« Helen, admets que c'est ridicule. Je devrais mettre mon génie au service de l'étude de la base de données praxienne, pas à couper des carottes mutantes en cubes. » Protesta Nikola.

En soit, ce qui était déjà cocasse, c'était qu'Helen ne lui avait absolument rien demandé. Elle avait simplement mis son bien le plus précieux sous clef dans l'un des tiroirs de son bureau, le gardant pour plus tard (car elle était bien sûr tout aussi pressée que Nikola à l'idée de se pencher dessus ensemble) et il l'avait suivie jusqu'à la cuisine, semant ses complaintes sur la route. Il n'avait pas songé, ne serait-ce que l'espace d'une seconde, qu'il était tout à fait libre de se retirer dans son laboratoire pour travailler sur ses propres projets le temps qu'elle profite du déjeuner avec son équipe.

« Ca irait plus vite si seulement tu arrêtais de te plaindre. » Suggéra-t-elle en sortant une casserole d'un placard.

Il finit de découper son légume, glissant toute sa rage dans la lame de son couteau, poussa les petits cubes qu'il avait obtenu sur le côté puis en attrapa un deuxième.

« Je ne me plains pas. Je m'interroge sur tes priorités. » La corrigea-t-il en pointant son couteau dans sa direction.

Elle laissa la casserole s'abattre sur la plaque à induction avec plus de force qu'elle ne l'aurait souhaité, et humecta sa lèvre inférieure en lui faisant volte-face.

« Je ne suis pas en train d'abandonner Ashley, si c'est ce que tu crois, Clarifia-t-elle, Il n'empêche que je n'ai pas été très présente pour mon équipe ces derniers temps. Leur préparer un déjeuner pour leur montrer un peu de gratitude n'est pas un effort colossal. »

Nikola abandonna la partie. Ce n'était pas la peine de tenter de la convaincre de tout laisser en plan et filer au labo. Et puis ils étaient de nouveau seuls, ce qui était appréciable même pour pratiquer une activité aussi triviale que la cuisine. Ca, et il était a-ffa-mé. Alors il pela l'étrange tubercule qu'elle avait sorti du frigo, observant Helen du coin de l'œil alors qu'elle vidait une bouteille d'huile dans la casserole. Ils n'avaient jamais partagé de tâche si domestique. Ils avaient campé ensemble un bon nombre de fois, à se nourrir de rations et à partager le même côté du feu de camp pour la nuit. Mais rien n'était comparable à ce moment, à préparer un repas décent en collaboration. Si bien que lorsqu'il vit sa main se poser, de manière inconsciente, sur son abdomen, il soupira, incapable de se retenir plus longtemps.

« J'espérais ne pas être le premier à aborder le sujet, mais… » Il hésita. Il aurait aimé aborder la question de leur 'plus qu'amitié' différemment, mais il n'avait pas prévu de fonder une famille, ce qui venait perturber ses plans.

« est-ce que ça va changer quoi que ce soit à notre relation ? » Demanda-t-il.

Sa voix laissait transparaitre plus de peur que de provocation. Helen se figea, et son regard se perdit dans le vague, droit devant elle. Elle expira le souffle qu'elle n'avait jamais eu conscience de retenir. Elle craignait qu'il pose cette question. Le simple fait qu'ils attendaient un enfant ne voulait en aucun cas dire qu'elle considérait Nikola comme acquis, ni qu'elle le laisserait la considérer comme telle.
Elle soupira. Si cet enfant pouvait leur apporter quoi que ce soit d'autre que des problèmes, elle espérait que ce soit de la sagesse.

« J'aimerais croire que ça change tout. » Dit-elle en toute franchise. « A la manière dont tu t'enfuis en pleine nuit dès qu'un désaccord nous divise, par exemple. Il va nous falloir trouver d'autres moyen de régler nos différends si nous voulons élever cet enfant ensemble. »
Il déglutit. Ce n'était pas vraiment la réponse qu'il avait espéré entendre, mais il devait bien admettre qu'elle marquait un point. Fonder une famille l'enchaînerait au Sanctuaire. A perpétuité. Ce concept l'effrayait. Ceci dit, il y possédait son propre laboratoire et une très large sélection de bons crus.

Il haussa les épaules.

« Je commençais à épuiser ma réserve d'excuses pour hanter ta petite ménagerie. » Lui fit-t-il remarquer, lui jetant un regard de travers et un sourire en coin.

Helen s'appuya au plan de travail, face à son profil.

« C'est exactement là qu'est le problème, vois-tu ? Tu n'as pas besoin d'excuse pour rester. Du moment que tu respectes mes règles, ma maison est aussi la tienne. » Lui assura-t-elle.

Il eut une grimace de douleur. Longtemps auparavant, c'est ce qu'il avait ressenti. Du moins jusqu'à ce qu'Helen et James approfondissent leur relation au point où Nikola n'avait plus sa place sous le même toit. Ou même dans le même pays, pour être honnête.
« Tu sais, j'aime ne pas avoir à poser de mots pour définir ce que nous sommes, ce que nous partageons. Avoua-t-elle avec un sourire tendre. Mais je crois que nous devrions essayer de communiquer un peu plus. Ou communiquer tout court. » Suggéra-t-elle.
Il opina d'un air décidé.

« Dans ce cas je devrais te dire que je ne plaisantais qu'à moitié. Souffla-t-il en posant son couteau sur le côté de sa planche à découper. Toute frustration avait disparu de ses traits. Helen chercha à capter son regard, tentant de comprendre ce qu'il essayait de lui dire, et il haussa une épaule.

« Ce matin. Quand j'ai dit que j'étais prêt à t'épouser. Si un contrat peut t'aider à croire que j'ai vraiment l'intention de rester dans les parages… » Sa phrase resta en suspens.

L'espace de quelques secondes, Helen le vit à Oxford. Son visage était empreint de la même expression émerveillée que le jour où elle avait agrippé sa main alors qu'il injectait le serum extrait du sang originel. Il était résolu, semblait-il, mais sans avoir la moindre idée de sa réaction. Ce qui l'adoucit, et sans y penser, elle tendit la main pour se saisir de la sienne et la serrer tout comme elle l'avait fait à l'époque.
Puis elle ne put totalement étouffer un petit rire moqueur.

« Diantre, Nikola, je n'aurais jamais pensé que tu puisses être si vieux jeu. » Souffla-t-elle avec un léger sourire.

Il observa leurs mains enlacées et haussa de nouveaux les épaules.

« Seulement quand c'est important.
- Même si un état pouvait légalement unir deux défunts, ce n'est pas ce dont j'ai besoin. »
Répondit-elle enfin. Ce n'était pas la première fois que Nikola évoquait l'envie de faire d'elle son éternelle épouse. Sauf que cette fois, ce n'était pas une étape dans ses plans pour dominer le monde. C'était la deuxième fois en quatre mois qu'elle le voyait si vulnérable. Ce qui était une bonne chose, si elle se décidait à s'ouvrir d'avantage à lui.

« Nous nous connaissons depuis des lustres. Et pourtant notre relation est faite de pointillés. »

Elle marqua une pause et caressa du pouce la paume de Nikola. « Pouvons-nous maintenir ce que nous avons si nous décidons de vivre sous le même toit sans interruption pour les quelques siècles à venir ? »

Il libéra sa main de la sienne, et retourna à sa tâche. Le cœur d'Helen manqua de s'arrêter lorsqu'elle réalisa qu'il n'était pas aussi sûr de lui qu'il le paraissait habituellement lorsqu'il parlait de leur futur. Lui aussi avait ses appréhensions. Il avait peur que leur amitié se nourrisse de la distance, qu'ils s'énervent mutuellement jusqu'à se réveiller un jour sans la moindre trace d'amour pour l'autre, qu'un enfant ne serait pas assez pour les lier. Et, peut-être aussi avait-il peur que leur désir pour l'autre ne finisse par les consumer, laissant derrière lui deux corps froids habités par des esprits las.

D'une certaine manière, elle était rassurée de voir qu'il ne la considérait pas comme un flirt passager. Il était sérieux. Elle sourit pour elle-même, et alla jusqu'au frigo pour attraper des œufs alors qu'il se remettait à couper les légumes.

« Je ne lis pas l'avenir. Mais je suis prêt à faire de mon mieux pour que ça fonctionne. Et pas seulement pour notre fille. » Promit Nikola.
Helen referma la porte du frigidaire d'un coup de hanche et sourit de nouveau.

« Bien. » Approuva-t-elle. « Parce que je compte bien faire de même. »

Ils se lancèrent dans une discussion amicale durant la demi-heure suivante, tout en cuisinant. Ils évoquèrent des sujets plus légers, partageant leur espoir de voir se constituer un Conseil de Praxis qui serait prêt à coopérer avec le Sanctuaire. Ils parlèrent également de leurs projets scientifiques en cours. Helen péchait le dernier pancake de légumes hors de l'huile bouillante lorsqu'Archibald entra. Il ne portait pas seulement son habituel pendentif de sarclonite mais avait aussi sorti toute une collection de bracelets faits du même matériau, ce qui lui donnait l'air de revenir d'une fashion week.

Le visage d'Helen s'éclaira.

« Je suis ravie de voir que tu as décidé de te joindre à nous pour le déjeuner. » Déclara-t-elle en posant deux assiettes couvertes de pancakes sur la table que Nikola avait dressée pour l'occasion.

Son frère haussa les épaules.

« Je me suis dit qu'il faudrait bien satisfaire la curiosité de tes amis à mon sujet. »

Le 'pop' sonore d'un bouchon de liège tiré d'une bouteille de vin dirigea leur attention vers Nikola, qui pointa Archibald de la pointe de son tire-bouchon.

« Voilà la leçon numéro un : il est impossible de satisfaire la curiosité des chipmunks. » Corrigea-t-il. « Donne leur la satisfaction de répondre à une question, et ils se pensent en droit de te harceler en en posant un millier de plus. »

Archibald jeta un coup d'œil en direction d'Helen, comme pour obtenir confirmation, et elle eut un petit sourire contrit.

« Ils ont la mauvaise habitude de parier sur les détails personnels. Ajouta-t-elle. Ce qui peut se révéler être rentable si tu trouves un volontaire pour placer ton pari en son nom. »

La main de Nikola se posa sur son cœur, et il prit une expression choquée.

« Helen ! Je ne te croyais pas capable de ça ! » S'exclama-t-il.

Un petit sourire satisfait étira les lèvres de son amie.

« Ah, je ne suis pas mauvaise joueuse. Je garde les gains et je les réinvestis pour les perdants. » Se défendit-elle.

Les yeux de Nikola s'éclairèrent, et un flot d'énergie le parcourut, dispersant un éclair de compréhension à travers son corps. Archibald aurait juré qu'il rougissait, mais c'était presque imperceptible.

« Toi… C'est pour ça que Nigel remportait tous nos paris ! » réalisa-t-il.

Ses années à Oxford avaient été perturbées par son addiction aux jeux d'argent, et il avait fini par perdre jusqu'au dernier centime. Nigel avait été le seul à connaitre l'existence de ses dettes. C'est pourquoi il avait pensé, en trouvant une jarre remplie d'argent sur son bureau un jour, que son vieil ami l'avait pris en pitié. Désormais il comprenait pourquoi Nigel Griffin avait eu l'air parfaitement perdu lorsqu'il l'avait remercié. Il n'avait pas nié par modestie… Ce n'était simplement pas son argent.

Helen plissa les yeux et pinça les lèvres.

« Ouh, tu as mis si longtemps pour assembler les pièces du puzzle… » Conclut-elle, avec un sourire jusqu'aux oreilles, fière comme Artaban.
Nikola n'eut pas le temps de lui signifier à quel point il lui était reconnaissant pour l'avoir aidé à surmonter son addiction, car la porte de la cuisine s'ouvrit de nouveau, et l'équipe d'Helen, affamée, entra dans un tintamarre de voix. Kate et Garris étaient de la partie, flanqués par Will et Henry, qui étaient visiblement en train de partager les dernières révélations concernant leur patronne.

Lorsqu'ils entrèrent, le regard de Kate passa d'Helen à Nikola et dans le sens inverse, rayonnante, avant de mettre un coup de coude dans les côtes de son fiancé.

« Gagné.» Lui chuchota-t-elle.

Helen se mordit la lèvre et lança un regard en coin à Archibald qui ne put s'empêcher de se demander si elle avait truqué ce pari-là.

Kate suivi le regard de son employeuse, et se figea lorsqu'elle aperçut Archibald.

« Archibald ? » Demanda-t-elle, d'une voix étouffée.

L'ainé du groupe semblait tout aussi étonné qu'elle, mais le sourire sur son visage prouvait que la surprise le ravissait.

« Kate… » La salua-t-il avec un signe de tête.

Henry et Will échangèrent un regard circonspect.

« Vous vous connaissez ? » Demanda Abby en levant un sourcil.

Kate traversa les quelques mètres qui la séparait d'Archibald et se jeta sur lui pour l'enlacer, laissant échapper un rire de soulagement.

La force de son étreinte lui coupa le souffle, mais Archibald trouva assez de force pour répondre à la question qui planait autour d'eux.

« Cette jeune femme ici-présente m'a sauvé la vie. »