Et bien nous y voilà : le dernier chapitre ! J'espère que cette conclusion vous plaira. Elle a été très dure à écrire car pleine d'émotions...
Je ne vous fait pas plus attendre : bonne dernière lecture !
Chapitre XXXVI : Épilogue, À jamais.
8 mois plus tard, derniers jours d'Août
Des cris d'enfants emplissaient l'air de leur puissance extatique de bonheur et d'adrénaline entre deux grondements de vagues. Un ballon gonflable rose tatoué d'une drôle de tête ronde de chat blanc surmonté d'un nœud fillette roulait sur les flots au rythme des courants. Alarmés par les cris de leurs jeunes maîtres, de fidèles compagnons au pelage noir, marron ou sable se jetaient à corps perdu dans les tourments salés et barbotaient jusqu'à l'objet pour le tâtonner de leur museau, au mieux, ou le crever de leurs dents jaunies, au pire. Ils ressortaient ensuite de l'eau en s'ébrouant vivement et faisaient tester la température de l'eau aux badauds qui n'y avaient pas mis la pointe de leur pied de toutes les vacances. Une rumeur de protestation s'élevait et couvrait les appels cliquetants des marchands de roulottes, immobiles au bord de la vague ou, là-bas, suant du front sur les larges bandes friables et brûlantes sous la semelle de leurs tongs. En haut, sur le béton foulé par milles armées, un coffre claquait et des suspensions gémissaient sous leur fardeau trop lourd qu'elles devraient pourtant soutenir pendant des miles et des miles sur la route du retour, sans compter les tournés-boulés des petits cascadeurs sur la plage arrière. Des odeurs délicieuses de cuisine haut de gamme se mélangeaient aux fritures des crêperies et des derniers relents d'humidité finissant de disparaître dans les maisons.
Installé au milieu de ce tintamarre, un homme à la barbe poivre et sel diablement emmêlée et mal entretenue, chauve sur le dessus du crâne à l'exception d'une petite bande encerclant l'arrondi d'une oreille à l'autre, s'imprégnait de l'atmosphère des lieux sous son large chapeau. Devant lui, sur un chevalet tâché de peinture séchée, une toile perdait sa blancheur au fil des coups de pinceaux, appréciés par quelques amateurs passant par là, admiratifs d'une technique dont ils ne se pensaient pas capable de découvrir les secrets un jour.
Cet homme-là ne pourrait pas retranscrire les bruits qui formaient la vie de son paysage, mais qui, quelque part, influenceraient quand même la façon dont il appliquerait telle couche ou telle autre.
Non, lui ne pourrait pas redonner cette mélodie dissonante et peu harmonieuse de la mer mais appréciée de tous en cette période estivale. En revanche, sous sa main, naîtrait cette immensité de lapis-lazuli profond qu'une bande de triangles rouges et blancs perçaient de leurs coques plates et légères au gré du vent du large. Tissu aux reflets de diamants sous le soleil harassant, l'homme en replierait l'ourlet d'aigue-marine caressant la peau noire faite de grains d'ors et d'agate grise coulant ente les doigts, celle qui retenait les corps bruns et huileux ainsi que leurs serviettes pétantes de couleurs contre-nature. Ce pinceau-là ne capturerait que des ombres en mouvement et un minuscule point rose sur un tapis de joyaux bleus qui se confondait avec le voile tissé de saphirs des cieux. Seule sa griffe, en bas, administrée en un coup ample et rapide, s'occuperait de la finition et donnerait un prix à cette parcelle de terre rendue superficielle par la simple présence de cet élément graphique hors contexte.
C'était la fin de l'été. La petite station balnéaire du nord de la France profitait des derniers jours de latence avant d'aborder la saison moins productive des retraités puis de replonger dans un oubli presque total, les yeux des maisons ne voulant même plus reconnaître la présence de ces rues mortes et désertes qui les desservaient sous leurs paupières de plastique blanc rainuré. Le calme commençait déjà à revenir et, avec lui, le luxe inestimable pour un seul homme de posséder ces ballades autour des habitations.
En attendant ces jours bénis où ils pourraient déambuler tranquillement aux alentours sans se sentir étouffés par le monde ou le bruit, ni crever de chaleur sur le pavé en liquéfaction, les propriétaires permanents profitaient de la fraîcheur salvatrice de leurs pierres et vaquaient à diverses occupations au gré de leurs envies.
Les jambes repliées sous lui et contre les coussins du canapé d'angle du salon de « La tempête », un Drago Malfoy à la peau beurrée par le doux soleil de Mai et dorée par les agressions invasives de Juillet, offrait toute son attention à un volume conséquent, déjà à moitié parcouru. Lire quelques lignes était une détente efficace entre deux visites quotidiennes à l'arrière, dans le petit lopin de terres, où quelques roses trémières rougissaient les murs du fond de la propriété de leurs couleurs chatoyantes, orgueilleuses au point de pousser plus haut que la construction de pierre pour se faire remarquer de tous. Les massifs abritaient de leur présence arrogante les cultures moins avouables pour les yeux d'un moldu, de celles dont les tiges bougeaient de leur propre conscience.
La chaleur ne contraignait pas plus le sorcier à se réfugier à l'intérieur que le bruit provenant de la plage. Il y avait juste les bonnes heures pour cultiver et celles pour se cultiver : une nuance qui faisait toute la différence. De plus, un pratique sort d'insonorisation bien appliqué permettait de s'isoler du bruit de la fin de journée lorsque les troupeaux de moldus remontaient de la mer en claquant leurs sandalettes pleines de sables et en laissant leurs marmots beugler comme des fauves sous les fenêtres. Aussi, lorsqu'un claquement sonore retentit dans la maisonnée, il sut, d'instinct, que cela ne provenait pas de cet exode quotidien.
Ses yeux argentés se relevèrent de son livre aux pages soudainement assombries et se posèrent sur l'ampoule du plafonnier au-dessus de lui. Bien sûr... Il replongea dans sa lecture en souriant. Une chaise raclait déjà le parquet en haut.
- Harry ? appela-t-il d'une voix presque chantante.
L'appelé bougeait à la vitesse de la lumière et atteignait déjà la dernière marche de l'escalier.
- Je sais, je sais. J'y vais.
Prêtant à peine attention au blond, le survivant rejoignit le couloir d'entrée de la demoiselle de pierres qui s'illumina d'un flash bleuté de Lumos. La porte du compteur électrique fut ouverte et son habituel grincement rebondit contre les murs.
Après quelques clics et clacs retentissants, une nouvelle « détonation » heurta les tympans des deux hommes. Soudainement, Drago put enfin distinguer la lettre qui chagrinait ses yeux depuis une dizaine de secondes : « r » ou « s » ? Il s'avéra que c'était un « e » mal passé à l'impression.
- Tu pourrais le faire une fois de temps en temps, le réprimanda Harry.
- Pourquoi ? Tu es sur la voie de la maîtrise. La preuve, ça t'a pris moins d'une minute pour remettre le courant en marche, aujourd'hui.
Une large main brunie par le soleil s'apposa sur les pages et abaissa le livre sans négocier. Une ride creusait l'espace entre les deux sourcils bruns et froncés du survivant.
- Et comment tu feras pour lire tes éternels bouquins si tu ne sais pas remettre le courant ?
- La vie est trop courte pour tout savoir faire. Il faut choisir, énonça Drago. Moi, j'ai choisi de me perfectionner dans des domaines de connaissances autres que l'électricité moldue.
- Vraiment ? Lesquels ?
Le Gryffondor grimpa à genoux sur le canapé et éloigna le livre hors de la portée de l'héritier des Malfoy. Celui-ci tendit vainement le bras, exigeant qu'on lui retourne son bien dans les plus brefs délais.
- J'alimente ma culture générale, raison pour laquelle je lis ce bouquin. Rends-le moi.
- Donne-moi une seule bonne raison.
- Parce que si tu ne le fais pas, je vais te botter les fesses. Allez, arrête tes bêtises et rends-moi mon livre !
Le sorcier légendaire inspecta les pages d'un air supérieur puis le lança à force modérée vers la table basse en verre. Le couverture atteignit bien son but mais glissa sur la surface du meuble sans ralentir avant d'être projetée, de fait, sur le sol. En se mordant la lèvre inférieure pour retenir son rire, Harry jeta un œil en coin au blond, consterné.
- Oups...
- J'étais loin. Très loin, fit méchamment remarquer Drago.
- J'ai repéré la page, sourit Harry.
- Et une leçon apprise ! La prochaine s'intitule : savoir ne pas interrompre quelqu'un dans sa lecture.
- Je progresse dans beaucoup de domaines, revendiqua le survivant en se pressant davantage contre le corps du Serpentard.
- Ça reste encore à prouver, tenta de le repousser ce dernier. Non, mais qu'est-ce que tu fais encore ? Ah ! Harry ! Bon sang !
Affalé sur le dos, l'héritier des Malfoy était désormais dominé par la stature imposante du Gryffondor, visiblement ravi de la qualité de sa bascule. Un sourire espiègle couvrait son visage un peu luisant de sueur.
- Qu'est-ce que tu me veux encore ?
- Je voudrais confirmer une hypothèse...
- Confirmer une hypothèses, toi ? Éblouis-moi !
- Y a-t-il un seul domaine que nous maîtrisions déjà parfaitement tous les deux ?
Le Serpentard gloussa et revêtit, à son tour, un franc sourire carnassier.
- Ah ? Intéressant. J'aimerais bien contribuer à cette recherche.
Tout le poids du survivant se pressa contre lui, de la tête aux pieds, ses cuisses bien maintenues par son bassin de sportif, et il grogna. La tête dans son cou fin, la langue chaude mimait déjà l'acte dans le canal de son oreille tandis que son corps massif se frottait d'avant en arrière contre lui. Drago ne tarda pas à se sentir réagir trop facilement à ces avances au milieu des rires.
- Tu vois, c'est à cause de toi que je ne peux jamais finir un chapitre, râla-t-il faussement.
Le survivant l'ignore et, bientôt, l'héritier des Malfoy ronronna sous ses assauts. Cela n'avait rien d'urgent ou de brutal, une pulsion purement physique de sentir l'autre en soi, à la recherche de l'extase, comme aux premiers jours. Parfois, bien sûr, ils n'étaient pas en mesure de faire autrement tant le désir les taraudait, et les murs de l'entrée faisaient souvent les frais de leur précipitation. Pas cette fois. Aujourd'hui, en cette fin de journée languissante où la chaleur avait fauché leur fougue, c'était la tendresse qui primait. Ils avaient envie de s'amuser comme deux gamins innocents d'une manière bien peu innocente. Et Drago le sentait rien qu'à la façon dont Harry se collait à lui et dont son rire sortait de lui, tous deux presque enlacés comme dans une simple étreinte amoureuse.
Son T-shirt gris auréolé de noir aux bras fut soulevé. Une main moite accrocha sa peau sous le tissu en cerclant le contour de ses excroissances de chair rose. Le ventre plat dont les poils se hérissaient d'appréhension délicieuse trembla sous des lèvres coquines. Lorsqu'une langue audacieuse faillit fourcher dans le creux de son nombril, il se cambra presque, faisant naître un nouveau ricanement de son amant. Harry savait exactement à quoi il avait songé. À leur première nuit de Janvier, après le réveillon chez les Weasley, fêtée avec la fameuse bouteille de vin rouge qui s'était transformée en près de deux bouteilles et une ivresse cruelle, loin du raisonnable, bue à même leurs corps fiévreux.
À l'image de cette époque, le survivant ne tarda pas à remonter vers sa bouche et joindre ses lèvres aux siennes pour lui faire goûter sa propre sueur. Son cuir chevelu collait déjà les racines de ses cheveux entre elles d'une façon plus que désagréable. Mais le temps pour y penser viendrait. Là, le sorcier légendaire perdait un peu pied et se détachait de plus en plus de lui pour mieux replonger au gré de sa voracité grandissante.
Drago se saisit du col de son polo et l'obligea à revenir contre son visage : le lion de Gryffondor adorait quand le contrôle lui échappait au profit de son amant, ses orteils s'en enroulaient sur eux-mêmes. Échaudé, l'héritier des Malfoy accrocha la ceinture de son amant et...
La sonnette de « La tempête » retentit, exigeante et impérieuse : dans cette maison, impossible de prétendre que l'on n'avait pas entendu le tintement. Le blond se tendit, soupira et laissa sa tête retomber sur les coussins. Harry s'était arrêté pendant une seconde, sondant son regard pour savoir quoi faire. Mais, trop enivré par le goût de sa peau pour s'en soucier, le survivant reprit, à la différence du Serpentard qui sentit une émotion de pure liesse s'emparer de lui.
- Laisse tomber. Il peut attendre un peu !
Les yeux argentés de Drago se cachèrent derrière une de ses mains. Un fou rire s'empara définitivement de lui.
- Non, Drago ! Non, le supplia Harry. Ne te mets pas à rire !
Sourd à toutes ses sollicitations, son amant s'embarquait pour de bon dans les convulsions de son rire. La sonnerie envahit une nouvelle fois le rez-de-chaussé et le survivant souffla de frustration avant de se décider à se lever pour aller ouvrir, mécontent.
- Fais chier, ronchonna-t-il dans le couloir.
En quelques tours de clés, le sorcier légendaire laissait entrer un courant d'air bouillant qui créa aussitôt des traces de condensation sur le carrelage frais, ainsi qu'une tête rousse reconnaissable entre milles, désireuse de s'abriter du soleil démoniaque.
- Quand même !
- Dans mon pays, quand on est civilisé, on dit bonjour, ironisa le survivant en refermant le battant derrière son frère de cœur.
- Dans mon pays, quand on est civilisé, on ouvre sa porte après la première sonnerie, rétorqua ce dernier du tac au tac.
Un éclat de rire tonitruant leur parvint du salon. Ron fronça les sourcils en désignant la provenance du son par un pouce inquisiteur. Harry se pinça les lèvres : cette situation était plus que divertissante. Sans rien ajouter, il rejoignit la pièce incriminée et là, croisa les bras sur sa poitrine en considérant le Prince des Serpentards lamentablement vautré sur le dos comme un mouton incapable de se relever, d'un air faussement affligé.
- Pourquoi est-ce qu'il se marre comme ça ? demanda le roux.
- Il est content, gloussa le survivant. Il va pouvoir lire son bouquin.
Cette phrase sembla provoquer le râle d'hystérie qui racla la gorge du blond. Le même qui eut raison de la contenance du sorcier légendaire qui fondit à son tour dans la joie bruyante. Le fou rire de Drago avait été, pendant un court moment, la pire chose qui pouvait interrompre leurs moments câlins. Jusqu'à une certaine journée d'Avril, faisant penser à un mauvais poisson en retard, où la malédiction avait commencée.
Une sorte de maléfice semblait, en effet, sévir sur la terre des sorciers légendaires. À chaque fois que Ronald Weasley apparaissait sur la côte française, annoncé ou non, son arrivée était toujours marquée par l'interruption dans l'œuf d'une occupation peu orthodoxe. Au pire des moments, son doigt actionnerait la sonnette ou son poing tomberait sur la porte, si le courant avait sauté. L'horreur suprême avait été atteinte lorsqu'une fois, en tentant probablement d'établir un record d'endurance, Drago avait lâché la rampe dans le plaisir intense en sursautant après que le carillon eut raisonné dans la demoiselle de pierres, et ce, après plus d'une heure de tortures douces.
Aussi, Ron tombait-il toujours sur deux hommes hilares au comportement étrange, sans jamais comprendre les subtilités de leurs plaisanteries. Aujourd'hui, le cadet des Weasley avait du mal à saisir comment la perspective de lire pouvait rendre si hystérique... Il songea, au fond, que l'héritier des Malfoy était une sorte d'Hermione au masculin au niveau du savoir, alors, pour ce qu'il en savait, cela devait bien être possible...
Le survivant s'approcha du canapé et donna une tape contre l'épaule du Serpentard qui essuyait, au fur et à mesure, les larmes qui sortaient de sous ses paupières closes. Aucun d'eux n'ignorait la visite du cadet des Weasley, prévue ce jour-là. L'Auror était même censé rester la nuit pour respecter la tradition stipulant que le futur marié ne devait pas partager la couche de la future mariée la veille de la cérémonie. Hermione y tenait beaucoup. Eux-mêmes avaient d'ailleurs vérifié qu'il ne manquait rien du cadeau qu'ils allaient leur offrir le lendemain, au mariage. Ils n'avaient besoin que de quelques minutes, mais rien à rien faire, Ronald Weasley s'immisçait toujours entre eux et leurs désirs. Et Drago ne pouvait pas regarder son air hébété sans un semblant de pitié qui ne faisait que raviver son rire extatique en tombant sur le visage de son amant, tout aussi ravagé que lui par le comique de la situation.
Excepté que, cette fois, les lacs mercures de ses yeux ne rencontrèrent pas une forêt paisible et amusée, mais des fourrés sombres et dilatés. Son rire perdit de la vigueur. Harry exhalait l'envie par tous les pores et ses propres reins ne s'apaisaient pas suite à son moment de liesse et réclamaient à corps et à cris la chair halée du Gryffondor en repas. Les doigts de son amant enlacèrent son bras et l'aidèrent à se relever puis à le suivre, oubliant tous les tabous habituellement infranchissables devant ses amis.
- Qu'est-ce que vous faîtes tous les deux ? s'interloqua leur invité.
Allant à l'encontre des sommations de son homme qui le poussait dans le dos, tout de même embarrassé par sa perversité, Drago s'arrêta sur la deuxième marche de l'escalier et laissa un ronronnement joyeux rouler dans sa gorge.
- J'espère que tu maîtrise le sort d'insonorisation, Weasley ! Ça risque d'être bruyant !
L'Auror fronça les sourcils avant de virer au rouge offusqué en comprenant, enfin, le mystère protégé par toutes ces messes-basses.
- Mais... Je croyais qu'on était censé faire abstinence pendant un mariage ?! s'exclama-t-il.
- Ça n'est valable que pour les mariés, répondit Drago. Et, ajouta-t-il en se penchant au-dessus de la balustrade, vois-tu une alliance à mon doigt ? Non, monsieur !
- Mais...
- Il est hors de question qu'on soit solidaires pour tes beaux yeux ! N'insiste pas !
L'héritier des Malfoy se relança d'un bond joyeux dans les marches et disparut bientôt à l'étage supérieur. Harry était tout aussi rouge que son frère de cœur, mais de gêne.
- Harry ? Je vais commencer sans toi, si tu ne viens pas !
À ces mots, tout embarras quitta le survivant qui haussa les épaules.
- Désolé, s'excusa-t-il. Tu sais ce que c'est. Choisissez n'importe quelle chambre, monsieur le marié !
- Futur marié ! rectifia inutilement Ron alors que son ami d'enfance avait disparu depuis longtemps.
Quoi qu'on en dise, Malfoy et son manque d'éducation le surclassait dans toutes les catégories de « chiantitude chiantissime ».
Si la veille avait été emprunte de légèreté et de rires, « La tempête » fut plongée dans l'effervescence dès les premières heures du jour qui suivit l'arrivée de Ron dans la demeure des deux sorciers, parmi les plus célèbres du monde magique. Pour se faire pardonner de leur lamentable accueil, Harry avait suggéré à son frère de cœur, une fois la soirée bien avancée, qu'ils fêtent l'union approchante dans un restaurant moldu de la commune bien connu des deux amants.
Ignorant toute notion de pitié, Drago n'avait pas rentré les griffes face à la perplexité du cadet des Weasley devant la carte, nécessitant précisions sur précisions : le blond avait oublié à quoi lui-même ressemblait dans la même situation quelques mois plus tôt quand il n'avait jamais mis les pieds dans un établissement moldu. Et, malgré les recommandations d'Hermione avant que cet arrangement de séparation d'une nuit ne soit décidé, la soirée s'était vite métamorphosée en une sorte d'enterrement de vie de garçon.
Chose exceptionnelle, pourtant : en rentrant à la demoiselle de pierres, Drago avait même gracieusement accepté de déboucher, de son propre chef, une des meilleures bouteilles qui trônait encore dans leurs réserves personnelles et en avait versé la première rasade aérée dans la coupe du roux plutôt que dans la sienne. Sous le regard appréciateur d'Harry, les anciens ennemis avaient trinqué et Ron, alors encore conscient de ses faits et gestes, avait longuement écouté les conseils de l'héritier des Malfoy en admettant sa totale ignorance sur les codes de ce genre de cérémonie. Hermione était assurée d'avoir un fiancé élégant devant l'autel... Si jamais, son fiancé arrivait un jour à et autel.
Car, bien évidemment, ce qui ne devait être qu'un seul verre de félicitations sincères s'était multiplié par deux, puis par trois, puis par autant de bouteilles que de verres et en un coma de cuvage bien travaillé qui les avait conduit jusqu'au début d'après-midi suivant. À seulement une heure du dit mariage, et donc, en pleine panique, ou presque.
Devant le grand miroir collé au revers de la porte de la chambre blanche, Drago, dans un superbe ensemble comprenant un pantalon noir tiré à quatre épingles, une chemise blanche légère recouverte d'une élégante et éternelle veste noire passe-partout que l'on pouvait revêtir en cape sur les seules épaules en cas de grosse chaleur, arrangeait la finition de son col autour de sa jugulaire dorée par le soleil d'été.
À l'abri de tous les regards, l'héritier des Malfoy retrouvait une de ses habitudes indestructibles d'aristocrate narcissique et s'admirait plus qu'il ne s'inspectait dans la glace, adoptant des poses ayant nécessité des années de pratique, littéralement. Une sorte de fierté le gorgeait alors d'arrogance : on ne s'en lassait jamais.
Seulement, le Prince des Serpentards avait parfois tendance à se prendre au jeu plus que de raison et à oublier qu'il ne se trouvait plus dans un manoir luxueux ni dans un dortoir qui le vénérait tout entier, mais dans une villa cossue au bord de la mer, sous le même toit que deux Gryffondors enragés dans la pièce à l'autre bout du palier. Et l'univers n'allait pas tarder à le lui rappeler avec l'ironie mordante qui lui servait d'humour.
Un cri déchirant le fit presque sursauter. Ses sourcils se froncèrent singulièrement au même titre que sa bouche se pinça en une ligne tendue. Un soupir d'agacement lui échappa. Le rituel d'admiration était l'un de ses préférés. La frustration qu'il en retirait une fois interrompu atteignait presque les mêmes sommets que celle conséquente à l'arrêt brutal d'un câlin avec son homme. Drago pouvait se détailler sous toutes les coutures pendant des heures ! Qu'était ce beuglement inharmonieux ? Les gosses sur la plage perturbaient suffisamment le calme environnant pour que quelqu'un ressente le besoin de trouver une autre alternative au sein même de cette maison !
L'homme secoua la tête et s'apprêta à reprendre son observation depuis le début. Il recula brusquement de deux pas : la porte venait de s'entrouvrir. Le blond décocha son regard le plus méprisant à la tête flottante de son amant, seul élément de son être à pénétrer dans la pièce. Son visage arborait un air embêté et amusé tout à la fois.
- Est-ce que tu pourrais venir ? On aurait, comme qui dirait, besoin de tes services avec le marié.
- Futur marié ! rectifia une voix dans le lointain.
Drago haussa un sourcil. Obtenir des faveurs de sa part était un défi pour tout le monde, excepté pour le survivant : quand cela ne passait pas par le lit, il piquait automatiquement sa curiosité avec ses tournures de phrases. Cela l'embêtait franchement d'être aussi manipulable... À la base, un tel trait de caractère aurait dû lui servir à percer les mystères de l'univers. Au lieu de quoi, une fois de plus, l'héritier des Malfoy faisait honte aux forces créatrices de sa personne en s'abaissant à s'intriguer avec un simple beuglement animal et une réquisition en urgence de ses talents par son amant qu'il suivit, perplexe, jusque dans la chambre d'amis, de l'autre coté du palier.
Harry s'écarta pour le laisser entrer en premier. Il peinait de plus en plus à retenir une sorte de fou rire nerveux pour une obscure raison... Qui lui apparut aussi clairement qu'une épiphanie dès qu'il eut franchi le seuil des appartements temporaires du cadet des Weasley.
- Merlin, tu te fous de ma gueule, Weasley ? souffla-t-il.
Dans son dos, le survivant éclata de rire, abaissant encore davantage la tête honteuse de son frère de cœur, en conséquence. Incrédule, Drago le détailla la bouche entrouverte d'affliction profonde. Il se souvenait du costume d'épouvantail que la roux avait revêtu lors de la soirée de Noël en quatrième année à l'occasion du Trophée des Trois sorciers, enfin quatre... Bref, cela n'avait aucune importance. Mais ce que l'Auror lui présentait maintenant était au-delà de tout ce qu'il aurait pu cauchemarder en tant qu'amoureux de classe et, somme toute, de mode.
Imitant un costume moldu de mauvaise fabrication, l'ensemble de la robe sorcière, ou du moins le blond imaginait qu'il s'agissait d'un habit sorcier, était taillé dans le même tissu brun à l'écossaise, aux carreaux tracés d'épaisses lignes blanches entremêlées de fils rouges dégrossis qui se désolidarisaient, à certains endroits, de ses points de coutures. Quelques empiècements en velours dégarni rapiéçaient le tout. Depuis la taille jusqu'en dessous des genoux, le tissu formait une sorte de cloche, semblable au muguet, avant de s'étrécir en deux jambes de pantalon qui ne couvraient même pas la cheville, un peu comme si le couturier était parti pour un kilt avant de changer d'avis en cours de confection. Un jabot de dentelle jaunie et miteuse repassait au col, pour ne rien arranger, par-dessus une sorte de veston noir d'où les fils décousus pendouillaient comme autant de lianes dans une jungle.
Les manches de la... veste ? Était-ce vraiment une veste ? Drago se demandait bien quel nom convenait à une horreur pareille. Le résultat n'en changerait pas d'un poil pour autant, mais c'était, encore une fois, pure curiosité et, peut-être même, utile, histoire de ne jamais se retrouver avec ceci sur le dos une seule fois dans sa vie, même une fois sénile et grisonnant.
Suivant le même principe que le pantalon, les manches ressemblaient à des boudins gonflables de plastique et se refermaient avec un élastique qui, devenu apparent sous le tissu élimé, serrait les poignets en coupant probablement la circulation sanguine jusque dans l'extrémité des phalanges du roux, devenues blanches. Ou bien était-ce l'effroi qui avait cet effet glacial ? En tout cas, cela ne devait pas être bon pour la santé de flotter dans pareil ensemble comme un nageur à la dérive au milieu d'un banc de requins. Qui savait quel genre de maladie on pouvait y contracter ? L'amour-propre n'était pas en reste et prenait un sacré coup, si ce n'était pas fatal, rien qu'à l'idée de sortir avec ce truc sur soi...
- C'est ma mère, se justifia le roux. Ça appartenait à... Je ne sais plus à qui ça appartenait.
- Même sous l'influence d'un Impero, je n'aurais jamais accepté de porter une telle chose en public.
- Je n'ai jamais accepté de le porter non plus ! Elle a dû échanger le costume que j'avais choisi contre... ça.
La voix de l'Auror se brisa sur la fin en un pitoyable gémissement. Il se retourna vers le miroir à pied pour s'assurer, probablement pour la millième fois, que son esprit ne lui jouait pas des tours, tandis qu'Harry, sur le palier, ne revenait toujours pas de son rire.
Drago fit volte-face en soupirant, direction la chambre blanche.
- Eh ! Le témoin ! Remonte les manches et aide-le à sortir de ce costume d'Halloween ! ordonna-t-il avant de disparaître.
Harry prit donc le relais auprès de Ron, tantôt catastrophé tantôt révolté, et le dépêtra rapidement de toutes les couches miteuses de la robe de sorcier à la sauce Molly Weasley.
- Je n'arrive pas à croire que ma propre mère m'ait fait ça ! Non, mais, regarde ça ! Si elle ne veut pas que j'épouse Hermione, elle ne pouvait pas trouver meilleur message que ça !
- Je crois que ta mère ne perdrait pas son temps à te saboter, déclara le survivant. Cette tenue a probablement une grande valeur sentimentale pour elle.
- C'est ça ! Et son fils, lui, peut se payer la honte de sa vie le jour de son mariage ! Pas de problème !
- Et Hermione ? Tu sais à quoi ressemble sa robe ou en a-t-elle aussi fait tout un secret ?
- Non, je n'en sais rien ! De toute façon, quoi que je mette j'aurais toujours l'air du pauvre type qui ne vaut pas un clou à côté d'elle ! Autant l'admettre tout de suite et me foutre un sac poubelle sur la tête d'entrée de jeu... Et où a disparu ton mec, sérieusement ?!
Le sorcier légendaire reposa le dernier élément du costume sur le couvre-lit tandis que Ron nouait précipitamment le lien de son peignoir de bain dans une nervosité extrême.
- Drago ? Qu'est-ce que tu fais ? le héla Harry.
Juste à ce moment, le blond émergeait de leur chambre, les bras chargés de cintres soutenant des enveloppes plastiques. Quelques cravates étaient coincées entre ses dents. En passant près de son amant, il somma ce dernier de les lui prendre d'un mouvement de la tête.
- Ce que je fais ? Ton boulot de témoin, ronchonna-t-il. Weasley, choisis-en un et passe-le ! On n'a pas le temps !
- Drago, je ne veux pas être méchant, mais... Tu as remarqué la différence de taille entre vous deux ? releva Harry.
- Ils sont tous à sa taille.
- Que... Quoi ?
- Weasley, active-toi et enfile un de ces costumes ! Vite ! L'heure tourne !
Réagissant enfin, l'Auror se saisit de l'ensemble des cintres et se précipita dans la salle de bains attenante à ses appartements temporaires. Drago secoua la tête. Harry le dévisageait d'incrédulité, réclamant silencieusement une explication valable.
- L'éducation aristocrate a du bon parfois, sourit le blond. À chaque célébration, les hommes ont au moins trois costumes de rechange et les femmes autant de robes, pour pallier à ce genre de crises justement. À croire que je l'avais senti venir.
- Quand as-tu acheté ça ?
- Je me suis permis de demander les mensurations de son fiancé à Hermione. Elle a tout de suite accepté.
- En somme, tu étais responsable d'habiller Ron depuis le début, si je comprends bien ?
- En somme... Oui.
Une exclamation rageuse à propos de boutons de manchette récalcitrants leur parvint de la salle de bains. Aussitôt, l'héritier des Malfoy se dévoua à la tâche, autrement, aucun d'entre eux ne serait à l'heure à la cérémonie. Il toqua deux fois à la porte et attendit le feu-vert de Ron pour entrer. La porte ne s'était pas refermée derrière lui de cinq minutes que l'aristocrate ressortait déjà, les traits réjouis.
- Je crois que c'est le bon, annonça la voix du cadet des Weasley.
La démarche fière, l'Auror s'exposa enfin aux regards de tous. Aucun doute, l'ensemble lui seyait bien mieux que le ridicule costume interverti par Molly Weasley. Ironique, tout de même, qu'une sélection de Malfoy convienne à la race des belettes rousses. Pourtant, c'était bien le cas : un pantalon gris en coton, tirant sur le noir profond, une chemise légèrement pâlie, comme si elle avait été laissée trop longtemps au soleil, une simple cravate couleur taupe et un veston sombre aux arabesques en jersey qui se démarquaient par leur capacité à refléter la lumière qui complétait le tout. Pour la première fois dans sa vie, depuis le mariage de son frère Bill, Ronald Weasley avait atteint une certaine sorte d'élégance et s'en régalait avec un large sourire appréciateur et de fréquents hochements de tête.
- Le marié est prêt ! conclut Harry.
- Futur marié, rectifia le cadet des Weasley.
- J'aurais aimé faire quelque chose pour les cheveux, mais bon, on peut dire qu'il est prêt, déclara Drago.
- Pourquoi ? Qu'est-ce qu'ils ont mes cheveux ?
- Ce sont des cheveux de pauvre et ils sont roux. Mais bon, il ne faudrait pas trop exagérer, après tout, c'est la journée de ta fiancée.
Ron cligna des yeux et sourit méchamment à son frère de cœur.
- Harry ?
- Quoi ?
- J'adore le fait que tu sois heureux... Mais je ne peux toujours pas le supporter.
- Certains jours, moi non plus, rit l'élu.
L'héritier des Malfoy découvrit son poignet et révéla une superbe montre argentée à la matière un peu « poudrée », de sorte que l'ensemble ne « claque » pas trop.
- Et tu te maries dans moins de vingt minutes, maintenant, remarqua-t-il.
- Oh ! Merde !
L'Auror les dépassa en courant et se précipita dans les escaliers laissant un Harry hilare derrière lui qui posa des yeux d'une infinie admiration tendre sur son amant.
- Tu es vraiment incroyable.
Le regard mercure du Serpentard se fixa sur le sol du sorcier légendaire. Un de ses sourcils se haussa narquoisement. L'élu plissa les paupières et inspecta sa propre tenue, interrogateur. Pourtant, il pensait avoir fait le bon choix en optant pour une tenue simple et sobre : noire, avec une chemise bleu nuit et un veston en coton noir, dans lequel se coinçait une cravate marine. Il avait même pris soin de discipliner ses cheveux autant que possible. Ils seraient tous redressés tel un pelage de porc-épic d'ici au début de la cérémonie, mais au moins l'effort était là. Rien à faire, le visage de Drago se tendait à la seconde en une expression de profonde lassitude.
- C'est un truc de Gryffondor de ne pas savoir s'habiller ou c'est juste que vous êtes une bande d'incapables sans aucune classe ?
- Quoi ? Qu'est-ce que j'ai fait de travers ?
- Ton nœud de cravate, littéralement.
Harry soupira et entreprit de défaire l'emmêlement compliqué de sa présentation soudainement moins classieuse. L'héritier des Malfoy secoua la tête et écarta ses mains du tissu.
- Attends, attends ! Je vais te le faire sinon Hermione peut attendre longtemps.
- J'espère qu'elle sera en blanc.
- Bien sûr qu'elle sera en blanc. Aucune fille n'est à ce point à cheval sur les traditions si c'est pour, au final, ne pas respecter la plus grande de toutes : la blancheur de la robe.
- Tu marques un point.
- Et savoir faire un nœud de cravate correctement, ça vaut combien de points ? Quelle que soit la réponse, je crois que je te dépasse largement au score.
- Vraiment ? ronronna l'élu en se collant à son homme. Ça peut aisément se régler. Et je n'aurais même pas besoin de savoir faire un nœud de cravate, juste de savoir l'attacher à une tête de lit.
Les dents blanches du Serpentard crochetèrent sa lèvre inférieure, ses iris se dilatant de désir. Leurs visages se rapprochèrent à seulement quelques millimètres.
- Je n'ai rien contre le fait que vous vous tapiez les fesses l'un de l'autre. En revanche, si ça me met en retard à mon propre mariage, ça me dérange beaucoup plus, les arrêta une voix. Vous avez toute la vie devant vous pour vous ligoter avec des cravates comme deux pervers, maintenant ramenez-vous !
Les deux hommes s'écartèrent en grimaçant d'amusement tandis que Ron reprenait le chemin du rez-de-chaussé en surveillant, par-dessus son épaule, si le couple le suivait.
- Je commence à croire qu'on vous apprend à habituer les gens à une allure de bourrins beuglards pour mieux les tromper avec votre pas de félin aux moments opportuns dans votre foutue maison de Gryffondor, grommela Drago.
- Et moi qu'il y a un cours de maîtrise de la critique généralisée et de la mauvaise foi porté à un niveau d'excellence sur la tutelle de Rogue dans votre cursus de Serpentard.
Le blond lui donna un mauvais coup d'épaule en ricanant, prouvant son point.
Au final, il fallut encore franchir deux crises majeures concernant, premièrement, le trou de mémoire de Ron concernant le texte de ses vœux de mariage, et, deuxièmement, l'oubli dans toute cette folie du cadeau de mariage du couple, avant que les trois sorciers ne pussent enfin transplaner jusqu'au Terrier.
- Aïe !
- Pardon.
- Ginny ! Fais attention, voyons ! Ne tâche pas sa robe avec du sang !
- Je l'ai à peine effleurée, maman ! Elle est juste trop nerveuse pour se détendre ! Et puis, c'est sous le jupon, ça ne se verra même pas !
La mise au point avec Molly achevée, Ginny s'accroupit de nouveau à côté du piédestal sur lequel la née moldue était perchée pour permettre à ses petites mains d'entreprendre la dernière retouche sur l'ourlet de la robe. La benjamine des Weasley faillit, une seconde fois, piquer la peau laiteuse de sa belle-sœur lorsqu'un frisson parcourut la jambe de celle-ci.
- Hermione, veux-tu te détendre, s'il-te-plaît ?
- Est-ce qu'ils sont arrivés ? demanda désespérément la brune.
La mère Weasley l'attrapa doucement par les épaules.
- Pas encore, ma chérie. Ils ne vont plus tarder j'en suis sûre.
De son calme olympien de mère poule, Molly replaça une des mèches d'Hermione derrière son oreille découverte. Celle-ci glissa aussitôt sur la peau blanche et se replaça juste à côté de la tempe, à sa place originelle, en une seule bande de ruban quasiment doré. Le geste servait davantage à la rassurer que pour parfaire une coiffure déjà terminée depuis longtemps.
- Qu'est-ce qu'ils font ? Ils devraient déjà être là !
- Étant donné que Ron veut te prendre pour femme plus que tout au monde, ça ne peut venir que d'une seule chose selon moi, commenta Ginny comme une évidence.
- Laquelle ?
La rousse s'immobilisa un moment, ses pupilles olive traduisant une petite surprise malgré son air naturel. Le stress limitait apparemment les moyens cognitifs de cette femme brillante qui ne pouvait plus se séparer de la ride d'inquiétude entre ses sourcils de son visage, impatiente comme jamais pour connaître la suite.
- Harry, répondit Ginny. Il aura voulu jouer avec Malfoy jusqu'à la dernière minute. Comme d'habitude.
- Ginny ! la réprimanda sa mère. Je ne t'ai pas éduquée de la sorte ! Fini l'ourlet de cette robe au lieu de médire ! Je vais aller voir comment les choses se passent sous le chapiteau.
Molly sortit de la pièce, la rousse pouffa et agita un peu le jupon de la robe pour reprendre sa couture. Hermione ne considérait pas cette situation aussi divertissante que sa nouvelle belle-sœur, bien au contraire, et trépignait presque sur place.
- Remarque, l'inverse est aussi possible, ajouta la rousse.
- Ils pourraient maîtriser leurs ardeurs ! Au moins pour le jour de mon mariage.
- Peut-être qu'ils ont invité Ron à venir voir, qui sait ?
- Ah !
Les deux jeunes femmes éclatèrent d'un rire teinté de dégoût bon enfant. L'idée d'imaginer l'Auror face à une telle scène les régalait toutes deux autant qu'elle les horrifiait. Pourtant, l'amusement de la brune fut de courte durée tant les pensées s'entrechoquaient entre elles dans son crâne.
- J'espère qu'il ne change pas d'avis, murmura-t-elle.
- Tu plaisantes, là ? Tu ne le connais pas ton Ron après tout ce temps ?
- Si... Mais... On ne sait jamais...
- Quoi ? Il sera nerveux, comme tout le monde, effectivement. Mais dis-toi qu'Harry et Drago sont de l'autre côté avec lui. À eux deux, ils maîtrisent toutes les techniques de fuite possibles et imaginables. Ron ne s'en sortira pas si facilement.
- Tu as raison, encore, sourit la brune. Tu tiens la forme !
- Je sais, se vanta l'autre. Allez tourne-toi que je vois ce que ça donne.
La née moldue obéit et baissa les yeux sur sa bague de fiançailles. Elle se mit à la triturer machinalement tandis que la benjamine des Weasley repositionnait le bas du jupon sous la couche supérieure de la robe. La mètre autour du cou, la rousse se recula de quelques pas et sourit, satisfaite.
- Tu vas la garder ?
Hermione releva la tête, perplexe.
- Ta bague, précisa Ginny.
- Je ne sais pas.
- Ça ne sera pas pratique pour mettre l'alliance sur le moment, mais après, ça fera très « cachet », conseilla une voix traînante.
Appuyé contre l'encadrement de la porte des « coulisses », Drago Malfoy inspectait les deux femmes en train de revoir les derniers préparatifs. Tout l'air comprimé dans les poumons de la future mariée sembla sortir en une seule et profonde expiration qui dessina un clair soulagement sur son visage.
- Rassurée ?
Hermione acquiesça avant de le fusiller de ses pupilles couleur châtaigne sans aucune merci du haut de son piédestal.
- Petit problème d'habillement, expliqua le sorcier. Mais tout est réglé.
- Ma mère a encore essayé de lui refiler le vieux costume d'un de nos ancêtres ? devina Ginny.
- Le pire est d'imaginer que cette chose était considérée comme à la mode à une époque, confirma le blond.
- Je sais, c'est affreux.
- Cette horreur gît sur un couvre-lit, en France : il n'y a plus à s'en inquiéter.
- Dommage que Ron soit le dernier de la fratrie qui pouvait encore rentrer là-dedans, se moqua la rousse. Mais tant mieux, personne ne sera plus obligé de supporter cette horreur dans son placard.
L'héritier des Malfoy pencha la tête sur le côté, intrigué. Hermione ne se mêlait pas à leur conversation, à l'encontre de ses principes d'oiseau extraverti. Son attitude transpirait de malaise. Là-haut, sur son estrade, elle ressemblait à une flamme vacillante sur une bougie prête à s'éteindre.
- Hermione, tu es magnifique, sourit-il. Mais tu ferais mieux de tomber dans les pommes après être descendue de cette chaise.
La née moldue pouffa de rire. Elle couvrit une partie de son visage un peu pâle de sa main faiblarde. Elle donna l'autre à Ginny qui la soutint comme un pilier infaillible dans sa descente de piédestal. Lorsqu'elle fut au hauteur humaine, Drago promena son regard sur la robe d'un air satisfait et, pour être tout à fait honnête, admiratif.
- Au moins une qui sait comment s'habiller à Gryffondor.
La benjamine des Weasley fronça les sourcils et le considéra d'un air mauvais, comme si elle prétendait d'avoir mal entendu ce qui venait de sortir de sa bouche de serpent. Le blond la détailla de la tête aux pieds et hocha la tête.
- Pardon, deux, rectifia-t-il.
- Merci, Drago, ironisa la rousse. Tu peux aller attendre sous le chapiteau avec les autres.
- J'ai un présent de mariage à remettre à la mariée.
- Il y a une table prévue pour ça. Sous le chapiteau.
- Je me devais de le lui remettre en main propre. J'aime me démarquer de la masse de temps à autre.
- Tu avais surtout envie de voir la robe.
- Touché.
- Le chapiteau t'attends, se moqua la benjamine des Weasley.
- C'est bon, Ginny. Drago peut rester. S'il m'explique pourquoi Harry n'est pas venu avec lui ?
- Il ne veut pas gâcher la surprise.
La brune prit une grande inspiration, marquant sa compréhension. Au même moment, Molly Weasley reparut dans le Terrier, masquant difficilement son excitation montante. Elle marqua un temps d'arrêt à la présence de l'héritier des Malfoy auprès des deux jeunes femmes mais s'obligea à en revenir rapidement. De son bras potelé, elle tendit un superbe bouquet de fleurs blanches délicatement relevées par deux roses pâles et une feuille de couleur pervenche autour de l'ensemble des tiges fraîches.
Maladroite d'angoisse, Hermione ne l'attrapa pas à temps. Par chance, une main pâle eut le bon réflexe et récupéra le dernier accessoire de la mariée à quelques centimètres du sol. Drago s'inclina en le lui déposa dans ses mains tremblantes. La jeune nerveuse en fit de même pour le remercier et écarta un pan de sa robe de ses jambes.
- Je vais aller avertir les garçons que tu es prête.
- Drago ! Attends !
Le blond se retourna vers la mariée. Cette dernière fit un signe de tête à sa demoiselle d'honneur rousse. Ginny déposa les quelques affaires de coiffure entre ses mains sur une luxueuse coiffeuse dans un coin et s'éclipsa discrètement à la suite de sa mère. Devant toutes ces précautions, Drago sut, à l'instant, la question qui allait franchir ses lèvres rosées, et qui cette interrogation concernait parmi tous les hommes invités à la cérémonie.
- Est-ce que... Est-ce qu'il est là ? demanda-t-elle.
Une expression peinée servit de premier indice à la jeune femme qui, pourtant, insista en s'enfonçant dans la brèche qu'elle venait de créer.
- Est-ce que Théodore est là ?
- Comme presque toujours depuis neuf mois, dit Drago. Ça ne devrait pas te surprendre, Drago. De tous les jours qui auront une grande importance dans nos vies, aujourd'hui est, malheureusement, le jour durant lequel il risquait le moins d'apparaître.
Une contrariété mélancolique s'afficha sur les traits de la future mariée. Elle se sentait probablement très stupide de penser à ce genre de choses en pareille occasion.
- C'est une marque de respect de sa part. Il ne veut pas gâcher ton moment.
- Je comprends. J'aurais juste voulu que...
- Je sais. Mais pense plutôt au roux qui t'attend maintenant au bout de l'allée. Il est habillé comme un prince.
- Merci, Drago. Vraiment. Ton calme est une chose précieuse pour nous, aujourd'hui.
- Apparemment c'est mon rôle aujourd'hui : jouer le témoin sans en être un.
- Tu fais du très bon travail.
Le Serpentard s'inclina une nouvelle fois devant la future mariée qui sembla s'en amuser. Puis, le sorcier glissa une main à l'intérieur de son élégante veste noire et en sortit une petite boîte grise tenant dans sa paume, enrubannée de larges bandes de tulle blanc. Faisant quelques pas dans la pièce, il la déposa sur le recoin de la coiffeuse, près des brosses en bois, avant de se tourner une dernière fois vers la jeune femme.
- Il n'est peut-être pas présent, mais crois-moi quand je te dis qu'il ne fera que penser à toi toute cette journée. Ce cadeau est sa façon à lui de te souhaiter bonne chance.
- Je te crois. Mais... J'espère quand même le revoir un jour. Théodore est un ami fantastique. Unique en son genre.
- Tu oublies à qui tu t'adresses, confirma Drago.
- Non, bien au contraire.
L'héritier des Malfoy acquiesça et fit volte-face, se préparant à sortir de la pièce pour aller, effectivement, annoncer aux deux autres de Gryffondors que tout se mettait en marche dès à présent. La voix d'Hermione l'interrompit.
- Drago ?
Il se retourna. Entre ses mains blanches et tremblantes de nervosité, Hermione avait saisi le paquet du fils Nott. Elle lui sourit.
- Je suis heureuse que tu sois là.
- Tu dis ça uniquement parce que je suis arrivé avec ton meilleur ami fuyard.
- Il y a neuf mois, ça aurait probablement été le cas, mais plus maintenant. Je suis vraiment heureuse que tu sois là. Toi aussi, tu es un ami remarquable.
- La journée n'est pas encore terminée. Attends un peu avant de me jeter des fleurs.
- Je crois en toi.
L'homme fut obligé de s'incliner une énième fois avant de se retirer pour de bon à la recherche de son homme à lui, perdu au milieu des convives sous le chapiteau, et probablement déjà en train de piquer quelques en-cas à droite et à gauche.
Seule, pour la première fois de la journée, la née moldue se retrouva sans distraction face à ses angoisses les plus profondes. À croire que le silence les ramenait à la surface plus sûrement que jamais, un peu comme le brouhaha incessant qui lui parvenait de l'extérieur en une sorte de bourdonnement épuisant. Ici, Hermione était dans une sorte de cocon protecteur du monde extérieur, mais nid de ses doutes. Le dernier qu'elle aurait avant de devenir la femme de quelqu'un et de renaître, selon la tradition, dans une nouvelle vie en tant que femme accomplie et prête à entretenir son propre foyer. Elle était capable de toutes ces choses, bien sûr, mais la brune sentait l'angoisse monter sans discontinuer ni aucun plafond. Les larmes lui montaient presque aux yeux alors que son estomac, vide et désespérément noué depuis la veille, se retournait en tous sens en se débattant avec sa conscience qui lui soufflait presque son erreur à l'oreille. Ce jour était supposé être le plus beau de sa vie. Alors, pourquoi avait-elle l'impression de ne s'être jamais sentie aussi mal ?
Inconsciemment, ses doigts se resserrèrent autour de la petite boîte enrubannée alors qu'elle s'asseyait sur la première chaise présente, près de la coiffeuse, soudainement prise d'une faiblesse. Pourquoi était-elle comme cela ? Où était son sang de Gryffondor quand elle en avait besoin ? Ron était l'homme de sa vie, alors pourquoi hésiter ? Il n'y avait aucune raison valable ! À moins que...
Lentement, Hermione défit les liens qui maintenaient le couvercle bien en place, puis, après avoir reposé les rubans sur la coiffeuse, ôta le couvercle. Elle retint son souffle en découvrant une superbe broche en or, sertie de rubis, représentant un lion majestueux posant la patte sur une bille d'onyx représentant probablement un royaume, voire le monde. C'était le symbole du pouvoir et de la royauté incontestable, de la fierté inconditionnelle... Tout ce qu'elle exécrait, en fait.
La jeune femme manipula l'objet encore et encore entre ses mains, l'observant sous toutes les coutures. Quelque chose lui disait que ce symbolisme n'était pas innocent.
Lorsque Ginny entra dans la pièce quelques minutes plus tard, elle marqua un temps d'arrêt tant sa belle-sœur s'absorbait dans le bijou d'une fabrication incroyablement méticuleuse. Une colère sourde rugit en elle : une sorte de sentiment contradictoire à ce qui aurait dû prendre place aujourd'hui flottait dans cette pièce. Et rien, ô grand rien, ne pouvait lui déplaire plus que cela.
Pourtant, quand la lionne de Gryffondor se rendit enfin compte de sa présence, toutes ses hésitations disparurent. Ces prunelles-là étaient celles de la détermination, de la droiture et de l'amour infaillible, cachées derrière un voile quasiment opaque de nervosité qui faussait le tout. Ginny s'approcha d'elle et s'accroupit à ses côtés. À son tour, elle admira la broche.
- Qui t'offre ça ? Drago ?
- Théodore.
La rousse pinça les lèvres en une moue rageuse avant de secouer la tête, soudainement contrariée.
- Je ne comprends pas. Pourquoi n'est-il pas là ? S'il tient tant à toi, il devrait se battre pour toi. Pas mener ce genre d'actions qui, sous des apparences innocentes, affectent plus la vie qu'on ne le pense.
- Je ne vais pas laisser tomber ton frère, Ginny, trancha calmement la née moldue.
- Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.
- C'est parfaitement ce que tu as voulu dire.
Les deux femmes se jaugèrent durement dans le silence tangible. Hermione, malgré la pâleur de son visage, ne plia pas.
- J'aime Ron. Dans une minute, je vais me lever, sortir de cet endroit et aller lui dire « oui ». Parce que c'est la vie que je veux. Ce n'est pas une broche en or reçue à quelques minutes de la cérémonie qui me fera changer d'avis. Un baiser et des aveux sincères n'ont pas réussi à le faire. Ça ne pèse pas dans la balance.
- Alors pourquoi hésites-tu si ce n'est pas Nott qui joue avec tes sentiments ?
- Je ne sais pas... Ou, en fait, je le sais, mais je ne peux pas me l'expliquer.
- Quoi ?
- C'est Ron. Je ne devrais pas avoir peur, pas autant du moins... Je devrais juste avoir envie de courir à pleines jambes, là-dehors, vers lui, et de me jeter dans ses bras... Je ne sais pas.
- Il paraît que ce moment d'antichambre est décisif dans l'avenir d'une mariée. Maintenant, tu comprends sûrement pourquoi.
- Oui. Mais cela n'a rien à voir avec Théodore.
- Comment peux-tu en être si sûre ? Je veux dire... Ce présent ressemble beaucoup à une sorte de carte de la dernière chance à mes yeux.
- Ça n'en est pas une, la détrompa Hermione.
- Pourquoi ?
- Théodore n'est plus qui il était pendant la guerre. Il est comme nous : fatigué. Il n'a plus la force de se battre. S'il l'avait eue, déjà neuf mois auparavant, je suis à peu près sûre que je n'épouserai pas Ron aujourd'hui. J'étais prête à tout quitter, et il le savait parfaitement. Il aurait pu... Il n'a rien tenté. Au lieu d'essayer de me rendre heureuse par ses propres moyens, il m'a redirigée vers Ron. Parce qu'il se sent incapable d'apporter le bonheur à quelqu'un si son propre bonheur se fonde sur une chimère. Depuis qu'Harry et Drago sont revenus... Lui est parti. Et ça n'est pas l'attitude de quelqu'un qui se bat.
- Quelle attitude est-ce, alors ? s'enquit Ginny.
- L'attitude de quelqu'un qui fuit. Il reviendra peut-être un jour, comme Harry et Drago l'ont fait, mais... Je n'ai pas à attendre qu'il le fasse, je n'en ai pas envie. Ça ne veut dire qu'une seule chose : c'est Ron. Ç'a toujours été lui, ça le restera, à jamais.
Après avoir laissé échappé un soupir, Hermione se saisit à nouveau de la boîte et y déposa précautionneusement la broche avant de reposer le couvercle par-dessus et de la repousser sur la coiffeuse. Là, elle pivota face au miroir et se répéta, mentalement, une série d'encouragements en inspectant les changements de couleurs sur son visage. Il ne devait rester aucune trace de pâleur.
Le reflet de Ginny apparut bientôt derrière elle, une pince-peigne d'où se dégageait un voile vaporeux entre ses mains. Hermione croisa son regard dans la glace et acquiesça. L'instant d'après, le voile finissait de recouvrir sa coiffure.
Harry se tendit sensiblement en sentant une main trouver son épaule. En apercevant la chevelure dorée et aérienne sur le crâne de l'importun, il se détendit et osa même dessiner un large sourire sur son visage bronzé.
- Elle est sublime, lui annonça son amant.
- Elle est en blanc ?
- Oui. Pourquoi est-ce que tu te fixes là-dessus ? On dirait que tu tiens au moins autant qu'elle aux traditions !
- Je ne sais pas. Je ne la vois pas dans une autre couleur, c'est tout. Même si je suis sûr que Ron l'aurait bien aimé en pervenche...
- Ah ! Le fameux bal de Noël en quatrième année !
- Tu te souviens de ça ? s'étonna le survivant.
- Un peu que je m'en souviens ! J'aurais tout donné à l'époque pour avoir un uniforme comme celui de Krum, avec une fourrure noire attachée à l'épaulette comme une écharpe officielle.
- Tu n'avais pas déjà quelque chose comme ça dans ton placard ? Je suis surpris.
Drago ricana discrètement. Savoir qu'il était toujours capable de surprendre son homme lui apportait une certaine satisfaction. Ils avaient encore des choses à apprendre l'un de l'autre et, avec un peu de chance, à travers ces moments privilégiés dans la pénombre, comme autrefois, ou sur l'oreiller, après une session d'extase, cœur ouvert à cœur ouvert. Et cette perspective le réjouissait énormément.
- Remarque, il n'est jamais trop tard, poursuivit le sorcier légendaire. Peut-être que tu pourras t'en procurer un en Europe du Nord pour notre mariage.
La paralysie s'empara du blond. Soudain, il perdit toute conscience de l'agitation qui régnait autour d'eux sous le chapiteau blanc aux décorations blanches, gris perle, rose pâle et bleu pervenche. Son esprit butait sur cette dernière phrase comme un disque rayé incapable de passer à la mesure suivante. Comment ? « Leur » mariage ? D'où cela sortait-il ? Le survivant suggérait-il réellement cela ? Ou était-ce juste une blague pour le faire marcher, une blague dans laquelle il courait comme un fou au lieu de comprendre la subtilité ? Harry pensait-il vraiment, qu'un jour, ils seraient à la place de ces deux inséparables, en train de perdre leurs esprits et de toute remettre en cause chacun de leur côté pendant qu'on vérifiait pour eux le bon alignement des sièges le long de l'allée centrale ?
Drago déglutit. Il pouvait sentir toutes les couleurs, gracieusement donnée par la clémence de l'été, s'évader de sa peau translucide. Et Harry qui le regardait, sans rien dire, pour la première fois totalement aveugle au fait que ce qu'il venait de dire lui faisait perdre pied et créait une sorte de panique en lui...
- Harry !
Ginny venait d'apparaître à l'autre bout de l'allée centrale et agitait son bras à l'intention du survivant, appelé, maintenant, à son poste. Devant ce constat, les deux sorciers remarquèrent que presque tous les convives s'étaient installés dans leurs sièges.
Le survivant montra à la rousse qu'il avait saisi le message et caressa le dos de son amant avant de s'engager sur le tapis d'honneur pour rejoindre les coulisses où il s'apprêterait à prendre place sur l'estrade, derrière son frère de cœur, lui aussi sommé de se plier à l'appel. L'héritier des Malfoy le fixa jusqu'à-ce qu'il eut disparu et secoua durement la tête en clignant des yeux, incapable d'effacer cette expression d'hébétude de son visage. Lui qui pensait avoir franchi une sorte de pas en abordant un mariage sereinement... Retour à la case départ.
Secouant à nouveau la tête, Drago posa le pied sur le tapis central avant de s'arrêter et de faire brusquement un pas de côté contre les rangées de chaises. Il sourit à une vieille dame dont les genoux avaient failli devenir sa piste d'atterrissage et balbutia une profonde idiotie sur le fait de ne pas vouloir salir l'allée pour la mariée. Une de ses mains nerveuses frotta sa nuque et il se dépêcha de rejoindre sa place. Il fut le dernier à s'asseoir, ou plutôt à se laisser tomber sur sa chaise, alors que Ron, Harry et les demoiselles d'honneur attendaient déjà l'entrée d'Hermione sur l'estrade.
À sa droite, Pansy se pencha un peu en avant et fronça les sourcils en le dévisageant.
- Qu'est-ce que tu as ? grogna-t-elle. On dirait que tu as vu le Sinistros.
- Non, non, ça va. Toute cette nervosité me monte à la tête, c'est tout.
- Tu vas pouvoir assurer quand même ? s'inquiéta Blaise. Parce que je ne fais pas ça tout seul, je te préviens.
- Comment ça, « je ne fais pas ça tout seul » ? Je suis devenue trop lourde pour ton pauvre corps d'homme ? l'agressa Pansy.
- Mais non, chérie. Te reposer juste sur moi n'est pas bon pour ton dos, mentit habilement le sorcier basané. Si tu as Drago pour faire la balance, ça sera mieux.
- Ça va aller, leur assura le blond.
Pansy Parkinson le jaugea méchamment tout en caressant doucement son immense ventre en un drôle de contraste. Elle n'avalait pas ses piètres explications même si elle ne risquait pas d'en demander davantage. La fin de sa grossesse excitait très facilement ses hormones susceptibles et hargneuses, la rendant tantôt irascible, tantôt triste à en crever. Le pire dans l'histoire était que, plus le bébé se traînait, plus Pansy avait du mal à le faire et plus elle devait avoir recours aux services de son homme, et ce dernier commençait à fatiguer. Pour être honnête, il était à deux doigts d'aller chercher le gosse lui-même... Mais aujourd'hui était un jour spécial pour chacun d'entre eux, aussi, le fils Zabini se contenta de lui adresser un sourire d'excuse et de reporter son attention, comme tout un chacun, sur l'attente nerveusement palpable de la mariée.
Sur l'estrade, les cheveux de Ron étaient devenus subitement trop clinquants pour son visage transparent. Harry se balançait d'avant en arrière sur ses pointes et talons de pieds. Et Ginny, de l'autre côté, se penchait régulièrement vers l'allée centrale pour s'assurer de l'arrivée de la mariée.
Soudain, la musique annonçant l'arrivée d'Hermione s'éleva dans le chapiteau. Toute l'assemblée se leva d'un même mouvement, Pansy et ses deux béquilles un peu à la traîne, dans un bruit unique de raclement de chaises et de toux. Et tandis que l'ensemble des têtes s'illuminaient à l'approche de l'ombre sur le tapis, là où la mariée devait apparaître, Drago tourna la sienne vers son homme. Rien qu'à la façon dont la lumière s'emparait de ses traits et de ses pupilles vertes, il devinait que la jeune femme s'avançait, de plus en plus près. Sur le premier rang, juste devant lui, Molly Weasley ainsi qu'une femme ressemblant à une Hermione de trente ans de plus laissaient déjà couler leurs larmes sur leurs joues pomponnées.
- Elle est sublime, murmura Pansy.
L'héritier des Malfoy le savait déjà. Tout ce qui comptait pour lui, à cet instant, était la réaction de l'élu. Il n'aurait pas su expliquer pourquoi, mais tout l'appelait vers lui, l'homme le plus transparent de toute cette cérémonie dans son rôle de témoin. Il le regarda appuyer avec ses mains sur les deux épaules de son frère de cœur, le secouant un peu avec un sourire jusqu'aux oreilles.
Et, finalement, Ron esquissa un sourire de ses immenses dents, les yeux embués et les mains hyperactives autour de lui : les doigts s'emmêlant les uns dans les autres, les paumes collées l'une contre l'autre, s'agitant en éventail ou juste en admiration. Car Hermione était vraiment magnifique. Au bras de son père qui, malgré les poches sous ses yeux de n'avoir pas dormi pendant des semaines rien qu'à songer à une cérémonie magique plutôt que dans la petite église où ils se mariaient de générations moldues en générations moldues, semblait être le deuxième homme le plus heureux sur cette terre, juste derrière son gendre.
En blanc, effectivement, avec son bouquet entouré de bleu pervenche, les éclairages du chapiteau faisaient scintiller d'une vague discrète le satin de sa robe cintrée. Loin de ces tenues de princesses dont Hermione rêvait petite fille, la dentelle qui courait le long de ses gorges ornementait une parure de femme. Les fantaisies qui relevaient le blanc commençaient à partir de la ceinture où un ruban de dentelle resserrait la taille en fins cordons dans le dos plongeant, uniquement paré de quelques perles grises aussi fines que des poussières flottant dans l'atmosphère. Longues, les manches légères ne comportaient que quelques bandes de tissu ajouré sur sa peau laiteuse perlée de grains de beauté, et recouvraient le dessus de sa main, juste avant les phalanges, en un triangle élégant et peu strict. La parure de bijoux avait été destituée de son collier trop lourd. Ne restaient que les boucles d'oreilles pendantes : une seule barre d'argent terminée par un petit diamant, et la fétiche bague de fiançailles qui ne prendrait jamais un seul coup de vieux. La coiffure était une œuvre d'art, un chignon libre d'où s'échappaient des mèches saupoudrées d'or par l'éclairage, et au-dessus duquel un peigne à cheveux serti de pierres rappelant le bleu pervenche de son bouquet retenait le voile qu'elle avait, catégoriquement, refusé de rabattre sur son visage. Et quelle erreur aurait été commise autrement. Car le plus bel atout de sa tenue de mariée était incontestablement son sourire devenu resplendissant d'émotions à la vue de son fiancé sur l'estrade.
Alors que le cortège avançait d'un pas calme dans l'allée centrale, des papillons transparents emmenaient dans leur sillage une pluie bleu pervenche qui retombait sur le tapis en minuscules confettis pailletés devant la mariée. Drago en sentit un le frôler de ses ailes douces et tourner autour de lui comme lancé dans un jeu enthousiaste. Harry applaudissait en souriant extatiquement à cette vision divertissante, au même titre que Fleur Delacour, dans l'une des rangées, souffleuse de l'idée des papillons enchantés.
Hermione ne parvint pas à garder le masque de calme durant tout le chemin, cependant. Arrivée à à peine quelques mètres de l'estrade, son père ne l'avait même pas relâchée qu'elle se défaisait de son étreinte et trottinait joyeusement jusqu'à Ron qui s'empressa de la réceptionner dans ses bras puissants sous les rires de l'assemblée. « Te voilà », déchiffra Drago sur ses lèvres alors qu'ils se rasseyaient tous et que le maître de cérémonie entamait son discours interminable, faisant trépigner d'impatience les deux amoureux sur l'estrade. Au final, les deux inséparables faillirent s'embrasser à plusieurs reprises et jaugèrent même, à un moment, les alliances dans les mains de leurs témoins respectifs, provoquant une nouvelle fois l'hilarité générale.
- L'amour est joie. L'amour est cadeau. L'amour est don de la vie. Il doit être chéri et protégé comme le plus précieux des trésors. L'amour est enfant d'amour et amène au foyer qui accompagne l'homme le reste de ses jours durant. Il s'agit là du bien le plus difficile à trouver et du plus difficile à saisir. Mais si l'on est sûr de vouloir emprunter la même route avec quelqu'un, alors, tout devient possible. L'amour est quelqu'un qui sera capable de n'importe quoi pour vous sortir des plus mauvaises passes et pour vous accompagner dans votre joie. Le vrai est l'émotion que vous ne connaîtrez qu'une seule fois dans votre vie, avec une telle intensité. Il est celui qui impose le respect, autant des autres que de soi-même. Car il faut savoir se regarder l'un l'autre, non pas seulement comme une beauté à chérir, mais également comme une personne à laisser voler de ses propres ailes. Alors, en ce jour, je vous le demande. Hermione Granger, êtes-vous prête à accepter monsieur Ronald Weasley ici présent, comme votre digne et légitime époux ?
- Oui, je le veux.
- Et Ronald Weasley êtes-vous prêt à accepter mademoiselle Hermione Granger ici présente, comme votre digne et légitime épouse ?
- Oui !
Après un petit silence, Harry lui donna un coup de coude. Ron se retourna, fâché.
- Quoi ?!
Le survivant intima son frère de cœur à poursuivre, provoquant sa confusion pour lui qui croyait avoir tout dit. Il réalisa soudainement son erreur.
- Ah ! Oui, oui ! Bien sûr que je le veux ! Là, c'est bon ? J'ai tout dit ?
Hermione éclata de rire au même titre que l'assemblée, décidément bien divertie en cette cérémonie.
- Vous pouvez dès à présent échanger les alliances, déclara le maître de cérémonie en voyant la mariée se saisir de l'anneau de son presque mari.
- Ron, je...
Elle soupira joyeusement en secouant la tête, retenant avec difficulté les larmes d'émotions qui affleuraient ses cils maquillés.
- Tu es un génie incompris, sourit-elle sous les acquiescements du roux, fier de son appellation. Et bien que, même moi, je ne comprenne pas toujours où tu veux en venir, j'aime savoir que tu es unique en ton genre et que cet unique m'était destiné depuis le début. C'est toi. Ça toujours été toi. Le plus terrible est que tu es celui qui le sait le moins. Alors, je te promets que, chaque fois que tu douteras, je serai là pour te rappeler que, nous deux, est un lien sur lequel tu pourras toujours compter.
En passant l'anneau au doigt de son idiot favori, la jeune femme se pencha vers lui et murmura trois mots à son oreille. Trois mots qui flottaient dans l'air depuis le début mais ne devaient être partagés que d'eux seuls : « Je t'aime ».
Ron, n'en ratant décidément aucune, faillit lâcher l'alliance de la sorcière surdouée sur le sol et se dépêtra une bonne minute avec le métal pour parvenir à le maintenir solidement entre ses doigts moites. Il soufflait beaucoup, à deux doigts de se laisser submerger lui aussi.
- Hermione, j'avais écrit tout un beau discours pour aujourd'hui, commença-t-il. Mais, comme d'habitude dans les moments importants, je suis infoutu de faire comme prévu. Je me souviens avoir écrit beaucoup de choses pourtant. Et je sais que ça se terminait par un beau « Je t'aime ». Mais je ne parviens pas à m'en rappeler bien que je l'ai appris par cœur : Harry m'a même fait réciter. Je te le montrerai plus tard...
Le témoin désigné acquiesça en tentant de contenir son fou-rire.
- Mais, alors que tout ça nous arrive, je suis en train de me dire que c'est parce que ces mots n'étaient pas ceux que je devais te dire aujourd'hui. Je ne suis pas doué pour grand chose. J'ai un talent inné pour gâcher beaucoup de choses. Mais... Nous deux, c'est la seule chose que j'ai réussi à ne pas trop endommager avec mes bêtises. Probablement parce que je ne me serai jamais remis si ça avait été le cas. Alors, ce que j'ai envie de dire c'est... Que je veux continuer à ne pas gâcher les choses avec toi. Ça ne sera pas facile. Mais je t'ai fait une promesse, celle d'essayer, chaque jour, toujours.
La dernière alliance orpheline fut enfin passée au doigt d'Hermione, rejoignant le diamant du bijou de fiançailles. C'en fut de trop. Les deux inséparables furent proclamés mari et femme alors que leurs lèvres s'entrechoquaient déjà sous les applaudissements de la foule et les sifflets nourris de la fratrie Weasley qui n'aurait, honnêtement, jamais cru que ce jour arriverait. Pourtant, cette cérémonie était belle et bien réelle, enfin. Le couple s'élança en trottinant joyeusement dans l'allée centrale, faisant une course improvisée avec les papillons enchantés qui battaient à toutes ailes pour les suivre dans leur fuite amoureuse, sous les vivats.
- Vive les mariés ! cria Harry faisant se retourner Ron, prêt à protester. Eh ! Non, tu l'es maintenant ! continua-t-il.
Le roux éclata de rire et reprit sa course jusqu'à l'extérieur du chapiteau, vers l'intimité du Terrier.
Alors que le parfum de rose d'Hermione les encensait encore, Drago sentit ses jambes le lâcher en rencontrant le regard subitement inquiet d'Harry, sur l'estrade.
« Qu'est-ce que tu as ? On dirait que tu as vu le Sinistros ». Le Sinistros, oui. Et même bien pire que cela. Emporté par le stress impérieux qui lui oppressait la poitrine, l'héritier des Malfoy se laissa tomber sur sa chaise et se recroquevilla sur lui-même sous les vivats de la foule enthousiaste.
Un flash de lumière fit sursauter involontairement le corps frêle du Serpentard attablé à la table des mariés avec son homme et le couple Zabini. Pourtant, il avait bien vu le photographe arriver avec son projecteur gigantesque qui semblait presque terminer son bras comme le crochet du Capitaine dans le conte moldu de Peter Pan. L'éclat lumineux le prit néanmoins par surprise et fit douloureusement convulser ses membres, léthargiques depuis son malaise à la sortie des mariés. Près de deux heures plus tard, une fois la survie au repas gargantuesque assurée, Drago n'était toujours pas remis et regardait les détails de la nappe blanche de la table d'honneur, une main retenant son front un peu chaud et une main posée machinalement à plat près de ses couverts désormais inutiles.
Personne ne semblait remarquer sa fatigue. Les nouveaux mariés étaient bien trop pris par leur joie pour se soucier de sa faiblesse et, de l'autre côté, Blaise et Pansy trop occupés à s'inquiéter, comme toujours ces derniers temps, du moindre mouvement provenant du ventre surgonflé de la brune potelée. Alors, personne ? Pas tout à fait. Mangeant de temps à autre une bouchée de son assiette, partageant un rire avec ses amis légendaires une fois, et répondant gracieusement aux félicitations, étrangement adressées au témoin à chaque passage de convive d'autres fois, son regard émeraude se posait régulièrement sur ses traits perdus dans le vague. Et les minutes passaient et passaient et passaient encore...
Dehors, la nuit tombait doucement au rythme des danses de salon qui écrasaient les tapis sous les semelles des invités, au milieu desquels, Ron et Hermione aveugles à tout en dehors de leur bonheur, ne s'arrêtaient plus de virevolter depuis l'ouverture du bal. Blaise et Pansy avaient fini par s'isoler de l'agitation dans un coin plus reculé du chapiteau, escortés par Fleur Delacour bien consciente qu'un tel tohu-bohu ne convenait pas à une femme dans l'état de la fille Parkinson.
Seuls à leur table depuis une dizaine de minutes, Drago releva lentement sa tête fiévreuse en sentant la main chaude du survivant se poser sur la sienne.
- Tu veux qu'on rentre ? lui demanda-t-il.
- Il est à peine dix heures. On ne va pas partir maintenant. Même Pansy est encore là.
- On se fiche de qui est encore là. Si tu te sens mal, il vaut mieux rentrer.
- Ça va, Harry.
- Non, ça ne va pas. Je le vois.
- C'est bon ! Je te dis que ça va ! Lâche l'affaire ! s'énerva brusquement le blond qui récupéra violemment sa main et se buta dans sa chaise en se levant.
- Où est-ce que tu vas ?
- Prendre l'air.
Titubant un peu et percutant même un roux échappé de la multitude au passage, Drago slaloma un moment entre les tables avant de devenir totalement hors de portée et de vue. Harry fronça les sourcils, confus et totalement pris de court par l'attitude de l'héritier des Malfoy. Il songea que tant de foule l'incommodait et provoquait son mal-être autant que son malaise. Cela ne faisait même pas un an que toute cette histoire était arrivée. Le blond ne s'était pas encore totalement refamiliarisé avec les réceptions sorcières et avait probablement du mal à tenir le rythme. Oui, cela devait être cela...
Quand le fils Zabini reparut soudainement, Harry ne parvenait toujours qu'à une semi-certitude, incomplète et tâche dans son être empli de doutes.
- Pansy et moi, on va y aller. Tu sais, le bébé...
- Je sais. Je saluerai les mariés pour vous.
- J'aurais espéré voir Drago avant de partir. Où est-il ?
- Parti prendre l'air.
- Depuis combien de temps ? s'inquiéta Blaise.
- Un bon moment déjà, pourquoi ?
Le sorcier basané scrutait le survivant sans broncher, un air plus que mitigé sur les traits et même teinté d'une lourde inquiétude. Harry se redressa dans sa chaise.
- Quoi ?
- Drago est parti prendre l'air ? Sans personne ? Dans son état ? Depuis un bon moment ?
L'élu écarquilla les yeux et se retourna brusquement, sentant la panique monter incroyablement vite en lui. Blaise lui-même ne put pas le suivre lorsqu'il réagit enfin et bondit en une course folle entre les tables jusqu'à la sortie du chapiteau selon le chemin que le blond avait emprunté quelques minutes plus tôt. Harry ne croyait pas au destin, pas plus qu'il ne croyait en une sorte de force supérieure gouvernant le monde de son joug sacré. Cependant, à chacun des battements douloureux de son cœur ce soir-là, il n'avait jamais autant formulé de prières de toute sa vie.
Ses pieds foulèrent enfin le sol herbeux et cabossé des marais du Terrier. Il scanna les environs à la recherche d'une chevelure blonde, sans succès. Son pouls infernal l'approchait dangereusement de la syncope. Non. Drago ne lui aurait jamais fait cela. Pas à lui. Pas à celui qui avait tout donné pour le sortir de l'enfer. Pas à lui qui était prêt à tout faire pour lui créer un paradis imparfait qui lui conviendrait comme aucun autre lieu sur terre. Il ne pouvait pas avoir fui comme cela ! Il ne le permettait pas !
Mais qui était-il pour se voiler la face de la sorte ? Il n'avait aucun droit sur Drago... Absolument aucun... S'il voulait le fuir pour un autre enfer, c'était son droit, il ne pouvait pas l'en empêcher...
Harry s'arrêta dans sa course folle et paniquée et tenta de reprendre son souffle avec l'air frais de la fin d'été qui congestionnait ses poumons plus sûrement qu'il ne les aérait. Ses mains enserrèrent ses genoux tandis qu'il haletait, paupières plissées analysant toujours les alentours. Il se figea soudainement. Dans le lointain, la lune dessinait une ombre immanquable sur les roseaux des marais. N'ayant plus rien à perdre, le survivant reprit ses grandes foulées jusque là. La fatigue disparut presque totalement de son corps lorsqu'il reconnut les habits classieux du blond à quelques pas, appuyé contre une sorte de vieux rondin de bois surélevé. Il remua quelques herbes de ses pieds pour ne pas le surprendre. Bien trouvé : Drago jeta un œil par-dessus son épaule avant de retourner à l'observation du paysage.
- Alors tu étais là, souffla le survivant.
- Je t'ai dit que j'allais prendre l'air.
- Je sais. Mais, c'est vaste ici et...
- Je ne vais pas m'enfuir, Harry. Une fois m'a suffit.
Le lion de Gryffondor, presque terne dans la nuit tombante, se glissa aux côtés de son homme sur l'assise improvisée. Une petite brise agitait ses cheveux argentés et rafraîchissait, visiblement comme il le fallait, le front fiévreux du sorcier frêle.
- Excuse-moi, murmura l'élu. Je suis censé te faire confiance. Je ne sais pas ce que ceci prouve, mais certainement pas que je te fais confiance.
- Personne ne peux te blâmer vu l'historique de mes exploits. Et, pour être honnête, je ne vais pas nier que l'idée de fuir ne m'a pas effleuré l'esprit.
- Mais fuir quoi exactement ? Je ne comprends pas. Je viens de te proposer de partir...
Harry se tut un instant, incapable de continuer. Drago venait de baisser la tête, comme honteux.
- À moins que je ne sois ce que tu veux fuir, devina le survivant.
Le blond ferma les yeux et scella son visage d'une expression tendue et plissée de partout. Un silence lourd composé du sifflement du vent dans les roseaux environnants, des bruissements de la vie des marais alentours et de la rumeur lointaine de la musique, s'installa entre eux pendant un temps. Désespéré de sortir de cette impasse incroyablement difficile, le sorcier légendaire fut frappé par une incroyable coïncidence.
- Tu sais, cet endroit, juste là, est le dernier paysage que j'ai vu avant de me lancer à ta poursuite. C'était il y a un an. Jour pour jour.
- J'ai eu peur, lâcha brutalement l'héritier des Malfoy.
Le survivant tourna la tête vers son amant. Ses mains blanches serraient convulsivement le rondin de bois qui les soutenait tous deux. Il se retenait à la seule chose solide autour de lui, incapable de savoir si leur lien le serait encore après qu'il ait parlé. Après qu'il ait ouvert son cœur.
- Harry... Je ne veux pas me marier... Pas maintenant. Tout est encore trop... gros. Certains jours, je n'arrive même pas à réaliser que c'est réel. J'ai peur que ce soit encore un de ces rêves pires qu'une terreur nocturne... Que je me réveille dans l'appartement, à Londres, avec la pluie qui tombe sur les vitres... Seul.
La tête du blond se fit de nouveau basse alors qu'il expirait ce dernier mot lourd, beaucoup trop lourd à porter pour lui désormais. Harry se rapprocha de lui. Il avait besoin plus que tout de créer un contact, même infime, avec cet ange tombé du ciel dans le mauvais monde. Et surtout, lui aussi en avait besoin, désespérément en cet instant.
- Tu n'es plus seul. Je suis là. Et tant qu'on sera à deux, le reste m'est égal. Un jour, peut-être, on aura envie de se marier. Peut-être jamais. Et alors ? C'est à nous de choisir.
- Et si c'est jamais ? imagina Drago. Ça ne te fait vraiment rien ?
- Sincèrement, je ne pense pas que ce soit nécessaire à notre vie à deux. On est déjà assez extraordinaires comme ça, non ?
Le Serpentard sourit, presque amusé.
- Quoi ?
- On dirait que tu lis dans mes pensées.
- C'est une bonne chose. Ça veut dire qu'on est sur la même longueur d'onde.
- Peut-être. Mais... J'écoutais cet homme parler sur l'amour... J'avais peur parce que... Je n'arrivais pas à me retrouver dans ce qu'il disait. Je n'arrivais pas à nous retrouver... Et je te voyais me regarder... Je... J'ai perdu pied. J'ai cru que je ne t'aimais pas vraiment. Ou pas assez... Que ça n'était pas suffisant... Et rien que ça, ça a suffit à me rendre... malade.
- J'étais totalement en sueur là-haut ! le détrompa Harry. Parce que ce mariage-ci fait partie des moments où chacun se remet en question sur son propre cas devant une telle effusion. Hermione et Ron c'est tellement évident que, nous, qui sommes le dernier truc attendu dans tous les mondes possibles, ça n'est pas fait pour fonctionner comme ça... Ça nous déstabilise... Pourtant, on arrive à fonctionner. Et je pense que c'est ce qu'il faut qu'on garde à l'esprit. On se fiche de ce qu'« amour » est pour ce gars, pour Hermione et Ron, pour la société entière, même !
Drago eut un petit rire devant les grands gestes du survivant, qui, lui aussi, perdit son sérieux un moment devant tant de grandiloquence. Le revers de sa main vint caresser la joue du blond qui tenta de se perdre dans le toucher, allongeant son visage vers lui.
- Tant que ça, ça sera toujours là, murmura Harry. On s'en fiche. Parce que c'est nous. Et que nous, justement, on n'est pas comme tous ces autres.
- Il y a un cours de grandes phrases à Poudlard que j'ai manqué ou quoi ? Je suis le seul à ne pas pouvoir en sortir une comme ça !
- Peut-être. Qui sait ?
Interrompant son rire plus que bienvenu, l'héritier des Malfoy captura les lèvres d'Harry. Après le baiser, sa tête glissa jusque l'épaule large où elle se reposa en regardant dans la même direction que les émeraudes du survivant : le tapis de roseaux dansants drôlement sur la rumeur de la fête lointaine, devant un tapis d'étoiles invisibles dans le ciel d'encre.
- Harry ?
- Hm ?
- Merci d'être venu me chercher.
Il le sentit sourire, rien qu'à la façon dont son épaule roula sous son crâne. Ils restèrent un moment sans bouger, à laisser la brise les rafraîchir, peut-être même un peu trop, jusqu'à forcer Drago à se coller au survivant pour récupérer un peu de chaleur. Ainsi enlacés, le Serpentard se sentit partir dans les bras de Morphée. Si bien, qu'il se força à se redresser en secouant la tête. Debout, il tendit la main à son homme intrigué.
- Une danse ?
- Tu vas pouvoir tenir le coup ? se leva Harry.
- Je monterai sur tes pieds, commença à avancer le blond vers le chapiteau dans l'immensité du marais, Harry sur les talons.
- Ah ! Alors là tu rêves ! Tu as voulu reprendre de cette pièce-montée alors tu te trimbaleras tes kilos en plus tout seul !
- Je n'en attendais pas moins de toi !
- Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Que je vais devoir me trouver un autre partenaire minceur pour faire mon sport !
- Eh ! Je n'ai jamais dit que je ne t'aiderai pas à les perdre ! Juste que je ne t'aiderai pas porter ton appétit d'ogre.
- Dixit le plus gros morfale de nous deux !
- Je ne suis pas un morfale ! Tais-toi, espèce de diva à la noix !
- Dis ce que tu veux, mais j'aurais toujours le dernier mot sur toi, Potter !
- Ah ! Oui ? Et bien... C'est ce qu'on va voir, Malfoy ! On a toute la vie devant nous pour déterminer qui aura le dernier mot sur l'autre !
- C'est tout ce que tu as ? Je te mène déjà au score, tu sais !
- En parlant de ça, rappelle-moi de laisser les cravates bien en évidence sur le lit demain...
Au creux de la nuit des derniers jours d'été, les rires insouciants de deux sorciers légendaires résonnèrent dans le lointain jusqu'au petit matin, comme des paroles éternelles.
Ennemis, amis, amants, amours d'une vie... Tout et rien à la fois. Une chose était sûre : envers et contre tout, chaque année, pour l'anniversaire de mariage d'Hermione et de Ron et date à laquelle leur histoire à eux avait commencé un an plus tôt, entourés par la marmaille ou comme les derniers hommes au monde, ces deux êtres exceptionnels se retrouveraient toujours sur ce rondin de bois indestructible, à l'écart de tous, pour mieux revenir main dans la main, galopant ou clopinant, complices comme jamais et toujours en même temps. À jamais.
La nouvelle était arrivée dans la matinée du 31 août. Et malgré le fait que cela semblait plus que probable, ils avaient été pris de court et avaient dû rechercher parmi toutes leurs affaires à « La tempête » l'endroit où avaient bien pu se cacher les paquets destinés à cette occasion exceptionnelle. La précipitation n'entacha, cependant, en rien les plans qu'on leur dicta pour le lendemain matin.
Ainsi, aux alentours de dix heures, alors qu'une légère brume enveloppait encore les terres pleines de rosée, Harry et Drago s'étaient présentés sous le porche du manoir Zabini. Un elfe était venu leur ouvrir, bien serviable et discret. Blaise avait immédiatement pris le relais dans son salon du rez-de-chaussé, ne cessant de leur prodiguer force de conseils et de précautions à observer.
Étrangement, les couloirs étaient plongés dans le silence le plus total, paisibles, et frôlaient même le religieux dans l'aile strictement privée du manoir. Même le cliquetis des chaussures du maître des lieux ne venait pas perturber la quiétude de la maisonnée : il les avait troquées contre des savates de moldus qui glissèrent sur le sol dans de petits « sh sh » mesurés jusqu'à une double-porte aux moulures délicates. Là, les hommes entrèrent prudemment dans une immense chambre au centre de gravité totalement tourneboulé, ne dépendant définitivement plus de la physique moldue.
Pansy, dans le lit bien remplumé d'oreillers, releva ses yeux bleu-verts brillants du plus beau des bonheurs : un trésor. Celui que Blaise couva immédiatement du regard en s'asseyant à ses côtés sur l'immense matelas.
Dans un linge blanc, gentiment lâche autour du minuscule corps bien rose, reposait un petit ange avec quelques cheveux et des yeux bouffis, peinant encore, pour l'instant, à s'ouvrir au monde qui l'avait accueilli avec le plus sincère des honneurs. Drago fit un pas en avant, près du couple, et se pencha légèrement au-dessus de la merveille, incrédule.
- Enchanté, murmura-t-il. Tu sais que tu me plais, toi ?
- Il me semble que vous avez déjà un homme, monsieur Malfoy. Prière de rester loin de ma fille, l'avertit Blaise.
- Tu dis ça à tout le monde, j'espère ?
- Vous êtes les premiers, mais ne t'inquiète pas qu'il le fera, sourit Pansy.
Drago partagea son sourire sans faille et s'abîma, lui aussi, dans la contemplation presque effrayée, de peur qu'à force de trop admirer cette beauté, elle ne finisse par s'écailler. Et en même temps, incapable de la lâcher un seul instant sans en redemander.
- Tu vas bien, toi ? demanda Harry.
- Comme elle, mon petit cœur est bien au chaud.
La mère reporta son attention fondante sur le nourrisson entre ses bras potelés. L'être dut sentir l'intérêt qui lui était soudainement porté et remua doucement en babillant. Tous, sans exception, agrandirent leurs sourires d'un souffle.
Totalement envoûté par la minuscule vie, Drago s'accroupit à côté du lit sous le regard attendri du survivant qui, sans même le vouloir, superposait une image à une autre : celle d'un père au-dessus de celle d'un parrain.
- Tu veux la prendre ?
Le blond sembla revenir à la réalité. La panique se lut dans ses iris argentés. Il se redressa.
- Je ne voudrais pas la...
- Drago, elle n'est pas en sucre. Tout va bien, lui chuchota Harry en l'attrapant par la taille pour le rassurer.
Un peu hésitant, l'héritier des Malfoy joignit ses bras et, supervisé par Blaise, parvint à hisser la merveille contre lui. Le menton du Gryffondor se posa contre son épaule, son souffle chaud caressant le bas de son oreille.
Drago sut, à cet instant précis, ce qui lui traversait l'esprit. Seulement, à sa plus grande surprise, le blond réalisa que, non, cela n'était pas Harry qui songeait au père qu'il ferait, mais bel et bien lui-même. Son regard argenté croisa celui de l'amour de sa vie, juste derrière lui. Et il sut, instantanément... Ils l'auraient cette vie. Eux aussi. Un jour. Bientôt.
La porte de la chambre s'ouvrit lentement et un elfe de maison apparut dans l'entrebâillement.
- Maître, appela-t-il. Monsieur Nott est là.
- Théo ? releva Pansy.
La créature s'écarta et une immense silhouette entra dans la pièce, un peu empruntée et gauche. Il s'immobilisa sur le seuil devant les airs décomposés de surprise. Aucun d'eux ne s'attendait à ce qu'il ne vienne aujourd'hui... En fait, ils ne pensaient même pas qu'il allait leur rendre de nouveau visite un jour, après presque neuf mois sans aucune nouvelle autre que rédigée en écriture serrée et presque calligraphique sur des rouleaux de parchemins arrivés par hibou.
Mais Théodore était là. Incertain quant au fait qu'on désire bien de lui ici. Ou plutôt de son « fantôme » d'humain : visage émacié, indéniablement creusé aux joues et cernes bleuies roulant sous ses yeux rouges en paquets boursouflés.
Blaise consulta sa moitié du regard. Elle ne prit pas la peine de faire de détours.
- Entre, Théo. Elle a aussi hâte que toi de te rencontrer.
- J'en doute.
Pourtant, le fils Nott s'avança à pas doux jusqu'à Drago et découvrit, avec un émerveillement simple, la minuscule vie qui reposait là. Un sourire rarissime se posa sur ses traits fatigués. Des fourmis se mirent à courir le long de ses immenses bras. Il se tourna rapidement vers la mère, l'espoir au fond de ses pupilles brunes.
- Je peux ?
- Bien sûr.
- Tiens, fais attention, chuchota l'héritier des Malfoy en lui passant la petite.
- Je la tiens, je la tiens, lui assura l'ermite irlandais mal rasé.
Voilà. La minuscule vie reposait à présent entre ses bras infaillibles qu'il sentit devenir toujours plus forts à chaque seconde écoulée, comme si on l'investissait d'un pouvoir quelconque. Un souffle d'émotion le traversa de part en part alors qu'il se sentait renaître. Son cœur dégageait une soudaine chaleur dans sa poitrine meurtrie.
Le petit être effleura son blouson kamel du bout des doigts et le monde cessa de tourner. Plus rien d'autre n'existait que cette flamme dont il sentait chaque battement de cœur contre ses propres veines, comme s'il n'y avait pas de meilleure place sur terre pour lui. Comme si, cette place, là, tout contre elle, l'attendait depuis toujours.
- Je t'aime déjà...
- Jo-Anne, déclara Blaise.
Le fils Nott hocha la tête.
- Je t'aime déjà, Jo-Anne.
Oui, Théodore le sentait. Comme une évidence. Cette petite flamme venait de devenir son univers à lui. Elle serait son amie dans les moments les plus durs, où la solitude et le monde fou là dehors le persécuteraient trop. Elle deviendrait sa complice, capable de le faire retomber en enfance tout aussi sûrement que de lui faire éprouver les émotions les plus grandes. Elle deviendrait l'amour de sa vie, à ne plus pouvoir passer une nuit sans lire chaque ligne de son visage empli de magie. Et elle serait l'une des plus belles histoires de sa vie.
Comme une évidence. Jo-Anne lui avait offert la possibilité de rêver à toutes les conquêtes du monde. À jamais.
Je tiens à remercier chacun d'entre vous, mec lecteurs, qui m'avez encouragé tout au long de la publication, parfois irrégulière, mais toujours au rendez-vous au final. Merci pour tous vos beaux commentaires qui valent tout l'or du monde. Merci pour cette année incroyable de partage et de rêve avec vous !
Merci également, et surtout, à J.K. Rowling d'avoir imaginé Harry Potter et cet univers incroyable qui nous permet de créer tant d'histoires parallèles et magiques qui prolongent notre immersion.
J'ajouterai également que je n'exclus pas la possibilité de poursuivre l'histoire à un autre niveau si jamais l'envie me tient toujours au corps comme elle le fait maintenant. Il faut savoir admettre quand une histoire est finie et la laisser "voler de ses propres ailes". Chacun de mes écrits est, pour moi, une aventure émotionnelle qui rend mon attachement aux personnages immense et difficile à laisser derrière moi.
Un grand merci à vous, car vous avez rendu cela possible : me permettre de terminer ma toute première fanfiction HP ! Je vous retrouverai, en attendant, je l'espère, sur une autre fiction HP déjà en préparation qui sera publiée, espérons-le, très bientôt !
"L'imagination, c'est ce qui nous rend capable de comprendre des choses que nous n'avons jamais vécu." J.K. Rowling, Discours à Harvard, 2008.
