Clarke secoua ses bras fourmillants et bascula sur le dos, pour se retrouver allongée comme Raven contre la paroi inclinée et brûlante du sable omniprésent. Cela devait faire plus d'une heure qu'elle n'avait pas quitté sa précédente position malgré la soif, le vent sec et la luminosité aveuglante, mais il était temps de céder aux signaux d'alerte de déshydratation.

Déposant ses jumelles à sa droite, elle jeta un œil à Raven qui avait recouvert ses yeux fatigués d'un foulard humide, puis attrapa la gourde et en avala goulûment quelques gorgées.

Cela faisait plus de dix heures qu'elle était rentrée fourbue au camp, et presque autant qu'elles faisaient le guet, ici, au sommet d'une dune embrasée par le zénith. Presque, parce qu'il lui avait fallu s'expliquer avant – ou plutôt faire son rapport, pour reprendre les termes à la tonalité désagréablement grave et professionnelle de Lexa - à cette dernière et à Indra, toujours sous le couvert du secret. Elle n'avait pas cherché à comprendre comment elles avaient pu cacher leurs opérations secrètes aux troupes méfiantes jusqu'à maintenant, mais à cet instant, elle ne s'en était pas souciée : tout ce qui importait était son message à transmettre au Commandant.

« Ils m'ont relâchée sans problème, avait-elle déclaré. Leur président Dante Wallace insistait même pour que je comprenne que j'étais leur invitée, et que je serais traitée comme telle. »

Interrogée sur ce qu'elle y avait vu, sur tout ce qui s'était passé en détails dans Polis, elle s'exécuta en essayant de ne rien omettre : leur première rencontre avec les gardes, leur opération de sabotage, leur fuite, leur séparation. Puis, comment elle avait été attrapée et amenée à ce fameux président qui, lui, n'avait été que courtoisie et délicatesse. Elle avait été invitée à se laver et à s'habiller avec des habits propres et à peine reprisés, était entrée dans le plus riche bâtiment, avait vu sa collection de peintures de l'Ancien Temps, le goût que ces gens avaient conservé dans cet îlot en contraste avec le reste des habitants du désert, et en totale contradiction avec les idées qu'elle s'en faisait d'après les descriptions du peuple Komtrikru.

« Peut-être que leurs prédécesseurs ont fait des choses atroces pour leur survie à Polis, mais on dirait qu'ils ne vivent plus du tout de la même manière… C'était étrangement… tranquille acheva-t-elle non sans malaise.

- Le massacre de Polis a eu lieu il y a dix ans, tança Lexa, ce sont les mêmes personnes que tu as vus se comporter si gentiment qui n'ont pas hésité une seconde à égorger ceux qui se dressaient devant eux et à rassembler les rares prisonniers pour les brûler vifs sur la grande place. »

Ce rappel courroucé jeta un froid sous la tente où les quatre femmes étaient réunies, et Clarke rectifia immédiatement :

« Je ne cherche pas à minimiser leurs actes, simplement je rapporte ce que j'y ai vu et entendu. Les endroits que j'ai visités sont prospères, ils mangent à leur faim et ils semblent en paix. On dirait qu'ils ont réussi là où Ville Nouvelle a échoué, ça ressemble beaucoup au projet de Jaha pour la population qu'il maintient sous son autorité. Je… je sais que tout cet étalage est peut-être une ruse... »

Clarke n'était pas dupe : elle avait passé son court séjour là-bas à se méfier de tout et tout le monde, tentant de percer les intentions de Dante, bien trop accueillant à son goût, surtout après le grabuge qu'elle avait provoqué avec ses amis. Mais s'il avait de mauvaises intentions, celui-ci ne les avait jamais trahies, s'engageant du reste solennellement à ne pas laisser faire de mal à Bellamy et Monty.

« … c'en est sûrement une, d'ailleurs, parce qu'il a insisté pour me montrer à quel point j'étais en sécurité et à me promener dans tout un quartier. Il voulait que je voie tout ça, il se doutait peut-être qu'il avait intérêt à ce que j'en aie une image favorable. Mais même si tout cela n'est qu'une façade, je pense que… ils ne méritent pas tous d'être massacrés indifféremment. »

Voilà, elle avait lâché la bombe – « bravo, tu as bien joué le jeu de Dante, félicitations », ne pouvait-elle s'empêcher de penser.

Mais quelque part, ce n'était pas la première fois qu'elle pensait ainsi à ces maunons, si haïs du peuple de Lexa. Elle comprenait dans une certaine mesure pourquoi ils avaient volé Polis, même si un tel déchaînement de violence lui semblait abject : c'était une question de survie, la même qui hantait tout le monde connu depuis la chute de l'ancienne civilisation. Elle comprenait aussi le désir de vengeance des Komtrikru, apatrides laissés à eux-mêmes et empêchés de reconstruire ce qui avait été leur oasis de paix. Mais pour elle, la perspective de retourner tous les exterminer était une aberration objective, étant donné l'état de l'espèce humaine sur Terre, et une nouvelle atrocité morale. Elle aurait aimé avoir son mot à dire, puisqu'elle devait y participer, et parvenir à convaincre le Commandant de ne se focaliser que sur la prise de Polis avec le moins de massacres possible, et surtout en épargnant les civils innocents.

Mais elle avait déjà franchi les limites trop de fois, et elle se doutait que, portant symboliquement sur les mains le sang de son peuple, tout être humain désormais installé confortablement dans cette ville était coupable pour Lexa et pour chacun de ses soldats. C'était cette intime conviction qui les avait portés jusqu'à maintenant, et cette colère qu'ils avaient embrassée si profondément pour en arriver là.

Ce fut pour cette raison, et aussi pour la lueur de rage qu'elle percevait dans les yeux de Lexa, qu'elle se tut, la laissant décider d'après ces informations les plus neutres possibles.

Et à présent, depuis ce rapport sous tension au petit jour, Clarke se rongeait les sangs en guettant le retour de l'expédition qui était venue la chercher.

Comme Dante qui avait accepté de la laisser partir dès qu'elle en avait fait la demande, le Commandant fit honneur à sa parole donnée à Finn et la laissa aller, accompagnée de Raven, à ce poste de surveillance qu'elle n'avait pas quitté depuis lors, malgré la fatigue et la chaleur écrasante.

Rien n'avait bougé dans les plans de Lexa : elle attendait simplement la fin des vingt-quatre heures décidées avant de faire part des avancées à ses généraux, et sa journée, estimait Clarke, avait dû se passer en réunions diverses et pourparlers avec eux pour les faire patienter.

La blonde, elle, dans un état de transe au-delà de l'épuisement physique et nerveux, se concentrait sur l'attente, cette attente infernale qui seule parvenait à lui faire garder les yeux ouverts et les muscles tendus dans sa position inconfortable de guetteuse.

Elle évitait de repenser à la tornade de questions et de doutes qui l'assaillaient : comment étaient-ils rentrés ? Est-ce que les esclaves étaient vraiment prêts à les aider ou est-ce que, comme Dante, ils jouaient double jeu ? Comment se retrouveraient-ils sans éveiller l'attention ? Comment ressortiraient-ils ?

Mais aussi - et cette partie d'elle qui considérait encore la situation comme une froide stratégie militaire l'agaçait au plus au point - elle ne pouvait s'empêcher de songer aux problèmes que ces imprévus entraîneraient : ils devaient sûrement déjà avoir avertis les habitants, et Dante n'était certainement pas dupe que la multiplication d'événements bizarres était une étrange coïncidence. Jusque-là, aucun membre du Komtrikru ne s'était approché de Polis pour qu'on ne soupçonne pas leur retour en force. Mais s'ils avaient découvert le sabotage ? S'ils l'avaient déjà réparé ? Et que faire s'ils avaient en fait bien plus de moyens défensifs que prévu ?

Il était environ quinze heures, et au milieu de la plaine, rien ne bougeait. Polis se dressait toujours fièrement au centre, absorbant la lumière jaunâtre de l'espace, tel un mont fier et inaccessible, un labyrinthe compact dont rien ne pouvait ressortir sans une aide venue du ciel.

Et puis, deux heures plus tard, ce miracle se produisit. Raven détecta les premiers signes d'une tempête dans le lointain, qui noircissait déjà la brume épaisse derrière Polis, et menaçait de s'approcher rapidement. Clarke résista bien un moment, jusqu'à ce que tout ne soit plus que vent gris et vagues de sable à quelques mètres, puis elle fut forcée par son amie à rentrer s'abriter au camp avec elle.

Elle ne pouvait s'empêcher, tandis que les rafales faisaient remuer les pans de la tente repliée sur elle-même, beugler les mammoüks et tinter les objets métalliques à l'extérieur, de penser à ceux qui s'étaient introduits à Polis pour elle, pour venir la chercher, et qui étaient peut-être, avec un peu de chance, déjà sortis mais perdus au milieu de la tempête à quelques centaines de mètres seulement du camp. Elle l'espérait fort, mais savait aussi que cette illusion n'était pas vraiment plus enviable : au milieu d'un tel chaos, rares étaient les chances de survie quand on ne disposait pas d'un abri solide ou au moins au peu hermétique au sable, et que s'y déplacer était synonyme de suicide assuré.

C'est pourquoi dès que les choses semblèrent se calmer un peu, Clarke ne prit pas même la peine de vider ses bottes ou son visage du sable qui avait réussi à se faufiler à l'intérieur, et elle en enjamba rapidement les tas accumulés devant l'entrée pour retourner à son poste.

Elle avait l'écrasante intuition qu'il était arrivé quelque chose, bon ou mauvais, et qu'elle devait aller voir. C'était peut-être sa journée passée à ruminer ses pensées angoissantes ou le sentiment de panique qu'elle sentait revenir de plus en plus fort, mais elle se rattacha à cette superstition idiote.

Vraisemblablement, elle fut récompensée pour sa foi par Dieu savait ce qui se trouvait encore de l'autre côté des nuages.

Elle n'eut pas plus tôt atteint le sommet de sa dune en rampant qu'elle aperçut, sans même avoir besoin d'utiliser ses jumelles, un mouvement inhabituel au coin de son œil : dans un ronronnement à peine perceptible à cause de la distance qui les séparait, elle distinguait une sorte de véhicule sombre qui atteignait la cinquième dune à sa gauche. Quel que soit ce qu'il contenait, il semblait provenir de Polis et passa rapidement de l'autre côté du mont de sable, hors de la vue de la ville. Mais Clarke, elle, ne le perdit pas de vue, ni quand il passa derrière un énième monticule, ni quand il réapparut, plus près cette fois, et nettement orienté vers le campement beige qui s'étalait entre eux.

Le char noir et opaque s'arrêta en trombe une fois la dernière dune passée entre lui et la silhouette maigrichonne de Polis, dans la brume de sable qui flottait dans les airs. A l'entrée du camp, dont déjà sortaient des dizaines de guerriers en alerte qui n'avaient pas même pris le temps de s'épousseter pour se dégager des restes de la tempête, le véhicule s'affaissa négligemment dans un banc de sable et une onde de chaleur que même Clarke, encore à une cinquantaine de mètres, ressentit passer. Ignorant ses poumons en feu d'avoir couru si vite, elle se précipita entre les soldats, pressée de vérifier avant eux si ses prières avaient été exaucées.

Une porte s'ouvrit, puis immédiatement deux autres, et un agrégat de formes humaines s'extirpèrent avec difficulté de la carcasse fumante. La première était Lincoln, qui s'était laissé glisser lourdement de sa place de passager, la peau brunie par la saleté et une fine couche de sang séché. Derrière lui descendirent Octavia et Monty, agrippant fermement à deux un homme affalé entre eux, à la tête baissée et méconnaissable.

Le coeur de Clarke manqua un battement à sa vue et elle écarta sans ménagement une garde devant elle qui lui barrait la vue.

Pourvu que...

Mais avant qu'elle identifie ce qui ressemblait à un cadavre, Finn surgit de derrière le véhicule soutenu par Bellamy. Ils avaient tous deux le visage crispé par la douleur et ne marchaient pas bien droit mais, au moins, ils étaient vivants.

Son soulagement ne dura pas longtemps ; un cri retentit à sa droite, et soudain une grande agitation se fit devant elle, l'empêchant de s'avancer davantage vers eux, et dirigée tout droit vers le petit groupe de rescapés. Elle fut bousculée de tous côtés, comme les soldats autour d'elle s'étaient brusquement mis à sortir leurs armes et à rugir dans une cacophonie assourdissante, et ne put que plaquer ses mains sur ses oreilles et se recroqueviller instinctivement.

Toutes ces agressions sensorielles étaient de trop, après ses longues nuits sans sommeil, et sa tête la lançait terriblement. Submergée par cette vague de douleur à l'avant de son crâne, elle ne remarqua d'ailleurs pas immédiatement que le calme était revenu brusquement. Ce ne fut que quand elle rouvrit les yeux qu'elle remarqua que quelques généraux, la tête tournée vers quelque chose qu'elle ne pouvait voir, avaient formé un cercle autour du véhicule échoué et de ses anciens passagers afin de retenir la foule de guerriers excités autour d'eux.

C'était le commandant, évidemment, qui avait ordonné qu'on se calme un instant et qui, à présent, semblait encourager ses généraux à disperser leurs hommes.

Par quelle mouche avaient-ils été piqués ? S'ils ne s'attendaient peut-être pas à les voir revenir, ils n'avaient, en tout cas, aucune raison de vouloir attaquer ses amis alors qu'ils revenaient vraisemblablement d'une mission d'éclaireurs. Ils étaient censés être restés dans l'ignorance concernant le détail des opérations préparatoires successives validées par Lexa, mais ils étaient au moins bel et bien informés qu'il ne fallait pas toucher à leurs alliés sous peine de s'en attirer les foudres.

Au moins, à présent, ils semblaient s'être calmés.

Clarke décida d'ignorer superbement sa migraine grandissante, tout comme les regards noirs des gardes qu'elle bousculait à présent pour rejoindre le petit groupe. Comme sur pilote automatique, elle se dirigea vers Lincoln qui, visiblement, peinait à se maintenir sur ses jambes, et l'aida à se débarrasser de son lourd équipement qu'ils abandonnèrent sur place pour suivre les autres vers le poste de commandement. Quand elle avait surgi de la foule, Octavia l'avait interpellée, avertissant les autres de sa présence. Ils n'eurent que le temps d'échanger des regards soulagés avant de suivre la marche du commandant. Les généraux autour d'eux, étirés de manière floue dans la vision périphérique de Clarke, formaient comme une haie d'honneur pour les estropiés, pensait-elle ironiquement en fermant la marche.

Derrière elle, des bruits de pas étouffés par la poussière lui indiquait qu'ils leur emboîtaient le pas.

L'heure de la grande réunion était arrivée.