à son cou finirent par interrompre l'échange en tirant doucement vers l'arrière une poignée de mèches blondes qui frôlaient sa nuque.

– Isfán...

– Faites-le, mon prince.

Le mage voulut protester, il ne voulait pas d'une telle rétribution en échange de ce qu'il offrait pour alléger sa conscience, mais Isfán insista :

– Prince Freyr, encouragea-t-il avec tant d'insistance que l'intéressé ne put ignorer la détresse dans ces derniers mots chuchotés. C'est ce que je veux.

Un instant, Freyr crut bon de le dissuader, mais il réalisa rapidement qu'il ne le souhaitait pas. Si Isfán se montrait si direct, c'était qu'il s'exprimait en toute franchise, et si son regard le touchait autant, c'était qu'il souffrirait de se voir repoussé.

Sa poigne relâcha doucement la chevelure d'Isfán pour glisser à nouveau vers ses cervicales.

– Une condition, énonça-t-il. Tu ne me sers pas. Et de ce fait, seul mon prénom est d'usage.

Isfán acquiesça et se leva soudainement.

– Je suis désolé, je dois coucher Méalna, se rappela-t-il.

Freyr hocha la tête et Isfán s'éclipsa.

~oOOoooOOo~

Singulière se révèle l'attitude de la culpabilité chez un esprit vulnérable. Maîtresse des cauchemars, opportuniste lorsqu'ils sont absents, son emprise ne se limite pas aux simples remords et s'étend vers la honte de ne pas en avoir. On n'échappe pas à cette douleur.

Alors Freyr la sentit, encore, l'étouffer. Il n'avait pas le droit de se réveiller ainsi, contre la silhouette gracieuse, affectueuse et tendre d'Isfán, ne pouvait laisser ses humeurs s'adoucir en ressassant leur échange, refusait de se réjouir du réconfort évident qu'il avait su apporter à l'ancien ièrban et de son propre bonheur momentané. Accommodées à la nuit trop douce, ses pupilles ne pouvaient s'ouvrir que sur un jour aveuglant. Et il en aurait hurlé de souffrance et d'angoisse.

Sa trahison était multiple. Il avait laissé Loki à ses démons, était devenu l'un d'eux, puis allégeait sa conscience dans une forme d'affection dont Loki aurait dû être le seul receveur après l'avoir tant désirée. Cette oreille contre laquelle il avait si instinctivement soufflé des paroles rassurantes, cette peau qu'il avait gratifiée de toute la tendresse dont il était capable, cette résistance qu'il avait sentie s'effriter peu à peu jusqu'à l'abandon, n'auraient pas dues être celles d'Isfán.

Freyr quitta la chaleur du Vane endormi et trouva refuge dans la salle d'eau. Il observa son reflet quelques longues secondes.

– Aussi radicale ait été la rupture, Loki, tu ne m'as jamais quitté, finit-il par souffler indistinctement.

Parler ainsi n'avait rien de naturel, mais il avait laissé monter consciemment à ses lèvres le besoin de mettre ces quelques mots sur sa souffrance car il avait compris que ce sentiment ne s'estomperait pas. Que toujours ce qui le liait à son disciple, son Lærisveinn, son ami, son compagnon, rendrait sa perte douloureuse. Que la seule pensée de Loki, des siècles plus tard, réveillerait sa culpabilité et le regret de ne pas l'avoir choisi en dépit du devoir. Qu'en plus de cela, il n'aurait ni la permission d'en souffrir, ni celle d'oublier. L'impasse était totale.

Supplier son pardon, il l'aurait volontiers fait s'il ne savait pas cette solution vouée à l'échec et insultante envers Loki – le pardon ! Supposer qu'il le sauverait de la colère du jeune prince serait naïf et présomptueux.

Depuis longtemps, il avait détaché son regard de ses traits peinés dans le miroir, les trouvant trop crispants, trop injustifiés dans sa position. Il se haïssait de faire un tel cas de son propre malheur. Il avait baissé la tête et fermé les yeux, malmené par le manque de sommeil qui l'affaiblissait depuis des semaines.

Alors il sursauta brusquement lorsqu'une main se posa sur son dos dénudé.

– Freyr, tout va bien ?

Le roi sourit, amusé par l'absurdité de cette question. Isfán ne pouvait pas la mesurer, bien entendu, et il ne lui reprochait d'ailleurs pas cette innocence. Plutôt que de répondre, il laissa la paume caressante aller et venir le long de son dos.

Il n'y avait pas le droit, mais il ne voulait plus y résister. C'était inutile, il était déjà parvenu trop loin sur le chemin de ses fautes envers Loki. S'il refusait ce réconfort, probablement, il s'effondrerait. Il laissa Isfán l'apaiser, mais sa gorge se serra, ses lèvres se pincèrent, et il battit des paupières plusieurs fois avant de pouvoir ravaler l'état qu'il ne voulait pas dévoiler à qui que ce soit. Finalement, peut-être s'effondrerait-il dans les deux cas. Isfán ne faisait que masser son crâne en enfouissant ses doigts dans sa chevelure désordonnée.

Si la perte de Loki n'avait pas été le plus grands de ses malheurs, la ruine croulante de ce qu'il avait difficilement construit au-dessus des fondations piétinées par sa mère, il aurait probablement accepté de faire face à la sincérité touchante d'Isfán, à la réelle tendresse de ses gestes, à l'honnêteté des souffles qu'il avait étouffés contre son oreille cette nuit, si différents des gémissements forcés des ièrbans. Mais l'attachement authentique et émouvant d'Isfán ne pourrait se frayer un chemin vers lui.

Freyr détacha ses mains du lavabo contre lequel il avait pris appui et se retourna vers Isfán. Il entoura sa taille de ses bras chaleureusement et déposa brièvement ses lèvres contre les siennes. Il y laissa un sourire peiné, mais calme.

– C'est un adieu, Freyr, comprit le Vane rapidement.

– Je ne peux t'offrir plus, s'excusa-t-il.

– Je ne vous l'ai pas demandé.

Freyr sourit, parce que cet homme pouvait se montrer si logique, au point de ne pas s'écouter. Parfois trop, se rappela-t-il. Il se pencha pour embrasser le côté de son crâne.

– Ne te donne plus à une seule personne indigne de toi, Isfán.

– Et cessez de vous blâmer, conseilla l'ancien ièrban en retour. Fylvindiss, mon prince.

Freyr sourit.

Fylvindeihn, Isfán.

~oOOoooOOo~

Fylvindiss.

Le futur roi d'Álfheim lança un regard amusé à son disciple.

– Je vois que tu as travaillé la langue de mon royaume dernièrement, ce n'est pas une expression très communément utilisée.

Le dieu de la Malice sourit, satisfait. Freyr ne manquait jamais de louer, même indirectement, son caractère très studieux.

– Mais tu te trompes dans son sens, ajouta le Vane tendrement, charmé de voir un sourcil haussé avec arrogance lui répondre.

– Ah oui ? Interrogea insolemment l'Ase.

– A moins que tu ne penses pas croiser ma route de nouveau, Lærisveinn minn.

Loki lâcha son regard et le porta vers les troupes asgardiennes, prêtes à partir pour accompagner le prince de Vanaheim.

– Je vois, répondit-il simplement. Alors que dirais-tu ?

Freyr y songea un instant, profondément concerné par cette question, et tâchant d'ignorer qu'il s'apprêtait à trahir Asgard. Puis, avec un rire narquois, il vint se pencher vers l'oreille de Loki.

Dag tera búann, égg lítan stjarnanè, égg hugsa um þag.

Loki éclata de rire franchement. C'était l'un des sons les plus agréables que le Vane connaissait, et il ne voulait pas songer à l'idée de le perdre. Il pourrait en profiter quelques mois, quelques années, peut-être, s'il ne gagnait pas la confiance des alfes immédiatement. Et soudain il souhaita échouer.

– J'en ai compris assez pour en saisir l'abrutissant romantisme, Meistara minn. C'est absolument ridicule.


"Dag tera búann, égg lítan stjarnanè, égg hugsa um þag."
Lorsque le jour me laisse épuisé, je contemple les étoiles, et mes pensées vont vers toi.

Freyr n'invente pas cette phrase, il cite un poème vane. Détail qui a sa petite importance pour situer le fait que, oui, Freyr peut réciter des poèmes motherfucka. L'éducation de fifou.
Comme vous aurez pu le voir, les deux parties de ce chapitre ont un rapport fort avec le jour et la nuit que je détaillerai dans l'explication du poème, qui sera disponible sur mon profil. Ici, c'est un rapport entre les "deux Freyr" : le roi du jour, livré à son rôle, et l'homme tel qu'il est une fois la nuit tombé, relevé de ses tâches, aspirant à vouloir être lui et à retrouver Loki, notamment.
(c'est tout drôle à prononcer le vanirien dites donc)

Pas plus de trois siècles : environ 4 ans d'âge midgardien.

* Fylvindiss / Fylvindeihn : adieu vane. Le second répond au premier.

* iérban : Il y a peu de synonymes de « prostitué » pour un homme… J'aurais bien utilisé le mot « courtisan » (joli mot, en plus) mais au masculin, il désigne un membre de la cour, un conseiller, un flatteur, et n'a aucun rapport avec la prostitution. Seule « courtisane » peut désigner une femme prostituée parmi les hautes sphères de la société ; cela vient du fait qu'une femme de haut rang de la cour pouvait devenir maîtresse du roi. Donc voilà pour vous le mot vane !

* eïri : suffixe ou terme familier pour « oncle ».

* deï : suffixe traduisant l'idée de « Monsieur », précédé du prénom. Oui ça fait un peu japonais tous ces suffixes mais avouez que c'est bien pratique et classieux.

* Ufargilsöl-Isggð : Forteresse cœur de l'exercice de la magie à Vanaheim, proche du palais et dirigée par Freyja.

Note : Isfán est brièvement mentionné dans le chapitre 28 « L'Œil des Glaces » par Býleistr, le roi du sud de Jötunheim omniscient.

So, avouons-le, Loki nous manque. C'est reparti au prochain chapitre ! Bisous glaçons, j'ai froid aux mains !