Précédemment dans La Course - chapitre 33 : Après sa journée/soirée d'anniversaire, Mackenzie fait face à plusieurs harceleuses : Desde qui veut absolument qu'elle sorte avec Terrence, son beau-frère et le jumeau de son fiancé, Travis & Tonks, consumée par la curiosité de savoir pourquoi le père de Mackenzie a eu un jour un intérêt quelconque pour les cheveux de Sirius. Alors qu'elle croit pouvoir se débarrasser de Desdemona en s'alliant à Terrence, elle découvre que ce dernier n'est pas contre l'idée d'un rendez-vous avec elle. Tonks en profite pour la titiller sur ses histoires d'amour et lui suggère accessoirement de sortir avec Kingsley. Tentant d'échapper à cette conversation qui remue chez elle des souvenirs d'amoureux aux cheveux bruns et noirs (!), elle se rend chez Daniel pour y chercher des affaires d'Anna et tombe sur Iris, la petite amie de Daniel, en petite tenue, et comprend très vite qu'Iris n'a aucune idée de son existence. L'atmosphère se détend toutefois et on apprend, au cours de leur conversation, que Mackenzie a finalement travaillé à Ste Mangouste après Poudlard mais qu'elle a quitté l'hôpital suite à un décès dans sa famille, tout en continuant sur "la voie de la médicomagie jusqu'à la fin de la guerre, mais dans un cadre qui n'avait rien à voir avec l'hôpital". Au moment où Daniel arrive, Mackenzie se présente enfin et la réaction d'Iris en dit long : elle a entendu parler d'elle et de sa mère. On découvrira ensuite qu'il s'agit peut-être d'une conséquence de la renommée des Atkinson à Ste Mangouste et, surtout, de l'Ordre de Merlin obtenu par Mackenzie à l'issue de la guerre. Déçue d'apprendre que Dan a caché son identité à Iris, Mackenzie s'occupe l'esprit en passant une commande auprès d'Aussitôt Dit, Aussitôt Fait (ADAF), un service de livraisons en tous genres, commande qui manque de tourner au désastre quand Dan & Mack finissent par se disputer. Les choses se terminent plutôt mal puisque Mackenzie décide sur un coup de tête qu'il est temps de "couper le cordon" qui les lie, suivant ainsi un conseil stupide de Desde et Riley. La dispute se déporte de chez Dan à Mackenzie, où arrivent justement Desdemona et les frères Savage pour discuter de l'affaire Darius Thomas, le père de Dean, disparu. Mackenzie les abandonne, laissant Desde gérer seule la colère de Daniel, et va finir ses courses avec Terrence qui la rejoint et réussit à la faire (sou)rire. Lorsqu'ils reviennent, Daniel n'est plus là et la conversation tourne autour de Darius : Mackenzie espère obtenir des informations supplémentaires en confrontant au regard de trois enquêteurs tout ce qu'elle a trouvé sur lui (agenda avec RDV mystérieux au CSE, parchemins sentant le citron et remplis de schémas incompréhensibles dessus et dessin de marque des Ténèbres...). On découvre à ce moment que son père a croisé Darius à plusieurs reprises au Département des Mystères avec Augustus Rookwood, à l'époque Mangemort et désormais en prison, ce qui ne fait qu'accentuer les soupçons sur le père de Dean... Déprimée et harcelée par ses ami.e.s (dont Holly et Cygnus) pour se réconcilier avec Dan, Mackenzie, qui n'avance ni sur l'affaire de Dean, ni sur celle de Sirius, décide de céder à une idée de Tonks et de rendre visite à Andromeda Tonks, pour obtenir des informations sur Regulus. Elle y apprend qu'Andy n'a pas vu Regulus depuis des années, que c'est Sirius qui lui a dit qu'il était mort et qu'elle pourrait savoir s'il est vraiment décédé en se rendant chez les Black, à Londres, pour vérifier sur la tapisserie si sa mort y est indiquée. Andromeda sous-entend alors que Mackenzie n'aurait aucun mal à passer les barrières de chez les Black (pourtant magiquement bloquées pour éviter les intrusions d'étrangers), Tonks pose plein de questions et Atkinson détourne la conversation en lui apprenant que son grand-père maternel, Priam Fawley, ancien directeur controversé de Ste Mangouste, est le plus vieux prisonnier d'Azkaban. Le chapitre se termine avec Terrence qui tente de remonter le moral de Mackenzie, laquelle accepte à demi-mots de lui accorder une chance...

Abécédaire des personnages cités :

Daniel Horton : meilleur ami de Mackenzie, guérisseur à Ste Mangouste, frère d'Alice Londubat, père d'Anna & oncle de Neville
Clide Chambers : assistant de Mackenzie au Ministère depuis un an, ancien Poufsouffle tout juste sorti de Poudlard
Anna Horton : fille de Mackenzie et Daniel, 11 ans, toutes ses dents, en première année à Gryffondor
Desdemona Ogden : ancienne camarade de Mackenzie à Serdaigle, désormais Auror et enceinte
Adrian Atkinson : frère aîné de Mackenzie, ancien batteur dans l'équipe de Poufsouffle, en mauvais termes avec sa sœur
Riley Thomas : amie de Mackenzie, rencontrée plus de quinze ans plus tôt à Sainte Mangouste, tante de Dean
Leopold Londubat : grand-père paternel de Neville, mort dans le cadre d'une mission de travail
Edmund Atkinson : père de Mackenzie, vivant en Turquie, veuf, ancien fonctionnaire au Département des Mystères et déjà pas un grand fan de Sirius à l'époque des 17 ans de sa fille
Adriana Fawley Atkinson : mère de Mackenzie, morte pendant la guerre lors d'une attaque de Mangemorts à Ste Mangouste, a un tableau la représentant dans l'hôpital
Iris O'Brien : petite amie de Danie, guérisseuse à Ste Mangouste au service de pathologie des sortilèges
Travis Savage : petit-ami de Desdemona, Auror, frère jumeau de Terrence, ancien Poufsouffle
Terrence Savage : Brigadier-en-chef, à la tête de la Police magique, frère jumeau de Travis, ancien Serpentard

Précisions à toutes fins utiles : Clide a enfermé le père de Mackenzie dans son bureau et en garde un souvenir désagréable (chapitre 29). Mackenzie classe les conseils de ses ami.e.s en fonction de leur dangerosité et selon un système de couleurs, vert quand ils sont de bons conseils, orange quand ça leur arrive de l'être, rouge quand c'est une catastrophe & Riley comme Desdemona sont au niveau rouge (chapitre 33). Sirius et Mackenzie ont sorti Riley de Ste Mangouste au nouvel an 1978, en passant notamment par un passage secret situé dans une douche (chapitre 6). Au cours de leur dispute du chapitre précédent, Mackenzie a brûlé Daniel à la main, apparemment par magie instinctive (chapitre 33). Mackenzie possède une peluche nommée Pickett, qui date de son enfance et qu'elle a encore à Poudlard (chapitre 34). Les éidétistes sont des sorcier.ère.s doté.e.s d'une mémoire exceptionnelle (chapitre 27).


Bonsouar, bonsouaaaaar !

Vous n'y croyez pas ? Moi non plus ! Je vais pas vous resservir un million d'excuses, toutes plus valables les unes que les autres d'après moi, car le plus important, c'est que je suis là pour vous balancer une brique de plusieurs milliers de mots, durement arrachés à mon cerveau par mes personnages tortionnaires (et par ma détermination sans égale, ne me sous-estimons pas). J'espère que vous serez au rendez-vous aussi, malgré mes absences parfois très longues... Sachez, en tous cas, que même si je ne publie pas tous les jours, j'écris et pense à cette histoire en permanence.

Merci à mes revieweurs/euses préféré.e.s : Orlane Sayan, lune patronus, Zod'a la tricheuse (:p) (x3), AppleCherrypie, malilite, mimi70, Rozen Coant, MadameGuipure, Juliette (x2), Aliete, Vulpera, Guest, NameIs, Ron Ravenclaw, Baccarat V, Andouille, mh & Mademoiselle Mime. Vous êtes merveilleux/ses :)

Juliette : Merci pour tes reviews ! Je suis contente que l'histoire t'ait plu, au moins jusqu'au chapitre 15 ! ;) Je me souviens avoir bien galéré pour trouver toutes ces idées des différents services pour essayer d'attraper Sirius haha mais je suis ravie si ça t'a paru crédible ! :) Bonne lecture de la suite, si tu es toujours là, et à très vite !

Guest : Le moins qu'on puisse dire, c'est que cette histoire me prend du temps hahaha, ça me fait vraiment plaisir que quelqu'un s'en rende compte ! :) Merci pour les compliments. Je suis ravie que ça te plaise, en tous cas, que ça te paraisse bien organisée et crédible et j'espère que la suite te plaira !

Baccarat V/Vlad : Je t'ai répondu par MP au risque d'alourdir encore le poids de ce chapitre ;p

mh : Merci pour ta review ! Je suis ravie de l'impatience que cette histoire provoque chez toi, car je suppose que ça signifie qu'elle te plaît. En revanche, je suis assez déçue de n'avoir qu'un message pour me dire que je suis cruelle... Je crois que c'est ta première review (corrige-moi si je me trompe) et j'aurais aimé avoir des détails sur ce que tu aimes ou non, surtout que tu sembles avoir lu plusieurs fois l'histoire. Sache en tous cas qu'il ne s'agit en aucun cas de cruauté de ma part : je pense et travaille à cette histoire pratiquement tous les jours, ça me prend un temps fou et je dirais même que je suis celle qui subit le plus de cruauté de la part de mes personnages en permanente révolution :-/ Pour des raisons évidentes liées à ma vie sociale et professionnelle, ainsi qu'au volume de mes chapitres (35.000 mots ne s'écrivent pas d'une traite, crois-moi !), je suis incapable de faire davantage que ce que je fais déjà. Au plaisir de te retrouver, j'espère, pour une review plus détaillée !

Sur ce, je vous laisse avec ce chapitre fort en révélations sur les Londubat et les Horton... Bonne lecture ! :)


CHAPITRE 35

Une mémoire pour l'oubli [1]


Pluvieux mais partiellement ensoleillé, mon mois d'avril fut marqué par deux événements particuliers : mon rendez-vous avec Terrence d'une part, et la réapparition de Black à Poudlard d'autre part.

Si je crus pendant quelques heures que le premier l'emporterait sur le second et que malgré sa manie de toujours tout compliquer au plus mauvais moment, Sirius n'aurait pas, cette fois, la satisfaction de chambouler mon quotidien, je fus en définitive déçue.

Avec la force d'un Cognard lancé à pleine vitesse par le Batteur aguerri qu'il avait été, sa dernière frasque me heurta de plein fouet, déstabilisant dangereusement l'allure de croisière que j'avais fini par adopter et menaçant, une fois de plus, de m'éjecter du balai relativement stable auquel je m'accrochais depuis le mois de juillet.

Les heures qui suivirent son coup d'éclat furent pourtant très différentes, trop différentes peut-être, de celles qui s'étaient écoulées, lentes et désastreuses, après son évasion. Elles s'avérèrent même plus calmes, moins tumultueuses que celles que j'avais vécues suite à sa première apparition remarquée au château, le soir d'Halloween.

D'abord, et ce fut ce qui me frappa beaucoup plus tard, Sirius n'avait choisi aucune date phare, aucun événement qui aurait marqué sa vie, pour se jeter de nouveau à l'assaut de nos faibles défenses, rompant ainsi avec une habitude qui tenait désormais de la tradition.

Après avoir – peut-être – participé à ce qui restait à ce jour mon anniversaire le plus traumatisant, s'être brillamment illustré en tuant Peter et douze moldu.e.s le matin de ses vingt-deux ans, s'être enfui de prison à l'aube de l'anniversaire de Harry et avoir attaqué le tableau de la Grosse Dame précisément douze ans après avoir vendu ceux qu'il avait longtemps fait mine d'appeler ses « meilleurs amis », ce choix m'étonna.

Pire, il m'obséda.

Pendant des jours, chaque pause dans mon travail, chaque minute passée seule avec moi-même, chaque moment de somnolence dans mon lit, fut une occasion de plus de chercher ce qui pouvait se cacher derrière cette date, derrière ce 10 avril qui ne me disait rien.

J'excluai très vite les anniversaires qui me vinrent instinctivement à l'esprit, pour deux raisons : ni Lily, ni James, ni Remus, ni Peter n'étaient nés ce jour-là, et surtout, surtout, pourquoi aurait-il choisi un jour qui, dans mes souvenirs, n'était associé à aucune catastrophe et qui ne sonnait pas comme un avertissement de quelque sorte que ce soit ?

Fouillant ma mémoire, le cœur serré par ces souvenirs que j'aurais aimé oublier, j'énumérai donc d'autres événements, plus funestes et meurtriers, et notamment toutes ces morts violentes et disparitions fatales qui avaient jalonné les deux années qui avaient suivi ma sortie de Poudlard. Je pensai à Dorcas et à Marlène, à Fabian et à Gideon, à Aïda et à Alejandro, à Caradoc et aux Bones, à Emma et à ma mère, et à tant d'autres personnes que j'y perdis plusieurs journées.

L'inventaire fut douloureux et surtout infructueux puisque la date n'était liée à aucun de ces noms, à aucune de ces personnes que j'avais connu et dont je me demandais souvent s'ils avaient été tués par l'une des rares personnes en qui j'avais cru pendant toutes ces années.

Le mieux aurait été d'arrêter là cette investigation malsaine, de considérer que Black n'était peut-être pas l'être théâtral et plein de superstitions morbides que j'avais fini par me figurer, d'admettre qu'il n'avait sans doute même plus la notion des années et des jours, des semaines et des heures.

J'en fus toutefois incapable, des milliers de questions surgissant dans mon esprit malgré tous mes efforts.

Black avait-il perpétué un meurtre symbolique à cette date ? Avait-il participé à l'un de ces nombreux massacres que j'associais à la guerre mais au cours duquel je n'avais perdu aucun proche, vu aucune de mes connaissances succomber ? Etait-il derrière d'autres disparitions, d'autres assassinats, d'autres tortures ?

Ce n'était pas la première fois que je me le demandais, et sans Daniel pour m'empêcher de creuser ce point sur lequel je m'étais déjà penchée pendant des mois après son arrestation, et qui avait longtemps été l'une de mes obsessions, je retombai très vite dans ce travers qui tendait presque à l'autodestruction.

Qu'avais-je manqué au cours de toutes ces heures que j'avais passé avec lui, pendant ces années mutilées ? Quels indices m'avait-il inconsciemment mis sous le nez sans que je ne réussisse à faire le lien ? Avais-je participé malgré moi à son entreprise funeste ? L'avais-je soigné après qu'il ait tué ? Avais-je constaté le décès d'une personne qu'il avait lui-même anéanti ?

En désespoir de cause, fatiguée de convoquer toutes ces images de corps déchirés et de me creuser l'esprit sans résultats, je fis même un tour aux sous-sols ministériels, près des salles d'audience que je fréquentais si souvent, là où s'étalaient des kilomètres d'archives en tous genres.

Des copies de livrets de famille parmi lesquelles Kingsley avait dû piocher celui des Thomas, aux actes de décès où devait se cacher un bon nombre de mes proches et amis de l'époque, je traversai la salle avec l'impression de me trouver dans une cathédrale obscure et, sous l'œil indifférent de l'employé censé me surveiller, déterrai plusieurs dizaines d'exemplaires de la Gazette et plus particulièrement toutes celles parues aux mois d'avril 1979, 1980 et 1981.

Les premières éditions furent à l'image de ce qu'elles avaient été à l'époque, nébuleuses et peu renseignées, de toute évidence muselées par le Ministère.

L'arrivée de Millicent Bagnold au poste de Ministre en 1980 avait libéré la parole journalistique et je me retrouvai bientôt assaillie par les rubriques nécrologiques à rallonge, les avis de recherche à profusion, les innombrables articles sur ces massacres de sorciers et de moldus qui avaient à la fois ébranlé et rythmé mon quotidien de l'époque.

Aucun nom ne me parût plus convaincant que les autres cependant, de même qu'aucun de ces événements meurtriers ne me sembla plus susceptible de justifier cette nouvelle attaque de la part de Black, et ce fut dans un état nauséeux que je remontai finalement à mon étage, avec la ferme intention de me remettre à ce vrai travail pour lequel on me payait et à oublier, comme on me l'avait expressément ordonné, toute cette histoire de couteau et de dortoir.

Car, et c'était ce qui m'avait frappée en premier, je fus pour une fois écartée de ce nouveau scandale, qui n'en constitua en réalité pas un.

Contrairement à ce qui avait prévalu les dernières fois, que ce soit le jour de son évasion pionnière ou lorsqu'il avait été vu à côté et dans Poudlard, il n'y eut ni vent de panique, ni article catastrophé dans la presse, ni apparition du minois d'un Clide excité dans ma cheminée. Je ne reçus aucun hibou urgent, ne fus nullement accueillie par une horde de journalistes assoiffés de sang dans l'Atrium ou arrêtée par un vigile patibulaire près des ascenseurs.

Le jour dit, innocente et encore préservée des événements de la veille, j'arrivai au Ministère à l'heure habituelle, montai à mon étage en saluant au passage plusieurs de mes collègues visiblement normaux et ne trouvai même aucune agitation particulière dans le couloir qui menait à mon bureau.

Ce fut en entrant dans la pièce que je sentis la tension qui avait précédé chacune de mes conversations sur Black cette année, cette tension qui faisait se dresser les poils sur mes avant-bras et m'obligeait à me redresser pour empêcher ces décharges désagréables et devenues presque habituelles de courir le long de ma colonne vertébrale.

Clide était assis derrière son bureau, en apparence très formel et professionnel, mais son dos trop droit, ses yeux rivés sur la porte que je venais de pousser et, surtout, la façon dont il sauta sur ses jambes, comme un automate, me rappela qu'il n'était jamais comme ça, jamais à ce point formel et professionnel.

— Mackenzie ! s'exclama-t-il, avec un soulagement évident. Je t'attends depuis des heures !

Tâchant de ne pas y voir un signe alarmant, je posai mon sac sur la chaise la plus proche, retirai ma cape et jetai un coup d'œil à ma montre d'un air faussement désintéressé.

Il était à peine neuf heures et demie du matin et Chambers ne pouvait pas être là depuis plus d'une demi-heure, le connaissant.

— Il me semble pourtant t'avoir vu quitter ton poste avant moi hier soir, lui fis-je donc remarquer, en étirant un rictus moqueur. Tu te rends compte que si tu reviens passer ta nuit ici sans que je te le demande, tu ne seras pas payé pour ces heures supplémentaires inutiles ?

Il leva les yeux au plafond devant mon ironie, loin de partager ce qui, pourtant, tenait de notre connivence habituelle.

— Je suis sérieux, grogna-t-il. Il s'est passé quelque chose !

Mon cœur se glaça pendant une courte seconde, et je suivis son regard qui s'échappa, d'abord en direction de la porte que j'avais laissé entrouverte, ensuite vers celle derrière laquelle se cachait mon bureau, et pour finir sur la surface plane de son bureau, où je repérai immédiatement une note violette dépliée.

— J'ose espérer que tu n'as pas enfermé mon père dans la pièce d'à côté une seconde fois ? demandai-je de mon ton le plus léger, en me raccrochant à la première pensée sarcastique qui me vint, de peur d'apprendre ce que contenait vraiment ce mot dont les ailes froissées battaient faiblement.

Encore une fois, sa réaction ne fut pas à l'image du Clide auquel j'avais habituellement droit puisqu'il ouvrit de grands yeux horrifiés, visiblement plus traumatisé que je ne l'avais imaginé par sa rencontre avec mon paternel.

— Non, bien sûr que non ! se dédouana-t-il en levant deux mains innocentes dans les airs.

Avec un soupir, j'abandonnai l'idée de lui faire comprendre qu'il s'agissait d'une plaisanterie et que mon père, que j'avais vu la veille, avait probablement mieux à faire de ses journées que de traîner au Ministère.

— Dans ce cas, qu'est-ce qui se passe ? m'enquis-je plutôt.

Il haussa les épaules avec une incertitude déconcertante.

— Ce n'est pas très clair mais j'ai trouvé ça sur le bureau en arrivant, me fit-il savoir en me tendant la note. Je… je crois que ça a quelque chose à voir avec Sirius Black.

Ignorant mon estomac qui se contracta et tentant du mieux possible de ne pas laisser mes doigts trahir ma fébrilité, j'attrapai le morceau de parchemin et baissai la tête, pour le lire aussi bien que pour échapper au regard perçant que Chambers, manifestement piqué dans sa curiosité légendaire, ne pouvait s'empêcher de faire peser sur moi.

La manœuvre me permit de l'esquiver tout au plus pendant quelques secondes puisque les courtes phrases qui y avaient été notées à la va-vite, signées par Amelia, se résumaient à une injonction, celle de la rejoindre dans son bureau à la minute où j'arriverai.

Autant dire que j'étais déjà en retard.

— Qu'est-ce qui te fait croire qu'il s'agit de Black ? demandai-je tout de même à Clide, autant par curiosité que pour retarder le moment où je constaterai qu'il avait sans doute raison.

Il fronça le nez, son front soudain plus ridé qu'il ne l'avait jamais été, mais je ne pus manquer, derrière ce masque de nervosité feinte, la lueur d'excitation qui faisait pétiller ses grands yeux bleus.

— Disons qu'au cours de la dernière demi-heure, plusieurs personnes sont passées te voir, répondit-il. Scrimgeour d'abord, Savage ensuite, et puis Ombrage et Fudge.

Bien qu'atone et peu expressif, le « Oh » que je lâchai marqua à la fois ma défaite et ma déception, mon appréhension et la colère qui me brûla légèrement la gorge.

Une visite de Scrimgeour aurait aisément pu concerner autre chose, à commencer par ma tendance, au cours des derniers mois, à m'adjoindre l'aide de plusieurs de ses agents sans son avis et pour des missions pour le moins excentriques, là où celle de Terrence, qui manquait rarement une occasion et un prétexte de me rendre visite ces jours-ci, m'aurait certainement parue tout à fait innocente – du point de vue de l'enquête concernant Sirius, tout du moins.

Le fait que le Ministre et sa sous-secrétaire la plus zélée aient pris la peine de passer me voir, et de si bon matin qui plus est, fut néanmoins un indice trop évident pour être ignoré et je n'eus d'autre choix que de capituler.

— Allons-y dans ce cas, soupirai-je, déjà écrasée par la lassitude.

Clide, au contraire, se précipita si vite qu'il se cogna le genou contre le coin du bureau qu'il devait contourner, sans que ce contretemps douloureux ne l'empêche de me rejoindre en une seconde ou ne le pousse même à râler. Levant les yeux au plafond, je lui désignai la porte et attrapai ma cape pour la déposer à nouveau sur mes épaules.

Bones avait insisté pour que je vienne la voir dès mon arrivée au bureau et je préférais encore faire mine de lui avoir obéi.

Désormais consciente que Sirius avait une fois de plus frappé, sans toutefois encore savoir comment, je ne pus m'empêcher de trouver la tranquillité qui régnait dans le couloir presque offensante, légèrement oppressante et définitivement mal venue.

— Tu crois qu'il a été attrapé ? chuchota Clide, comme pour me rappeler que lui, au moins, était dans le même bateau que moi, celui de ceux contraints de s'intéresser à ce sujet et de se ronger les ongles en attendant les détails du prochain acte.

Ou ce fut du reste ce que je me plus à penser jusqu'à ce que l'enthousiasme dans son ton ne me fasse réaliser que contrairement à lui, et à beaucoup d'autres certainement, je n'étais ni pressée de savoir ce que Black avait encore pu trouver à faire de ses dix doigts, ni excitée à l'idée d'avoir à en réparer les conséquences.

— J'en doute, répondis-je froidement, en espérant le lui faire comprendre. Si ça avait été le cas, Ombrage n'aurait pas résisté à la tentation de pendre son cadavre dans l'Atrium, juste pour le plaisir de se vanter d'une telle victoire.

Mon scénario morbide – et pourtant plus véridique, sans doute, que tout ce que Chambers avait bien pu s'imaginer – eut le mérite de lui faire perdre de sa contenance.

Pâle et désormais moins sûr de lui, il resta silencieux pendant quelques pas avant de se racler la gorge.

— Alors, quoi ? demanda-t-il encore. Tu crois qu'il a de nouveau attaqué Poudlard ?

La gêne dans sa voix me fit songer qu'il craignait de devoir faire face à ma panique et, de fait, je dus inspirer profondément pour faire refluer toutes les pensées dramatiques qui me vinrent à ce propos. Si les desseins de Black étaient tels que se le figurait le Ministère depuis son évasion et qu'il ne désirait que mettre la main sur Harry, je ne pouvais que m'inquiéter pour lui et tous ceux qui l'entouraient. Sa proximité avec Anna et Neville n'arrangeait rien à mon anxiété, laquelle m'explosa dans la gorge et dans la poitrine en un millier de battements douloureux lorsque j'arrivai dans le bureau d'Amelia et y obtins les détails du dernier coup d'éclat de mon ancien ami.

De toutes les personnes présentes, je fus la seule à écarquiller les yeux d'horreur face au récit qui m'en fut fait par Scrimgeour – et pas seulement parce que j'étais la dernière arrivée et donc informée, j'en étais certaine.

— Dans le dortoir des garçons de Gryffondor ? répétai-je même après lui, dans un croassement étranglé qui m'aurait certainement fait rougir d'embarras en d'autres circonstances.

Le reniflement excédé que m'offrit Ombrage en fut une confirmation perfide mais Rufus, lui, cilla à peine.

— Celui des troisièmes années, répondit-il avec une placidité presque insultante. Le cadet des Weasley jure l'y avoir vu avec un couteau mais son hurlement l'a fait fuir.

Dans un coin de ma tête, une voix à la rationalité agaçante s'étonna de ce choix de la part d'un psychopathe dont le plus célèbre fait d'œuvre avait été de faire exploser une rue pleine d'innocents dans l'espoir de s'échapper. Elle ne fit toutefois pas le poids face à la cacophonie de mon cœur qui, faiblement accroché aux muscles qui lui étaient assignés encore quelques secondes plus tôt, venait de faire une chute vertigineuse dans le fond de mon ventre.

— Il n'y a eu aucun blessé, précisa alors Amelia – et je compris, à son ton excessivement rassurant, que j'avais sensiblement pâli. Ni dans ce dortoir, ni dans aucun autre.

Pour rassurante qu'elle fut, la nouvelle n'eut sans doute pas l'effet escompté par ma directrice, puisque mon angoisse se doubla d'une colère sourde qui me comprima l'estomac si brusquement que je regrettai instantanément d'avoir déjeuné.

— Et comment est-ce qu'il a pu entrer ? grognai-je. Je croyais que Dumbledore avait encore renforcé la sécurité après le fiasco d'Halloween !

Amelia plissa le nez comme pour marquer son approbation mais ce fut Fudge, la mine sombre, qui me répondit dans un soupir :

— Un gamin tête en l'air qui aurait perdu une liste de mots de passe et un tableau loufoque à l'entrée qui avait tendance à les changer plusieurs fois par jour, d'après ce que nous en a dit Albus. La combinaison a été malheureuse, c'est le moins qu'on puisse dire.

En me mordant l'intérieur de la joue avec force, je réussis à me retenir de lui faire remarquer que ni l'un ni l'autre ne disculpait le directeur de sa responsabilité ou de lui rétorquer sarcastiquement que si les pizzas à l'ananas pouvaient être qualifiés de « combinaison malheureuse », ce n'était pas le cas d'une incompétence qui avait mis en danger mortel plusieurs centaines de gamins sans défense.

A la place, je m'efforçai d'inspirer pour me calmer et enfonçai mes mains dans mes poches dans l'espoir de calmer – ou à tout le moins de cacher – leur tremblement.

— J'imagine qu'une délégation va être envoyée à Poudlard pour fouiller le château et discuter du sujet avec Dumbledore ? m'enquis-je d'un ton démesurément professionnel.

Un hochement de tête ministériel entérina mon hypothèse et j'ajoutai immédiatement :

— Quand partons-nous ?

La grimace qui déforma instantanément les traits du Ministre et la façon dont il fit nerveusement tourner son chapeau melon entre ses mains furent autant d'éléments qui me firent comprendre que mes plans – à savoir, étrangler Dumbledore et lui faire passer l'envie de jouer avec la sécurité de mes enfants – étaient compromis.

Ce ne fut toutefois rien comparé au sourire perfide qui fendit le visage mauvais d'Ombrage de part et d'autre.

— Scrimgeour, Savage et leurs hommes partiront dans une quinzaine de minutes. Malheureusement, ajouta-t-elle d'un ton si mielleux que je ne pus que sentir sa jubilation à l'idée de ruiner mes espérances, votre entremise ne sera cette fois pas utile.

Le « Quoi ?! » scandalisé de Chambers me rappela sa présence tout en exprimant plutôt fidèlement mon état d'esprit mais son « C'est pas juste ! » boudeur fut de trop. Il ne fit en réalité que tirer un soupir désabusé à Bones ainsi qu'agrandir le rictus pervers de Dolores.

— Par chance, la presse ignore encore tout de l'attaque, indiqua-t-elle avec satisfaction. Il serait dommage que votre présence à Poudlard éveille les soupçons et provoque un nouveau scandale.

Il me fallut quelques secondes pour réaliser qu'elle faisait référence à ma rencontre avec Rita Skeeter plusieurs mois plus tôt, au cours de laquelle j'avais été présentée comme la responsable officielle de cette chasse à l'homme, sans que cette circonstance ne m'empêche d'y voir une justification bancale, à peine digne du ricanement amer qui m'échappa.

— Espérons dans ce cas que personne dans le château ou ses alentours ne sache reconnaître un uniforme de Brigadier ou d'Auror, grinçai-je avec une ironie agressive. Ce serait bête qu'après tant d'efforts pour cacher mon si célèbre visage, un tel détail nous vende à l'ennemi.

Dans la périphérie de mon champ de vision, je surpris le léger sourire qui éclaira quelques secondes le visage sévère d'Amelia et celui, plus moqueur, qui fendit les lèvres de Chambers.

Ce fut cependant le gloussement appréciateur et peu discret qui échappa à Terrence, celui-là même dont il avait ponctué beaucoup de nos échanges récents, qui fit rougir de colère mon interlocutrice.

— Aux dernières nouvelles, vous ne vouliez pas de ce dossier, il me semble, grinça-t-elle après l'avoir fusillé du regard et m'avoir offert un traitement similaire. Maintenant que nous l'avons pris en considération, vous ne pouvez pas vous plaindre.

— Sauf si je suis dérangée pour rien, la contredis-je d'un ton mauvais. Il y en a peut-être ici qui apprécie d'être présente dans le seul but d'avoir l'impression d'être indispensable mais ce n'est pas mon cas.

— J'espère que vous n'êtes pas en train d'insinuer ce que je crois que vous insinuez, Miss Atkinson, siffla-t-elle en rougissant encore davantage, ses doigts boudinés serrés autour de sa veste d'un rose écœurant.

Je fus tentée de lui répondre que c'était justement le cas, et que le regard insistant que je faisais peser sur elle n'en était qu'un des signes les plus évidents, mais le froncement de sourcils de Bones dans ma direction m'en dissuada, tant il semblait m'interdire de prononcer une parole susceptible de lancer Ombrage dans une croisade contre moi.

Elle comme moi savions que de nous deux, ce n'était certainement pas Dolores qui y perdrait le plus.

— Je n'insinue rien du tout, répondis-je donc à contrecœur, dans un sifflement qui paraissait dire tout le contraire. Je dis seulement que la prochaine fois que Black se lancera à l'assaut d'un des lieux les plus emblématiques de notre communauté, ne me dérangez pas si vous n'avez pas besoin de mon aide. J'ai déjà assez à faire avec le reste de mon travail.

Et sans prendre le temps d'attendre la moindre réponse, à peine celui de lui dédier un dernier coup d'œil incendiaire, je saluai sèchement tous les présents, m'efforçai de ne pas ciller face au regard désormais inquiet que Terrence fit peser sur moi et tournai les talons, non sans faire signe à un Clide dépité de me suivre.

— C'est dégueulasse ! cracha ce dernier, à peine la porte eut-elle claquée derrière nous. C'est toi la responsable du dossier, c'est toi qui devrais être là-bas !

J'étais d'accord avec lui sur le principe, même s'il oubliait que j'étais davantage une secrétaire qu'une responsable, mais à son ton à la fois outré et déçu, je compris que c'était moins le danger que couraient des enfants innocents que la perspective d'être privé de potins exclusifs qui le scandalisait.

Ajouté à l'inquiétude qui me rongeait l'estomac à l'idée que la menace s'était rapprochée au point d'entrer dans l'intimité de mon neveu et de ma fille, le constat fit monter une colère dans le creux de mon ventre, une colère telle que, les mains tremblantes et le cœur battant bien trop fort, je me figeai au beau milieu du couloir et me retournai si vite qu'il sursauta.

— Si tu as l'intention de passer la journée à pleurnicher parce que tu as été privé de ta dose quotidienne de scandale, tu peux tout aussi bien rentrer chez toi, sifflai-je d'un ton cassant. Je ne suis pas d'humeur à le supporter.

Le bond en arrière qu'il avait fait sous le coup de la surprise se doubla d'un écarquillement de ses iris presque comique et il lui fallut plusieurs secondes pour reprendre pleine possession de ses moyens et me rattraper. Ses pas dans mon dos me rassurèrent, non pas parce que j'avais douté de son intégrité professionnelle – ou plus vraisemblablement, de la nécessité qu'il avait de garder ce boulot pour payer ses factures – mais parce que, empressés, ils semblaient dire à quel point Chambers tenait à désavouer mes propos.

Pendant un instant, il resta pourtant silencieux, peut-être trop impressionné par la fureur qui émanait de ma personne et ne cessait de s'amplifier à chaque pas parcouru, devant chaque visage souriant qui s'offrait à moi et face à chaque « Bonne journée » qui m'était adressée.

La force avec laquelle j'ouvris la porte de son bureau puis du mien aurait dû le dissuader encore davantage mais ce fut ce moment qu'il choisit pour souffler :

— Tu as entendu ce qu'a dit Bones, pas vrai ? Qu'aucun élève n'avait été blessé ? Je suis sûr qu'Anna va très bien.

M'arrêtant dans l'embrasure de ma porte, je grimaçai, sans oser lui avouer qu'Anna n'était, pour une fois, pas celle pour laquelle je m'inquiétais le plus ou, tout du moins, qu'elle partageait aujourd'hui sa place avec son cousin.

Mais avais-je envie d'entrer dans les détails des malheurs de Neville avec une personne qui ignorait peut-être encore toutes les horreurs qu'il avait déjà vécues ? Et surtout, pourrait-il comprendre à quel point le scénario d'un Mangemort en fuite s'introduisant dans sa chambre était, à mes yeux, la définition d'un désastre ?

La réponse était non, bien sûr, tout simplement parce que personne ne pouvait le comprendre.

Personne, à part Daniel.

A cette pensée, ma gorge se noua encore davantage, en même temps que mon cœur, mais l'œillade que Clide gardait sur moi, insistante et inquiète, me poussa à cligner des paupières à plusieurs reprises pour tenter de reprendre contenance.

— J'ai entendu, le rassurai-je d'un ton plus doux que quelques minutes plus tôt. Je suis sûre qu'elle va bien aussi.

Ses traits se détendirent en un sourire et j'ajoutai :

— Je vais quand même aller lui écrire pour m'en assurer. Ne laisse personne passer, je ne veux pas être dérangée.

Il grimaça, hésitant à acquiescer.

— Personne, personne ? s'assura-t-il.

Je voyais très bien à qui il faisait référence mais roulai des yeux, toujours trop en colère pour vouloir admettre que je ne pouvais décemment pas refuser à certaines sommités ministérielles l'accès à mon bureau.

— Seulement Faustine, en cas d'affaire urgente. Et Bones, mais je doute qu'elle daigne se déplacer si elle veut me faire la morale.

La façon dont il plissa le nez m'indiqua qu'il partageait mon point de vue, sans pour autant que son incertitude disparaisse.

— Et les autres, je leur dis quoi ? Fudge et Ombrage, par exemple ?

C'était évidemment à eux qu'il pensait depuis le début comme les éventuels importuns et leurs seuls noms furent suffisants pour me confirmer qu'il me faudrait plusieurs jours – voire semaines – pour les croiser sans risquer de les assassiner.

— Que je suis trop occupée à fomenter une révolution pour les destituer de leurs trônes et ne peut donc pas les recevoir ? ironisai-je.

Mon ton acide passa toutefois pour trop sérieux et ses yeux bleus et innocents s'agrandirent à tel point que je ne pus retenir le léger rire qui dénoua ma gorge.

— Je plaisante, Chambers ! Tu n'auras qu'à leur dire que je suis en pleine communication par Cheminette avec une personne de la plus haute importance.

Et de fait, après avoir fermé la porte de mon bureau au nez d'un Clide visiblement enclin à me demander d'un air catastrophé qui pouvait être plus important que le Ministre lui-même, j'hésitai pendant de longues minutes à appeler Horton.

Depuis notre dispute, quelques deux semaines plus tôt, et malgré nos ami.e.s qui n'avaient cessé de nous harceler, aucun de nous n'avait pris l'initiative de contacter l'autre, que ce soit lui pour arrondir les angles quant à ses non-dits, ou moi pour admettre que ma réaction avait peut-être été disproportionnée.

Sa fierté comme la mienne semblaient n'avoir pas faibli avec les années et comme me l'avait à juste titre rappelé Holly, seules des catastrophes réussissaient le plus souvent à nous ramener l'un vers l'autre.

Celle qui s'était jouée cette nuit à Poudlard n'était-elle pas susceptible de marquer, cette fois, le cessez-le-feu tant attendu ?

Assise sur mon fauteuil, les coudes posés sur le bureau et la tête entre les mains, je fus tentée de décider que oui et de l'appeler sur le champ, quitte à lâcher sur le château et Dumbledore la pire version de Daniel qui existait.

Celle qui, de tous temps, avait été prête à des sacrifices inimaginables pour sa famille, ou à tout le moins pour celle qu'il s'était choisi, et qui, lorsqu'elle était menacée, ne reculait devant rien.

Ce fut cette pensée pourtant, bien plus que la peur qui me rongeait le ventre à l'idée qu'il refuse tout bonnement de me parler, qui me poussa finalement à abandonner la poignée de poudre de Cheminette que je n'avais même pas eu conscience de saisir.

Dans le meilleur des cas, Horton étranglerait Dumbledore jusqu'à ce que mort s'en suive et le nombre de mes connaissances familiales et amicales emprisonnées à Azkaban pour meurtre ne ferait qu'augmenter. Dans le pire, il kidnapperait Anna et Neville sur le champ, offrant à Augusta Londubat une opportunité inespérée de relancer la bataille juridique qui les avait longtemps opposés afin de le déchoir de tout droit légal sur son neveu.

Et je préférais encore lui cacher l'attaque plutôt que de devoir me replonger une nouvelle fois dans les technicités indémêlables de sa situation avec Neville, ou, pire encore, d'avoir à lui annoncer que les dernières volontés d'Alice, que nous avions déjà eu bien du mal à faire respecter à l'époque, allaient être réduites à néant en raison de la fougue stupide qui coulait invariablement dans les gênes de toute sa satanée famille.

Une fois ma décision prise, j'eus néanmoins bien du mal à rester sagement assise derrière mon bureau ou, plus improbable encore, à me plonger dans le dossier que j'avais laissé grand ouvert dessus la veille au soir. Le pied en proie à une frénésie nerveuse de battements, je me rendis en réalité rapidement compte que mes yeux ne cessaient de revenir vers l'horloge qui surplombait ma porte, à l'endroit même où les secondes semblaient s'écouler à une vitesse insolemment lente, comme pour me narguer.

— Oh et puis merde, grognai-je lorsque, pour la dixième fois depuis mon arrivée, la plus longue des aiguilles marqua une nouvelle minute en s'écrasant sur le un.

Dans un geste brusque, j'attrapai le premier morceau de parchemin vierge qui me tomba sous la main, ainsi qu'une plume qui ploya sous la pression démesurée de mes cinq doigts, et, après avoir réfléchi un instant à une formulation tranquillisante sans être infantilisante, j'y apposai quelques phrases en m'efforçant de ne pas laisser transparaître toute ma nervosité par une écriture tremblante et approximative.

Le but était après tout de le rassurer, pas de lui faire peur en lui donnant un aperçu de ma propre angoisse.

Il s'écoula ainsi deux ou trois minutes tout au plus, à l'issue desquelles je me levai avec empressement, fis tomber au passage plusieurs pavés juridiques que je ne pris pas le temps de ramasser et sortis de la pièce dans un claquement de porte qui fit sursauter Clide.

— Mais où est-ce que tu vas ? s'alarma-t-il, yeux grands ouverts et ton éberlué, en me voyant traverser son antichambre au pas de course. Je croyais que tu ne voulais voir personne !

— J'ai changé d'avis ! Ne bouge pas et ne laisse entrer personne dans mon bureau !

J'entendis comme un bourdonnement quand il me répondit mais mes talons claquant sur le sol ciré du couloir m'empêchèrent d'y comprendre quoique ce soit, de même qu'ils masquèrent les conversations qui m'entourèrent jusqu'à mon arrivée devant le Q.G des Aurors.

Là, j'avisai le premier venu, un garçon encore trop boutonneux pour ne pas être un Aspirant et qui, malheureusement pour lui, entra en même temps que moi dans la pièce.

— Toi ! l'interpellai-je avec une diplomatie digne d'un Troll des montagnes. Où est-ce que je peux trouver l'équipe censée se déplacer jusqu'à Poudlard ?

A la façon dont ses traits s'affaissèrent en une grimace d'incompréhension, j'aurais dû me douter qu'il venait à peine de commencer sa journée mais l'idée qu'il puisse ne pas savoir ce qui s'était passé cette nuit me parut trop aberrante pour ne pas m'agacer.

— L'équipe envoyée pour mettre la main sur Black ? m'impatientai-je quand il émit un « Euhhh » des plus éloquents. Black, le dangereux criminel qui s'est évadé ? ajoutai-je même avec ironie, parce que j'avais toujours trouvé étrangement jouissif de mettre en colère les autres quand j'étais moi-même sur les nerfs.

L'indignation qui déforma le visage juvénile de mon interlocuteur m'indiqua que je n'avais pas perdu la main en la matière, ce qu'il ne put toutefois me confirmer par des mots puisqu'un claquement de langue sévère l'interrompit alors qu'il ouvrait la bouche.

— Mason ! s'exclama la voix de Desdemona la seconde suivante. Tu n'étais pas censé commencer il y a deux minutes ?

Le concerné se crispa, en se tournant vers mon amie.

— Oui mais..., commença-t-il, avant d'être interrompu par un reniflement méprisant.

— Pas de « mais » qui tienne. Si tu n'es pas à ton bureau dans une seconde, je ne donne pas cher de ta peau. D'autres en ont perdu un bout pour moins que ça…

Comme pour illustrer son propos, elle releva nonchalamment le bandeau qui cachait son œil droit – ou ce qu'il en restait, constatai-je une nouvelle fois, en sentant mon cœur se serrer face à la cicatrice en croix qui avait pris sa place.

Le dénommé Mason, de son côté, écarquilla les paupières avec un mélange de dégoût et d'appréhension, avant de s'enfuir sans même songer à m'adresser un regard noir.

— Ils sont si faciles à déstabiliser, ces petits nouveaux ! ricana Ogden dès qu'il fut hors de vue, en replaçant avec satisfaction le morceau de cuir noir sur sa blessure.

Je roulai des yeux, oubliant momentanément la raison pour laquelle j'étais là.

— Tu te rends compte que lui faire croire qu'il pourrait perdre un œil pour un simple retard pourrait être qualifié d'abus de pouvoir, n'est-ce pas ?

Elle leva son œil valide au ciel, sans toutefois perdre son sourire moqueur.

— De nous deux, ce n'est pas moi qui l'aies pris de haut la première, répliqua-t-elle. Je dirais même que la dernière fois que j'ai vérifié, mon statut me le permettait, contrairement à toi.

Loin de m'offusquer de ce qui, dans la bouche d'un autre Auror, aurait sonné comme un reproche plein de condescendance, je reniflai.

— Je cherchais l'équipe qui se déplace à Poudlard et il n'était même pas au courant ! Tu y vas ?

La façon dont son nez se plissa fut une réponse à elle seule.

— Non, marmonna-t-elle à regret, quoiqu'avec une pointe d'agacement. Je soupçonne ce misogyne de Scrimgeour de penser que les hormones abrutissent mon bon sens et me rendent inapte à tout travail de terrain. Ou Travis de l'avoir convaincu de me mettre en quarantaine le temps que j'éjecte ce gamin de mon utérus. Si c'est la deuxième hypothèse qui s'avère la bonne, il y a de grandes chances pour que ce gosse grandisse sans père.

Ayant moi-même dû faire face à une surprotection exaspérante pendant ma grossesse, de la part d'un Daniel angoissé à l'idée de perdre un nouveau membre de sa famille avant même son arrivée, je ne pus que lui offrir mon rictus le plus compatissant.

— Tu sais qui y va ? C'est important.

Je surpris le coup d'œil qu'elle lança vers mes mains et la lettre qui s'y trouvait, sans que cette indiscrétion à l'égard du nom qui y était inscrit ne me pousse à la soustraire à sa vue. À en croire la moue attristée qui assombrissait son visage, je compris qu'elle avait déjà deviné d'elle-même ce qui, dans cette histoire, pouvait être important au point de me décider à me déplacer jusqu'à un service dans lequel j'avais horreur de demander des faveurs.

— Je dirais que Shacklebolt est ta meilleure option, répondit-elle, en désignant vaguement l'endroit où le dénommé pouvait se cacher. Je l'ai vu se préparer et il ferait à peu près n'importe quoi pour te faire plaisir.

Devant cette formulation pour le moins équivoque, je ne pus qu'hausser un sourcil suspicieux.

— J'espère que tu n'es pas celle qui a mis dans la tête de Tonks l'idée que Kingsley et moi pourrions former un couple, grognai-je.

Car malgré mon évidente réticence à aborder ce sujet et les innombrables soupirs désabusés dont j'avais ponctué toutes ses tentatives depuis, Dora n'avait cessé, depuis sa première allusion, d'essayer de me convaincre de sortir avec son supérieur.

En fronçant les sourcils, Desdemona eut cependant le mérite d'écarter tous mes doutes à son encontre.

— Tu rigoles, j'espère ? Cette gamine est à peu près aussi têtue que moi quand elle s'y met, je ne lui aurais jamais suggéré un truc pareil ! Pas après avoir milité si durement pour la victoire de Terrence en tous cas, ajouta-t-elle avec un clin d'œil pervers, le millième environ depuis que j'avais accepté de donner une chance à son beau-frère.

Pour toute réponse, je levai les yeux au ciel avec lassitude et me détournai d'elle sans répondre. Cela ne la dissuada évidemment pas de me suivre, sans toutefois qu'elle n'émette ce ricanement ignare qu'elle avait l'habitude de me servir chaque fois que le sujet de ma vie sentimentale était abordé et qu'elle entendait s'y attarder.

— Tu réalises au moins que si Daniel apprend ce qui s'est passé de la bouche de quelqu'un d'autre, il risque de t'en vouloir ? s'enquit-elle seulement.

Le fait qu'elle ait percé à jour mes intentions fut suffisant pour me faire abandonner l'idée d'un haussement d'épaules faussement indifférent.

— Je sais, marmonnai-je. Mais comme il m'en veut déjà et que c'est de loin le scénario le moins catastrophique que je puisse envisager, je crois que je vais camper sur mes positions.

La référence à notre dispute la fit grimacer mais, consciente peut-être que je pouvais à tout moment revenir sur ma décision de ne plus lui hurler dessus à chaque rencontre, elle s'abstint de tout commentaire sur le sujet.

— N'oublie pas de dire à Neville que si quelqu'un ose s'approcher de lui, Daniel ne sera pas le seul à couper des têtes à mains nues, se contenta-t-elle de déclarer, d'un ton à la fois féroce et doux, son œil valide posé sur la missive serrée entre mes doigts.

Le même discours, quoique dans des termes plus diplomatiques, m'accueillit lorsque je traversai la pièce bourdonnante pour trouver Kingsley, sa cape officielle sur le dos, mais assis à son bureau. Installée de l'autre côté, sur un pupitre plus petit et bien plus bordélique que celui de son supérieur, Tonks était si concentrée sur le parchemin qu'elle noircissait avec énergie qu'elle ne leva même pas les yeux quand je saluais Shacklebolt.

Étonnée, je laissai mon regard s'attarder sur elle quelques secondes, mais fus détournée de ses traits tirés par un coup de coude dans les côtes.

— A ta place, j'éviterais de la fixer comme ça, me souffla Kingsley d'un ton aussi moqueur qu'il n'était soucieux. Les cinq dernières personnes qui s'y sont risquées au cours des dernières minutes ont failli y perdre la vie. Tu peux me croire, j'en fais partie !

Mon froncement de sourcils fut immédiat, sans toutefois être aussi instantané que le mouvement brusque de Dora lorsqu'elle releva la tête, fit tomber son encrier au sol et fusilla son collègue du regard.

— Je ne suis pas d'humeur pour ton humour douteux aujourd'hui, Shacklebolt, grogna-t-elle d'une voix gutturale.

Et ce n'était pas la seule chose plus sombre chez elle, notai-je en sentant une boule se former dans ma gorge quand son regard glacial glissa de Kingsley à moi. D'un gris profond qui n'était pas la norme chez elle, ses yeux accrochèrent les miens à la manière de ceux de Sirius à l'époque où, profondément ancré dans son double jeu, il faisait encore parfaitement bien semblant d'y chercher ce que je ressentais et refusais d'ouvertement lui montrer.

Sans surprise, Nymphadora s'avéra également talentueuse en la matière, puisqu'elle me toisa bientôt d'une œillade attentive, qui accentua encore davantage la ridule entre ses deux yeux.

— D'ailleurs, Mackenzie aussi n'est pas d'humeur, je me trompe ?

Je grimaçai, ce qui suffit à fissurer le masque de raillerie de Kingsley.

— C'est à cause de Black ? s'enquit-il, désormais grave.

— Oui. Non. En quelque sorte, bafouillai-je pathétiquement, toujours peu encline à admettre que le dénommé puisse avoir autant d'influence sur mon existence. Vous allez à Poudlard ?

Shacklebolt acquiesça.

— Savage, qui dirige la délégation avec laquelle je pars, avait quelque chose à faire avant, précisa-t-il.

Je me forçai à ne pas grimacer à l'idée du malaise qui pourrait suivre ma prochaine rencontre avec le chef de la Brigade et serrai plus fort mes doigts autour de l'enveloppe que j'avais en main.

— Tu crois que tu pourrais me rendre un service ? C'est à propos de Neville.

Comme à chaque fois que ce prénom si original était prononcé entre les murs du Q.G des Aurors, ou à tout le moins devant des fonctionnaires ayant côtoyé ses parents suffisamment longtemps pour vivre leur attaque comme une offense personnelle, je vis la tension s'insinuer jusque dans le maintien de Kingsley, qui se redressa.

Son dos soudain trop droit, ses traits tirés et ses yeux plissés n'échappèrent pas davantage à Tonks, qui nous regarda alternativement d'un air curieux.

— Neville ? répéta-t-elle.

Incertaine, je pressai mes lèvres l'une contre l'autre pendant quelques secondes avant de répondre :

— Mon neveu. Celui de Daniel, surtout.

— Il est plus connu ici sous le nom de Neville Londubat, ajouta moins diplomatiquement son supérieur. Le fils d'Alice et Frank.

Fatalement, les yeux de Tonks s'écarquillèrent et je vis pâlir son visage en même temps que ses cheveux, qui virèrent d'un brun aussi morne que son humeur à un gris souris lugubre. Je tentai de lui offrir mon sourire le plus rassurant, parce qu'elle n'avait pas à se sentir coupable ou mal à l'aise à l'idée d'être d'une quelconque façon liée aux monstres qui avaient privé Neville de ses parents mais cela n'eut aucun effet sur son expression horrifiée.

— Tu veux dire que ton Daniel, c'est Daniel Horton ? Le sulfureux et scandaleux Daniel Horton ?

Je ne m'étonnai plus de savoir que son nom était connu, même de Tonks, tant son culot – et le mien, par voie de conséquence – avait à une époque défrayé la chronique et choqué tout le gratin de la société, Sang-Pure ou non. Qu'elle se réfère à lui comme « mon » Daniel, de la même façon qu'elle m'avait désignée comme « la Mackenzie de Sirius » quelques mois plus tôt, me serra en revanche la gorge d'un dépit tel que ma réponse, pendant quelques secondes, se limita à un hochement de tête.

— Si tu le rencontres un jour, évite juste de l'aborder de cette façon, finis-je toutefois par lui conseiller, parce que la perspective n'était pas si improbable. Il n'apprécie pas tellement ce genre de surnoms, surtout quand ils font référence à l'affaire à l'occasion de laquelle ils lui ont été donnés.

Elle grimaça, peut-être parce qu'au vu de sa propre situation familiale, elle ne pouvait que faire partie des rares personnes à considérer que dans cette démarche jugée scandaleuse, Daniel avait été dans son bon droit. J'eus même pour la première fois une conscience pleine et entière de la similitude de leurs situations, laquelle m'occupa l'esprit à tel point que je mis plusieurs secondes à réaliser que le bruit sec qui venait de claquer contre mes oreilles était son rire amer.

— Ça ne sera jamais pire que de lui apprendre que je suis la nièce du monstre qui a foutu en l'air la vie de sa sœur, de son neveu et la sienne, pas vrai ?

Ma réponse fut des plus éloquentes puisque je ne pus retenir une grimace et écopai, en retour, d'un regard sombre du plus bel effet, le genre de regard que j'avais cru voir chez Sirius à l'époque où je pensais encore que toutes ses déceptions familiales pesaient sur lui plus qu'il ne l'admettait jamais.

Shacklebolt y vit peut-être la même chose puisqu'il se racla la gorge à cet instant précis et demanda :

— Est-ce que Neville va bien ?

La question eut le mérite de recentrer l'attention sur la raison pour laquelle je m'étais déplacée, sans toutefois apaiser la tension qui régnait entre nous.

— Je... je ne suis pas sure, justement, indiquai-je, en tordant instinctivement le courrier que je tenais toujours. Tu te souviens qu'il a été réparti à Gryffondor en même temps que Harry ?

Il hocha immédiatement la tête et une ridule d'anticipation se creusa entre ses deux yeux avant même que j'ajoute :

— Et des cauchemars qu'il faisait, plus jeune ?

Cette fois encore, il comprit d'emblée mon allusion, ce que je vis à la colère qui, comme moi quelques minutes auparavant, sembla prendre possession de tout son corps en une vague violente qui le heurta de plein fouet. La lueur intelligente qui brillait dans son regard disparut derrière le voile sombre qui prit possession de ses pupilles, son corps, d'ores et déjà imposant, gonfla jusqu'à faire paraître sa chaise trop étroite et sa mâchoire se carra tant et si bien que je craignis réellement qu'il se déchausse une dent.

— L'enfoiré, grogna-t-il, en perdant jusqu'à son flegme légendaire.

Le poing qu'il abattit sur la table avec une force démesurée fit sursauter plusieurs de ses collègues, y compris Tonks, qui n'avait pourtant pas perdu une miette de notre échange.

— De quel genre de cauchemars est-ce qu'on parle ? demanda-t-elle d'un air sincèrement inquiet, qui me fit me demander si elle n'avait pas, elle aussi, fait les frais des horreurs de Sirius jusque dans ses nuits de gamine.

Car après tout, elle n'avait que sept ou huit ans quand son cousin bien-aimé était devenu, dans la presse comme à ses yeux, l'un des pires cauchemars de notre société.

Ce fut cette idée, peut-être fausse mais fixe, qui me poussa à répondre à cette question qui tenait pourtant de l'intimité de mon neveu et de notre famille :

— Lorsqu'il a été assez grand pour comprendre ce qui était arrivé à ses parents, et plus particulièrement quand il a appris qu'ils avaient été attaqués chez eux alors qu'ils vivaient, de l'avis de tous, dans un endroit très protégé, Neville a commencé à craindre que la même chose n'arrive à son oncle, sa cousine ou ses grands-parents, que ce soit chez nous ou chez eux. Un Mangemort dans son dortoir à Poudlard, c'est certainement ce qui se rapproche le plus pour lui d'un cauchemar devenu réalité, conclus-je en m'efforçant de ne pas laisser transparaître mon anxiété.

Mais elle se vit, bien entendu, et ne fit que transformer la compassion de Tonks en un agacement évident.

— Dans ce cas, va à Poudlard et rassure-le ! grinça-t-elle avec autorité. Qu'est-ce que t'en as à foutre des ordres de cette connasse d'Ombrage ?

Le fait qu'elle soit au courant de mon accrochage avec Dolores ne me surprit pas – au Ministère, les ragots et les rumeurs couraient encore plus vite que dans les couloirs de Poudlard –, pas plus d'ailleurs que son langage fleuri à l'encontre d'une de ses supérieures.

De son côté, Kingsley roula des yeux, sans pour autant la contredire. Une amitié de plusieurs années, aussi sporadique avait-elle été, me permit même de réaliser qu'il appuierait ma décision d'envoyer au diable les directives de Fudge et de son sbire favori, si seulement j'en exprimai le besoin.

La raison qui régentait en permanence mon comportement m'en empêcha néanmoins et je secouai la tête.

— A treize ans, j'aurais détesté être la seule élève à voir débarquer un membre de ma famille après une histoire pareille et Neville n'a jamais aimé attirer l'attention sur lui, me justifiai-je face au reniflement déçu de Dora. En revanche, l'un de vous pourrait peut-être passer à la Volière et lui faire envoyer cette lettre ? Je vous aurais bien suggéré de la lui remettre en mains propres mais se faire aborder par un fonctionnaire venu dans l'espoir d'attraper Black risque d'être encore moins discret. Avec une chouette de l'école, la lettre arrivera au moins plus vite qu'avec un hibou du Ministère.

Instinctivement, je tendis le courrier où j'avais écrit sobrement ses nom et prénom vers Shacklebolt mais Tonks bondit et se saisit de l'enveloppe avec une rapidité déconcertante.

— Je m'en occupe, cracha-t-elle, en la serrant si fort que je craignis qu'elle ne dissolve mes mots déjà hachés. Avec de la chance, Black se cache dans le coin et je pourrais le jeter du haut d'une Tour sans personne pour me bassiner avec ces histoires bidons d'éthique professionnelle.

Bien que clairement visé par ces mots et son œillade agacée, Shacklebolt n'y prêta aucune attention et préféra m'étonner une nouvelle fois en attrapant mes deux mains, démesurément blanches et anxieusement liées, entre les siennes, brunes et plus douces que je ne l'aurais imaginé.

— Je vérifierai que lui et Anna vont bien, me promit-il.

Je hochai la tête dans un « merci » presque inaudible, la gorge trop serrée pour lui indiquer qu'il les trouverait probablement ensemble ou lui conseiller de ne pas trop s'approcher de ma progéniture, au risque de la voir se mêler d'une nouvelle enquête qui ne la concernait pas.

Les murmures qui m'escortèrent alors que je traversais le couloir en sens inverse pour la quatrième fois en moins d'une demi-heure n'arrangèrent rien à mon état, tant il était clair que l'information avait finalement filtré. La seule parade que je trouvais aux regards curieux qui accompagnèrent ce bourdonnement excité fut de garder les yeux rivés sur mes pieds, avec une telle maîtrise de cette méthode d'esquive que j'arrivai devant mon bureau sans m'être heurtée au moindre obstacle.

Derrière le battant entrouvert de son antichambre, la voix de Clide en constitua un premier, sous la forme d'un « Mais elle n'est pas là, j'ai dit ! » agacé. Son impatience manifeste me permit de déduire très vite qu'il ne s'agissait d'aucun de mes supérieurs hiérarchiques, mais mon soulagement s'effrita légèrement lorsque je reconnus la voix de Terrence.

— Et pourquoi est-ce que je ne peux pas aller le vérifier tout seul, dans ce cas ? répliqua-t-il sans se laisser impressionner.

— Parce qu'elle m'a explicitement interdit de laisser entrer qui que ce soit, rétorqua l'autre avec une fermeté telle que je ne pus m'empêcher de l'imaginer bloquant ma porte de son corps mince, avec toute sa loyauté de Poufsouffle.

Bien qu'illusoire, l'image me tira un sourire attendri, mais ce fut aussi elle qui m'incita à les rejoindre, avant que Savage ne fasse preuve d'une perfidie que, malgré moi, je continuais à associer à tous les Serpentards sans distinction.

Lorsque je poussai la porte pourtant, je ne vis sur son visage ni ce rictus sardonique que Regulus avait comme marqué au fer rouge dans mon esprit, ni cet air de jouissance malsaine qu'il avait si souvent arboré avant de me lancer l'une de ses piques meurtrières. Au contraire puisque pendant une seconde, et en dépit de ses cheveux blonds et de ses pupilles vertes qui ne pouvaient me tromper, j'eus l'impression de faire face aux traits tirés de ce Sirius inquiet qui avait laissé son empreinte bienveillante sur la guerre qui avait meurtri ma vie, ce Sirius amoureux qui, longtemps après, avait continué à hanter mes rêves les plus optimistes et à les transformer en cauchemars.

Déstabilisée, j'écarquillai les yeux que j'avais braqués dans les siens et il fallut un « Ah ! » triomphant de la part de Chambers pour me tirer de cet instant de flottement.

— Qu'est-ce que je disais ? grogna-t-il, avec une œillade mauvaise vers Terrence. Elle n'était pas dans son bureau !

Pour toute réponse, il ne récolta qu'un regard rapide et indifférent, qui se reporta rapidement sur moi, intimidant de questions muettes.

— Désolée, j'étais chez les Aurors, marmonnai-je, parce que c'était la seule à laquelle il me semblait inoffensif de répondre pour l'instant.

Pour éviter celles qui s'affichèrent instantanément sur le visage de Chambers, je me dirigeai vers mon bureau, en résistant à l'envie de m'y enfermer pour empêcher Savage de m'y suivre. Peut-être le sentit-il, puisqu'il laissa passer un instant de doute avant de me rejoindre et de refermer la porte derrière lui.

La pièce me parut tout à coup bien trop petite pour nous deux, parce qu'il aurait été trop formel de ma part d'aller m'asseoir de l'autre côté de mon bureau, comme lorsque je recevais des visiteurs officiels, mais que l'autre moitié de l'espace, encombré soudain de trop de meubles, ne me laissait pour seule option que de me tenir debout, trop près de lui pour qu'il ne remarque pas ma fébrilité.

— Tu n'es pas censé être à Poudlard ? lui demandai-je tout de même d'un ton dégagé, en espérant faire illusion.

Ce ne fut pas le cas, évidemment, et ce fut même pire puisque ma question, qui m'avait paru sans danger, sonna comme un reproche à mes propres oreilles.

Et c'en était un, réalisai-je lorsqu'il haussa les épaules et que mon agacement augmenta sensiblement.

— Si, mais je voulais te voir avant, répondit-il, sans s'en soucier ou s'en rendre compte. Tout va bien ?

L'idée qu'il puisse avoir retardé son départ pour ça, que me parler soit « la chose qu'il avait à faire avant » selon les mots de Kingsley et que je passe pour plus importante à ses yeux qu'une enquête, me parut si absurde que je ne pus me retenir de rouler des yeux.

— Bien sûr que ça va, grinçai-je avec irritation. Tu devrais être à Poudlard.

Ses paupières s'affaissèrent légèrement devant cette récrimination frontale, ou face à mon mensonge éhonté, mais il ne commenta ni l'un ni l'autre. Bien loin des têtes de mules auxquelles j'avais été habituée dès mon plus jeune âge, que ce soit dans mon entourage familial, amical ou amoureux, il se contenta de jeter un coup d'œil à mes mains que je gardai trop serrées contre mon corps pour paraître naturelle et décida de tourner les talons dans un signe d'assentiment, sans chercher à discuter.

Ou du reste, ce fut ce que je crus qu'il faisait pendant un instant, et ce jusqu'à ce qu'il s'immobilise devant la porte toujours fermée et se retourne pour demander :

— On se voit toujours demain soir, au moins ?

En plein mouvement pour rejoindre mon fauteuil, je me figeai à mon tour et papillonnai bêtement des paupières, à la fois prise de court par cette question à laquelle je ne m'attendais pas, blessée qu'il puisse même y songer et irritée qu'il ait osé la poser.

— Pourquoi, tu n'en as plus envie ? rétorquai-je, en cédant, évidemment, à ce dernier sentiment.

Il plissa les lèvres et je compris qu'à ses yeux, ma réaction ne faisait que le conforter dans son impression.

— Je me demande juste si, dans les circonstances actuelles, tu en as autant envie que moi, me confirma-t-il à sa façon.

— Je pense le savoir mieux que toi, m'agaçai-je, en refusant de lui demander ce qu'il entendait par « circonstances actuelles ».

Cherchait-il à s'assurer de mon accord parce qu'il pressentait que mon inquiétude pour mes enfants aurait une incidence sur mon humeur pendant toute la semaine ou pensait-il que mon passif avec Black et sa réapparition inopinée m'empêcheraient de me concentrer sur quoique ce soit d'autre ?

Face à la deuxième éventualité, je ne pus que me demander si Desdemona n'avait pas parlé plus que de raison – c'était, après tout, ce qu'elle faisait de mieux – et sentis mon cœur faire une embardée.

— C'est bien pour ça que je te pose la question, me répondit-il, dans un haussement d'épaules qui ne m'aida nullement à y voir plus clair. Que ce soit oui ou non, je préfère juste le savoir maintenant.

Plus tard ce soir-là, lorsque je fis le récit de ma journée à Riley et en arrivai à ce stade de la conversation, elle éclata d'un rire bruyant qui contrasta avec le silence vaguement concerné qu'elle gardait jusqu'ici.

— Il a au moins le mérite d'être aussi tragiquement et inutilement dramatique que tous tes ex, s'expliqua-t-elle avec sarcasme, quand je levai un sourcil en guise d'interrogation. C'est bien la principale qualité que tu recherches chez un mec, non ?

Parce que nous étions dans mon restaurant japonais préféré de la capitale et que j'y venais trop souvent pour me permettre d'adopter le comportement d'une gamine de dix ans, je m'abstins de lui jeter un sushi au visage et optai, à défaut, pour une œillade noire.

— Je ne sais même pas pourquoi je t'en parle, grognai-je, les yeux baissés vers mon assiette que j'avais à peine touchée.

La violence avec laquelle j'empalai un de mes california rolls avec l'une de mes baguettes n'eut pas l'air de l'émouvoir plus que mon ton, puisqu'elle étira un rictus moqueur.

— Parce que Saint Horton n'est pas là pour t'écouter à ma place ? proposa-t-elle, la bouche pleine de riz.

Je la fusillai une nouvelle fois du regard, moins parce qu'elle continuait d'évoquer notre dispute comme s'il s'agissait d'une broutille sans la moindre incidence que parce qu'elle avait raison, et me renfonçai dans mon siège en croisant les bras sur ma poitrine.

— Lui au moins m'écoute toujours jusqu'au bout !

— Je n'ai pas besoin de ça pour savoir que tu as répondu oui, se vanta-t-elle, s'abstenant pour une fois de me faire remarquer qu'il ne remplissait en tous cas pas son rôle habituel ces derniers jours.

Je l'oubliai moi-même pendant une seconde, trop occupée à ne pas lui montrer à quel point sa clairvoyance m'agaçait.

— Et comment est-ce que tu peux en être si sûre ? J'aurais pu dire non !

Elle m'offrit un sourire, en chipant un maki dans mon plat.

— Tu aurais eu trop peur qu'il croit Black à l'origine de ton refus. Qu'il y voit la preuve que malgré les années, tu n'es toujours pas passée à autre chose.

Mes doigts se crispèrent autour de mes baguettes et je rougis, sans réussir à déterminer s'il s'agissait d'une manifestation de ma gêne à l'idée qu'elle n'avait pas totalement tort ou de ma colère, à la pensée qu'elle était également loin d'avoir raison.

— Contrairement à ce que tu sembles croire, toute ma vie ne tourne pas autour de Black, rétorquai-je néanmoins.

Ma sécheresse ne la dissuada pas de sourire, bien sûr.

— Toute ta vie, non, admit-elle. Mais ta vie sentimentale ? Bien sûr que si.

— N'importe quoi ! m'offusquai-je, d'une voix si aiguë et si forte qu'elle couvrit momentanément la musique d'ambiance qui s'échappait des quatre coins de la pièce, attirant à nous plusieurs regards curieux.

Riley ne leur accorda pas une once de son attention, se contentant d'un regard acéré vers le serveur qui, débarrassant son assiette vide, eut le réflexe – vite amorcé – de se saisir de la mienne, encore trop pleine pour échapper à l'appétit gargantuesque de mon amie.

— Pourtant, tout à l'heure, en me racontant que Terrence avait attendu de te voir avant d'aller à Poudlard s'occuper des conneries de Sirius, tu avais l'air en rogne, reprit-elle lorsqu'il se fut platement excusé.

— Et alors ? sifflai-je. J'ai plus le droit de trouver complètement stupide qu'un type fasse passer une connaissance avec qui il doit dîner avant plusieurs centaines d'enfants sans défense livrés à la folie d'un psychopathe ?

Elle roula des yeux devant ce qu'elle considérait sans doute comme une dramatisation inutile de la situation, tout en m'offrant ce rictus satisfait que mon expérience n'associait qu'à une séance de psychologie fumeuse comme elle seule – exceptée Desdemona – était capable de m'infliger.

— Evidemment que tu en as le droit, Atkinson. Tu remarqueras juste que tu as utilisé les mots « plus le droit » plutôt que « pas le droit », comme si ce n'était pas la première fois que tu étais confrontée à cette situation. Et je sais pas toi, mais personnellement, je ne me souviens que d'un seul type qui, à un moment de ta vie, était prêt à faire capoter des missions de la plus haute importance impliquant parfois de parfaits inconnus à sauver, tout ça pour s'assurer que tu allais bien.

— Tu parles, grognai-je avec une amertume que j'aurais voulu ne pas ressentir, et qui me paraissait être la preuve que les propos de Thomas n'étaient pas aussi stupides que je le prétendais. J'étais surtout son excuse préférée pour faire foirer des missions qui allaient à l'encontre des objectifs de son grand méchant maître !

Comme chaque fois que les détails supposés de la trahison de Black étaient abordés entre nous, elle esquissa une moue sceptique mais choisit pour une fois de m'épargner son refrain sur le fait que s'il gagnait haut-la-main le prix de l'être le plus théâtral dont elle avait un jour croisé la route, Sirius avait également une place de choix dans la catégorie de ceux qui, parce qu'ils portaient leurs sentiments sur leurs visages comme une revendication, ne pouvaient pas mentir pendant plus de quelques semaines.

Et encore, avait-elle ajouté un jour face à la mine outrée de Horton. C'était déjà bien plus que ce dont elle l'imaginait capable.

A ses yeux, Sirius n'était donc en aucun cas le génie du mal aux bottes de Voldemort qu'avait décrit la Gazette au lendemain de son emprisonnement, pas plus que le manipulateur chevronné que tous s'imaginaient.

Ses parents n'avaient pas pu le sacrifier sur l'autel d'un plan boiteux destiné à servir une cause théorique car les aînés – d'autant plus lorsqu'ils étaient héritiers d'un empire ancestral comme l'avait été Sirius – étaient trop précieux, m'avait-elle opposée quand j'avais décidé qu'il n'avait en réalité jamais été en opposition avec sa famille sur le moindre point. Il n'avait pas pu retourner sa veste dès sa sortie de Poudlard parce que quelqu'un d'autre s'en serait rendu compte parmi ses plus proches amis, persistait-elle à me répéter lorsque je me flagellais à l'idée d'avoir été si naïve. Et il n'avait définitivement pas passé des mois à endurer mes angoisses pour les beaux yeux d'un mégalomane instable parce que, disait-elle quand je m'horrifiais d'avoir tant pleuré sur une épaule ennemie, personne ne m'aurait supportée pendant tant de temps pour une raison aussi stupide sans chercher à en tirer un quelconque avantage.

Tout juste admettait-elle qu'il puisse avoir trahi après avoir été menacé de perdre ce qu'il avait de plus cher, ce que je ne pouvais moi-même pas concevoir puisque James, Lily et Harry avaient été – à tout le moins, en apparence – ce qu'il avait de plus cher.

Le débat avait ainsi cessé d'être un débat depuis des années, pour devenir l'une des armes préférées de Riley pour me faire perdre ma patience.

Qu'elle ne se laisse pas tenter par cette délicieuse perspective ne pouvait signifier qu'une chose : que je venais de lui offrir malgré moi un sujet tout neuf qui risquait de m'irriter encore plus facilement que celui qui, avec le temps, était devenu son favori parmi une ribambelle de concurrents.

J'en eus la confirmation lorsqu'elle répondit :

— Est-ce que c'est une raison suffisante pour croire que le moindre mec qui s'inquiète pour toi ou te porte un quelconque intérêt travaille secrètement pour une entité maléfique résolue à décimer les trois-quarts de la planète ? Je dirais que non, mais c'est juste mon avis.

Mon sang ne fit qu'un tour, pour finalement s'étaler sur mes joues en deux plaques brûlantes.

— Je n'ai jamais cru que Terrence était à la botte de qui que ce soit !

— Mais tu le crois capable de te tromper comme l'ont fait d'autres avant lui, non ? Ça revient au même.

— Parce que toi, tu penses le contraire ? ironisai-je, sur la défensive. Alors que c'est toi qui de nous deux considère que les hommes sont tous des connards ?

— Et ils le sont, comme à peu près 99,9% des gens de notre espèce. Ça ne m'empêche pas de leur laisser une vraie chance avant de les jeter sans état d'âme dans la catégorie de petits cons à laquelle ils appartiennent. Et ne me regarde pas comme si tu faisais la même chose ! m'apostropha-t-elle lorsque je fis mine de la contredire. Mon tableau de chasse est une preuve à lui seul de ce que je dis alors que le tien ne va clairement pas dans ce sens.

Je roulai des yeux devant la puérilité de son argument, qui m'atteignit pourtant plus que je ne l'admettrais jamais, et dus même me retenir de récupérer mon plat en guise de vengeance.

— En attendant, j'ai bien l'impression que c'est moi qui aie un rendez-vous demain soir et toi qui n'en a aucun, préférai-je l'attaquer d'un ton perfide. Est-ce que j'en déduis pour autant que tu as été traumatisée par un type qui aurait marqué ta vie et qui s'appellerait, à tout hasard, Remus ?

Ses lèvres se pincèrent sur mon dernier maki, qu'elle avala difficilement et avec un regard noir.

— Tu me fatigues avec ton Remus. Il t'a payé pour faire sa pub ou quoi ?

Je faillis lui dire qu'il n'en avait clairement pas les moyens mais m'abstins de justesse.

— Disons juste que je prône l'égalité sur tous les sujets, et que puisque je dois te supporter chaque fois qu'il te prend l'envie d'analyser mon existence à l'aune de ce que Black en a fait, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas faire pareil avec Lupin.

J'écopai d'une seconde œillade assassine, qui fut toutefois – trop – rapidement suivie par un rictus provoquant.

— Dans ce cas, et puisque c'est toi qui parle d'égalité, tu admettras peut-être cette fois que Lupin ne vaut pas mieux que Black ?

— Tu rigoles, j'espère ?! couinai-je beaucoup trop fort.

Ce n'était pourtant pas la première fois qu'elle mettait les deux dans le même sac, généralement pour m'obliger à faire marche arrière dans une conversation les concernant.

— Sirius a assassiné des innocents ! ajoutai-je, sans réussir à modérer mon ton, ni mon indignation.

Malheureusement, ce fut le moment choisi par notre serveur pour venir retirer les derniers restes de notre repas, ce qui nous valut bien entendu un regard de travers et un sourcil haussé de curiosité.

— Et alors quoi ? répondit tout de même Riley, sans s'en soucier. Au moins, lui avait une bonne excuse pour disparaître de ta vie à ce moment-là ! Quoiqu'en disent les récents événements, s'évader de prison est en théorie plus difficile que de venir sonner à une putain de porte pour présenter des putains d'excuses.

Estomaquée, j'en perdis quelques secondes l'usage de la parole, et pas seulement parce que son propos était moralement condamnable ou qu'il heurtait mon sentiment égoïste d'avoir été la plus malchanceuse d'entre nous deux.

A la façon dont elle aboya au serveur médusé de nous apporter le menu des desserts, tout comme devant ses mains tremblantes de colère lorsqu'elle s'en saisit, je réalisai que je n'avais jusqu'ici jamais entendu Riley évoquer Remus avec une telle amertume et sans l'enrobage rassurant de son cynisme habituel.

Malgré moi, la compassion l'emporta sur le reste de mes sentiments acides et je soupirai.

— Peut-être que tu devrais aller sonner à sa putain de porte pour lui passer un putain de savon, suggérai-je. Ça pourrait te faire du bien de crier sur quelqu'un d'autre que sur moi, pour changer.

Elle leva les yeux au ciel, dans un rictus bien trop tordu pour être innocent.

— J'y penserais le jour où tu feras pareil avec Sirius.

— A quelle adresse ? Je sais de source sure qu'il a quitté son dernier appartement en bord de mer.

Mon sarcasme la fit éclater de rire et, comme si quelqu'un venait subitement d'en baisser l'intensité à l'aide d'un interrupteur, l'atmosphère se détendit. Dans un geste de paix, elle me proposa même l'un des mochis chocolatés qu'elle avait commandé, avant de s'attaquer sans états d'âme au reste.

— Est-ce que je peux au moins te donner quelques conseils pour demain ? s'enquit-elle lorsqu'elle en eut avalé deux d'affilée. Tu en as sans doute besoin si ton premier rendez-vous depuis plus d'un an a failli être annulé pour une raison aussi stupide qu'inexistante.

Je roulai des yeux dans un soupir et vidai le fond de mon verre de saké cul sec.

— Tu sais très bien ce que je pense de tes conseils, Thomas, marmonnai-je, sans même exagérer mon ton blasé.

— Et tu sais tout aussi bien ce que je pense de ton système stupide de couleurs, non ? Aux dernières nouvelles, personne n'a jamais réussi à atteindre le niveau orange, et ne parlons même pas du vert !

Renifler d'un air méprisant fut la seule réponse que je trouvai à son constat plutôt véridique, ce qu'elle interpréta évidemment comme une autorisation à continuer. Avec un sérieux si excessif qu'il me parut presque moqueur, elle repoussa son assiette désormais vide, avala à son tour le reste de son verre et m'offrit un sourire tellement large qu'il en paraissait effrayant.

— Pour commencer, et juste pour être certaine que tu as tiré un enseignement de nos dix dernières minutes de discussion, ne lui parle de Black sous aucun prétexte, que ce soit pour t'excuser d'avoir été désagréable aujourd'hui ou pour justifier tes réactions à chaque fois que son nom est prononcé. Personne n'aime entendre parler des ex de sa copine, tu peux me croire.

— Black n'est pas mon ex, crachai-je entre mes dents, en retenant le hurlement de frustration qui monta dans ma gorge à l'idée que même après avoir fait l'effort de clore un sujet qui l'irritait, elle soit incapable d'en faire de même.

C'était toutefois sans compter sur son culot, qui la poussa à croiser les bras d'un air vexé en se renfonçant dans son siège.

— Parfois, j'ai l'impression que tu oublies que j'étais là pendant cette foutue guerre dont tu sembles vouloir occulter tous les détails qui te dérangent désormais. Ça m'a permis d'assister à quelques scènes de votre mélodrame à actes multiples et on sait toutes les deux où ça vous a mené.

Toute ma volonté n'y fit rien et je sentis une chaleur traîtresse se diffuser de l'arrière de ma nuque à mes joues, ce que mes cheveux négligemment attachés ne me permirent pas de cacher.

Riley, de son côté, étira un sourire satisfait.

— Je dirais même que ce sujet de discussion est d'autant plus dangereux que Sirius n'est pas seulement ton ex le plus secret, continua-t-elle, comme si ma posture crispée et mes dénégations n'étaient pas le signe que je ne voulais pas aborder le sujet. C'est ton premier amour et ceux-là font particulièrement peur à ceux qui arrivent après.

Ma salive se coinça momentanément dans ma gorge, en même temps que mon cœur se figea.

Parce que notre histoire avait été trop compliquée pour que quiconque puisse la suivre de trop près – si l'on exceptait les Potter, tout du moins –, je pouvais encore, face aux autres, la réduire à une broutille qui ne méritait même pas d'être mise au même rang que toutes celles que j'avais vécu avant ou après elle.

Prétendre devant Thomas qu'il n'avait pas été important et que je ne l'avais pas aimé était un trop gros mensonge cependant, même à mes yeux.

— Owen a été mon premier amour, pas Sirius, préférai-je répondre, dans une tentative d'esquive désespérée.

Je réalisai trop tard qu'il s'agissait surtout d'une ligne de défense vouée à un échec cuisant, et ce avant même qu'elle ne m'offre une grimace de pur dégoût.

— Donc Sirius est un traître tel que tu ne peux même pas admettre qu'il est arrivé avant et a pris bien plus de place mais, en plus, tu lui préfères ce salopard fourbe de McDermott ? Merlin, j'avais sous-estimé la largeur de la blessure que t'a infligée Black, pour que tu en arrives à oublier qu'Owen t'a trahi autant, sinon plus, que Sirius !

Ignorant aussi bien les mots qui se bousculèrent dans ma gorge pour protester que la voix qui, simultanément, aurait voulu admettre qu'elle avait raison, je déglutis silencieusement dans l'espoir de faire disparaître l'acidité qui remonta le long de mon œsophage dans un sillon brûlant, me composai un masque de fausse neutralité et fis signe au serveur de nous apporter l'addition.

— C'est justement pour éviter ce genre de débat stérile que je n'ai ni envie de parler de ça, ni besoin de tes conseils, fut la réponse froide et sans appel que je lui offris, dans l'espoir de couper court à la discussion.

Si la méthode s'avéra efficace, me valant sur le moment un simple sourcil haussé, il lui fallut moins de vingt-quatre heures pour me faire regretter mes mots exacts et mon ton trop sec.

Comme la veille, ma journée avait été rythmée par une foule de rencontres désagréables, un ballet de sourires diplomatiques et une migraine carabinée en fin de journée. Le mot que Neville m'avait griffonnée sur un bout de parchemin, et que j'avais reçu à la mi-journée, était si lapidaire qu'il ne m'avait pas rassurée, sentiment que Kingsley n'avait pas tardé à aggraver en m'avouant qu'il lui avait trouvé une « petite mine ».

A cette angoisse réelle s'était ajoutée au fur et à mesure des heures une anxiété bien plus frivole et stupide, dont l'apothéose eut lieu à moins d'une heure de mon rendez-vous avec Terrence, devant mon armoire ouverte sur un tas de vêtements qui me paraissaient tous plus inadaptés les uns que les autres.

Consciente que mon état était surtout dû à notre discussion de la veille, dont j'étais convaincue qu'elle avait ruiné un début d'entente fondée sur mon ironie et ses blagues idiotes, j'oscillai pendant un long moment entre la conviction stupide que je pouvais tout arranger en me présentant plus sexy que jamais et le sentiment désagréable que mon abonnement longue durée à la catégorie des damnés sentimentaux ne risquait pas de prendre fin ce soir.

En désespoir de cause, et plutôt que de céder à mon envie de me cogner la tête contre la porte de mon armoire, je passai une tête par la porte de ma chambre et criai :

— Qu'est-ce que je devrais mettre, d'après toi ? Une robe, une jupe ou un pantalon ?

Seul un silence me répondit, ou tout du moins un silence perturbé par les bruits de la télévision ainsi que par des marmonnements, et je dus me déplacer jusqu'au salon pour être certaine que Riley n'avait pas bougé du canapé sur lequel je l'avais trouvée assise en rentrant. Un verre de vin rouge dans la main droite et sa baguette dans la main gauche, elle semblait toujours aussi concentrée sur la paire de chaussures de sport flottant devant elle, qui lévitait elle-même au-dessus du large aquarium rempli d'eau qu'elle avait conjuré sur ma table basse pour y mener ses expériences.

Je me raclai la gorge pour attirer son attention, d'abord avec calme, puis suffisamment fort pour alerter mon voisin du dessus, pourtant à moitié sourd.

— Riley ! m'agaçai-je finalement, en la rejoignant sur le canapé. Tu m'écoutes ?

Elle ne sursauta pas, signe qu'elle m'ignorait délibérément, mais mon mouvement brusque la déconcentra suffisamment pour que l'une des deux chaussures s'écrase dans l'aquarium, arrosant au passage ses vêtements.

— Oui, grinça-t-elle en m'accordant enfin un regard – noir, certes. Je croyais juste que tu parlais à quelqu'un dont tu acceptais les généreux conseils.

Je roulai des yeux et m'affalai encore davantage sur les cousins qu'elle avait entassés à ses côtés.

— S'il te plaît, Thomas, je n'ai pas le temps pour ta fausse susceptibilité. J'ai rendez-vous dans quarante-cinq minutes et j'ai l'impression d'avoir autant d'expérience en la matière qu'à mes dix-sept ans !

— C'est pas qu'une impression, marmonna-t-elle, en avalant une gorgée de son verre.

Dans un grognement, je lui assénai un coup de coude et poussai même le vice jusqu'à donner un coup de pied dans la chaussure qui continuait de flotter au-dessus du bassin. Le « Putain ! » qu'elle lâcha en se recevant une seconde rasade d'eau fut étrangement jouissif et me détendis considérablement.

— On avait dit pas les instruments de travail, Atkinson !

— Robe, jupe ou pantalon ? répétai-je, dans un sourire innocent.

Elle fit léviter les chaussures hors de l'aquarium d'un geste de sa baguette, non sans me dédier une œillade glaciale.

— Peu importe, tant que c'est un vêtement qu'il pourra t'arracher facilement en fin de soirée, fut sa réponse.

Malgré tous mes efforts pour ne pas grimacer de désespoir, et lui offrir ainsi une victoire de plus sur le tableau de sa provocation, les traits de mon visage s'affaissèrent et je soupirai.

— Et après, tu oses te vexer quand je refuse d'écouter tes conseils !

Son rictus moqueur s'étira davantage, tandis qu'elle se redressait avec une vigueur nouvelle.

— Les boutons des pantalons peuvent leur donner du fil à retordre alors si tu choisis cette option, prends-en un avec un élastique, continua-t-elle avec une jouissance manifeste. Et pas de chemisier surtout, ça se termine toujours par des boutons éparpillés sur le sol et l'un de vous risquerait de finir à Ste Mangouste en glissant dessus dans le feu de l'action !

Fermant les yeux une seconde, je laissai échapper un soupir et me levai, ce qui ne l'empêcha pas d'hausser la voix pour poursuivre avec satisfaction :

— Les robes peuvent être pas mal, mais avec un large décolleté de préférence. Crois-moi, tu n'as pas envie qu'il tente de te l'enlever et que ta tête reste bêtement coincée dedans, même si je dois l'admettre, il n'y a rien de plus efficace qu'une pointe de ridicule pour évacuer rapidement gêne ou tension !

— Je retire ma question, Thomas, grognai-je, en me barricadant derrière les murs rassurants de ma chambre.

Cela ne fit qu'étouffer très légèrement le ricanement ignare qui me parvint.

— De toute façon, j'ai presque fini puisqu'il ne reste que l'option jupe, la meilleure selon moi. Bien choisie, elle permet d'éviter les braguettes autant que les boutons et d'aller droit au but en cas de besoin. Si tu vois ce que je veux dire, bien sûr…

Le contraire aurait été difficile tant son ton lubrique rendait ses sous-entendus extrêmement clairs, m'arrachant une grimace désabusée.

Le sujet de ma vie sexuelle était l'un de ceux que je n'aimais généralement aborder avec personne, et encore moins à quelques minutes d'un rendez-vous qui me rendait nerveuse, avec une personne que j'avais injustement agressé peu de temps auparavant.

Riley, en revanche, était tout le contraire d'un être pudique, et il me fallut m'enfermer dans la salle de bains, allumer à fond la radio qu'Anna avait tenu à y installer et jeter un sort de silence autour de la pièce pour ne plus l'entendre ricaner et cancaner de l'autre côté de l'appartement.

Malgré tous mes espoirs, l'artifice ne dura que la demi-heure durant laquelle je m'employais à rehausser mon teint pâle, à cacher les cernes violacées qui s'étaient étalées ces derniers jours sous mes yeux et à maquiller ma bouche dont j'avais anxieusement arraché toutes les peaux mortes au cours des dernières heures. Dès qu'elle entendit mon pas dans son dos, Riley se retourna et son sourire railleur, celui que j'avais appris à détester avant même d'être amie avec elle, à l'hôpital, s'épanouit sur son visage.

— Je vois, commenta-t-elle, en avisant le pantalon à pinces noir que j'avais enfilé sur un chemisier en soie jaune moutarde et une paire de talons sobre mais raffiné. Tu as décidé de la jouer sexy mais inaccessible.

Relevant le menton avec dignité, je rejoignis le portemanteau près de ma porte et, après une hésitation, attrapai ma cape noire, élégante pour une sortie dans le monde sorcier, délicieusement exotique mais peu susceptible d'éveiller des soupçons en cas d'incursion en terre moldue.

— Tu sais qu'il y a des lois qui existent contre le harcèlement sexuel ? répondis-je seulement, sans même la regarder.

Elle renifla, non sans accompagner ce signe de son exaspération d'un petit rire dégoulinant de sarcasme.

— Bien sûr que oui, Atkinson. J'espère juste que tu laisseras une chance à Terrence de te prouver qu'il sait y faire avant de les utiliser contre lui !

Malgré toutes mes résolutions d'indifférence, je ne pus retenir ma tête lorsqu'elle se tourna instinctivement vers elle pour la fusiller d'un regard mauvais. Son sourire trop plein de dents me dissuada pourtant de lui offrir ce qu'elle voulait – à savoir une réplique acerbe – et je me contentai d'attraper mon sac sur le meuble de l'entrée, ainsi que mon trousseau de clés.

— Il vaut mieux que je l'attende en bas, marmonnai-je en guise de « bonne soirée ». J'aurais trop peur que ta présence l'effraie.

— Si c'est une façon de me faire comprendre que tu préférerais ne pas me trouver ici quand vous rentrerez, ne t'en fais pas. J'avais déjà prévu de vous laisser le champ libre pour faire autant de cochonneries que vous voudrez cette nuit.

Mon coup d'œil excédé aurait pu être la seule satisfaction obtenue par elle pour ses efforts mais ça aurait été sous-estimé mon karma et son sens du timing plus que défectueux. En ouvrant la porte pour échapper au plus vite à ses moqueries salaces, je fonçai droit dans un obstacle trop grand pour être la plante verte qui traînait, desséchée, sur mon pallier, lequel émit un « Outch ! » définitivement humain lorsque je le heurtai de plein fouet.

Deux mains m'attrapèrent par la taille pour m'empêcher de vaciller, un parfum beaucoup plus agréable que celui de ma plante morte m'envahit les narines et je reconnus enfin Terrence.

— Hey, me salua-t-il avec un sourire, en laissant presque immédiatement retomber ses bras contre son propre corps.

— Salut, répliquai-je par pur automatisme.

Derrière la porte toujours ouverte, j'entendis un gloussement qui hérissa les poils de mes avant-bras presque aussi vite que les doigts de Terrence lorsqu'ils s'étaient posés sur moi et, incapable de refréner mon agacement, je la fermai d'un coup de pied bien trop virulent.

Quand je relevai la tête vers lui, le sourire de Savage s'était agrandi à un point tel que je ne pus que soupirer.

— Tu as tout entendu, pas vrai ?

Même s'il m'en disait beaucoup sur sa susceptibilité concernant l'épisode d'hier, son éclat de rire fut loin d'être aussi rassurant que je l'aurais imaginé.

— Tout dépend ce que tu veux dire par « tout », s'amusa-t-il, les yeux brillants de moquerie. J'ai entendu quelques mots à propos d'avoir le champ libre pour faire des cochonneries toute la nuit, est-ce que j'ai raté autre chose ?

Pour l'empêcher de s'attarder sur mon rougissement autant que par désespoir, je me cachai pendant une seconde la tête entre les mains, non sans un grognement.

— Riley est encore pire qu'un enfant de cinq ans sous Veritaserum !

— Parce que tu as rencontré beaucoup de gosses de cet âge à qui on a fait boire un truc pareil et qu'on a en plus interrogé sur un tel sujet ?

Son sarcasme lui valut un regard noir, que mes joues brûlantes rendirent sans doute peu effrayant.

— Tu vois très bien ce que je veux dire !

— Oui, admit-il. Mais je pense aussi qu'on est deux adultes responsables capables de ne pas aborder ce sujet comme s'il était tabou, non ?

Retenant une moue sceptique, je me forçai à acquiescer, évitai son regard vert d'eau devenu trop intimidant et m'extirpai avec souplesse de l'espace étroit dans lequel j'étais coincée, entre son corps et ma porte. Adulte responsable ou non, c'était loin d'être le sujet idéal pour débuter un premier rendez-vous et encore moins pour briser l'épais mur de glace que j'avais contribué à élever entre nous lors de notre dernière discussion.

Je pris sur moi cependant, m'accordant tout juste le temps de la descente des escaliers pour reconstituer mes réserves de courage désespérément basses et, une fois dans le Hall d'entrée faiblement éclairé de mon immeuble, je me tournai vers lui.

— Où est-ce que tu m'emmènes ? demandai-je, avec une légèreté clairement forcée.

Son haussement d'épaules ne me permit pas de déterminer s'il s'en était rendu compte.

— Je ne sais pas. Pas encore en tous cas, précisa-t-il, devant mes sourcils qui se froncèrent. Je pensais qu'on pourrait choisir ensemble un endroit qui nous conviendrait à tous les deux.

L'attention était agréablement inattendue et suffisamment inédite pour que j'esquisse un sourire, les épaules nettement plus détendues.

— Qu'est-ce que tu préfères ? ajouta-t-il alors. Un verre entouré de sorciers ou une incursion en terre moldue ?

— Tu connais un endroit sympa de l'autre côté ?

J'avais prononcé ces mots comme si nous n'étions pas présentement dans une zone non sorcière ou comme s'il existait, même, une frontière nette entre nos deux mondes, mais sa moue m'indiqua qu'il avait bien compris à quel côté je faisais référence.

— Non, pas vraiment, mais Desde m'a fait savoir que tu y passais suffisamment de temps pour y être à l'aise.

Un léger reniflement m'échappa à l'idée qu'Ogden se soit sentie obligée de donner des conseils à Savage mais je ne pus, dans le même temps, retenir le nouveau sourire qui m'étira les lèvres face aux mots qu'il avait choisi pour l'exprimer.

Mon amie m'avait répétée tant de fois que je me « cachais » chez les moldus – ce qui n'était pas tout à fait faux – qu'il était facile d'en déduire qu'en adoptant une terminologie différente de la sienne, Terrence venait une nouvelle fois de faire preuve d'un tact que je ne lui aurais à première vue pas imaginé.

— C'est vrai mais ce n'est pas ton cas, non ? Tant que tu choisis quelque chose d'aussi peu ressemblant que possible à la Tête du Sanglier, je te suis.

— Tu es sûre ? On s'amuserait pourtant beaucoup chez ce bon vieux Aberfoth, lui et sa clientèle m'adorent !

Son autodérision m'empêcha de me vautrer dans les mauvais souvenirs que j'associai à ce lieu et m'autorisa même un petit rire.

— Si tu choisis mieux que ça, je te ferais découvrir un lieu moldu plutôt chouette à mon tour, lui promis-je dans un clin d'œil.

Ce qui serait passé comme une proposition salace aux yeux de Thomas fut accueilli par Terrence comme un défi et il tendit bientôt un bras vers moi.

— Ne ferme pas les yeux, ou tu rateras l'essentiel du spectacle, me conseilla-t-il avec un petit sourire mystérieux, avant de nous faire transplaner.

Je ne sus ainsi jamais si le bond de mon estomac dans ma gorge était dû aux fossettes extrêmement séduisantes qui se creusèrent à cette occasion sur son visage ou s'il s'agissait d'une réminiscence de mes sentiments ambigus à l'idée de savoir mes cellules sur le point d'exploser dans les airs.

Toujours est-il que malgré tous mes efforts, je fus incapable de lui obéir, sans que cette manifestation d'un instinct presque aussi vieux que moi ne m'empêche, en réalité, de profiter de ce qu'il appelait, à juste titre, le « spectacle ». La fraction de seconde durant laquelle mes paupières restèrent hermétiquement closes fut en effet compensée par le bruit assourdissant qui m'accueillit à peine les pieds de nouveau posés sur la terre ferme – si tant est qu'on puisse qualifier de « ferme » la surface vaseuse dans laquelle s'enfonça mon talon droit.

Le gauche, au contraire, percuta ce qui me parut être une pierre et ce fut le choc qui se diffusa de ma cheville à l'extrémité de ma colonne vertébrale qui me fit ouvrir les yeux dans une grimace.

Je réalisai alors que je me tenais sur un rocher instable et partiellement verdâtre, à quelques mètres d'une cascade dont le débit d'eau était si impressionnant que je me retrouvai très vite trempée des pieds à la tête.

La surprise surpassa – et de très loin – mon vague sentiment d'inconfort et j'ouvris plusieurs fois la bouche d'un air stupide avant de demander d'une voix aiguë :

— Où est-ce qu'on est ?

La première réponse de Terrence fut d'éclater d'un rire d'où transparaissait une arrogance qui ne m'irrita même pas.

— A Kilt Rock, sur l'île de Skye, m'informa-t-il fièrement.

Ce n'était bien sûr pas la première fois que je transplanais dans ce coin du monde, mais cet endroit précis semblait si improbable pour un rendez-vous que mes yeux s'écarquillèrent encore davantage.

Il me fallut croiser son sourire moqueur pour reprendre une certaine contenance et me racler la gorge dans l'espoir de minorer ma stupéfaction.

— Je ne cracherai jamais sur une virée en Ecosse mais je croyais qu'on allait boire un verre, pas faire trempette au bord d'un lac.

Ledit « lac » parut s'offenser du terme choisi, puisqu'il renvoya vers nous plusieurs vagues violentes qui noyèrent encore un peu plus mes chaussures.

Terrence, lui, se contenta d'un jeu de sourcils mystérieux.

— Après toi, fit-il en me désignant la chute d'eau.

Evidemment, je fus une nouvelle fois incapable de rester de marbre, moins parce que l'idée de me jeter dans un torrent d'eau probablement glacée était déconcertante qu'en raison de l'impression de déjà-vu qui me frappa de plein fouet. Pendant un court instant, à peine une seconde, je revis Riley à quinze ans – ou plutôt, le souvenir que j'en avais gardé –, debout au beau milieu de la douche de sa chambre à l'hôpital, occupée à trafiquer le passage secret qu'elle y avait découvert.

Sirius ne tarda pas à s'ajouter au souvenir, lui aussi, et plus particulièrement son sourire railleur lorsque j'avais catégoriquement refusé de les suivre.

Celui, en coin, qui altérait le masque sérieux que Savage avait adopté me rappela si fort ses moqueries permanentes que, sans poser la moindre question, et en refusant de penser ne serait-ce qu'une demi-seconde à cette dignité à laquelle je tenais tant, je me jetai droit vers la cascade.

Heureusement pour mon cœur qui menaçait de s'échapper de ma poitrine, je ne rencontrai pas la falaise à laquelle je m'attendais et atterris même en douceur sur un sol bien moins instable, et beaucoup plus propre, que celui que je venais de quitter.

J'eus le temps de jeter un coup d'œil autour de moi, et de constater que j'étais désormais dans une grotte dont les murs avaient la particularité d'être fait d'eau, avant que Terrence se matérialise à mes côtés.

— Desdemona m'aurait-elle menti lorsqu'elle a prétendu que tu étais du genre à peser le pour et le contre pendant des heures avant toute prise de décision ? s'enquit-il, avec un véritable intérêt.

Je détachai avec difficulté les yeux de la longue allée de stalactites qui s'ouvrait au-dessus de nous et au bout de laquelle je distinguai un bar, plusieurs tables encadrées par des chaises et un nombre conséquent de personnes déjà installées.

— Disons que sa tendance à me mettre dans des situations toutes plus impossibles les unes que les autres a effrité la confiance que j'ai pu un jour avoir en elle et m'empêche généralement de la suivre quelque part sans poser de questions. Nombreuses et très détaillées, le plus souvent.

Il émit un « Ah » amusé et se mordit la lèvre inférieure pour cacher un autre sourire ravi.

— Dois-je en déduire que tu me fais au contraire confiance ?

La chaleur qui se diffusa de mon ventre jusqu'à mon œsophage me fit exhaler un petit rire sincère et probablement stupide, et ce malgré le sujet délicat et la question loin de m'être posée pour la première fois par un homme en qui j'avais en apparence toutes les raisons de croire.

— Pour l'instant, Savage, mais les points que tu cumules en la matière risquent de dégringoler très vite si tu les prends trop pour acquis.

— Pas mon genre, tu penses bien, répondit-il en tentant piètrement de faire disparaître son rictus satisfait.

Ses épaules nettement moins crispées lorsqu'il me précéda en direction du centre de la grotte et le ton étrangement léger avec lequel il me demanda ce que je voulais boire ruinèrent cet effort, tout en m'arrachant un sourire qui n'avait eu aucune place dans les scénarios que mon cerveau paranoïaque avait forgé sans discontinuer depuis hier à propos de cette soirée.

L'endroit qu'il avait choisi n'y était peut-être pas pour rien, songeai-je en laissant de nouveau mes yeux se poser sur le moindre recoin de la pièce. A l'inverse de la cascade extérieure dont le tapage – mêlé à celui du vent violent qui soufflait – aurait certainement pu réveiller un patient ayant avalé des litres de potions de sommeil, le clapotis que produisaient les dizaines de petites répliques qui entouraient la pièce avait quelque chose d'apaisant. L'atmosphère était décontractée plutôt que romantique, ainsi que le démontraient les tablées d'amis installées autour de bières sur des tabourets hauts faits de glace qui discutaient autour de moi, sans toutefois être totalement hermétique à une certaine intimité, comme en témoignaient les renfoncements plus sombres où étaient installés des tables plus basses entourées d'uniquement deux fauteuils de toute évidence plus moelleux.

Après une hésitation induite à la fois par les stalactites qui formaient un rideau de protection et les bougies qui flottaient autour en guise d'éclairage, je me dirigeai finalement vers ce coin-là et m'installai à une table où je pris le temps de sécher mes vêtements partiellement trempés par notre passage dehors mais magiquement épargnés lors de mon entrée fracassante.

Terrence me rejoignit au bout d'une minute, alors que je vérifiai avec une grimace l'état de mes cheveux dans le reflet flouté que m'en renvoyait le mur d'eau qui jouxtait notre table.

— Un whisky soda pour la demoiselle, fit-il d'une voix chantante, en déposant un verre rempli d'un liquide ambré devant moi.

Le terme choisi me fit grimacer, autant peut-être que le sursaut que je ne pus réprimer et qui me fit me sentir aussi stupide qu'à l'âge où ma grand-mère paternelle m'appelait « jeune demoiselle » pour me réprimander. Il ne remarqua rien, cependant, ou fit au moins très bien semblant, et prit place face à moi avec un sourire si naturel que je ne pus que le lui rendre.

— Je dois admettre, Savage, que je suis impressionnée. D'où est-ce que tu connais cet endroit ? Je n'en avais jamais entendu parler !

Ses yeux trop brillants trahirent sa jubilation, malgré la pinte de bière qu'il porta à ses lèvres et qui me cacha la moitié inférieure de son visage.

— Que veux-tu que je te dise, Atkinson ? fit-il, d'un air faussement détaché. Je suis un homme plein de ressources.

J'avalai à mon tour une gorgée de mon cocktail, non sans un rire.

— Ne te réjouis pas trop vite quand même, mon échelle de comparaison en la matière est ridiculement basse. Le dernier homme avec qui j'ai accepté de sortir m'a emmenée au Chaudron Baveur.

La façon dont il recracha sa bière, si elle me parût un brin trop dramatique, refléta à merveille la propre indignation qui m'avait saisie à la gorge à l'époque, alors que je tentais de garder un air neutre et un esprit ouvert face à ce choix peu judicieux.

— Sérieusement, au Chaudron Baveur ? répéta-t-il d'un air scandalisé. C'est la pire idée qui soit !

L'approuver était tentant, simplement parce qu'il avait fait le bon choix, celui de ne pas glousser d'un air stupidement railleur comme Daniel avait eu la bêtise de le faire lorsque j'avais cru pouvoir lui raconter mon rendez-vous un peu plus d'un an plus tôt. Cette conversation avait toutefois eu l'avantage de me braquer au point de trouver des excuses à ce pauvre médicomage à qui Horton m'avait déconseillée de laisser une chance, excuses qui me revinrent à l'esprit avec un rictus.

— C'est aussi ce que j'ai pensé sur le moment, admis-je. Avant de me rappeler de l'existence du salon de thé tout en rose de Madame Pieddodu, du moins.

Exactement comme Horton ce soir-là, il écarquilla les yeux avec horreur face à ce que je devinais être des souvenirs désagréables.

— Aucun type n'oserait faire un truc pareil ! estima-t-il d'un ton catégorique.

— Aucune femme non plus, m'offusquai-je du tac au tac.

Il haussa un sourcil sceptique.

— Pourtant, toutes les fois où j'ai fini dans cet antre de l'horreur, c'est après y avoir été traîné par une de tes semblables.

— Peut-être parce que tu n'avais pas la volonté, l'originalité et le bon goût nécessaires pour leur proposer autre chose ? ironisai-je d'un air mauvais. Et pour ton information, la seule fois où j'ai posé les pieds dans cet endroit, j'y ai été traînée par un de tes semblables, comme tu le dis si bien !

Son scepticisme fit place à une incrédulité manifeste, qui laissa très vite place à un masque que j'avais bien trop vu sur le visage de Desdemona pour ne pas le reconnaître pour ce qu'il était : celui d'un enquêteur.

— Pour un rendez-vous ? vérifia-t-il, après une nouvelle gorgée de bière.

— Quoi d'autre ? répliquai-je d'un ton dégagé.

Peut-être trop dégagé pour passer les filtres de ses réflexes professionnels, puisqu'il rajouta :

— Un rendez-vous auquel tu as été invitée par le garçon en question ?

— Hu hu, marmonnai-je dans mon verre.

Il étira un rictus moqueur, comme s'il savait pertinemment que j'empruntai cette misérable technique d'esquive à ma fille, et je me sentis rougir.

— Un garçon dont le désir faussement secret était de fourrer sa langue dans ta bouche à la fin dudit rendez-vous ? continua-t-il néanmoins, sans s'en soucier.

— Non ! ne pus-je m'empêcher de couiner, avec une grimace qui disait un peu trop ouvertement ce que je pensais de cette hypothèse – ou, tout du moins, ce que mon moi de dix-sept ans aurait pensé de ce scénario à l'époque.

Son éclat de rire fut si tonitruant que la flamme de la bougie qui flottait entre nous vacilla.

— Je n'ai jamais rencontré une personne aussi peu capable de mentir ouvertement, s'amusa-t-il. Et j'ai interrogé un bon million de suspects au cours de ma carrière, sache-le !

Vexée et incapable de le cacher, je croisai les bras et me renfonçai dans mon siège.

— D'accord, peut-être que le garçon en question était mon meilleur ami, qu'il cherchait uniquement à se débarrasser de sa copine du moment qu'il jugeait trop envahissante et qu'il a réussi à me traîner là-bas en prétendant que les tartes au citron de Pieddodu étaient meilleures que celles de Poudlard, ce qui n'est absolument pas vrai au cas où ça t'intéresserait. Ça ne change rien au fait qu'aucune femme dans son état normal ne trouverait romantique d'être invitée là-bas après avoir passé sept années traumatisantes à Poudlard !

Il approuva de la tête avec suffisamment de conviction pour que j'ajoute :

— A vrai dire, je songe même à refuser à ma fille l'autorisation d'aller à Pré-au-Lard lorsqu'elle sera en troisième année. Ce genre de traumatismes a la vie dure, autant lui éviter la moindre occasion de poser ne serait-ce qu'un orteil dans cet endroit.

Il gloussa, ce qu'aucun homme dans sa position n'avait jamais fait lorsque j'avais innocemment – ou non – lâché cette information hautement dérangeante qu'était l'existence d'Anna. Je savais bien sûr que Terrence était nécessairement au courant, parce qu'il était le beau-frère officieux d'une de mes meilleures amies, que je n'avais jamais caché son existence à personne au Ministère ou ailleurs et que j'en parlais en réalité tellement qu'il aurait été difficile pour lui de passer à côté de l'information.

J'étais convaincue, toutefois, qu'il n'avait jamais eu l'occasion de la rencontrer et ce fut pour cette raison que je m'étonnai lorsqu'il répondit :

— Je ne suis pas certain que ça suffise à la dissuader d'aller faire un tour au village. Au contraire, même.

Mes sourcils se froncèrent, et je reposai mon verre sur la table.

— Tu parles d'Anna ?

— Tu as d'autres filles dont je n'aurais jamais entendu parler ? me renvoya-t-il, moqueur.

Je secouai la tête, pas loin de penser qu'une seule Anna était largement suffisante si je ne voulais pas finir avec des cheveux blancs prématurément.

— J'ai juste eu l'impression, à la façon dont tu l'as dit, que tu avais déjà eu l'occasion de faire face à sa… détermination.

Il laissa échapper un « Oh » incertain, comme s'il réalisait seulement la portée de ce qu'il venait de dire.

— J'en ai en quelque sorte eu l'occasion hier, à Poudlard, avoua-t-il tout de même.

Un mur de glace aurait très bien pu tomber entre nous sans refroidir l'atmosphère aussi efficacement que cette révélation, à tel point que je sentis les muscles de mon dos se crisper, m'obligeant à me redresser.

— J'espère qu'elle n'a rien fait de trop… déterminé, balbutiai-je, tout en me maudissant pour mon incapacité à cacher mon malaise.

Mon choix de mot particulièrement minable, ou le comportement de mon unique et inventive enfant plus vraisemblablement, lui arracha un petit reniflement amusé qui, en plus de me démontrer qu'il était capable de faire comme si de rien n'était, me détendit considérablement.

Ou, du reste, suffisamment sur la question de notre discussion amorcée et glaciale de la veille, moins pour tout ce qui concernait le potentiel – et très probable – comportement inapproprié de ma fille.

— Elle m'a simplement sauté dessus en pensant que j'étais Travis, me rassura-t-il néanmoins.

J'exhalai un soupir que je n'avais pas eu conscience de retenir.

— Tu dois avoir l'habitude qu'on vous confonde, non ?

— Bien sûr, ça m'arrive même dans les couloirs du Ministère, fit-il dans un haussement d'épaules. La majorité des gens à qui j'annonce que je suis Terrence et pas Travis me croit sur parole cela dit, et on me fait rarement passer un interrogatoire pour prouver mes dires.

Les traits de mon visage s'affaissèrent en une grimace instinctive, en imaginant particulièrement bien ce qu'Anna avait bien pu lui faire endurer pour obtenir une preuve concrète et matérielle de son identité.

Ce n'était, après tout, pas la fille de Daniel Horton pour rien.

— Je suis désolée, me sentis-je obligée de marmonner. Je sais à quel point elle peut être incroyablement agaçante lorsqu'elle mène une enquête. Surtout qu'elle a toujours eu du mal avec le concept de gémellité.

— Avec le concept de gémellité ? répéta-t-il, confus. Je ne savais même pas qu'on pouvait « avoir du mal » avec quelque chose d'aussi commun !

Je reniflai, amusée par ses pupilles rétrécies par l'incrédulité et la légère offense que je sentais dans sa voix.

— Disons qu'elle a toujours pensé que les jumeaux et jumelles étaient juste des sorciers qui pouvaient se dédoubler pour être à plusieurs endroits à la fois, et qu'il a fallu beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup de temps et de discussions avant qu'elle n'admette qu'elle avait tort. Depuis, elle est particulièrement vigilante lorsqu'elle en rencontre.

A ma grande surprise, et contrairement aux parents des jumeaux Solano à qui Anna avait solennellement annoncé, alors qu'elle avait sept ans, qu'ils étaient probablement des sorciers et qu'elle serait ravie de les présenter à son père médecin, manquant au passage de créer un incident diplomatique impliquant le Ministère de la magie et son sacro-saint secret, Terrence ricana.

— Elle s'entendrait bien avec Thea, qui a fait croire exactement la même chose à sa sœur il y a quelques mois. Un véritable scandale, j'ai dû lui promettre sur la magie qu'elle n'était pas un simple clone que sa jumelle avait eu la bonté de créer pour son bon plaisir !

Le fait qu'il existe sur cette terre une gamine aussi inventive que la mienne me rassura, au moins autant que la possibilité qui m'était offerte, peut-être pour la première fois, de parler de ma fille sans avoir l'impression de tirer sur l'éventualité d'un deuxième rendez-vous à coups d'Avada Kedavra.

— Thea est donc la future Serpentard du duo, face à une potentielle Poufsouffle ? devinai-je.

Il émit un « Hmmm » chargé d'une réflexion trop fausse pour être crédible. J'avais passé bien trop de temps à analyser chacun des faits et gestes de ma fille avec Daniel, dans l'espoir de déterminer dans quelle maison elle allait atterrir à Poudlard, pour croire que Savage, en tant que parent de jumelles de huit ans, avait été épargné par cette question.

— Je dirais plutôt Serdaigle contre Serpentard, finit-il d'ailleurs par estimer. Et crois-moi, le plus dur sera de ne pas me ranger systématiquement du côté de celle qui me ressemble le plus.

Je roulai des yeux.

— Et comment s'appelle la pauvre petite que tu comptes discriminer pour son appartenance à la meilleure maison que Poudlard ait jamais porté ?

S'il exprima son scepticisme par un jeu de sourcils dont le sens était clair, il ne commenta pas et se contenta de répondre :

— Teagan Thomas Savage.

— Thomas ? relevai-je, certaine d'avoir mal entendu.

— Thomas, confirma-t-il avec un rictus amusé. Comme sa sœur, mon frère et moi.

— Un pari stupide entre Travis et toi, j'imagine ?

Mon ton dépité en disait long sur ce que je pensais des idées idiotes qui impliquaient les noms d'enfants qui n'avaient rien demandé d'honteux à personne, ce qui lui tira son air le plus offusqué.

— Une tradition familiale, plutôt. Thomas est la version grecque ancienne d'un prénom araméen signifiant jumeau [2]. Mes parents ont pensé à nommer l'un de nous comme ça mais après en avoir découvert la signification, ils ont préféré en faire un deuxième prénom commun à nous deux, et désormais commun à tous nos enfants sans distinction de genre.

La symbolique de ce choix fit fléchir ma position au moins autant que l'affection qui teintait clairement sa voix.

— C'est toujours mieux qu'Elvendork, Wilberforce ou Bathsheba [3], c'est déjà ça, raillai-je quand même, en avalant la dernière gorgée de mon verre.

La grimace qui m'échappa aussitôt après n'avait rien à voir avec l'alcool qui me monta bien trop vite au cerveau et peut-être que Terrence s'en rendit compte puisqu'il haussa un sourcil :

— Tu connais beaucoup de gens qui affluerait un innocent enfant de prénoms si terribles ?

J'avalai ma salive avec difficulté, à défaut de pouvoir me rabattre sur mon cocktail vide.

— Tes charmants anciens camarades ? proposai-je, en m'abstenant de mentionner le fait que Black était à l'origine de ces idées aussi débiles qu'improbables.

Après tout, il les avait certainement piochés dans la généalogie tordue de ses ancêtres, quelque part entre les livres de magie noire qu'il avait réussi à soustraire à ma vigilance.

En bon Serpentard, loyal à sa maison jusqu'à l'absurdité, Terrence fronça le nez.

— Au moins, mes charmants anciens camarades m'ont offert des fous rires mémorables à chaque Répartition. Aucune « Anna Atkinson » n'a jamais égayé la moindre heure passée à écouter le Choixpeau chantonner des bêtises sur les bienfaits de la paix dans le monde et hurler des noms de maisons à tue-tête, tu peux me croire !

J'avais conscience qu'il s'agissait d'une raillerie, son ton comme les traits de son visage l'indiquaient sans équivoque, mais je sentis tout de même les muscles de mon dos se crisper par réflexe. La façon dont je fis tournoyer mon verre vide sur la table, sans répondre, fut plus transparente encore pour Terrence.

— Mauvais choix de sujet pour une blague ? réalisa-t-il très vite, dans un rictus désolé. Avec ma chance, je viens d'insulter la mémoire de ta défunte mère en moquant le manque d'originalité de son prénom...

La réaction qu'il attendait, un hochement de tête sinistre sans doute, fut loin de celle qui m'échappa, un reniflement très proche du ricanement.

— Rien à craindre de ce côté-là, ironisai-je. Ma mère s'appelait Adriana et a appelé son premier né Adrian en hommage à sa propre personne, ce qui était à la fois une preuve de sa résistance active dans un monde de Sang-Pur machiste [4] et une façon de nous empêcher de salir sa mémoire en l'utilisant comme faire-valoir d'un môme baveur qu'elle n'aurait pas pu façonner à son image.

— Mais Anna porte quand même le prénom de quelqu'un qui comptait pour toi, je me trompe ? s'enquit-il, non sans accorder un rire appréciateur à la grandiloquence de ma mère.

— En deuxième prénom seulement, lui révélai-je du bout des lèvres. Aucun enfant ne devrait avoir à porter un nom élevé au rang d'exemple par des parents nostalgiques mais Lucy était beaucoup trop cool pour ne pas être honorée d'une manière ou d'une autre.

Il ne demanda pas de quelle Lucy je parlais et se contenta d'un hochement de tête compréhensif dont je lui fus reconnaissante. La mort des Bones faisait partie de ces faits divers qui avaient marqué notre société de manière indélébile et j'avais assez affaire à la compassion liée à mon lien avec les Londubat pour pouvoir en supporter davantage.

— Est-ce que ça veut dire que je peux railler le manque d'originalité de son prénom sans risque d'incident diplomatique ? demanda-t-il, comme pour rebondir légèrement sans changer abruptement de sujet.

— Si ton but est de te faire scalper par un guérisseur vindicatif appelé Daniel Horton, fais-toi plaisir, répondis-je, en avalant la cerise confite qui pendait au bout d'un cure-dent dans mon verre.

Sa grimace m'indiqua que le projet n'était pas à son goût.

— Encore une histoire de symbolique ?

Je hochai la tête, en mâchonnant mon cure-dent prudemment.

— C'est le prénom qu'Alice et Frank auraient donné à leur premier enfant si ça avait été une fille, expliquai-je avec lenteur. Anna est née quelques semaines après l'issue du procès de Daniel contre les Londubat et c'était une façon de réaffirmer un lien avec Neville qu'on lui avait en partie dénié. Une façon de dire à ceux qui prétendent le contraire que Neville et Anna sont cousins malgré tout ce que peut en penser la loi, et sans doute de proclamer qu'Alice est sa sœur malgré l'absence de tout lien de parenté biologique entre eux.

Il y eut un silence aussi pesant que celui auquel je m'attendais, en raison du sujet sensible de société que soulevaient mes propos et pour tout ce qu'ils avaient d'intimes, mais rien ne m'avait préparée à ce qu'il s'éjecte de son siège avec une promptitude qui me fit presque sursauter.

— Tu veux boire autre chose ? m'interrogea-t-il, dans un raclement de gorge.

Prise de court par cette réaction inédite, je papillonnai des paupières bêtement.

— Euh… oui, la même chose ?

Son hochement de tête fut aussi expéditif que ne fut rapide sa disparition et bientôt, je me retrouvai seule et perplexe, en proie à une unique et dérangeante question : Terrence faisait-il partie de cette catégorie de gens auxquels j'avais été bien trop souvent confrontée et qui, en plus d'avoir intégré les idées nauséabondes que notre société rétrograde continuait à leur enseigner, se montraient de surcroît incapables de le cacher ?

La perspective me serra l'estomac, mais il fallut qu'il revienne, de nouveau souriant, pour que je réalise que je m'étais trompée en pensant qu'un jour, je cesserais d'accueillir la bêtise d'autrui avec autre chose qu'une colère à laquelle j'étais presque habituée et une déception qui m'étonnait pratiquement à tous les coups.

— J'ai commandé quelques trucs à grignoter, j'espère que tu as faim, déclara-t-il, en déposant un nouveau verre à quelques centimètres de mes doigts.

Son air aussi peu concerné que s'il ne s'était rien passé ne me plut pas plus que quelques minutes plus tôt face à la perspective d'une discussion sur ma réaction de la veille et me fit même repousser mon verre avec brusquerie.

— Pas si tu as un problème avec la situation familiale de Daniel, crachai-je sans réussir à cacher mon dégoût à cette idée.

Une partie du contenu de ma boisson se répandit sur la table, en même temps que les traits de Terrence s'affaissèrent.

— Quoi ? exhala-t-il d'un air visiblement perdu.

Ou alors, il jouait la comédie aussi bien que d'autres avant lui et tout ceci n'était qu'un test de Merlin pour vérifier que je tombais toujours aussi bien dans le panneau.

— Est-ce que tu penses que Daniel, parce que c'est un Sans Nom, n'aurait dû avoir aucun droit sur Neville ? reformulai-je, plus froidement encore. Parce que si c'est le cas, je crois que je n'aurais faim ni maintenant, ni plus tard, ni jamais.

Ses sourcils froncés se levèrent, comme pour me dire que j'étais trop dramatique, mais il se borna à demander :

— Et qu'est-ce qui te fait penser que j'aurais un problème sur ce point particulier, au juste ?

— Le fait que tu te sois échappé précisément deux secondes après que je l'ai évoqué, peut-être ? ironisai-je, dans un regard mauvais. Ça, et le fait que tu as probablement passé trop de temps au milieu de Serpentards rétrogrades à un âge où ton cerveau était une véritable éponge à conneries.

Son air offensé fut à la hauteur de mes espérances.

— Certains pourraient t'accuser de racisme pour moins que ça.

— Et qui ça, d'après toi ? grognai-je en sentant la rage s'emparer si rapidement de moi que j'en eus mal au cœur. La plupart de tes copains de promo n'ont absolument aucun droit à prétendre être discriminés d'une quelconque façon au prétexte que j'heurterais leurs pauvres petits égos ! Je te rappelle que tout notre système a été conçu par les hommes de sang pur, pour les hommes de sang pur, dans le but de servir et de faire perdurer une société où les chances des autres groupes de s'en sortir sont soumises à leur bon vouloir, que ce soit les nés moldus, les sangs-mêlés, les femmes, les personnes de couleur, les homosexuels ou les handicapés ! Et je ne te parle même pas des autres créatures magiques intelligentes traitées comme des moins que rien alors qu'elles pourraient toutes nous écraser si le Ministère ne passait pas son temps à les diviser pour mieux régner !

A ce stade de ma tirade, il lâcha la bière qu'il avait entourée de ses deux mains et les leva en l'air en signe de reddition.

— Je retire ce que j'ai dit, Atkinson, et pas seulement parce que tu commences à me faire peur.

— Réponds à ma question, grognai-je pour toute réponse.

— Sur le racisme systémique à la base de notre société ?

— Sur Daniel, rectifiai-je sèchement.

Ses lèvres se pincèrent et il soupira.

— Je n'ai et n'ai jamais eu aucun problème avec les Sans Nom, que ce soit Alice, Daniel ou le dernier gosse innocent que des puritains assoiffés de moralité ont abandonné après avoir été incapables de ne pas se jeter l'un sur l'autre avant d'être mariés, m'assura-t-il solennellement. A vrai dire, je n'ai jamais compris et ne comprendrai jamais qu'on puisse abandonner son enfant ou blâmer un gamin pour une prétendue erreur commise par ses parents.

Pourtant, c'était exactement ce que faisait le monde entier – ou tout du moins, notre charmante communauté britannique – avec les enfants dont la seule « faute » avait été de naître hors mariage au sein d'une famille de Sang-Pur.

C'était, surtout, ce qui était arrivé à Daniel et Alice – l'abandon dès la naissance, l'absence de toute figure parentale digne de ce nom, les déménagements inopinés de famille d'accueil en orphelinat pendant des années –, puis, plus tard, à Daniel sans Alice – le refus de lui accorder le moindre droit sur Neville au prétexte qu'aucun lien de sang n'existait entre eux, le procès et tout ce qu'il avait eu de scandaleux aux yeux d'une trop grande partie de la société et les incalculables remarques blessantes qu'il avait dû endurer depuis.

Les années à le voir encaisser toutes ces injustices avec plus ou moins de succès avaient eu le désavantage de transformer la carapace soupçonneuse qui m'entourait en un mur de paranoïa sévère sur lequel les paroles de Terrence rebondirent sans m'attendrir.

— Pourquoi est-ce que tu es parti comme un voleur dès que j'ai évoqué le sujet, dans ce cas ?

— Je me suis dit que comme Neville hier, Daniel pourrait être un sujet tabou dont tu ne voudrais pas parler et qui mettrait une sale ambiance. La preuve que je suis un bon détective, fit-il remarquer dans un geste ample de la main qui désigna aussi bien nos verres trop pleins et l'atmosphère lourde qui nous entourait.

Prise de court par la mention de mon neveu, plus encore que par l'évocation de la veille, je ne cherchai même pas à savoir s'il tentait d'être ironique ou léger.

— Qui t'a dit pour Neville ? croassai-je seulement, en me raidissant à vue d'œil. Desdemona ?

— Même Desdemona a des limites dans la divulgation de la vie privée d'autrui, la dédouana-t-il en secouant la tête. J'ai donc dû tout deviner tout seul, comme le ferait un bon détective.

Cette fois, je fus capable de déceler la note de nonchalance qu'il avait tenté de mettre dans sa voix, mais gardai le même air insolemment sceptique jusqu'à ce qu'il daigne s'expliquer davantage :

— D'abord, il y a eu la tête que tu as tirée quand tu as appris que Black s'était introduit dans le dortoir des Gryffondors, commença-t-il. Mon ex-femme avait à peu près la même le jour où Teagan s'est cassée le bras en montant à un arbre. J'ai pensé que tu t'inquiétais pour Anna, parce que c'était l'explication la plus plausible, qu'elle est à Gryffondor et qu'à onze ans, une telle expérience pourrait être traumatisante. J'ai voulu te poser la question directement mais tu m'as froidement remis à ma place, et j'ai dû mener mon enquête tout seul. Heureusement, la chance a tourné à mon avantage puisque j'ai croisé le suspect principal de cette affaire, à savoir Anna, à la minute où j'ai posé le pied dans le Grand Hall. Pendant que j'essayais de la convaincre que je n'étais pas Travis, j'ai remarqué Neville qui l'attendait dans un coin, assis sur l'une des marches, et l'air franchement malheureux.

— Franchement malheureux ? répétai-je d'une voix trop aiguë.

C'était un cran au-dessus de la « petite mine » que m'avait décrite Kingsley et même Savage eut l'air de réaliser ce que cela impliquait lorsqu'il grimaça en signe d'approbation.

— C'était mon premier indice tangible : Anna semblait aller très bien mais pas Neville. Et grâce à Tonks, j'en ai eu la confirmation : tu t'en doutes, vu qu'il s'agit de ton amie, mais…

— C'est elle qui t'a dit qu'on était amies ? ne pus-je m'empêcher de l'interrompre, en haussant un sourcil.

Il expira un petit rire amusé, qui confirma mon hypothèse.

— Elle était tellement curieuse de savoir ce que je prévoyais pour notre rendez-vous qu'elle n'a pas pu s'empêcher de venir me questionner à ce propos sous l'apparence d'un de mes lieutenants. Manque de chance, Schneider n'a jamais montré le moindre intérêt pour ma vie sentimentale et lorsqu'elle a été au pied du mur, elle m'a suppliée de ne pas la vendre à Scrimgeour parce que, je cite, « Mackenzie n'apprécierait certainement pas d'apprendre que vous avez ruiné la carrière d'une de ses amies ».

— Et tu as marché ? m'étonnai-je, dubitative.

— Seulement parce qu'elle est plutôt bonne dans son domaine et met beaucoup trop d'ambiance au Ministère pour être virée pour si peu, répondit-il avec un sourire. Tu imagines notre deuxième étage sans ses cheveux roses, sa tendance à casser au moins une porte par semaine et ses incalculables usurpations d'identité ?

Je roulai des yeux, sans pouvoir m'empêcher de lui donner raison.

— Ne lui dis jamais une chose pareille, lui conseillai-je cependant. Tu en entendrais parler pendant des années sans qu'elle ne s'en lasse, crois-moi.

— Je sais. C'est bien parce qu'elle est l'entêtement incarné qu'elle a passé trois bonnes minutes à tenter de convaincre Shacklebolt de, je cite à nouveau, « ne pas suivre les directives de cette peureuse d'Atkinson et lui donner la lettre directement ». C'était mon deuxième indice.

— Elle n'a même pas dit que la lettre était pour Neville ! lui opposai-je, peu convaincue.

— Certes, mais le soir même, déprimé par le manque évident de confiance dont tu avais fait preuve à mon égard, j'ai pris un verre avec mon frère et sa copine, qui m'a demandé si j'avais « d'aventure » vu Neville pendant mon excursion scolaire et s'il m'avait paru « par hasard » plus triste que d'habitude. Troisième et dernier indice, l'enquête était close.

Je choisis de ne pas relever la pique sur la confiance que je lui portais – à laquelle il faisait référence pour la deuxième fois de la soirée, notai-je néanmoins en avalant ma salive avec difficulté – et lui offris plutôt mon air le plus circonspect.

— Tout ce que je déduis de ce que tu viens de me dire, Savage, c'est que la seule à avoir expressément mentionné Neville est Desdemona et que c'est donc elle et son incapacité à faire semblant de ne pas enquêter quand elle enquête qui t'ont tout dévoilé, comme je l'ai très justement supposé il y a quelques minutes. Sérieusement, plus personne n'utilise le mot « d'aventure » depuis au moins un siècle, sauf Ogden quand elle essaie vainement d'être discrète !

Il m'accorda ce point dans un mouvement de sourcils, avant d'entamer sa nouvelle bière avec une nonchalance travaillée.

— Peut-être qu'elle n'aurait pas eu à faire tous ces efforts si tu avais répondu à ma question hier, en m'expliquant simplement ce qui t'inquiétait, fit-il remarquer.

Désormais plus frontale, l'attaque fut cette fois impossible à ignorer et je ne trouvai rien de mieux à faire que de presser mes lèvres l'une contre l'autre avec gêne, dans l'espoir de trouver les mots susceptibles d'expliquer mon comportement.

— Je suis désolée d'avoir été injustement désagréable avec toi hier, soupirai-je après près d'une minute de silence, lorsque je réalisai que rien de ce que je pourrais dire ne refléterait la complexité de la situation. J'étais sur les nerfs et je ne voulais embêter personne avec mes problèmes personnels.

— Ça ne t'a pas empêché d'en parler à Shacklebolt, pourtant, me contredit-il.

Le ton boudeur sur lequel il l'avait fait, de même que la mention de Kingsley plutôt que de Dora, l'emportèrent néanmoins sur la pertinence de son propos.

— Est-ce que Tonks t'aurait « d'aventure » dit quelque chose sur Shacklebolt et moi, quelque chose qui t'aurait « par hasard » rendu jaloux ? m'enquis-je, en plissant les yeux avec suspicion.

— Peut-être, marmonna-t-il à l'attention de sa bière.

— Et tu ne t'es pas dit qu'avec près d'un milliard d'usurpations d'identité à son actif, elle pouvait aussi commettre l'odieux crime de mentir ?

— Elle ne mentait pas en disant que Kingsley est un concurrent de taille ! se défendit-il, vexé. Une telle classe naturelle est difficile à égaler, que tu l'admettes ou pas !

Tout le sérieux excessif de cette conversation ne m'empêcha pas de glousser bêtement.

— Il est encore temps de mettre fin à ce rendez-vous pour te permettre de l'inviter à sortir à ma place, me moquai-je. Promis, je ne me vexerai pas.

Il me tira la langue avec une puérilité qui me convainquit pendant quelques secondes que le pire était derrière nous, jusqu'à ce qu'il réponde, du moins :

— Shacklebolt est encore moins bavard que toi, je mettrais des mois à le convaincre de sortir et des années à lui tirer la moindre confidence.

Je fus tentée de rouler des yeux pour exprimer l'agacement qui commençait à me chatouiller la gorge face à son ressentiment mais décidai tout de même de me redresser pour planter mon regard dans le sien.

— Si tu veux tout savoir, j'en ai parlé à Kingsley simplement parce qu'on se connaît depuis des années et qu'il est donc au courant pour Neville et les cauchemars qu'il a longtemps fait, impliquant des Mangemorts faisant irruption dans sa chambre en pleine nuit pour le tuer comme ses parents avant lui, expliquai-je calmement. Pour le convaincre qu'il ne risquait rien de tel et que des gens veillaient personnellement à sa sécurité, Daniel lui avait fait rencontrer quelques Aurors de notre connaissance, dont Desdemona et Shacklebolt, et je n'avais juste pas envie de te mêler à l'un des pans les plus dramatiques de ma vie avant même un premier rendez-vous. Il paraît que ça fait fuir même les plus Gryffondors d'entre vous et tu ne fais même pas partie de cette catégorie ! Au contraire, diraient même certains.

La compassion que j'avais cru apercevoir dans ses yeux disparut progressivement, pour ne laisser place qu'à une œillade noire devant ma conclusion moqueuse.

— Je commence à croire que tu as une dent contre les Serpentards, Atkinson. Est-ce que tu as un jour laissé la moindre chance à l'un de nous avant moi ou t'es-tu contentée de médiocres lionceaux ?

Ma salive se bloqua dans ma gorge à l'idée des réponses que j'aurais pu lui donner, mais il n'attendit heureusement pas ma réponse pour ajouter :

— Et pour ton information, j'étais déjà au courant pour les cauchemars de Neville. Leopold n'était pas très bavard mais il s'inquiétait beaucoup trop pour son petit-fils et était incapable de le cacher efficacement à l'un de ses bras droits.

Le « Oh » qui m'échappa eut le mérite d'être suffisamment vague pour passer pour l'étonnement que je ressentais, tout en dissimulant plutôt bien mon malaise. Bien sûr, j'aurais dû me douter qu'en tant que nouveau chef de la Brigade de Police Magique, Terrence avait connu l'ancien tenant du titre, le grand-père de Neville, mais rien ne m'avait préparé à l'éventualité d'une proximité susceptible de donner à Savage une idée trop précise de tout ce que ma famille avait vécu pendant et après la guerre.

Avait-il conscience du conflit qui avait existé entre les Londubat et Daniel et du rôle que j'y avais joué ?

Dans le doute et peu désireuse d'aborder le sujet, je forçai un sourire aussi neutre que possible et entamai enfin mon second verre.

— Je ne savais pas, lui fis-je savoir sincèrement. J'espère qu'il n'y aura pas de prochaine fois mais si c'est le cas, j'éviterais de t'agresser sans raison.

— Même si le sujet tabou n'est pas Neville ? vérifia-t-il, d'un ton innocent.

Trop innocent, encore une fois, pour ne pas m'alerter sur le sous-entendu – pour l'instant trop flou pour que je le comprenne – qu'il y avait caché.

— Tu devrais arrêter de donner du crédit à tout ce que disent Desdemona et Tonks, soupirai-je en reprenant une gorgée de mon cocktail. Oh, et Riley aussi. Surtout Riley en fait, réalisai-je en fronçant les sourcils. Elle a un sacré talent pour s'infiltrer dans l'esprit des gens et leur faire croire un tas de conneries. Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?

Il eut un rire, qui détendit considérablement ses traits.

— Beaucoup de choses mais c'est justement ce qui me fait dire que quand elle, Desdemona ou Tonks n'aborde pas un sujet, c'est qu'il est préférable de ne pas en parler avec toi.

— Tu penses à quelque chose en particulier ? l'interrogeai-je, en sentant une boule se former par anticipation dans ma gorge.

Elle ne manqua pas de grossir au point de me couper la respiration lorsqu'il marqua une hésitation et finit par répondre :

— Pour être tout à fait honnête, je n'ai pas seulement pensé à Anna hier, ou pas comme l'unique cause de ta mauvaise humeur. J'ai plutôt mis ça sur le dos de Sirius Black et de sa réapparition.

Mes yeux se fermèrent malgré moi pendant une seconde, alors que je déglutissais ostensiblement.

— Black n'est pas un sujet tabou, réussis-je néanmoins à croasser, dans une pâle tentative pour paraître détachée.

Le sourcil qu'il haussa m'indiqua que je ne l'avais pas convaincu, tout en réussissant l'exploit de me sortir de l'état second dans lequel me plongeait la moindre mention de ce nom.

Si je voulais qu'un jour, Sirius Black n'ait plus la moindre influence sur mon existence, je devais commencer par dédramatiser lorsqu'il était évoqué, et peut-être tenter de démystifier tout le secret que je gardais autour de notre relation.

A cette pensée, mon estomac se contracta et je ne trouvais rien de mieux à faire que d'avaler une grande partie de mon verre avec une inspiration.

— Qu'est-ce que tu veux savoir à ce propos ? m'enquis-je ensuite, d'une voix plus maîtrisée. Ombrage a fait en sorte que tout le monde soit au courant de notre amitié passée et j'imagine que tu sais déjà que j'ai été interrogée pendant des heures après son arrestation, ce qui te donne une idée de l'importance qu'il avait dans ma vie à l'époque. A l'exception de Lupin, je crois même que je détiens le triste record du plus long interrogatoire suite à cette affaire. Autre chose ?

Au vu de la tête qu'il tira, et de ses traits qui s'étaient allongés au fur et à mesure de ma tirade, je déduisis que j'avais encore du travail à faire pour parfaire ma méthode.

En commençant peut-être par être moins agressive avec mon interlocuteur, et moins expéditive et floue dans mes explications, songeai-je, sans rien ajouter cependant, en me remettant à jouer nerveusement avec mon cure-dent.

Ce fut donc Terrence qui, dans un soupir, brisa le silence tendu qui s'était installé entre nous.

— Je ne te fais pas passer un interrogatoire, Mackenzie. Et je suis désolé si c'est l'impression que cette conversation t'a laissée.

Ma réponse se limita à un geste de la main qui ne voulait rien dire et qui ne fit qu'ajouter à son embarras.

— On peut même inverser les rôles et me mettre mal à l'aise si tu veux ? tenta-t-il d'un ton pourtant encourageant. Je t'ai déjà parlé de la fois où j'ai divorcé dans un monde où le divorce est vu comme une invention du diable en personne ?

Même si je l'avais voulu, j'aurais été incapable de ne pas sourire de son autodérision.

— Ça ne peut pas être pire que d'avoir un enfant hors mariage, crois-moi, répliquai-je en entrant dans son jeu.

— Même quand les divorcés ont le malheur d'ébrécher par leur acte égoïste le sacro-saint mythe du couple formé à Poudlard et vieillissant ensemble dans des chaises à bascule sous un porche coloré ? Je ne cherche pas à gagner cette compétition, mais il paraît que dans certains pays, la mise en lambeaux des idéaux romantiques de notre société est un crime puni de la peine capitale.

Mon rire fut cette fois plus prononcé et je sentis mes épaules se décrisper, d'abord légèrement puis, à mesure que les minutes s'écoulaient, de façon considérable.

Ce n'était pas seulement le sentiment égoïstement agréable que je ressentais à l'idée d'être face à quelqu'un qui appartenait à la même catégorie sous-estimée mais étonnamment nombreuse de personnes dont les réussites étaient constamment oubliées, au profit d'un raté sociétal résultant généralement d'une obligation dépassée et obsolète. Lorsqu'il n'était pas branché sur un mode « détective » résolument agaçant et incroyablement indiscret, Terrence était de compagnie agréable : il avait de l'humour, un paquet conséquent de dérision, suffisamment de conversation pour combler les blancs, un talent certain pour rebondir d'un sujet à l'autre et assez de culture pour me paraître intéressant.

Ce fut du reste ce que je pensais sur ce dernier point lorsque nous discutâmes de nos divers voyages et avant qu'il ne m'annonce de but en blanc n'avoir aucun film préféré.

— Comment ça, tu n'as pas de film préféré ? répétai-je, incrédule, en m'immobilisant.

Il ricana, sans doute amusé par ma posture ridicule, une frite bloquée dans la main droite à quelques centimètres de ma bouche.

— Le seul dont je me souviens est « Le Parrain », que j'ai vu avec mon père il y a des années quand des cousins moldus et très éloignés sont venus nous rendre visite, explicita-t-il en haussant les épaules.

— C'est un excellent film, classique en plus de ça.

— Est-ce que je peux prétendre, dans ce cas, que c'est mon préféré, même si je n'ai aucune autre échelle de comparaison et que je me rappelle surtout de la façon particulière dont parlait le personnage principal ?

Je fronçai le nez, en mâchonnant du bout des dents ce qui me semblait être le centième morceau de pomme de terre que j'ingurgitais depuis qu'un serveur était venu déposer un tas de nourriture dégoulinante d'huile sur la table.

— Non, estimai-je. Mais les dessins animés comptent, tu dois bien en avoir vu quelques-uns.

A la grimace qu'il afficha, je crus comprendre que non et lui décochai un regard désormais indigné.

— Même pas Blanche-Neige ? Pinocchio ? Bambi ? Les Aristochats ? Le Livre de la jungle ? Alice au pays des merveilles ? énumérai-je, de plus en plus désemparée à chaque mouvement négatif de la tête qu'il m'offrit. Quel genre d'enfance as-tu eu, au juste ?

— Une enfance très heureuse, rassure-toi, répliqua-t-il, pas loin d'être vexé. Je suis sûr que je ne connais rien de ce que tu évoques parce qu'ils sont sortis bien après l'âge limite jusqu'auquel les adultes sont autorisés à regarder des dessins animés.

Sa mauvaise foi me tira un ricanement mauvais.

— Dans ce cas, ça voudrait dire que tu es né quelques années à peine après Dumbledore mais que tu le caches mieux que lui parce que certains de ceux que je t'ai cité datent des années quarante, raillai-je. Et puis, il n'y a pas d'âge pour regarder des dessins animés ! Certains diraient même que n'avoir aucune culture à ce sujet est passible de prison. Anna, j'en suis sûre, t'enfermerait sans même t'offrir un procès !

— Mais tu me défendrais contre une telle injustice, non ? s'enquit-il d'un ton badin.

Le parallèle avec Sirius me traversa furtivement l'esprit, aussi incongru que dérangeant, mais je le noyai sous une nouvelle gorgée d'alcool.

— Même pas en rêve, Savage. Je crois que je doublerais même ta peine parce que ton manque de curiosité prive tes filles de beaucoup trop de bonheur. A moins, bien sûr, que tu ne sois prêt à faire un effort pour t'éviter une telle condamnation ? demandai-je d'un ton conciliateur, en avisant la table qui, entre nous, s'était progressivement vidée de ces boissons comme de ces encas.

La façon dont il se redressa marqua son intérêt plus encore que ses yeux brillants.

— Je suis toute ouïe, Miss Atkinson.

Pendant une minuscule seconde, son ton joueur me fit envisager de faire machine arrière, pour éviter les déceptions comme les blessures, mais son sourire et les maudites fossettes qui l'ornaient m'en empêchèrent.

— On pourrait aller au cinéma, déclarai-je donc. Il y a un dessin animé à l'affiche que je suis allée voir avec Anna pendant les vacances de Noël, ça parle d'un gosse pauvre dans les rues de Bagdad, qui veut séduire une princesse très riche et dont le père veut la marier à un prince de son rang, et il y a un méchant qui veut évidemment se faire la princesse et aussi tuer le pauvre gosse qui détient une lampe magique qui lui permet d'obtenir trois vœux. C'est bourré de clichés orientalistes, le personnage principal féminin est tellement sexualisée que ça en devient gênant mais les chansons sont chouettes et le génie vaut vraiment le détour ! [5] Et puis, ça me permettra en plus de tenir ma promesse de te faire visiter un lieu moldu plutôt chouette, sans vraiment avoir à faire d'effort vu que tu as l'air de n'y rien connaître du tout. Ça te dit ?

Loin de se vexer de ma pique ou de moquer ma tirade prononcée à une vitesse telle que je dus aspirer une grande goulée d'air pour reprendre mon souffle, il étira un sourire si grand que j'aperçus la plupart de ses dents.

— Tu es donc partante pour passer encore plus de temps avec moi ?

Me mordre l'intérieur de la joue fut le seul moyen que je trouvai pour ne pas rougir bêtement.

— C'est tout ce que tu as retenu de mon discours ? marmonnai-je, en jouant la carte de l'exaspération.

Mon ton fut toutefois peu convaincant, à en croire le petit rire qu'il émit.

— Non, j'ai aussi entendu toute la partie où tu me dévoilais l'intégralité du film mais j'ai préféré me concentrer sur autre chose que cette espèce de pot-pourri des scénarios tragiques les plus marquants de notre monde à nous. Une fille de haute lignée à qui ses parents souhaitent un bon mariage quitte à l'y forcer, un grand méchant qui se fait démettre par un gosse, une lampe magique capable d'exaucer des vœux... A tous les coups, le réalisateur est un sorcier.

— Dans ce cas, c'est un opposant à Tu-Sais-Qui, si l'on en croit en tous cas le perroquet ridicule qui sert d'acolyte au grand méchant, ricanai-je en fouillant dans mon sac. J'imagine que tu n'as pas d'argent moldu ?

Sans surprise, il secoua la tête.

— On peut très bien faire sans, cela dit, fit-il remarquer d'un ton léger, en tirant un Gallion de sa poche. Un petit sortilège de confusion sur cette pièce et le tour est joué.

Du bout des doigts, il la tapota et me la tendit une fois que son épaisseur et ses surfaces eurent pris l'apparence convaincante d'une livre.

— Et moi qui pensais sincèrement pouvoir te compter dans la catégorie fort réduite des gens capables de comprendre d'eux-mêmes que c'est illégal, répondis-je, sourcil levé, en le lui rendant.

Il l'empocha avec un haussement d'épaules et un rictus amusé.

— Je dirige les fonctionnaires capables de nous arrêter pour ça et tu as le pouvoir de faire disparaître une inculpation en quelques secondes. Ça fait de nous le couple le plus à même d'arnaquer le jeune caissier inexpérimenté d'un petit cinéma moldu.

M'efforçant de ne pas lui accorder le sourire qu'il cherchait à obtenir, et ce malgré mes zygomatiques visiblement enclins à lui faire plaisir, je roulai des yeux de façon ostensiblement désabusée et me levai.

— Ou alors, on peut s'éviter toute une paperasse inutile en passant chez moi pour récupérer quelques billets, proposai-je. Ça ne prendra que deux minutes tout au plus.

— Sauf si Riley est encore là, pronostiqua-t-il d'un ton railleur.

— Il n'y aura personne, rétorquai-je avec un regard mauvais.

Mon ton catégorique lui tira un rire et expliqua sans doute – surtout – sa réaction lorsque je nous fis transplaner dans mon salon, à quelques mètres à peine d'une silhouette qui, courbée et occupée à trafiquer les boutons de ma télévision allumée, démentait clairement mon assertion et avait, qui plus est, le malheur de ne pas ressembler du tout à Thomas.

En quelques secondes qui me permirent tout juste de reconnaître l'intrus, sans me laisser l'occasion de réagir à sa présence, je sentis la main que Terrence avait posé sur mon bras me pousser vers l'arrière avec une force mesurée, vis sa baguette glisser de sa manche jusqu'au bout de ses doigts puis un rayon de lumière bleue aveuglant traverser la pièce.

Le cri aigu qui m'échappa fut suivi par un fracas quand le sortilège atteignit sa cible, laquelle s'écrasa sur ma table basse, éclatant au passage l'aquarium vide que Riley n'avait pas songé à faire disparaître avant de partir.

Pendant un instant à la fois court et interminable, il n'y eut aucun autre bruit, et ce jusqu'à ce que je me précipite dans un juron vers le corps immobile au milieu de mon salon. Mon cœur battait si fort dans mes oreilles que je fus d'abord incapable de déterminer s'il était mort ou blessé ou inconscient, mais son regard, que je finis par croiser, eut vite fait de me rassurer. Ses yeux immobilisés dans leurs orbites étaient teintés de bien trop de colère et de frustration mêlées pour que l'hypothèse funeste puisse être retenue et j'en déduisis qu'il avait simplement été stupéfixié.

Le constat, pour rassurant qu'il fut, ne m'empêcha pas d'adresser à Terrence mon œillade la plus assassine.

— Non mais ça va pas ?! grognai-je à son attention, en sortant en même temps ma propre baguette magique. Tu aurais pu le tuer !

Ses yeux plissés dans notre direction se plissèrent encore davantage et son bras, toujours armé et tendu vers notre duo, retomba le long de son corps avec lenteur.

— Tu le connais ? s'étonna-t-il. Tu avais dit qu'il n'y aurait personne !

— Et par personne, je voulais dire Riley, parce qu'on parlait d'elle ! m'agaçai-je sans songer à répondre à sa question, avant de marmonner un « Enervatum ».

Le sortilège s'échappa de ma baguette dans un faisceau jaunâtre et fit très vite effet, au vu du grognement-gémissement qui emplit bientôt la pièce. Dans un geste imprudent qui lui ressemblait bien, la statue de cire sur laquelle j'étais jusqu'ici penchée tenta de se relever, non sans une grimace.

— Ne bouge pas ! lui ordonnai-je en l'obligeant à se rallonger d'une pression sur l'épaule, retrouvant étonnamment rapidement des réflexes que je pensais avoir oublié avec les années. Ça va ?

Sans attendre sa réponse, je laissai échapper plusieurs formules, d'abord pour vérifier qu'il n'avait aucune fracture, ensuite pour m'assurer qu'il ne souffrait d'aucun traumatisme crânien, enfin pour extraire les petits morceaux de verre qui s'étaient logés sur ses joues et ses bras au moment de l'impact.

— A part que ton petit-ami a essayé de me tuer, tu veux dire ? l'entendis-je marmonner, en tentant d'échapper – sans succès – à mes assauts. Je dois dire, mon poussin, que tu les choisis toujours aussi mal !

Le « Papa ! » scandalisé que je grognai en réponse, à la fois pour exprimer mon mépris pour le surnom utilisé et pour protester contre l'attaque dont je venais de faire l'objet, eut plusieurs conséquences : il arracha un rictus satisfait au concerné, qui fit passer mon envie de m'assurer qu'il allait bien, et fit perdre sa baguette à Terrence, si j'en croyais le bruit sec qui se répercuta dans mon dos tout du moins.

— C'est ton père ?! couina-t-il, avec un mélange presque comique d'effarement et d'incrédulité.

— Je n'en suis pas fière, grinçai-je, désabusée.

Il y eut un « Hé ! » outré au moment même où Savage ajoutait, un ton plus bas :

— Celui qui s'en prend à tous tes copains d'après Desde ?

Il ne fut toutefois pas assez discret pour le sonotone magiquement modifié de mon père, qui ne lui était malheureusement pas tombé de l'oreille dans sa chute.

— Lui-même, répondit-il d'un ton mi-fier, mi-sérieux, en étirant un sourire effrayant. L'un d'eux en garde d'ailleurs des traces jusqu'à aujourd'hui et risque sa vie chaque fois qu'il s'approche de ma fille contre sa volonté. Et il n'avait même pas tenté de me tuer !

— Peut-être qu'il aurait dû, marmonnai-je d'un ton mauvais. Il aurait probablement réussi et ça m'aurait évité un nombre incalculable de moments embarrassants.

Je ne résistai néanmoins pas à la tentation de l'aider lorsqu'il se releva, malgré le regard noir qu'il m'offrit en réponse à mes propos, ou peut-être pour me faire comprendre qu'il était encore capable de se débrouiller tout seul et n'était pas aussi vieux que je voulais bien le croire. Le raclement de gorge de Terrence, debout dans son coin et l'air manifestement mal à l'aise, brisa ce rare moment d'une complicité filiale bien particulière.

— Toutes mes excuses pour le sortilège, fit-il en grattant son menton rasé d'un geste gêné. Mackenzie avait dit qu'il n'y aurait personne et je souffre d'un sérieux cas de déformation professionnelle.

— Vous aussi, vous êtes tueur en série ? l'interrogea mon père, dans un trait d'humour du plus mauvais goût.

— Terrence dirige la Brigade de Police Magique, rectifiai-je en le fusillant du regard.

Mon paternel laissa échapper un « Oh » dont j'avais appris à me méfier bien trop tôt.

— Peut-être que tu les choisis mieux qu'avant finalement, commenta-t-il d'un ton léger. Dans mes souvenirs, tes anciens petits-amis n'avaient tous qu'un seul diplôme, catégorie menteur congénital professionnel, mention très bien pour la plupart.

La nouvelle œillade noire que je lui dédiais me parut bien insuffisante, si bien que j'y ajoutai un coup d'épaules d'une puissance telle qu'il l'envoya à l'autre bout du canapé dans un « Aïe ! » satisfaisant.

— Si tu n'es là que pour ça, tu peux tout aussi bien rentrer chez toi, et ton chez-toi à l'autre bout de l'Europe de préférence, grinçai-je froidement. D'ailleurs, qu'est-ce que tu fais ici ?

Il haussa les épaules, en se massant les côtes avec une grimace.

— Ta mère te cherchait.

— Je croyais qu'elle était morte ? s'étonna Terrence avec un manque évident de tact – aux yeux de mon père, tout du moins, lequel lui adressa un coup d'œil glacial.

Je ne me montrai moi-même que peu sensible à cet énoncé véridique et me contentai d'un reniflement agacé à l'attention de mon paternel et d'un regard rassurant vers Savage, qui ne cessait de perdre en prestance et en centimètres depuis notre arrivée.

— Il parlait de son tableau. A qui j'ai d'ailleurs déjà rendu visite cette année, il me semble, fis-je remarquer en posant à nouveau les yeux sur mon géniteur.

Cela eut le mérite de déporter son irritation de Terrence à moi, ce que j'avais appris avec les années à supporter sans grand mal. Notre combat de regards froids ne dura ainsi que quelques secondes, avant qu'il ne marque son abandon du sujet par un soupir.

— Apparemment, tu serais activement recherchée par une certaine Iris O'Brien à Ste Mangouste, m'indiqua-t-il seulement.

Ouvrant les yeux plus grands face à cette information inattendue, j'avalai ma salive de travers, dans un bruit de déglutition affreusement inélégant.

— Et elle a dit pourquoi O'Brien me cherchait ?

— Quelque chose en rapport avec Daniel.

Mes lèvres se pincèrent par automatisme et mon cœur se manifesta par un violent battement qui résonna dans ma gorge, sans que je sache si j'en voulais à Horton de ne pas être celui à l'initiative de cette « recherche active », s'il s'agissait d'une manifestation d'espoir à l'idée – pourtant stupide – qu'il puisse pourtant l'avoir envoyée en qualité d'intermédiaire ou, plus simplement, d'un signe de ma confusion face au timing étrange derrière cette requête.

Il était plus de vingt-et-une heures, un vendredi soir, et rien ne justifiait une telle urgence après les semaines que nous venions de passer dans un statu quo silencieux.

Ce fut cette dernière pensée, doublée de la vision d'un Terrence qui semblait désormais regretté d'être venu, qui me fit me lever avec autant de détachement que possible pour chercher quelques pièces de monnaie dans le tiroir du meuble de mon entrée.

— Tu diras à maman que je la contacterai demain. On était sur le point d'aller au cinéma.

— Et si c'était urgent ? insista-t-il. Ta mère ne se serait pas déplacée sans raison.

— Elle s'ennuie beaucoup depuis qu'elle vit cloîtrée entre quelques tableaux et cède certainement au mal dont sont atteints tous ses semblables : le commérage.

— Et c'est aussi le commérage qui a poussé Ste Mangouste à t'appeler plus de dix fois en quelques heures ? s'enquit-il en ignorant – difficilement, je le vis bien – ce qu'il considérait comme de l'insolence.

D'un geste de la main, il me désigna ma cheminée, au creux de laquelle le feu était éteint mais où brillaient plusieurs points verdâtres et lumineux. Le système avait été mis en place par mon père, évidemment, pour me permettre essentiellement de savoir quand quelqu'un avait tenté de me contacter pendant mon absence. Sur le modèle des répondeurs moldus, il avait fait en sorte que je puisse également identifier mon interlocuteur, ce qui me permit en l'occurrence de reconnaître sans problème l'emblème de l'hôpital, cette baguette et cet os entrecroisés qui avaient marqué toutes les époques de ma vie.

Ou plutôt, les quatorze emblèmes qui occupaient le centre de l'âtre, constatai-je en sentant l'angoisse m'étreindre la poitrine à chaque nouveau symbole supplémentaire que je comptais.

Se pouvait-il que quelque chose soit arrivé à Daniel, quelque chose de suffisamment grave pour que sa présence dans un hôpital où il était susceptible d'être pris en charge rapidement ne lui soit d'aucun secours ?

Il ne m'en fallut pas davantage pour songer à Alice et Frank et à l'exemple tristement célèbre qu'ils étaient devenus, celui de personnes pourtant hautement compétentes qui n'avaient pas pu faire face à une situation à laquelle elles n'avaient jamais été préparées. Je me sentis très vite submergée par la peur irrationnelle qui me saisissait encore parfois et que chaque regard éteint que j'avais croisé pendant la guerre avait marquée au fer rouge dans mon esprit, à tel point que je n'entendis pas Terrence s'approcher.

— Tu devrais la rappeler, souffla-t-il non loin de mon oreille, me faisant sursauter. Le cinéma peut attendre et je ne vais pas m'envoler.

— Ça ne prendra que quelques minutes, lui assurai-je avec un regard reconnaissant.

Merlin et son sens du karma déplorable semblaient toutefois déterminés à me contredire sur ce point ce soir, puisqu'une fois agenouillée et la tête coincée de l'autre côté de la ville, tout alla de mal en pire. J'eus d'abord la malchance de tomber sur une nouvelle réceptionniste débordée, qui me fit presque regretter l'époque où mon nom était connu par tous les employés de tous les services sans exception et me congédia rapidement en affirmant que « si aucune bombabouse ne m'avait éclatée dans l'estomac » et que des « feux d'artifice ne s'échappaient pas actuellement de mes narines », je ne pouvais pas parler à un guérisseur, quel qu'il soit.

La gorge nouée à l'idée qu'il puisse répondre, et le cœur battant en songeant qu'il n'était peut-être pas en état de le faire, je me rabattis sur la cheminée du bureau de Daniel, à laquelle j'avais un accès direct mais où personne ne décrocha.

En désespoir de cause, et de plus en plus inquiète, je tentai de nouveau ma chance au standard des urgences, où je fus enfin accueillie par une figure connue.

— Mackenzie, ma chérie ! s'exclama Penny, en étirant un large sourire qui contrasta avec la voix mécanique qu'elle avait d'abord adopté pour me souhaiter la « bienvenue à l'hôpital Sainte Mangouste pour les maladies et blessures magiques » et me demander « quelle était mon urgence ». Que me vaut le plaisir ?

Pénélope Walsh avait été ma première baby-sitter par nécessité, me fournissant en chocolats chauds et en biscuits lorsque ma mère m'obligeait plus jeune à passer plusieurs heures à l'hôpital, mais également l'une de mes secrétaires favorites au sein de l'institution, quand j'avais eu à gérer mes propres patients et la pression monstre qui m'était tombée dessus en même temps.

De peur de devoir répondre à des questions nombreuses et indiscrètes, je m'efforçai donc de ne pas laisser transparaître mon inquiétude quand je répondis :

— Il semblerait que l'hôpital ait cherché à me joindre plusieurs fois pendant mon absence, je venais donc aux nouvelles.

— Daniel ? supposa-t-elle immédiatement, en utilisant en même temps sa baguette pour attirer à elle une liste de noms qu'elle vérifia rapidement. Il n'est plus de garde depuis vingt heures déjà.

— Et la guérisseuse O'Brien ? Elle est là ?

Elle eut un sourire et se pencha sur la même liste, tout en babillant :

— Ils sont mignons tous les deux, n'est-ce pas ? Mais c'est Anna qui va râler quand elle va l'apprendre !

Puis, face à mon hochement de tête poli mais contrit :

— Iris est là toute la nuit, je lui demande de te rappeler ?

— S'il te plaît Penny, merci.

Je retirai aussitôt ma tête de la cheminée et eus tout juste le temps de recevoir un « Alors ? » curieux de mon père et un « Tout va bien ? » soucieux de Terrence, avant que mon âtre ne se remette à briller d'un feu verdoyant.

— Viviane soit louée ! s'exclama Iris à la seconde où j'en débloquais l'accès. Je pensais que vous ne me rappelleriez jamais !

— Est-ce que Daniel va bien ? lui renvoyai-je pour toute réponse, sans pouvoir m'empêcher de songer à ce que cette présomption de sa part disait de l'image de gosse immature qu'elle avait de moi.

Son visage déjà tiré et qui se tendit encore davantage écarta néanmoins cette pensée à la minute où elle m'effleura l'esprit, pour diffuser une inquiétude angoissante dans le creux de mon estomac.

— Non. Enfin si, physiquement tout va bien, se corrigea-t-elle précipitamment lorsque mes propres traits s'affaissèrent et que j'écarquillai les yeux dans une manifestation d'anxiété évidente.

Elle papillonna elle-même des paupières d'un air confus, avant d'ajouter, en portant l'un de ses doigts à sa bouche :

— Du moins, je crois. Je ne suis plus sûre. Il ne me répond plus.

L'état déplorable de la peau autour de ses ongles me fit presque plus peur que sa voix éteinte et ses propos peu éclairants et je dus rejeter les épaules en arrière et me redresser pour ne pas céder à la vague de panique qui me crispait désormais les muscles du cou et du dos.

— Qu'est-ce qui se passe, Iris ? Où est Dan ?

Mon ton ferme parût la sortir de cet instant de léthargie – peut-être aggravée, songeai-je sans nostalgie et avec compassion, par une longue permanence à l'hôpital – et elle pressa ses lèvres l'une contre l'autre.

— Ici même, dans la salle Janus Thickey. Il s'y est enfermé avec Alice.

J'avalai ma salive avec difficulté, et pas seulement parce que Daniel avait l'interdiction formelle de traîner dans cette pièce lorsqu'il endossait sa blouse de guérisseur ou parce que le simple fait de s'enfermer avec une patiente, fût-elle sa sœur, allait à l'encontre de toutes les règles de déontologie et de sécurité de l'hôpital.

Ma réaction n'était en réalité due qu'à ce que cette décision irrationnelle de la part de mon meilleur ami disait de son état : il n'allait pas bien.

Pas bien du tout.

— Les autres patients de la salle sont avec eux ? demandai-je dans un croassement, en refusant de me demander si c'était de ma faute.

Mais ça ne pouvait pas être le cas, ne pus-je m'empêcher de penser pendant la courte seconde de silence qui suivit ; pas après deux semaines sans manifester le moindre signe en ce sens, pas aussi soudainement.

— Aucun d'eux n'a dû se rendre compte de ce qui se passe, ils n'ont pas l'habitude de sortir à l'heure qu'il est, m'expliqua-t-elle après un hochement de tête. Mais je m'inquiète qu'un membre du personnel s'en rende compte, surtout que je ne suis de garde là-bas que jusqu'à minuit.

La perspective me fit déglutir et si je fus tentée pendant un instant de la dégager de ma cheminée pour pouvoir la rejoindre au plus vite, je me rappelai rapidement de la présence de mon père – et surtout, de celle de Terrence.

N'y verrait-il pas le signe que Desdemona avait raison ? Que le « cordon » qui me liait à Daniel était indestructible et susceptible de venir entraver toutes mes autres relations sociales, qu'elles soient amicales ou amoureuses ? Lui en avait-elle seulement parlé ?

Au signe de tête qu'il m'adressa quand je me tournai instinctivement vers lui, et qu'il accompagna d'un léger sourire encourageant, je choisis de croire que les réponses à toutes ces questions étaient négatives et reportai mon attention sur Iris.

— J'arrive dans une minute, d'accord ? On se retrouve au quatrième.

Elle disparut dans un hochement de tête reconnaissant et je me relevai, en ayant l'impression d'avoir pris plusieurs kilos de plomb dans le ventre.

L'air compatissant de mon père, plutôt inhabituel de la part d'un grand cynique comme lui, n'arrangea rien, pas plus en réalité que l'immobilité de Terrence, prudemment retranché quelques pas plus loin.

— Peut-être que ta mère sait quelque chose ? proposa le premier, avec une sollicitude qui m'empêcha de rouler des yeux d'un air désabusé.

— Je lui demanderai si je la croise, promis-je plutôt en me dirigeant vers le second.

Une fois plantés l'un en face de l'autre, aucun d'entre nous ne parût savoir comment terminer un rendez-vous aussi contrasté, si prématurément avorté et devant mon paternel qui plus est.

— Je suis vraiment vraiment vraiment désolée, finis-je par souffler la première, en tordant mes mains l'une contre l'autre comme une adolescente. Daniel ne ferait jamais un truc pareil s'il ne s'était rien passé de grave.

Il opina de la tête avec un rictus compréhensif, qui ne masqua que partiellement la déception que je lisais dans son regard vert.

— Je te l'ai dit, Atkinson, il en faudra un peu plus pour que je m'envole, et ta promesse de me faire découvrir le cinéma aussi, plaisanta-t-il néanmoins.

Je réussis à sourire, le nœud d'angoisse autour de mon cœur se desserrant légèrement.

— Profite-en pour regarder quelques classiques en attendant, ça ne te fera pas de mal.

— Et me priver de l'occasion de les visionner avec toi ? interrogea-t-il, taquin. Je ne crois pas.

Pour toute réponse, je levai les yeux au ciel, en même temps que mon père nous rappela sa présence en reniflant ostensiblement. Le manège me rappela bien trop crûment l'embarras dans lequel il m'avait si souvent mise, à l'époque où ma mésaventure à Pré-au-Lard justifiait selon lui une surveillance de tous les instants, et plus particulièrement quand je me trouvais en compagnie de membres du sexe opposé. A l'époque, mon unique défense avait été la colère mais, consciente désormais que c'était tout ce qu'il recherchait et que j'étais bien trop vieille pour tomber dans les mêmes pièges, je jouai l'indifférence et ne lui accordai même pas un regard.

Incapable d'en faire de même de son côté, Savage grimaça.

— Je dois admettre que je ne pensais pas avoir à rencontrer ton père aussi tôt, marmonna-t-il très bas, en esquissant même un pas en arrière.

Instinctivement, je lui attrapai le poignet avant qu'il ne s'éloigne trop et donne satisfaction à mon géniteur, qui venait de grommeler quelque chose qui ressemblait fort à « et moi je ne pensais pas avoir à vous rencontrer tout court ».

— Ne fais pas attention à lui, il a trop bien intégré les leçons que lui a enseignées le patriarcat et son passe-temps préféré consiste à déstabiliser quiconque s'approche de moi « pour me protéger ». Le mieux est encore de lui démontrer que ça ne marche pas.

Et sans prévenir, je comblai la distance qui nous séparait, me hissai sur la pointe des pieds, posai les deux mains que j'avais utilisé pour mimer mes guillemets sur ses épaules puis mes lèvres sur les siennes. Surpris, il se figea et, mon audace diminuant à chaque bond de mon cœur contre ma gorge, je me détachai de lui avant qu'il n'ait pu en faire un baiser moins chaste et sage.

Il s'avéra néanmoins suffisamment rapide pour me rattraper par la taille lorsque je tentai de faire à mon tour un pas en arrière.

— Est-ce que tu viens de m'embrasser dans le seul but d'agacer ton père ? s'enquit-il, railleur. Parce que si c'est le cas, c'est digne d'une adolescente.

La façon dont mon nez s'était retrouvé collé contre son torse lorsqu'il s'était approché de mon oreille ne ressemblait pas à grand-chose de mon adolescence, tout juste à quelques épisodes qui s'étaient produit peu après ma majorité, mais je rougis sans doute aussi fort que je l'aurais fait à l'époque en sentant son sourire s'agrandir contre la peau de mon cou.

— Je ne suis pas certaine que tu puisses juger de quoique ce soit à ce propos, répliquai-je sur le même ton. Je te rappelle que tu as passé la moitié de notre rendez-vous à faire preuve d'une jalousie puérile et sortie de nulle part à l'égard de Shacklebolt.

Il me tira la langue pour toute réponse mais je ne sus jamais s'il s'apprêtait à l'utiliser autrement puisque mon paternel se racla bruyamment la gorge derrière nous.

— Suis-je le seul à me souvenir que Daniel a besoin d'aide quelque part plusieurs kilomètres plus loin ?

Fermant les yeux et serrant les lèvres pendant une longue seconde pour retenir un grognement, je me détachai avec un rictus d'excuse de Terrence et offris à mon bourreau la satisfaction d'un regard mauvais.

— Non, mais tu es le seul à utiliser son potentiel désarroi à des fins personnelles et ça ne fait pas de toi une meilleure personne. A toi l'honneur, ajoutai-je en le poussant vers ma cheminée.

— Et lui alors ? bougonna-t-il, scandalisé. Il va rester là ?

Je ne pris même pas la peine de lui faire remarquer que ça ne le concernait pas et, avec autorité, lui mis entre les mains une poignée de poudre de Cheminette.

— Surtout, ne t'étonnes pas si tu ne me vois pas pendant le reste de ton séjour ici, grinçai-je en guise de salutation.

Il tenta de protester mais je l'en empêchai en lui lançant au visage les restes de poudre dans ma main, qu'il manqua d'avaler. Toussotant, il me dédia une dernière œillade indignée avant de disparaître.

— Je pense que tu as environ trente secondes de tranquillité pour partir avant qu'il ne revienne, indiquai-je très sérieusement à Terrence, en m'engouffrant à mon tour dans l'âtre. On se revoit vite ?

Le tourbillon de flammes qui m'aveugla tout de suite après, lorsque je fis part de ma destination à la cheminée, me permit tout juste de rencontrer son regard interloqué par mon conseil et le hochement de tête qu'il offrit en réponse à ma question. La minute suivante, j'atterissai dans le Hall principal de l'hôpital, où je me sentis immédiatement agressée par le volume sonore propre à l'endroit et par l'angoisse qui m'avait momentanément quittée au cours de la dernière minute.

Le cœur dans la gorge, j'ignorai l'employé débordé occupé à réguler la circulation en orientant les nouveaux venus, blessés ou non, vers les différents services et me dirigeai sans attendre vers l'un des ascenseurs situés au fond de la pièce. De justesse, je rejoignis l'un de ceux s'apprêtant à s'envoler vers les étages et m'apprêtai à en saluer les occupants – un couple de jeunes adultes dont la peau était d'un doré beaucoup trop artificiel pour résulter d'un hypothétique bronzage et un guérisseur dans sa tenue verte le nez plongé dans un dossier – quand j'entendis quelqu'un m'appeler depuis le couloir.

Pensant un instant qu'il s'agissait d'Iris, je tournai la tête en même temps que la plupart des personnes à proximité et identifiai, avant que les portes ne se referment sur moi, l'auteur du cri. Toutes mes prières dans l'élévateur n'y changèrent rien et, à la seconde où le couloir du quatrième apparut, je me retrouvai face à ma mère, incrustée pour l'occasion dans le tableau d'un médicomage se battant avec une plante verte de toute évidence carnivore.

— Je n'ai pas le temps, maman, désolée, bafouillai-je sans lui laisser même le temps de me saluer.

Les deux extraterrestres orangés, descendus en même temps que moi, me dévisagèrent en se demandant probablement à qui je pouvais bien parler, mais je les ignorai tout autant, me dirigeant aussitôt vers l'extrémité est de l'allée.

— Même si j'ai des informations de première main sur Daniel ? me demanda-t-elle, en sautant d'un tableau à l'autre avec une rapidité étonnante considérant la robe inconfortable dont elle était affluée.

Mon intérêt fut évidemment piqué à vif, ce qui ne m'empêcha pas de rouler des yeux.

— Et dire que Papa pense que tu n'es pas devenue une commère, persiflai-je.

Elle accueillit la pique avec autant de placidité que son alter-ego humain à l'époque où j'avais développé un sens particulièrement insolent de la répartie, fronçant tout juste les sourcils.

— Savoir qu'il a reçu une lettre de votre fille aujourd'hui ne t'intéresse donc pas ? me renvoya-t-elle seulement, d'un ton égal.

Désormais à quelques mètres de la salle Janus Thickey et d'Iris, que j'aperçus anxieusement assise devant la porte à la manière d'une sentinelle, je m'immobilisai aussi soudainement que si j'avais reçu un saut d'eau gelée sur la tête.

L'effet ne se limita d'ailleurs pas uniquement à mon corps, si j'en croyais tout du moins mon cerveau qui se figea sur une seule et unique pensée : Daniel était au courant de ce qui était arrivé à Poudlard, et de fait à Neville.

Certes, Anna aurait pu lui écrire pour une autre raison, lui demander un conseil sur un devoir quelconque ou lui raconter ses journées, mais le fait qu'elle l'ait fait précisément à un moment où son père avait décidé de violer toutes les règles qui régissaient sa vie professionnelle, n'était pas anodin.

Me maudissant de ne pas avoir songé qu'Anna pouvait constituer un maillon faible dans la chaîne de mes cachotteries, alors que je la savais trop bavarde pour cacher quoique ce soit à qui que ce soit, d'autant plus lorsqu'un sujet lui tenait à cœur, je ne pus néanmoins que trouver étrange que Horton, au lieu de s'en prendre à la négligence de Dumbledore, ait décidé de s'enfermer dans une pièce qu'il détestait autant qu'elle lui était nécessaire, dans une réaction qui ressemblait fort à celle de l'enfant qu'il avait été.

A vrai dire, je ne me rappelai que d'une occurrence similaire, plusieurs années plus tôt, à l'époque où, après avoir brutalement perdu sa sœur, il avait tout aussi salement perdu le procès qui lui aurait permis de garder ce qu'elle avait laissé de plus vivant sur terre en permanence auprès de lui.

Ce rapprochement termina de me convaincre que le problème ne pouvait que concerner Neville – et de fait, ce qui s'était passé à Poudlard la veille.

— Est-ce que tu es sûre que la lettre venait d'elle ? vérifiai-je quand même, espérant devoir faire face à une situation moins susceptible de m'exploser à la figure.

Je préférai en vérité devoir m'expliquer avec Daniel sur ma décision aussi brusque que stupide de rompre tout lien avec lui – et supporter à cette occasion ses moqueries certaines sur mes prises de position toujours excessives – que d'avoir à lui avouer que je lui avais caché ce qui s'était passé, sans d'ailleurs rien faire de très concret pour aider Neville.

— Certaine, la lettre est arrivée sur son bureau et depuis la toile où je me trouvais, j'ai reconnu son écriture, m'indiqua toutefois ma mère, avec le même air d'enquêtrice bidon que Riley à l'époque de son séjour à l'hôpital.

Le parallèle aurait pu un autre jour m'arracher un sourire, tant ma mère avait été agacée et dépassée par la tendance de Thomas à s'affranchir de toutes les règles pour assouvir sa curiosité, mais le poids de mon appréhension me fit arriver devant Iris l'air probablement austère.

En m'apercevant, elle se leva vivement, envoyant valser plusieurs mèches de ses cheveux blonds et décoiffés en tous sens, et me prit spontanément les deux mains pour les serrer dans les siennes avec une chaleur à laquelle je ne m'attendais pas.

Pas après notre dernière rencontre et tout ce que Daniel avait dû lui raconter sur moi depuis, du moins.

— Je suis tellement désolée d'avoir gâché votre soirée, s'excusa-t-elle d'une voix piteuse. J'ai beau le lui demander depuis une heure, il refuse de m'ouvrir la porte.

Ses yeux qui se remplirent de larmes qu'elle ravala avant qu'elles ne puissent envahir ses joues ternies par l'inquiétude firent fléchir jusqu'à mon incapacité habituelle à faire preuve de chaleur avec des personnes étrangères à mon entourage et je me sentis obligée de serrer à mon tour ses doigts entre les miens.

— Ça n'a rien de personnel, lui assurai-je, sans pouvoir m'empêcher de penser que Horton n'avait pas gagné, avec les années, le tact qui lui manquait déjà plus jeune lorsqu'il s'agissait de gérer sa vie sentimentale. Je pense savoir ce qui se passe et lui « demander » quoique ce soit dans ces cas-là est rarement efficace.

Pour illustrer mon propos, je me rapprochai de la porte, dont je tournais la poignée par réflexe mais sans succès, avant de taper doucement contre le panneau.

— Daniel ? appelai-je, de mon ton le plus dégagé. C'est Mackenzie. Tu veux bien ouvrir la porte ?

Il y eut bien un bruit, sec comme celui d'une baguette qui se serait écrasée sur le sol, mais aucune réponse concrète à ma question.

— S'il te plaît ? ajoutai-je, en échangeant un regard avec Iris. Je te promets de te laisser me pourrir aussi longtemps que tu le voudras.

Je savais les lits d'Alice et Frank bien trop éloignés de la porte pour obtenir une réponse intelligible sans qu'il ne se déplace mais crus tout de même entendre un reniflement face à cette proposition qui, un autre jour, l'aurait sans doute fait accourir jusqu'à moi.

— Tu as conscience, au moins, que tu n'as pas le droit d'être là et qu'Iris et moi pourrions décider de te dénoncer, au risque de te mettre dans une situation financière qui défavoriserait Anna ? tentai-je encore, passant sans transition à une forme de menace et de chantage émotionnel qui risquait, j'en étais consciente, de lui donner d'autant plus de raisons de me détester. Ou que je pourrais te rejoindre contre ton gré en passant par l'un des passages secrets du bâtiment ? continuai-je quand même, pour combler ce silence qui commençait à m'effrayer. Ma mère est derrière moi et rien ne lui interdit désormais de me faire part de ceux que je ne connais pas et qui me permettraient de te rejoindre sans tarder.

La concernée, coincée dans une nature morte sur le mur opposé, en compagnie d'un homme tout aussi curieux qu'elle et vêtu d'une tenue vieille de plusieurs siècles, m'approuva suffisamment fort pour qu'il l'entende, sans obtenir davantage de résultats.

— Vous pensez qu'il aurait pu... s'en aller ? s'enquit alors Iris d'une voix incertaine, en avalant difficilement sa salive.

Je pressai mes lèvres l'une contre l'autre en me demandant s'il s'agissait d'une question à prendre au sens littéral ou si je devais y lire davantage sur l'image qu'elle risquait de se faire de Daniel désormais.

— La seule fenêtre de la pièce est magique et je doute qu'il sache comment sortir de là autrement que par cette porte, répondis-je, en lui laissant le bénéfice du doute. Laissez-moi essayer une dernière méthode.

Elle soupira en guise d'approbation et je tapai à nouveau contre le battant, presque timidement cette fois.

— Je sais que tu es en colère à cause de ce qui est arrivé à Poudlard et à Neville, soufflai-je dans l'interstice de lumière infime qui s'en échappait. Et je suis vraiment désolée de ne pas t'en avoir parlé.

L'effet fut immédiat, et même plus rapide et violent que je ne l'avais envisagé.

En l'espace de quelques secondes à peine, il y eut un nouveau bruit dans la pièce, comme étouffé mais suffisamment important pour se faire entendre de l'extérieur, suivi très rapidement par des pas rageurs accompagnés de marmonnements inintelligibles mais trop peu discrets pour être ignorés.

Dans un même mouvement instinctif, Iris et moi reculâmes d'un pas, une fraction de seconde avant que la porte ne s'ouvre brusquement sur un Daniel en colère.

Ou plutôt un Daniel fulminant de rage, constatai-je en notant immédiatement ses cheveux en bataille, ses traits tirés, ses yeux soulignés d'une rougeur peu habituelle et ses poings serrés contre ses flancs.

Le revoir après ce qui me semblait avoir été une éternité aurait pu me tirer un sourire, instinctif et incertain, mais son regard meurtrier, qui me semblait diriger exclusivement sur moi et non sur sa petite amie, fit tomber mon cœur battant dans le fond de mon ventre à une vitesse si fulgurante que je me sentis nauséeuse.

— Donc, tu étais au courant et tu n'as rien fait ? grogna-t-il, si froidement que mon cœur se glaça et remonta tout aussi rapidement pour se loger difficilement dans mon œsophage.

Je fis toutefois un effort surhumain pour éviter que mes traits ne s'affaissent en une grimace blessée et dus me mordre l'intérieur de la joue pour ne laisser aucune chance aux larmes de me monter aux yeux, sans réussir d'ailleurs à déterminer si c'était son ton ou la culpabilité qu'il remuait qui était à l'origine de mes réactions.

— Est-ce qu'on peut en parler calmement ? l'interrogeai-je seulement, de ma voix la plus neutre. S'il te plaît ?

Evidemment, ça n'aurait pas été Daniel s'il avait seulement hoché la tête en signe d'assentiment.

L'éclat de rire méchant qu'il émit fut néanmoins perturbant, non pas parce qu'il ne lui ressemblait pas, mais parce qu'il ressemblait beaucoup trop à ceux dont Black se fendait du temps où l'évocation d'un sujet sensible, quel qu'il soit, lui dictait de faire preuve d'une désillusion exacerbée et d'une condescendante blessante.

Le parallèle n'était pas anodin et me fit d'ailleurs pâlir au moment où il ironisait :

— Oh maintenant, tu veux parler ? Si je me souviens bien, tu étais pourtant celle qui n'en avait pas envie, il y a peu de temps ! Alors tu sais quoi ? Va te faire...

La suite de sa phrase était évidente au vu de son expression mais elle fut étouffée par mon cri de douleur lorsque je tentai de l'empêcher de me claquer la porte au nez en la bloquant avec ma jambe. Pendant un instant, je vis littéralement rouge, des centaines d'étoiles de couleur me coupant du monde, et seule mon ouïe s'avéra suffisamment alerte pour me ramener à la terre ferme lorsqu'Iris lâcha un juron en se précipitant vers moi.

— Merlin, Daniel ! s'exclama-t-elle, en perdant brusquement toute l'angoisse qui l'habitait, au profit d'un agacement professionnel évident. Tu ne peux pas t'enfermer dans une pièce sans autorisation en ignorant tout le monde et casser les jambes de tes amis sans raison ! En plus, tu risques de faire peur aux patients ! Ça va Mackenzie ?

Dans la périphérie de mon champ de vision, je vis la pomme d'Adam de Horton faire un aller-retour difficile dans sa gorge, d'abord en posant les yeux sur mon pied que je tenais bêtement en l'air dans l'espoir de faire disparaître la douleur, puis en jetant un coup d'œil vers l'intérieur de la pièce remplie de ses patients habituels. Aucun d'eux ne semblait avoir été perturbé par la dispute, cependant, la plupart étant endormi ou coincé dans un monde qui n'était pas le nôtre, et seul Gilderoy Lockhart paraissait en réalité intéressé par le bruit.

Ce fut du moins ce que je déduisis lorsqu'il se redressa dans son lit d'un air curieux et s'exclama avec ravissement que « tout ceci ferait un excellent livre ! ».

— Ça ira, marmonnai-je à l'attention d'Iris, en reposant mon pied sur le sol avec appréhension.

J'ignorai la douleur qui irradia de ma cheville à la base de ma colonne vertébrale, pour mieux faire face à Daniel :

— Est-ce qu'on peut parler maintenant que tu t'es vengé de mes cachotteries en m'explosant plusieurs os ?

— La dernière fois qu'on s'est vus, tu m'as brûlé sans présenter la moindre excuse, alors ne va pas croire que ce qui vient de se passer efface quoique ce soit, fut sa seule réponse, digne d'un gosse incapable d'admettre ses erreurs.

Il fit cependant quelques pas vers l'intérieur de la salle sans refermer la porte derrière lui, ce que j'interprétai comme une réponse partiellement positive à ma question.

— Je vais faire un tour et vous laisser discuter, déclara Iris en jugeant en revanche, et sans que je sache si elle avait tort, que l'invitation ne s'étendait pas à elle. S'il se montre à nouveau violent, criez le plus fort possible et votre mère m'appellera, ok ?

— Je doute que ça soit nécessaire mais merci, la rassurai-je, ignorant aisément ma génitrice qui fit état de son approbation d'un « Comptez sur moi » particulièrement sérieux.

Pendant une seconde supplémentaire, je l'observai s'éloigner avec l'impression désagréable et inédite de prendre une place auprès de Horton qui n'était pas la mienne, et pénétrai finalement dans la pièce avec un soupir.

Si Daniel, assis sur le lit d'Alice, se concentra suffisamment pour n'avoir aucune réaction visible, ce ne fut pas le cas de sa sœur, en tailleur en face à lui, qui tourna la tête vers moi lorsque les gonds grincèrent avec la porte qui se refermait. Je compris qu'elle m'avait reconnue au sourire lâche et distrait qu'elle esquissa, lequel disparut très vite pour ne laisser place qu'à un froncement de sourcils concentré quand elle reporta son attention sur ses draps.

Leur blancheur excessive me permit d'y distinguer le cercle extrêmement bien dessiné qu'elle avait formé au milieu à l'aide de ses éternels emballages de chewing-gum et, surtout, la peluche à l'allure fatiguée qui se trouvait en son centre et qui n'était autre que Pickett, une peluche que m'avait offert Adrian une trentaine d'années plus tôt et que j'avais moi-même transmise à Daniel aux alentours de ses dix-sept ans, avant qu'il ne la donne à son tour à Alice après son attaque.

Il ne m'en fallut pas plus pour réaliser à quel point j'avais été stupide de sous-estimer le lien qui m'unissait à lui et à tous ceux à qui il était lié et ce fut le cœur battant encore plus fort que je m'approchai d'eux, pour m'asseoir sur le fauteuil qui était en permanence placé entre les lits d'Alice et Frank.

Jouant du bout des doigts avec ceux de sa sœur, Horton ne me porta pas davantage d'attention, les yeux obstinément baissés vers Pickett, m'incitant malgré lui – ou peut-être très consciemment – à rester silencieuse pour ne pas briser cette quiétude complice qui émanait de leur duo.

— Je suis désolée de t'avoir brûlé la dernière fois qu'on s'est vus, soufflai-je quand même au bout d'un moment, suffisamment bas pour ne pas réveiller les autres patients de la salle, ni perturber Alice qui comptait désormais les phalanges de Horton avec une minutie enfantine. A ma décharge, je n'en avais pas l'intention, j'étais juste en colère.

Il m'épargna le « on se demande bien pour quelle raison valable » auquel je m'attendais et émit tout juste un reniflement désabusé.

— La faute à ton père et ses idées grandiloquentes, j'imagine ? ironisa-t-il.

Je ne répondis rien, parce que je n'avais rien de pertinent à dire pour réfuter ce point, pas plus que l'envie de lui rappeler, en lui confirmant qu'il avait sans doute raison, ce que les réactions de ma magie à son égard disaient de lui.

Un silence s'installa ainsi à nouveau pendant un instant, jusqu'à ce qu'il marmonne :

— Désolé pour ta jambe, j'étais énervé aussi.

Il releva du même coup la tête qu'il avait gardée baissée jusqu'ici et s'assura, d'une œillade incertaine vers le sol, que je ne gardais aucune trace flagrante du coup. Pour le lui prouver davantage, je fis glisser mes escarpins vers le sol et bouger chacun de mes orteils dans une démonstration parfaite des capacités de mes muscles et articulations.

— Peut-être que c'était nécessaire d'en passer par là, lui accordai-je même. Pour m'empêcher de continuer bêtement sur la route de la stupidité sur laquelle je semble m'être engagée ces dernières semaines, par exemple.

Quelques jours plus tôt, un tel aveu lui aurait certainement arraché un petit rire désabusé et m'aurait valu du même coup quelques moqueries, certes acerbes, mais qui se seraient soldés par une réconciliation.

Ce soir, dans cette chambre aseptisée qui avait achevé de renforcer notre lien, je n'eus cependant le droit qu'à un silence austère, tandis qu'il verrouillait son regard bleu dans le mien.

— Pourquoi est-ce que tu ne m'as rien dit de ce qui s'était passé à Poudlard ? Je pensais que c'était le genre de choses qui justifiait d'arrêter de se faire la gueule sans raison.

Le choix des mots était volontairement culpabilisateur, j'en avais conscience, mais je fus incapable de ne pas y être sensible, précisément parce que j'avais douté de ma décision à la seconde où je l'avais prise.

— Sincèrement ? soupirai-je néanmoins, en me forçant à ne pas marquer mon regret en pinçant les lèvres d'un air gêne. Je préférais encore que tu m'en veuilles de ne t'avoir rien dit, que d'avoir à gérer une situation où tu aurais assassiné tous les membres de Poudlard pour avoir échoué à protéger ton neveu. Connaissant ta nature profonde de Gryffondor, je m'étonne d'ailleurs que tu aies choisi de t'enfermer ici, plutôt que d'aller arracher ses yeux à Dumbledore en lui rappelant que la sécurité de tes enfants devrait passer avant toutes ses autres priorités.

A la façon dont ses traits déjà tirés se tirèrent encore davantage, dans un mélange de colère froide et de frustration blessée, je compris que j'avais touché un point sensible, sans réussir à déterminer exactement lequel. Ses poings qu'il serra pendant une seconde, avant de les déplier lentement et avec difficulté pour attraper le papier argenté que lui tendait Alice, n'arrangèrent rien au spectacle.

— Comme me l'a à juste titre et très perfidement fait remarquer Augusta tout à l'heure, je n'ai aucun droit sur Neville qui me permette d'aller reprocher quoique ce soit à qui que ce soit au château, cracha-t-il entre ses dents, qu'il avait toutefois serrées en un sourire censé mettre sa sœur en confiance.

L'instinct d'Alice était toutefois trop développé pour que cette manifestation de l'agacement agressif de Daniel lui échappe, ce qu'à défaut de pouvoir manifester en mots, elle exprima en gestes. Celui qu'elle esquissa pour reculer et se soustraire à lui fut brusque et manqua de la faire chuter du lit, chute que je ne lui évitais que par un réflexe qui me fit bondir derrière elle avant tout accident. La façon dont elle s'accrocha à ma cape et ses yeux exorbités firent état de sa peur et il fallut que Daniel, qui s'était précipité en même temps que moi, lui murmure plusieurs « je suis désolé » d'une voix douce pour qu'elle accepte lentement de lâcher prise.

Méfiante, elle refusa cependant de s'asseoir à nouveau sur les draps que Daniel tapotait près de lui et préféra se soustraire à nos attentions pour grimper sur le lit de son mari, endormi juste à côté. S'il eut un premier mouvement de recul en la sentant se glisser à ses côtés, un mouvement qui fit presque bondir Horton pour lui porter secours tant son beau-frère était connu pour réagir avec violence aux actions inattendues, Frank se calma immédiatement en reconnaissant Alice et se décala même de plusieurs centimètres pour lui permettre de se rouler en boule à ses côtés.

Le spectacle se fit plus touchant encore quand il glissa naturellement son bras autour de sa taille, dévoilant le morceau de laine bleu délavé et en piteux état entre ses doigts, ce même morceau de laine bleu qui avait servi de couverture à Neville à une époque où il ne pouvait dormir sans, avant d'être coupé en deux pour jouer le même rôle apaisant auprès de ses parents.

Alice, Pickett dans une main, plaqua d'ailleurs son propre exemplaire sous son nez avant de fermer les paupières et j'aurais pu les observer encore longtemps sans me lasser si un froissement de draps dans mon dos ne m'avait pas indiqué que Daniel s'était rassis sur le matelas d'à côté.

Appuyé sur l'oreiller que sa sœur avait probablement décidé de bouder pour la nuit, il avait ramené ses jambes sous son menton et les avait entourées de ses bras, dans une posture qui disait tout son mal être. J'y vis aussi toute la culpabilité qui faisait ployer ses épaules et m'apprêtai à lui faire remarquer que la chute d'Alice n'était rien d'autre qu'un accident quand il marmonna :

— Peut-être que la vieille a raison, finalement. Peut-être que tout ce que j'ai fait jusqu'ici n'a fait que desservir les intérêts d'Alice et de Neville.

Bien sûr, je m'immobilisai, moins à cause de ses mots – il n'était pas rare que Daniel fasse preuve de doutes concernant l'éducation à donner à son neveu et les soins à prodiguer à sa sœur, plus encore lorsqu'Augusta Londubat se permettait de lui donner un avis que personne n'avait jamais pris la peine de lui demander –, que de son ton.

Son regard avait beau être baissé vers les draps qu'il froissait du bout de ses chaussures, je devinai les sanglots qui étranglaient sa voix sans même les voir, et me sentis irrémédiablement attirée vers le bord du lit.

J'y pris place avec précaution, cependant, en hésitant à poser ma main sur son épaule pour lui montrer mon soutien.

Même s'il réussissait généralement à se détacher des diktats d'une société qui lui imposait, en tant qu'homme, de ne montrer aucune de ses faiblesses et de s'enfermer à triple tour avant d'envisager même de pleurer, Horton n'appréciait que très peu les manifestations de compassion exacerbée que lui réservaient souvent de parfaits inconnus et j'avais le sentiment stupide d'avoir perdu, en si peu de temps, ce qui me distinguait des autres.

— Qu'est-ce que cette enquiquineuse t'a encore dit ? l'interrogeai-je à mi-voix. Et comment est-ce que tu as fait pour te retrouver dans une situation t'obligeant à écouter ses bêtises, pour commencer ?

— Elle est venue rendre visite à Frank aujourd'hui, comme d'habitude, répondit-il dans un haussement d'épaules qui aurait convaincu n'importe qui d'autre de son innocence.

Je ne fus pas dupe, cependant, parce que j'avais été témoin du ballet des visites d'Augusta à l'hôpital pendant des années et, plus encore, des moyens que déployait Daniel pour éviter de la croiser en ces nombreuses occasions.

Ce travail d'esquive aurait été usant pour lui si la vieille femme n'avait pas été une dame d'habitude dont les visites avaient toujours lieu les mêmes jours aux mêmes heures et si Daniel n'avait pas été capable de retenir ces détails organisationnels sans le moindre effort.

J'ignorai pourquoi mais ce dont j'étais certaine, c'était que si mon meilleur ami avait fait face à la matriarche des Londubat ici même, et en dehors de la présence de Neville, c'était qu'il l'avait cherché et voulu.

— Tu réalises que même le commun des mortels dont je fais partie et qui ne dispose pas des mêmes capacités que toi peut se souvenir de certaines choses, au moins ? le provoquai-je donc, en prenant place plus confortablement sur le matelas. Si tel était le cas, tu ne me mentirais pas aussi ouvertement et avec si peu de succès.

Le regard noir qu'il me décocha en relevant enfin la tête fut à la fois satisfaisant, parce qu'il signifiait que j'avais touché juste, et blessant, à tel point qu'il me donna envie de quitter immédiatement la place que j'avais prise, face à lui, en tailleur, à l'endroit exact où sa sœur se tenait encore quelques minutes plus tôt.

— Elle lui a envoyé une Beuglante ! cracha-t-il, la rage perceptible dans sa voix pourtant suffisamment basse pour ne pas alerter à nouveau Alice. Une Beuglante pour une bêtise qu'il n'a même pas faite et qu'il est même indécent de croire qu'il aurait pu faire volontairement ! Qu'est-ce que tu voulais que je fasse ? Que je reste tranquillement assis dans mon bureau, comme toi ?

Il fut plus difficile d'ignorer cette pique-là, tant elle me fit l'effet d'un sabre planté dans l'abdomen sur une blessure déjà purulente, mais le reste de son discours, qui n'eut pas le moindre sens pour moi, me donna suffisamment de matière pour en faire abstraction, en apparence tout du moins.

— Je ne comprends rien de ce que tu racontes, Horton, avouai-je. Qui a envoyé une Beuglante à qui ? Augusta ? A Neville ?

Pour une raison qui m'échappa, il perdit brusquement en colère pour gagner en perplexité, les yeux plissés dans ma direction. Leur lueur, nettement moins agressive qu'une seconde auparavant, dénoua légèrement le paquet de nœuds qui avait pris la place de mon estomac, tout en tirant à mon cœur une série de battements inquiets.

— La question va te paraître stupide puisque tu es celle d'entre nous deux qui travaille au Ministère et qui plus est à l'évasion de ce connard de Black, commença-t-il lentement. Mais tu sais comment il s'est introduit dans le dortoir des Gryffondors, pas vrai ?

— Avec une liste de mots de passe perdue par un des gamins et grâce à la bêtise d'un tableau qui ne s'est pas inquiété de son aspect effrayant et du fait qu'il ne ressemblait absolument pas à un élève de la maison, il me semble.

Pendant un instant, j'eus le droit à un nouvel examen de mes traits, presque vexant considérant qu'il était le seul à avoir menti depuis que j'étais entrée dans la pièce. Je me soumis toutefois à l'exercice sans rechigner, et ce jusqu'à ce qu'il pince les lèvres et se laisser à nouveau tomber sur son oreiller.

— J'aurais dû me douter que personne n'irait été dire à quelqu'un qui aurait pu me le répéter que le gamin qui a perdu la liste de mots de passe était Neville et encore moins qu'il a été puni pour ça, grogna-t-il.

Même si je l'avais voulu, j'aurais été incapable de ne pas me redresser d'un bond comme sous l'effet d'une décharge électrique, et encore moins de ne pas écarquiller les paupières avec stupeur.

— Tu rigoles, j'espère ? croassai-je d'une voix effarée.

— J'aurais préféré, Atkinson, et la blague n'aurait même pas été drôle, grinça-t-il pour toute réponse, en tirant de la poche de son pantalon un morceau de parchemin qu'il fourra dans ma main.

Le déplier fut une affaire moins rapide qu'habituellement, tant Daniel s'était acharné à en faire le plus petit morceau de papier du monde, mais lorsque ce fut fait, je me retrouvai face aux mots enfantins qu'Anna avait jeté sur le papier dans un élan de colère que ses nombreuses ratures et tâches d'encre rendaient évident, et que je ne tardai pas à partager. Outre la Beuglante d'Augusta, d'ores et déjà indécente au regard de ce qu'elle sous-entendait aux yeux de son petit-fils et carrément scandaleuse maintenant que je savais qu'elle y avait prétendu qu'il avait « jeté la honte sur toute sa famille », je découvris que pour avoir perdu un stupide morceau de papier, rendu nécessaire par la stupidité d'un tableau grandiloquent, Neville était désormais privé de sortie à Pré-au-Lard jusqu'à nouvel ordre, collé pour plusieurs semaines et, pire encore, contraint de passer des heures dans un couloir en compagnie de Trolls – de Trolls ! – parce que le corps professoral avait décidé qu'il ne méritait même plus de connaître le mot de passe lui permettant d'accéder à ses quartiers et à sa chambre.

Je m'étonnai même que, dans ces conditions, ma fille ait pu faire le choix raisonnable d'une lettre à son père où les insultes faites à ses professeurs n'étaient pas si nombreuses que ça – quoique légèrement effarantes tout de même, pour moi qui étais censée veiller à son éducation –, alors que je sentais moi-même une vague d'indignation proche de la rage remonter de mon ventre jusqu'à ma gorge en un cri que j'eus du mal à retenir.

Seul le lieu où je me trouvais et les personnes qui l'occupaient me permirent d'ailleurs de me contrôler et je me surpris à comprendre pourquoi Daniel avait transformé plusieurs centimètres de parchemin rageurs en un minuscule carré plus petit que la paume de ma main. Replier les bords de la lettre avec une symétrie presque obsessionnelle calma peu à peu les tremblements de mes mains, épuisant ma colère à chaque coup d'ongle donné sur un pli pour le réduire au maximum, me permettant du même coup de reconcentrer mon attention sur la seule question qui, ici et maintenant, avait de l'importance.

Rien ne m'interdisait de piéger le courrier d'Augusta pour lui faire comprendre le poids qu'une telle lettre avait pu avoir sur le moral de son petit-fils, d'aller hurler toute ma haine à Dumbledore et ses sbires pour avoir aggravé la situation et de m'assurer que Neville avait conscience de ne pas être responsable du coup de folie d'un Mangemort, plus tard.

Lorsque j'aurais découvert ce qui avait poussé Daniel à rester enfermé dans une pièce pendant des heures, insensible aux efforts de sa petite-amie pour l'en sortir, alors qu'il aurait été le premier, en temps normal, à faire souffrir toutes les personnes sur lesquelles j'avais actuellement une furieuse envie de passer mes nerfs.

— Loin de moi l'idée de penser comme elle, mais je crois comprendre par quel cheminement de pensées tordues Augusta est arrivée à la conclusion que tu n'avais pas la légitimité d'aller foutre le feu aux bureaux de tous ceux qui ont mis Neville dans une situation pareille, commençai-je précautionneusement. Ce que je ne comprends pas, par contre, c'est comment toi, tu en es arrivé à penser comme elle.

Il pressa ses lèvres l'une contre l'autre sans cesser de regarder ses pieds d'un air buté.

— Je te l'ai déjà dit, Atkinson. Tout ce qui est arrivé à Alice, Frank et Neville, c'était de ma faute.

Le fait qu'il me l'ait effectivement déjà dit, et pas qu'une fois, manqua justement de me faire rouler des yeux.

— Tu parles encore de Croupton ? Parce que dans ce cas, je suis également responsable de Bellatrix Lestrange, et du fait qu'elle n'était pas en prison au moment où elle s'en est prise à Alice et Frank. Si je l'avais dénoncée à l'époque...

— Elle n'aurait jamais terminé dans une cellule ! m'interrompit-il d'un ton sec, en me jetant un coup d'œil mauvais. Sa famille lui aurait payé un avocat immoral mais incroyable, un ou plusieurs des juges du Magenmagot auraient été soudoyés pour voter en sa faveur et son nom aurait de toute façon été suffisant pour qu'elle échappe ne serait-ce qu'à une mise en examen, tu le sais aussi bien que moi.

Les lèvres pincées par ce constat d'injustice blessant, même plus d'une dizaine d'années plus tard, je mis plusieurs secondes avant d'hocher la tête.

— Peut-être, admis-je. Mais dans ce cas, tu devrais aussi savoir que ta théorie est encore plus fumeuse que la mienne. Personne ne savait que Bartémius était un Mangemort, et encore moins quand il avait seize ans et que vous étiez de simples camarades en Défense contre les forces du mal !

— Sauf que c'est moi qui lui ait donné une raison de s'attaquer à Alice et Frank ! s'entêta-t-il. A force de faire bêtement l'intéressant en pensant que ça me rendait supérieur, il a bien compris que j'étais éidétiste !

Pendant un court instant, je fus prise de court par le mot, tant Horton ne l'utilisait jamais. Avec le temps et parce qu'il persistait à croire que c'était ce qui avait poussé ses bourreaux à attaquer à Alice pour obtenir des informations sur le retour de Voldemort, à une époque où peu de gens savaient encore qu'il n'était pas son frère biologique et qu'elle ne partageait donc pas ses facilités mémorielles, il en avait fait un tabou, estimant que c'était la raison pour laquelle sa vie avait toujours pris des trajectoires dramatiques.

Lorsqu'il l'évoquait, il n'en parlait jamais comme de ce que c'était – un don qui lui permettait de se souvenir d'absolument tout, que ce soit le contenu exact d'un livre qu'il avait lu plus de vingt ans plus tôt ou d'une conversation qui avait eu lieu alors qu'il n'avait que six mois –, évoquant plutôt un « cadeau empoisonné » ou « sa mémoire maudite ».

A Anna qui regrettait de ne pas partager les mêmes facilités, il avait même prétendu que c'était bien la seule raison pour laquelle il était content de ne rien lui avoir transmis.

J'avais bien sûr conscience que c'était une façon de renier un héritage dont il ne connaissait pas l'origine exacte et qui lui venait de quelqu'un qui n'avait vraisemblablement pas voulu de lui mais, comme ce jour-là devant la mine déconfite de notre fille, ce fut l'agacement qui l'emporta sur le reste – ma compassion comme mon envie de le prendre dans mes bras – et qui me poussa à tendre la jambe pour lui donner un coup de pied dans le genou.

— Est-ce que tu t'entends parler, parfois ? grognai-je, en ignorant facilement sa protestation instinctive. Alice et Frank étaient Aurors et ils ont passé plus d'un an cachés parce que Tu-Sais-Qui en avait après Neville ! Je pense que ça explique suffisamment pourquoi ils ont été pris pour cible, sans que tu cherches des explications improbables à des situations qui t'échappent et auxquelles tu n'aurais rien pu changer, que tu le veuilles ou pas.

Il eut la bonne idée de ne rien rétorquer, tout juste de me lancer un regard sceptique, ce qui me permit de renchérir :

— Et si c'est Augusta qui t'a remis ce genre d'idées stupides dans la tête, je suis prête à aller la trouver pour lui faire la peau et à me débarrasser du corps. Après tout, elle a quoi... au moins 80 ans ? Un accident est si vite arrivé à cet âge et il n'y aura pas besoin de beaucoup de mise en scène pour que les Brigadiers et mon propre service concluent à une malheureuse chute dans les escaliers…

Le petit rire qu'il laissa échapper fut le premier indice d'un changement de son humeur à mon égard, dont j'eus la confirmation ensuite, lorsqu'il relâcha finalement sa posture défensive et fit glisser ses jambes sur les draps, tout près des miennes.

— Le pire, c'est que peu de monde t'en croirait capable mais moi, je sais que tu le ferais sans hésiter si je te disais tout ce qui s'est passé avec Augusta.

Je fronçai les sourcils.

— Parce qu'il y a plus grave que la Beuglante et ce qu'elle a osé y écrire ?

— Il y a la raison pour laquelle Neville a eu besoin de noter les mots de passe sur un morceau de parchemin pour commencer, répondit-il après s'être raclé la gorge.

Ce point en particulier ressemblait très fort à un détail sans importance mais pour connaître Daniel depuis l'enfance, je savais qu'il retenait beaucoup trop de faits divers et variés pour s'encombrer d'un si petit élément sans raison.

— Tu es sûr de vouloir m'en parler ? m'assurai-je quand même, face à ses mains serrées dans un mélange flagrant de colère et d'appréhension.

— Seulement si tu me promets deux choses, fit-il après un court moment d'hésitation.

La manœuvre ressemblait vaguement à un piège mais ma curiosité m'empêcha de négocier les termes du marché avec ma pugnacité habituelle et me fit même hocher la tête sans lever les yeux au ciel.

— D'abord, de ne pas mettre à exécution ton plan de meurtre quand tu auras tout appris, indiqua-t-il très sérieusement. Neville ne le vivrait pas bien du tout et je ne supporterais pas de te savoir enfermée dans le même bâtiment que Lestrange et consorts.

— C'est si grave que ça ?

Il haussa les épaules, faussement détaché.

— La première fois qu'elle l'a évoqué, j'ai cru qu'elle et son mari me faisaient une mauvaise blague et c'est quand j'ai compris que non que j'ai décidé d'essayer d'obtenir la garde de Neville.

La révélation me fit avaler ma salive de travers et dans un bruit atrocement inélégant.

J'avais toujours su que quelque chose avait poussé Daniel à débarquer un jour dans le petit appartement que nous occupions à l'époque, agité et nerveux, pour m'annoncer qu'il était hors de question qu'Augusta et Leopold restent les tuteurs légaux de son neveu.

Tous les efforts que j'avais fait pour lui tirer une explication plus élaborée que « vivre avec eux est mauvais pour lui » s'étaient noyés sous ses marmonnements frénétiques et ses supplications anxieuses pour que j'assure sa défense, puis, plus tard, sous le silence buté qui avait suivi notre défaite.

L'amitié et la confiance que je lui portais auraient pu ressortir ternies de ces cachotteries conscientes mais ce fut tout l'inverse, parce que quelque part, je comprenais qu'il s'agissait pour lui d'une blessure d'ego similaire à celle dont j'avais souffert pour des raisons différentes à la même époque.

Il me le rappela d'ailleurs à sa façon lorsque je lui demandais quelle était la deuxième condition de cette révélation et qu'il verrouilla son regard dans le mien en déclarant :

— Que tu te souviennes que je n'ai pas été le seul d'entre nous à cacher des informations importantes pour une raison ou pour une autre. Oh, et surtout que tu n'oublies pas que tu viens de passer plus de deux semaines à me faire la gueule alors que rien ne justifiait une réaction aussi disproportionnée !

Si la première partie de la phrase avait été prononcée sur un ton doux qui sous-entendait qu'il n'attendait pas de confession de ma part en échange de la sienne, la perfidie du reste lui valut un coup d'œil méchant.

— Je tenterai de m'en souvenir une fois que je saurais tout, me contentai-je toutefois de répondre, de peur qu'en m'insurgeant de ses propos, il en profite pour se défiler.

A la grimace qu'il esquissa, j'eus d'ailleurs le sentiment qu'il avait espéré gagner du temps dans le débat sur nos parts de responsabilité respectives, lequel aurait pu, nous connaissant, durer une éternité.

Il se racla néanmoins la gorge dans un « Très bien » ressemblant étrangement à un soupir fataliste.

— J'imagine que tu te souviens de l'état dans lequel était Neville quand il a été retrouvé ? demanda-t-il ensuite, d'un ton qui tenait cependant du constat.

Ce n'était toutefois pas étonnant, considérant le fait qu'il m'était littéralement impossible d'oublier tout ce qui était arrivé à Neville alors qu'il n'avait que quinze mois.

Sa disparition pendant plusieurs heures, qui nous avait fait penser qu'il avait été tué. La détresse palpable de Daniel à l'idée d'avoir perdu toute sa famille en l'espace d'une des seules soirées qu'il avait passé loin d'eux. Le moment précis où Leopold nous avait annoncé qu'il avait été retrouvé dans l'armoire à disparaître qui reliait leur maison à celle de leur fils, et l'explication qui avait fini par s'imposer à tous, à savoir qu'Alice l'y avait caché pour empêcher que quiconque puisse attenter à sa vie et avait ainsi jeté un sort de silence dont les effets avaient mis du temps à s'estomper. Les hurlements qu'il poussait lorsque nous l'avions revu et les cris stridents qu'il avait continué à éructer pendant des nuits et des journées entières par la suite. Son manque d'appétit et d'intérêt pour les jeux que nous tentions d'agiter sous ses yeux. La façon dont il ne cessait de répéter « Baba » et « Mama », le nez dans sa couverture et les mains tendues vers la porte close. Son petit corps qui se braquait à chaque bruit trop soudain, ses expressions paniquées quand il pensait être seul dans un silence trop parfait, et sa respiration qui s'accélérait au point de le faire suffoquer lorsqu'il se retrouvait dans un endroit trop sombre et susceptible de lui rappeler les heures qu'il avait passé livré à lui-même dans un espace étroit.

Son état de santé était en réalité si mauvais à l'époque qu'il avait dû être hospitalisé plusieurs fois pendant des jours, voire des semaines, et c'était précisément à cet instant que tout avait basculé. L'entente entre Daniel et les Londubat, qui était jusque-là cordiale et s'était faite affectueuse après l'attaque, avait été brisée du jour au lendemain.

Cette concordance temporelle, que j'avais pourtant constaté plusieurs milliers de fois en tentant de comprendre ce qui s'était passé par moi-même, me frappa cette fois par son importance, parce que Daniel n'avait jusqu'ici jamais lié la rupture de son lien avec eux à l'état de santé de Neville à l'époque.

— Ils... ils lui ont fait quelque chose ? m'enquis-je alors, mue par une intuition désagréable qui fit courir un frisson d'une rare intensité le long de mon dos.

J'avais pourtant envie de croire, dans le même temps, qu'il ne s'agissait que d'une projection sur Neville de mes propres expériences avec mes tuteurs et que les siens n'avaient pas agi contre ses intérêts dans le but de le « guérir », comme les miens l'avaient tenté.

Le hochement de tête de Daniel, tandis qu'il se mordait la lèvre inférieure et avalai sa salive ostensiblement, brisa néanmoins rapidement cet espoir.

— Tu sais comment réagissent les sorciers face à un traumatisme : quand ils ne te gavent de potions en tous genres en pensant que tu finiras par t'en sortir tout seul sur le plan psychologique, ils cherchent à tout te faire oublier quitte à employer pour ça les moyens les plus forts, les plus dangereux et les plus immoraux.

Ce fut à mon tour d'avaler ma salive avec difficulté.

— J'en suis presque à espérer qu'ils aient opté pour la première solution et qu'il ait juste été biberonné à un tas de potions inadaptées mais sans danger, m'entendis-je marmonner d'une voix étranglée.

Merlin seul savait, pourtant, à quel point je haïssais, depuis que j'en avais moi-même fait les frais, l'idée d'imposer à un enfant des remèdes sporadiques et insignifiants sur des plaies béantes, dans l'espoir qu'elles se résorberaient d'elles-mêmes.

Le rictus incertain de Daniel en face de moi m'apprit d'ailleurs qu'il en avait conscience mais qu'il ne disposait pas d'une réponse qui rassurerait mes craintes grandissantes et démentirait l'effrayant scénario qui, petit à petit, me paraissait de plus en plus plausible.

— Ils lui ont jeté un Oubliettes, révéla-t-il bientôt, et d'un ton si bas que j'aurais pu croire que j'avais mal entendu.

Le nom du sortilège claqua toutefois à mes oreilles comme s'il l'avait crié, heurtant aussi bien mes tympans que mon cœur et mon estomac, qui se tordirent chacun d'une douleur qui me semblait inédite. Un mélange d'horreur, d'effarement et de colère qui braqua presque tous les muscles de mon corps et fit jaillir dans mes yeux écarquillés des larmes si inattendues que j'eus le plus grand mal à les empêcher de s'étaler en plusieurs sillons discontinus sur mes joues.

— S'il te plaît, dis-moi que c'est une mauvaise blague, croassai-je.

Dans ma tête, une voix énumérait cependant les indices en ce sens, confirmant progressivement une hypothèse qui m'était venue à l'esprit une fois, avant que ma raison l'écarte au nom d'une morale que, visiblement, d'autres que moi ne partageaient pas.

Il y avait eu la disparition soudaine des cauchemars et des cris, quelques jours à peine après l'issue du procès qui avait restauré les grands-parents Londubat dans leurs droits sur Neville. Ses moments d'absence qui s'étaient multipliés, sans la moindre explication. Son apprentissage du langage qui avait ralenti, là aussi sans que personne n'y trouve la moindre raison rationnelle. L'humeur déplorable de Daniel à chaque fois qu'il était confronté à ces lacunes évidentes. Le choix qu'il avait fait, par la suite et près d'un an après l'attaque de sa sœur, de s'orienter vers la médicomagie, en choisissant au passage de se spécialiser sur les remèdes possibles à l'amnésie sous toutes ses formes. Le nombre de fois où Neville était venu me trouver en larmes parce qu'il avait égaré un jouet facilement retrouvé, oublié le nom ou l'histoire d'un film ou d'un livre quelques heures à peine après l'avoir découvert ou était incapable de se souvenir des dernières lettres et derniers chiffres que sa grand-mère, son grand-père ou son oncle avait tenté de lui apprendre la veille. L'apparition tardive de sa magie, à une époque où Anna avait depuis longtemps manifesté les premiers signes de ses pouvoirs et à un moment où personne n'espérait plus la moindre manifestions de sa part. La prégnance de ce qui me paraissait désormais être clairement des pertes de mémoire, dans tous les domaines de son existence.

En posant sa main sur ma jambe, Daniel me tira de cette énumération qui aurait pu continuer à l'envi, non sans un sourire triste.

— J'aurais préféré, Kenzie, et la blague n'aurait même pas été drôle.

La répétition de ce constat, bien que d'un ton plus doux que dix minutes plus tôt et en utilisant cette fois un surnom qu'il était presque le seul à me donner désormais, ne fut pas suffisante pour dénouer le sac de nœuds douloureux qui avait pris la place de mon cœur. L'enchevêtrement me parut même s'entremêler de nouveaux fils de barbelé qui écorchèrent chaque parcelle de mon corps quand je posai instinctivement les yeux sur Alice et Frank, toujours endormis sur le lit d'à côté.

— Comment ils ont pu lui faire un truc pareil ? murmurai-je dans un souffle tremblant. Après ce qui est arrivé à ses parents ?

Horton haussa les épaules, avec un détachement qui aurait pu m'offenser si je ne l'avais pas vu endosser ce masque des milliers de fois pour se protéger.

— Un médicomage a dû évoquer l'idée devant eux ou le leur a proposé, sans doute. Le seul problème, c'est qu'aucun d'entre eux n'avait la moindre idée de comment fonctionne réellement la mémoire et des conséquences qu'un sortilège comme celui-ci peut avoir sur un enfant en si bas âge. Les Oubliators n'en jettent jamais sur des sujets aussi jeunes, parce qu'ils partent du principe qu'un gosse de quinze mois finit par oublier sans qu'il soit nécessaire de recourir à de telles extrémités et personne ne s'est demandé ce que ça aurait comme effets sur la mémoire encore en construction de Neville.

Le coup d'œil peiné qu'il jeta vers ceux qui, dans la pièce, avaient été privés de leur droit de protéger leur fils, fissura quelque peu sa carapace de fortune.

— Le moins qu'on puisse dire, c'est que ça en a eu, continua-t-il quand même, en se raclant difficilement la gorge. Neville pense qu'il est stupide, Augusta croit bêtement qu'elle a réglé le problème et je suis le seul à me souvenir de tous les détails d'une histoire familiale dramatique qui pourrait faire l'objet d'un film larmoyant.

Sa voix se brisa sur ces mots et j'en oubliai instantanément la colère que ses explications venaient de raviver dans le fond de mon ventre. Seules comptaient les larmes qui, du bord de ses paupières, vinrent couler sur ses joues, pour mourir en petites flaques transparentes sur les draps qui nous séparaient. En une seconde à peine, je me retrouvai à quelques centimètres de lui et, sans hésiter, le pris dans mes bras.

Le naturel avec lequel il se laissa aller sur mon épaule me rassura autant qu'il me serra le cœur et j'attendis que ses sanglots se tarissent pour cesser de caresser son dos avec tendresse.

— Peut-être que je ferais un personnage bien moins intéressant que l'intello de service, orphelin de père et de mère et capable de réciter des statistiques complètes de mémoire mais je suis sure, en tous cas, que je ferais une excellente famille de substitution pour toi, soufflai-je alors, contre la peau de son cou. Je veux dire, avec des capacités comme les tiennes, tu dois bien te souvenir de la promesse que je t'ai faite, non ?

Il renifla dans un bruit qui ressemblait fort à un léger ricanement et releva enfin la tête.

— Bien sûr que je m'en rappelle. J'avais juste peur que toi, tu ne t'en souviennes pas.

Cela lui valut un coup de poing sur le genou.

— Ma mémoire n'est pas aussi minable que tu l'imagines, Horton, grognai-je.

Il haussa un sourcil sceptique mais moins moqueur, qui confirma mon intuition, celle qui me soufflait que ce n'était pas à mes capacités qu'il faisait référence.

— Tu sais très bien ce que je veux dire, Mackenzie, répliqua-t-il d'ailleurs.

Je pinçai les lèvres, agacée qu'il puisse exiger une preuve supplémentaire de ma loyauté dans ces conditions, tout en restant consciente que c'était l'expression, de sa part, d'une peur quasi-pathologique de l'abandon. Je m'éloignai donc légèrement de lui, de façon à pouvoir attraper ses mains entre les miennes.

— Je suis désolée pour ces dernières semaines, je n'aurais pas dû réagir si mal, et encore moins te laisser tomber, déclarai-je, en les serrant. Tu devrais savoir, cela dit, que si je me retrouve régulièrement à te consoler sur des lits d'hôpitaux ou d'infirmerie, c'est que je serai là jusqu'à ce que tu ne veuilles plus de moi, comme je te l'ai promis.

Il pencha la tête de côté et s'humidifia les lèvres, non sans jeter un regard en direction de Pickett, qui pendait toujours dans la main d'Alice, témoin unique et éternel des serments qui nous liaient.

— Je suis désolé aussi, marmonna-t-il. J'ai toujours été terriblement nul quand il s'agit de gérer mes relations avec les autres et Iris…

Ses yeux s'échappèrent vers la porte de la pièce toujours fermée sans qu'il ne termine sa phrase, et je soupirai.

— Je ne la connais pas bien, Daniel, mais je suis sûre qu'Iris n'a pas besoin que tu la protèges à la manière d'un macho paternaliste et patriarcal pensant pouvoir décider de ce qu'elle peut gérer ou non à sa place. Ça ne signifie pas que tu ne dois pas chercher à la préserver de certaines blessures, comme tu le fais avec moi ou comme tu l'as fait avec Alice, ça veut seulement dire si tu tiens à elle comme tu as tenu à Dorcas, tu dois pouvoir lui accorder une place similaire à la nôtre en la laissant te rendre la pareille en cas de besoin. Et maintenant, tu en as plus que besoin, ajoutai-je en lâchant ses mains, non sans les avoir serrées une dernière fois.

Il me rattrapa cependant par l'épaule avant que je ne puisse descendre complètement du lit.

— Et si elle ne veut pas m'écouter ? s'enquit-il, avec une peur presque enfantine. Elle a passé plus d'une heure à me supplier de lui ouvrir et je l'ai complètement ignorée.

— A sa place, beaucoup auraient décidé de laisser tomber, moi la première. Iris, elle, a choisi d'ignorer sa fierté la plus élémentaire, d'admettre qu'elle n'était peut-être pas la mieux placée pour t'aider et m'a appelée sans relâche jusqu'à ce que je vienne. Ça fait beaucoup d'efforts de la part d'une personne qui ne serait pas prête à t'écouter.

Bien qu'encore peu convaincu, il hocha la tête et ce ne fut que lorsque j'eus remis mes chaussures, attrapé ma cape et presque atteint la porte derrière laquelle attendait sans doute anxieusement Iris qu'il demanda :

— Et toi, où est-ce que tu vas ? N'oublie pas que tu m'as promis de ne pas tuer Augusta !

Je faillis lui faire remarquer que tuer n'était pas synonyme de torturer et qu'il était fort possible que je cède, dans les prochains jours, à cette tentation-là mais m'en tins finalement à un léger rire, chargé de toute mon amertume.

— Je sais, Horton. Malheureusement pour eux et heureusement pour moi, tu ne m'as rien fait promettre concernant Poudlard et ses dirigeants.


[1] Le (magnifique) titre de ce chapitre est aussi (surtout) celui d'un livre (poignant) de Mahmoud Darwish, poète palestinien.

[2] Pour la petite histoire, Terrence s'appelait à l'origine Thomas mais je me suis rendue compte que le seul Savage mentionné dans la saga était Auror et que ça ne collait donc pas. J'ai donc dédoublé Thomas pour lui faire un jumeau Auror, du nom de Travis, qui est devenu le petit-ami de Desdemona. En cherchant un nom pour Travis, j'ai appris que Thomas signifiait jumeau et j'ai trouvé bien trop bête de n'en laisser qu'un s'appeler comme ça. Thomas est donc devenu Terrence Thomas Savage ;)

[3] Elvendork, Wilberforce et Bathsheba sont des noms réellement issus de l'imagination de JKR et proviennent d'un prequel qu'elle avait écrit peu de temps après la fin de la saga, une très courte histoire avec pour personnages principaux Sirius & James. De là à ce que Sirius les ait proposé à James comme noms pour son futur enfant, il n'y a qu'un pas... (que je franchis gaiement).

[4] Clin d'œil à une série, à vous de deviner laquelle ! ;)

[5] Je parle évidemment d'Aladdin, des studios Disney. A vrai dire, il est sorti aux US en novembre 1992 et je n'ai pas réussi à trouver la date de sortie anglaise alors je l'ai calquée sur la sortie française, en novembre 1993, pile pour qu'Anna, Mackenzie et Neville se fassent un petit cinoche pendant les vacances ! Par ailleurs, je revendique l'exact même avis que Mackenzie sur les tendances orientalistes et exotisantes de ce dessin animé, qui me dérangent pas mal, et sur le fait que Jasmine est l'une des seules princesses de Disney qui est aussi sexualisée, à se prélasser sur son tigre en soutif pendant tout le film... (alors que les Blanche Neige et autres Belle au Bois dormant battent des cils d'un air stupide en lissant leurs robes blanches). C'est un film qui a marqué mon enfance et que j'aime revoir mais avec un regard d'adulte critique ;)


Par où donc commencer ?

J'ai rédigé cette note de fin de chapitre quinze fois, avec à chaque fois, des explications à rallonge sur pourquoi, comment et à quel moment l'histoire de Neville et de Daniel a pris un tel tour. Je crois que finalement, on s'en fiche, si ce n'est pour vous dire que j'ai été aussi étonnée que vous du virage pris par Horton : certains points de sa vie m'étaient apparus rapidement, comme le fait qu'il était un Sans Nom, soit un Sang Pur né d'une relation hors mariage et donc abandonné pour cette raison, et qu'Alice ne pouvait donc pas être sa sœur biologique car ça les aurait séparés à la naissance. De même, je sais depuis longtemps que Neville a été victime d'un Oubliettes pour des raisons médicales et que c'était là le cœur de la bataille opposant Augusta et Daniel. Cette histoire de mémoire maudite est venue plus tard, même si certains indices en ce sens parsèment les derniers chapitres postés.

J'espère que ce développement vous plaira et félicitations d'ailleurs à Orlane, qui avait évoqué l'idée d'un sortilège d'oubli jeté par Augusta à Neville dans sa review sur le chapitre 19, à la suite de laquelle j'étais en mode "QUOI ? EST-CE SI ÉVIDENT ?!" ; oh et aussi à VladLaTare, qui a bien compris comment je marchais et s'est fortement doutée, dans sa review sur le chapitre 27 (soit, la première fois que j'utilisais le terme haha), qu'on reparlerait d'éidétiste !

Il y a encore plein de choses qu'on ne sait pas, évidemment, comme (à tout hasard) : qui sont les parents de Daniel ? Et ceux d'Alice ? Les personnages le savent-ils ? Si oui, comment le découvrent-ils ? Comment expliquer qu'Alice et Daniel portent le même nom de famille ? Où, comment et pourquoi sont-ils devenus frère & sœur ? Comment se passe la vie d'un bâtard en terre magique ? (cette question est rhétorique, puisque vous imaginez bien que ça se passe pas très bien) (#euphémisme).

Bon et bien sûr, je vous laisse commenter les six millions de petites informations lâchées par ce chapitre, notamment (à tout hasard, encore) sur la vie sentimentale de Mackenzie, sa relation avec Sirius, celle avec Daniel, celle avec Terrence, celle de Daniel avec d'autres personnes, celle de Riley et de Remus, Tonks qui joue maladroitement les entremetteuses, toussa toussa... ;)

Le prochain chapitre ministériel, comme l'indique la fin, se passera (au moins en partie) à Poudlard. Je vous vois venir de loin alors autant vous poser la question directement : y verra-t-on Sirius, d'après vous ? J'attends vos pronostics ! ;D

En tous cas, on y croisera pas mal de gens qui s'en prendront plein la gueule (ne sous-estimez jamais une Mackenzie énervée) mais surtout, il s'agira d'y « Panser les plaies ». Celles de Neville, pour sûr, mais pas seulement... Qui d'autre, selon vous ? La réponse pourrait vous surprendre ! ;)

J'attends vos avis avec une impatience rare, tant j'angoisse de savoir ce que vous pouvez bien penser de tout ce pan de l'histoire...

A vos claviers ! :)