Partie I. 4 : 500 ans – Histoires de filles
Vous grelottez devant votre ordinateur avec un grand bol de thé et un rhume encombrant ? Rassurez-vous, moi aussi. Mais plutôt que de disserter sur le sujet, allons plutôt voir ce qu'il en est au pays des Elfes.
Il y a vraiment des jours où je me demande comment je peux raconter autant de bêtises dans mes histoires.
Chapitre 36 : Jour 100 (3 mois)
La fin de l'hiver est une période bien étrange : la nature y est complètement dénudée. Rien à voir avec l'automne, où les arbres se parent de manteaux pourprés, ni avec les débuts de l'hiver, où les feuilles mortes virevoltent et jouent dans l'air à la moindre brise. Si encore il faisait vraiment froid, nous aurions peut-être droit à un joli givre cristallin, voire à une douce neige poudreuse pour habiller la terre noire et sèche, mais non. Rien.
Medrigor et Sithiel se lamentent tout autant que moi sur ce sujet, qui a suffi à meubler toute notre conversation depuis que nous avons commencé à nous promener, ce matin. D'habitude, ce genre de balades est un moment agréable pour nous trois, où nous prenons le temps d'apprécier notre compagnie mutuelle et de nous en contenter. Mais aujourd'hui, ils semblent que nous soyons tous d'une humeur également chagrine.
Comme si ce temps si morne ne nous démoralisait pas assez, Sithiel ressasse les souvenirs des hivers qu'elle passait à Imladris, et où selon ses dires tout n'était que poésie et danses tranquilles devant le feu d'une grande cheminée. Medrigor lui aussi nous met au supplice en évoquant les contrées exotiques qu'il a traversées, où l'hiver, avec ses chasses au renard des neiges ou ses virées en traîneau, prend une allure bien plus aventureuse.
— Au moins, fait Medrigor, nous n'avons pas à supporter de maladies. Chez les Hommes, c'est une vraie calamité, qui ne rend cette époque de l'année que plus redoutable. Sans oublier que le froid leur est très douloureux.
— Oui, Medrigor, tu nous l'as déjà raconté, soupire Sithiel avec lassitude.
— Il faut bien que je continue puisque nous n'arrêtons pas de nous plaindre, sans jamais prendre conscience de la chance que nous avons.
— Entre une vie courte mais pleine d'action et une immortalité d'ennui, je me demande quand même parfois si le sort des Hommes n'est pas plus enviable que le notre, dis-je.
— Legolas ! s'exclame Medrigor d'un ton scandalisé. Toi, un prince des Elfes, tu renies le don incomparable qu'Iluvatar nous a fait ?
— Allons, je sais que nous sommes tous un peu maussades ce matin, mais il ne faut pas dramatiser, ajoute Sithiel.
Je hausse les épaules, peu convaincu mais préférant abandonner le sujet plutôt que de se disputer sur des idées en l'air. Pourtant, il faut bien admettre qu'on s'ennuie un peu. Quand la forêt est toute vide, comme aujourd'hui, elle manque vraiment de charme. Mais que pourrions nous faire pour nous divertir ? Il semble que depuis quelques temps, une chape de silence et d'immobilité à recouvert toute la région, comme s'il n'y avait pas seulement les animaux qui hibernaient, mais aussi les arbres, les pierres, les Elfes, et même la Soleil.
Les épais voiles gris qui la cachent à nos yeux sont d'ailleurs assez menaçants. Aucun risque d'orage, à mon avis, mais je prévois déjà une pluie encore plus ennuyeuse que tout le reste : froide, longue, gênante et sans vie. Je propose donc à mes deux amis de rentrer au palais pour ne pas avoir en plus à supporter des vêtements humides. Avec un peu de chance, peut-être que Fidya nous aura préparé un gâteau aux noix.
Cette perspective parvient enfin à nous redonner un peu de motivation, et nous cessons de traîner des pieds pour accélérer insensiblement. Abandonnant le sujet de la pluie et du mauvais temps, nous faisons de notre mieux pour ragaillardir notre humeur en nous demandant combien de mois seront encore nécessaire pour que les raisins récoltés et pressés au début de l'automne donnent un vin digne de ce nom. M'étant cette année un peu intéressé à la production (il faut dire que Papa ne m'avait pas vraiment laissé le choix), je me permets d'affirmer que nous aurons bientôt une cuvée de premier choix.
En rentrant au palais, nous décidons sur un coup de tête de faire un détour par la réserve de noix dans les entrepôts royaux et d'en chaparder une quantité suffisante pour, au cas où Fidya ne se serait pas encore mise aux fourneaux, l'y inciter avec de bons arguments. Dans l'entrepôt, Sithiel propose que nous emportions aussi quelques noisettes, quitte à aller ensuite les grignoter secrètement dans ma chambre ; Medrigor et moi-même approuvons vigoureusement cette idée constructive.
— Que me vaut le plaisir d'avoir chez moi une si belle dame et de si doux seigneurs ? demande affectueusement Fidya quand nous nous présentons à sa porte.
— Chère Fidya, c'est bien entendu votre charme à nul autre pareil, répond Medrigor avec un sourire ravageur.
Fidya éclate de rire et s'écarte pour nous laisser entrer. Il y a peu de choses que j'apprécie autant que sa manière de m'avoir toujours traité de la même façon, comme au temps où je n'étais qu'un bébé Elfe dont la Maman était parfois très occupée. Fidya, j'en suis sûre, ne m'assommera jamais avec mon avenir ou mon mariage ; elle ne veut pour moi que le bonheur le plus simple, et y contribue activement avec tous ses gâteaux.
— Ah, mes enfants, je sais bien que mon charme tient avant tout pour vous à mes pâtisseries. Et je tâche de ne jamais vous décevoir. Aussi, Medrigor, vous pouvez laisser votre sac de noix, à moins que vous ne soyez pas satisfait de ma compote de fruits secs.
Medrigor l'assure immédiatement que rien ne lui plairait plus qu'une simple compote, et Fidya s'occupe alors d'apaiser notre insatiable gourmandise en nous servant copieusement de son dernier chef d'œuvre culinaire. Alors que j'en arrive à ma troisième cuillérée, un coup léger est frappé à la porte. Fidya va ouvrir, et je vois apparaître Maman qui tient une petit Elfe dans ses bras.
— Bonjour Fidya, je me suis permise de venir à l'improviste pour ...
— Gola !
— Naëlissa !
Je n'ai même pas le temps de me lever que déjà, Naëlissa se débrouille pour atteindre la terre ferme et se met à ramper vigoureusement vers moi. Ah, cette petite ! En ce moment, on dirait que rien ne peut l'arrêter. Depuis qu'elle a commencé à parler, voilà trois mois, elle ne cesse de babiller à tout bout de champ, et maintenant voilà qu'elle veut encore traverser tout le palais à quatre pattes. Maman s'est déjà fait des frayeurs en trouvant le berceau vide à des heures où Naëlissa devait y faire sa sieste.
Je prends ma Princesse dans mes bras, salue Maman qui est venue papoter avec Fidya, et retourne voir Medrigor et Sithiel. Celle-ci est d'ailleurs en pleine béatitude depuis que Naëlissa est entrée dans la pièce, et ses yeux nous couvent tous les deux d'un regard rêveur. Medrigor, quant à lui, s'amuse à faire des grimaces et à chatouiller Naëlissa pour lui arracher un éclat de rire ou bien un de ces précieux sourires orné de quelques petites dents. À notre grand bonheur, ses tentatives sont couronnées de succès.
— Mangez quoi ? demande-t-elle ensuite de sa voix flûtée.
— De la compote, petite Altesse, répond Sithiel.
— Et que c'est bon ?
— Ah oui, c'est forcément très bon puisque c'est Fidya qui l'a préparée, dit Medrigor.
— Veux manger compote !
— Non, ma grande, tu n'as pas encore le droit.
— Pou'quoi ?
— Parce que tu es trop jeune.
— Pou'quoi ?
— Parce que tu n'as que six mois, et que tu dois encore boire du lait.
— Mais veux manger !
J'oubliais de préciser que Naëlissa s'est découvert un talent très personnel : bouder. Elle fronce ses petits sourcils, serre ses petits poings et fait la moue en me regardant fixement. Je ne sais pas comment elle s'y prend, mais à chaque fois je suis incapable de lui résister. Comment pourrais-je ne pas céder à un bébé aussi adorable ? Sans compter les folles mèches blondes qui lui tombent dans les yeux et ses oreilles pointues que je jurerais voir remuer.
— Gola, veux compote !
— Non, Naëlissa, tu dois comprendre que ce n'est pas bien.
— Toi t'es pas bien. T'es pas gentil.
Oh non, la faute suprême. Je suis pas gentil. Un peu plus, j'en pleurerais.
— Mais ... Bon ...
— Attention, Legolas, tu vas encore la laisser gagner, me prévient Medrigor.
— C'est drôle, je t'aurais cru plus résistant à ce petit jeu-là, remarque Sithiel.
— Vous ne pourriez pas m'aider ?
— Ah non, tu es fou ! Si Naëlissa doit se fâcher contre quelqu'un, je ne veux pas que ça retombe sur nous.
— Mais qu'est-ce que je peux faire ?
— Compote !
— Je te dis que tu es trop petite, Naëlissa. Mais je te promets que dès que tu auras l'âge, je te ferai moi-même toutes les compotes que tu voudras.
— Qui te dit que les tiennes seront appétissantes ? se moque Medrigor. Je ne t'ai jamais vu faire la moindre cuisine.
— Tant pis, j'apprendrai. Je passerai un mois entier à ne plus faire que des compotes, jusqu'à avoir atteint la compote parfaite. Et ce jour-là, ma petite Naëlissa, il n'y aura que toi qui auras le droit d'en manger.
— Mais veux maintenant !
— Elle n'est pas nourrie, cette petite ? demande Sithiel en riant.
— À l'entendre, on pourrait bien le croire.
— À quel âge est-ce qu'on va la sevrer ?
— Pas avant qu'elle n'ait dix mois, je crois.
— Bon, plus que quatre à patienter, alors.
— Quatre mois où, tous les matins, toute la journée et tous les soirs, elle te réclamera de la compote.
— Il faut la comprendre, aussi. Je n'aimerais pas être privé d'une compote pareille.
— Eh, attention !
Finaude, Naëlissa a réussi à grimper sur mes genoux et à tendre la mais vers mon bol de compote pour s'en emparer. Sithiel attrape rapidement le bol pour le mettre hors de portée tandis que je fais descendre Naëlissa, qui n'apprécie pas du tout nos manigances et menace de se mettre à pleurer. La mort dans l'âme, je la regarde se recroqueviller sur sa frustration. Pauvre petite chose !
Mais au moins ses larmes l'occupent, et je profite de ce répit pour tenter de reprendre moi-même une cuillérée de la fameuse compote. Bien mal m'en prend ! Sitôt que je la quitte des yeux pour manger, Naëlissa repart à l'attaque et tend avidement les mains vers l'objet de ses intentions. Je repose ma cuillère et m'agenouille près de Naëlissa pour l'entourer de mes bras, tandis qu'à son tour Medrigor se charge d'éloigner le bol. Pourtant, rien ne peut altérer la détermination de Naëlissa : elle se redresse sur ses petits pieds, fait deux pas vers la compote et retombe brutalement par terre.
— Naëlissa !
Horrifié, je me précipite pour m'occuper d'elle et la consoler, mais je m'aperçois vite que mes efforts sont inutiles : toute fière d'avoir marché, Naëlissa rit aux éclats.
