XXIX

« Je n'ai besoin de l'amabilité de personne. »

Jônouchi se tourna et se retourna dans le lit plusieurs fois de suite avant d'admettre son échec : il était incapable de se rendormir.

Il fixa le plafond, les yeux grands ouverts, allongé sur le dos, les bras reposant sur son front. Trouver le sommeil après l'avalanche de nouvelles qu'il s'était pris dans la gueule avait été ardu.

Quand Yûgi l'avait appelé, il n'avait même pas eu le temps de se réjouir en apprenant qu'Atem était lui aussi revenu. Sa bouche s'était desséchée à l'instant où il avait parlé de Honda, d'Otogi et de Ryô. Puis, quand il avait cru que rien ne pourrait être pire, son ami avait mentionné Isono, et Jônouchi avait brièvement raccroché. Parce qu'il avait failli se mettre à vomir à la pensée des semaines et des jours qui avaient précédé, à la pensée du matin même, quand Isono avait surgi dans la cuisine avant de rendre visite à Kaiba Mokuba lui avait proposé de boire un café et de goûter à ce qu'ils avaient préparé.

Isono n'était pas un ami, ni de près, ni de loin, mais pour Mokuba, il était sûrement ce qui se rapprochait le plus d'une figure paternelle. Pour Mokuba. Et pour lui-même…

Jônouchi ne se rappelait pas qui avait suggéré le premier un regroupement au manoir Kaiba, le seul endroit assez grand pour tous les accueillir. Il ne se rappelait même pas comment il s'était rendu là-bas, avec Shizuka et leurs modestes bagages. Il ignorait même comment il avait réussi à convaincre sa sœur de le suivre sans la paniquer, parce qu'il avait flippé. Parce qu'il flippait encore. Parce qu'il avait le terrible sentiment de vivre un cauchemar éveillé.

Ils avaient assisté à pas mal de choses horribles depuis que Yûgi avait assemblé le puzzle millénaire, mais ils n'avaient jamais perdu personne, pas même lorsqu'ils avaient dû combattre l'autre Marik ou lorsque Bakura avait essayé de ramener Zorc Necrophades à la vie. Ils étaient toujours sortis victorieux des pires galères, avaient surmonté l'impensable. Alors, que Bakura ait kidnappé Ryô, qu'il ait volé les âmes de Honda et d'Otogi, qu'il ait assassiné Isono et ses hommes… Ça ne pouvait pas être réel. Ça ne pouvait pas leur arriver, pas à eux. Parce qu'ils gagnaient toujours. Parce qu'ils avaient toujours sauvé tout le monde : Mokuba et Kaiba, Mai, Atem lui-même, les personnes qui avaient été victimes des pouvoirs d'Aigami.

Tout le monde.

Lorsqu'ils s'étaient installés dans la cuisine en attendant le retour d'Atem et de Kaiba, Jônouchi avait blâmé Bakura.

Puis, alors que le scénario de la catastrophe s'était dessiné plus clairement dans son esprit, il avait blâmé Kaiba, sans pouvoir se contenir face à Mokuba.

Jônouchi s'en était voulu de heurter les sentiments de l'adolescent, mais ils devaient tous se rendre à l'évidence : Kaiba avait merdé, comme le grand connard égocentrique qu'il était. Ce qui venait de se produire n'était que l'aboutissement cruel de son attitude irresponsable. Et Yûgi pouvait bien essayer de prétendre le contraire, Seth lui intimer de se calmer et Shizuka lui adresser des regards noirs chaque fois que ses récriminations blessaient Mokuba, il avait raison. Rien ne pouvait excuser ou justifier le comportement de Kaiba. Rien.

Atem avait détruit ses certitudes en une seule phrase.

Il savait.

Il savait que Bakura était revenu.

Le pharaon qui les avait protégés et qui était devenu leur ami savait.

Et il n'avait rien fait pour les prévenir, rien fait pour aider Ryô, rien fait pour neutraliser Bakura.

Jônouchi avait éprouvé une telle rage que Yûgi avait été contraint de s'interposer entre eux avant qu'il ne casse la gueule d'Atem, bien que ce dernier n'ait semblé ni surpris ni choqué par sa réaction, pas plus que désireux d'esquiver un possible coup de poing.

— Arrête, Jônouchi ! avait commandé Yûgi. Atem pensait nous protéger de Bakura en gardant le secret.

Jônouchi avait fixé son ami comme si celui-ci avait fondu ses derniers fusibles.

— Dis ça à Honda, Otogi et Ryô, avait-il craché entre ses dents.

— Il n'est pas trop tard pour les sauver !

— Et Isono ?

Yûgi avait brièvement baissé les yeux avec tristesse avant de se reprendre et de planter un regard décidé dans le sien.

— Atem a tenté d'arrêter Bakura, mais Bakura l'a presque tué parce qu'il n'était pas en état de le combattre. Ce n'est certainement pas en nous disputant et en nous reprochant ce qui s'est passé que nous pourrons sauver qui que ce soit. Nous avons besoin de temps pour que Seth et Atem soient à nouveau capables d'utiliser leurs ka. Si nous essayons quoi que ce soit maintenant, nous mettrons Ryô encore plus en danger.

Jônouchi savait que Yûgi avait raison – du moins, sur le fait qu'ils ne pouvaient rien faire tant que les deux Égyptiens n'avaient pas récupéré de leurs blessures, car, pour le reste, il ne voyait pas en quoi celles-ci justifiaient les mensonges d'Atem. Que Kaiba leur cache des choses, c'était attendu, mais que lui le fasse…

Si Atem leur avait parlé au lieu de leur cacher son retour, personne ne serait mort. Ils auraient juste eu à attendre le bon moment pour renvoyer Bakura dans l'autre monde, sans possibilité de retour, cette fois.

Jônouchi, aussi furieux que désillusionné, avait préféré opérer une retraite stratégique dans la chambre que Mokuba lui avait allouée. Il avait espéré que dormir lui permettrait d'y voir plus clair. Il s'était trompé.

Non seulement sa colère et sa tristesse n'avaient pas diminué, mais il se sentait en prime angoissé et confus.

Haïr Kaiba était facile après tout ce qu'il leur avait fait. Mais Atem ? Il ne voulait pas se disputer avec lui et, en même temps, il lui était impossible de se comporter comme s'il n'avait pas contribué à tout ce merdier.

Jônouchi se passa une main sur le visage, se frotta les yeux et décida de se lever avant de devenir fou, ce qui arriverait inévitablement s'il restait une minute de plus dans cette chambre aussi grande que son appartement. Il avait terriblement besoin de se changer les idées, ce qui ne serait pas une mince affaire. Il n'arrêtait pas d'envisager les pires scénarios possible : que Bakura tue Honda et Otogi, voire Ryô. Qu'il s'allie avec leur ennemi ou l'autre Marik, puisqu'il semblait que celui-là aussi avait reçu un billet retour pour le monde des vivants. Avant cela, Jônouchi aurait sûrement transformé Kaiba en orange sanguine et il était à peu près certain que personne ne le féliciterait pour ça, puisque tous semblaient décidé à lui pardonner.

Jônouchi traîna des pieds jusqu'à la cuisine, là où il savait trouver la caféine qu'il consommait rarement, mais dont il avait terriblement besoin en cet instant précis. En préparant le petit-déjeuner, il parviendrait peut-être à mettre de côté ses idées noires, au moins pour un instant. Cependant, quand une agréable odeur de nourriture flotta jusqu'à ses narines et éveilla son appétit malgré son ventre noué par le stress, il sut que le cuisinier du manoir l'avait devancé, sans doute à l'initiative de Mokuba. Après tout, il avait des invités à nourrir et son aîné ne penserait pas à le faire.

C'est peut-être un poste de cuisinier que j'aurais dû te proposer…

C'était ce qu'Isono lui avait glissé, le jour précédent, avant de s'en aller.

C'était la dernière chose que l'homme lui avait dite et, comme à chaque fois, Jônouchi aurait été incapable d'affirmer s'il avait fait preuve d'humour ou s'il avait été sérieux.

Il ne le saurait jamais, désormais.

Déprimé, Jônouchi s'assit derrière le comptoir après un bref hochement de tête poli à l'adresse de l'employé. Bien que le café posé devant lui sitôt qu'il se fut installé soit plus que bienvenu, il éprouva sa gêne habituelle à l'idée d'être servi comme une sorte de prince impérial incapable de se débrouiller seul. Cependant, il respectait l'employé et son travail, aussi ravala-t-il son embarras et essaya-t-il de s'imaginer dans le restaurant d'un hôtel luxueux. Comme il n'en fréquentait pas, cela ne le mit pas vraiment plus à l'aise.

Il se perdit un instant dans la contemplation de sa tasse de café fumant, étouffant un bâillement bruyant derrière sa main, puis se tendit lorsqu'un autre souvenir remonta.

Il s'était assis à la même place, deux mois plus tôt, avec un sérieux besoin de Bufferin à cause d'une gueule de bois qui refusait de s'atténuer. Quand Isono, venu récupérer Mokuba pour une importante réunion avec le conseil d'administration, avait débarqué dans la cuisine, Jônouchi avait tenté, en vain, de cacher son état et de se faire le plus discret possible. Cela n'avait guère suffi à tromper Isono, qui l'avait cerné d'un seul coup d'œil glacial par-dessus ses lunettes de soleil.

— Est-ce que Mokuba a bu aussi ? avait-il demandé d'un ton qui avait fait comprendre à Jônouchi qu'il se réveillerait quelque part sur un îlot désert du Pacifique si tel était le cas.

Jônouchi avait protesté, offensé qu'Isono le croie capable de laisser un gamin de treize ans consommer de l'alcool, encore plus se saouler.

Malheureusement, sa migraine l'avait terrassé avant qu'il ne puisse exprimer tout le mal qu'il pensait de son accusation. Il s'était pris la tête entre les mains en gémissant et avait prié pour que sa soudaine nausée passe.

Ce faisant, il n'avait pas prêté attention à Isono, certain, en vérité, que l'homme était déjà reparti tirer Mokuba hors de son lit pour le traîner de force au siège de KaibaCorp. Ce ne fut que lorsqu'il avait déposé une tasse de thé embaumant le citron que Jônouchi avait réalisé qu'Isono s'était attardé malgré son agenda chargé.

— Avoir terminé le lycée ne te donne pas le droit de boire comme un trou. Surtout si tu ne supportes pas l'alcool et que tu n'es pas capable de faire passer ta gueule de bois tout seul, gamin.

Jônouchi avait cligné des yeux, mais Isono était déjà reparti avant qu'il décrypte ses paroles et ne se vexe.

Au moins, le thé au citron s'était avéré bien meilleur que les affreux remèdes d'Otogi et de Honda. Ils ne manquaient d'inventivité en la matière, mais rencontraient fort peu de succès.

Jônouchi crispa une main sur son ventre tout en repoussant sa tasse de café.

Bakura avait assassiné Isono, et il ignorait s'il reverrait un jour Honda et Otogi autrement qu'inconscients dans un lit d'hôpital. La détresse le rendait malade au point de lui donner envie de vomir. La seule pensée que Bakura parvienne à déjouer tous leurs plans couvrait son corps de sueur froide. Il frappa le comptoir de son poing en serrant ses lèvres, ce qui poussa le cuisinier à se retourner vers lui dans un sursaut. Embarrassé, Jônouchi lui adressa un semblant de sourire et encercla la tasse de ses mains pour épargner l'employé de toute autre réaction brutale.

Il lui fallut un moment avant de se rendre compte que le cuisinier lui avait parlé.

— Quoi ?

— Petit déjeuner occidental ou japonais ?

Moins assommé par les événements, Jônouchi aurait sûrement bougonné qu'il s'agissait bien là d'un putain de dilemme de riche et qu'il boufferait tout ce qu'on voudrait bien lui donner sans se soucier de quel côté du Pacifique les plats provenaient. Cependant, son indignation ne trouva pas le chemin jusqu'à ses lèvres. Il se contenta de dévisager le cuisinier comme s'il venait d'une autre dimension où les gens n'avaient rien à faire d'autre au petit matin que de se demander s'ils préféraient des toast avec de la confiture et des céréales ou un bol de riz, de l'éperlan grillé et des tsukemono.

Face à son absence de réponse et à son regard hébété, le cuisinier ne se décontenança pas et déposa devant lui à peu près tout ce qu'il avait préparé. Puis, il disparut dans le cellier. Ou s'y retrancha pour échapper à l'atmosphère pesante.

Soupirant, Jônouchi s'accouda au comptoir, appuya sa tête dans sa main et entreprit de massacrer l'éperlan du bout de ses baguettes.

D'ordinaire, il aurait dévoré, mais, là, il n'en éprouvait aucune envie. Pire, cet étalage de nourriture l'irritait plus qu'autre chose. Il y avait même des croissants. Des croissants ! Et il était à peu près sûr qu'ils n'avaient rien à envier à ceux qu'il aurait pu acheter dans une boulangerie parisienne. Pire, peut-être que ce snob de Kaiba les faisait venir directement de Paris, par jet privé !

En parlant du démon…

Jônouchi fronça les sourcils lorsque Seto apparut sur le seuil de la cuisine. Si le visage du jeune CEO n'afficha aucune expression particulière hormis sa suffisance habituelle, il ralentit, presque imperceptiblement, avant d'entrer dans la pièce. Comme si, l'espace d'un instant, il avait considéré la possibilité de faire demi-tour afin d'éviter la confrontation.

Seto alla droit à la cafetière sans même lui accorder un regard. Cela n'empêcha pas Jônouchi de deviner que son ennemi n'était pas aussi stoïque qu'il cherchait à le faire croire. Ce n'était pas seulement les cernes autour de ses yeux ou sa pâleur encore plus prononcés que d'ordinaire qui l'aiguillaient le blond se rappelait de matins, au lycée, où Kaiba n'avait pas meilleure mine à cause des heures qu'il avait dû passer à KaibaCorp à pourrir la vie du moindre de ses employés, et le sociopathe ressemblait encore plus à un zombie depuis son retour. Non. C'était aussi la façon dont Seto se concentrait pour remplir son mug de café, les doigts resserrés autour comme pour les empêcher de trembler, la manière dont il évitait son regard et, surtout, le fait qu'il ne l'avait gratifié d'aucun commentaire caustique. En temps normal, Seto ne l'aurait pas épargné, surtout pas alors que son souffre-douleur préféré bénéficiait de son hospitalité et mangeait ce que son cuisinier avait préparé.

Jônouchi, en conflit avec lui-même, se mordit la lèvre inférieure.

Ignorer l'autre semblait une sage décision, étant donné la nature de leur relation – ou leur absence de relation –, mais, la mélancolie ayant gagné du terrain sur la colère, il n'arrivait pas à écarter la possibilité que Seto soit réellement désemparé et, peut-être, repentant. Même s'il n'était pas certain du degré d'affection et de respect que le jeune homme avait accordé à son bras droit, Isono était ce qui se rapprochait le plus pour lui d'une famille. Après tout, il n'avait jamais vu Seto aussi mal que lors de la nuit précédente, bien qu'il n'ait pas été capable à ce moment-là de ressentir la moindre sympathie pour lui. Avec le recul, Jônouchi se rendait compte que son ennemi ne se serait jamais écroulé en public s'il avait pu l'éviter. Sa fierté mal placée le lui interdisait.

Yûgi semblait croire qu'ils arriveraient à s'en sortir s'ils parvenaient à dépasser leurs différends. Peut-être que ça valait le coup d'essayer, histoire d'arrondir un peu les angles. Sauf que Jônouchi n'était pas certain de savoir comment s'y prendre avec quelqu'un d'aussi peu communicatif et expansif que Seto. Quelqu'un qui l'insultait et l'humiliait continuellement, qui plus est. Alors, il le laissa presque s'en retourner sans lui adresser la parole. Presque…

— Kaiba, tu devrais manger quelque chose. T'as une mine affreuse.

Seto se figea avant de se tourner lentement vers lui, ses yeux bleus obscurcis par un voile de contrariété. Il fixa le visage de Jônouchi durant d'interminables secondes, au point que le blond, mal à l'aise, remua sur sa chaise.

— Toi aussi, fit enfin Seto du bout des lèvres.

Jônouchi ignorait si c'était bon ou mauvais signe. Malgré son évidente irritation, Seto ne l'avait pas verbalement agressé. Du moins, pas encore. Il décida d'opter pour une réponse aussi neutre que possible :

— Je n'ai pas spécialement bien dormi.

Seto renifla avec morgue.

— Je m'en moque, alors épargne-moi tes jappements.

Jônouchi grinça des dents, mais fit de son mieux pour ne pas perdre son sang froid pour si peu. Que Seto soit sur la défensive n'avait rien d'étonnant. Il l'était déjà quand il était de bonne humeur…

— Ok, savoure bien ton café, marmonna Jônouchi tout en baissant les yeux sur son morceau de poisson charcuté.

Il sursauta quand Seto plaqua sa main sur le comptoir et se pencha en avant pour le dévisager d'un air inquisiteur.

— Et pourquoi tu es là à jouer à nouveau aux pique-assiette comme un chien errant ? Tu t'es fait virer de ton chenil et Mokuba a décidé de faire de toi son œuvre de charité ?

Jônouchi respira fortement par le nez. Impossible pour lui de contenir plus longtemps son agacement. Au moins, personne ne pourrait lui reprocher de ne pas avoir essayé d'avoir une discussion civile avec Kaiba Seto.

— Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué à cause de la taille de ton manoir, monsieur le milliardaire, tout le monde a dormi ici, même ma sœur. Et si tu veux trouver le coupable de cette situation, il te suffit de te regarder dans un miroir. Si tu en es encore capable.

Seto posa son mug sur le comptoir sans quitter Jônouchi du regard.

— Épargne-moi tes récriminations. Tes amis ne sont pas morts, à ce que je sache. Nous pouvons les ramener.

— Et Isono ? Et ses hommes ? rétorqua Jônouchi.

Seto pressa ses lèvres l'une contre l'autre sans rien répliquer, cette fois.

— Tu crois pouvoir les ramener, eux ? Ou tu t'en moques ?

— Et depuis quand tu te soucies d'Isono ou de qui que ce soit d'employé par KaibaCorp ? rétorqua Seto, dans un sifflement acerbe.

Jônouchi se leva pour lui faire face et, malgré leur différence de taille, le toisa.

— Je ne sais pas, Kaiba. Peut-être parce que je suis un être humain doué d'empathie contrairement à toi ? Peut-être que je ne suis pas assez puéril pour détester tes employés ? Ou peut-être parce qu'Isono était là pour faire ton travail quand tu as décidé d'abandonner ton frère ?

Il planta son index au milieu du torse de Seto, juste entre ses pectoraux, afin d'accentuer l'impact de ses paroles. Son ennemi baissa les yeux sur son doigt comme s'il n'avait jamais rien subi de plus offensant. Sa réaction incita Jônouchi à poursuivre sur sa lancée.

— Ou peut-être parce qu'Isono s'est plus soucié de moi en trois mois que mon propre père en dix-huit ans et…

Jônouchi s'interrompit brutalement en se mordant les lèvres. Mortifié, il écarta sa main et se rassit sur le tabouret haut.

Il avait voulu lui dire qu'Isono avait sûrement épaulé Mokuba de la même façon, comme un père. Hélas, il avait surtout offert le bâton pour se faire battre. Même si Seto semblait déjà savoir tout ce qu'il y avait à connaître sur sa famille merdique, il n'aurait jamais dû le lui rappeler, pas dans un moment pareil, et pas alors que l'autre jeune homme avait toujours saisi la moindre occasion pour le ridiculiser.

— Peu importe… murmura-t-il dans l'espoir de lui faire oublier ce qu'il venait d'avouer.

Le regard de Seto le brûlait, et il compta mentalement les secondes avant l'attaque qui ne saurait tarder. Celles-ci s'éternisèrent. Puis Seto lâcha un soupir.

— Être meilleur que ton père n'est pas bien difficile, Jônouchi… Surtout pour quelqu'un comme Isono.

Bien que le visage de Seto conservait son hostilité, son ton avait perdu ses inflexions méprisantes habituelles. Pour autant, Jônouchi n'abaissa pas sa garde, sachant fort bien que l'autre attendait peut-être un meilleur moment pour l'humilier en lui rappelant d'où il venait et ce qui les séparait.

— J'essayais juste de me montrer aimable, tu sais, marmonna Jônouchi en inclinant la tête vers la table, mais c'est trop dur pour toi d'avoir une conversation normale.

— Je n'ai besoin de l'amabilité de personne.

— Et surtout pas de la mienne, c'est ça ?

Seto, le mug à nouveau dans la main, releva le menton quand Jônouchi lui adressa un rapide coup d'œil.

— Peu importe de qui elle vient. Je n'en ai pas besoin, point.

— On aurait pas dit, hier soir…

— Ne confonds pas épuisement physique et moral. Je ne suis pas un faible qui a besoin de la pitié d'autrui.

Les doigts de Seto triturèrent nerveusement le mug, et il détourna la tête pendant quelques secondes, fixant un point indéterminé de la cuisine avec un regard vague.

— Pour reprendre tes paroles, je n'ai pas spécialement bien dormi non plus depuis mon retour.

— À qui la faute ?

Seto laissa échapper un ricanement de dérision.

— La tienne. Et celle de tes amis. Je n'arrive pas à trouver le moyen de me débarrasser de vous, et maintenant vous vous installez chez moi sans que personne ne m'ait consulté au préalable, fit-il avant de boire une gorgée de son café.

Jônouchi étudia Seto un instant, étonné qu'il ne soit pas plus incisif malgré le regard froid et dur qu'il posait sur lui. Peut-être que sa combativité s'était émoussée avec la fatigue. Ou le deuil.

— Tu sais, si tu nous chasses, ça veut dire qu'Atem partira aussi. T'es sûr de vouloir ça alors que tu viens seulement de le retrouver ?

Seto écarta la tasse de ses lèvres, ses yeux lançant des éclairs, et, pendant un instant, Jônouchi se demanda s'il n'avait pas avalé son café de travers. Mais il déglutit sans s'étouffer et se contenta de lever les yeux au ciel avec un claquement de la langue pour exprimer le crédit qu'il accordait à sa pique. Toutefois fier d'avoir déstabilisé Seto, même l'espace d'une seconde, il esquissa un sourire en coin.

— Et que suis-je censé comprendre ? fit Seto en plissant les paupières.

— Eh bien…

Les doigts de Seto se remirent à tapoter la porcelaine de la tasse. Jônouchi s'interrompit et ne put s'empêcher de les fixer tout en se demandant si le jeune CEO passait son peu de temps libre avec sa manucure pour avoir des mains et des ongles aussi parfaits.

— Toi et Atem, reprit-il, toujours hésitant sur la formulation.

— Oui ?

Les yeux de Seto se réduisirent à deux fentes, comme s'il attendait avec une impatience sadique la suite, et Jônouchi préféra abandonner le sujet avant qu'ils ne se sautent à la gorge l'un de l'autre.

— Tu devrais finir ton petit déjeuner avant qu'il soit froid au lieu de déblatérer, commanda Seto tout en se dirigeant vers la porte.

Il stoppa brièvement quand il faillit se heurter à Seth, qui venait d'apparaître dans l'encadrement de la porte. Tous deux échangèrent un regard… étrange. Franchement, Jônouchi n'aurait pas su le qualifier, même s'il était indéniable qu'une forte tension régnait entre eux. En fait, il aurait même juré avoir vu l'embarras fissurer le masque de Seto l'espace d'un instant.

Jônouchi avala sa salive avec nervosité, et Seth recula d'un pas pour laisser son alter ego quitter la pièce au pas de charge. Même s'ils n'avaient échangé aucun mot, cela n'empêcha pas Jônouchi de se tortiller sur sa chaise. En fait, c'était peut-être parce qu'ils n'avaient échangé aucun mot, pas même une remontrance, qu'il se sentait aussi mal à l'aise. Il n'arrivait pas à deviner ce qui avait bien pu se passer entre eux et il avait soudainement peur, oui, peur, que leur curieuse attitude ne soit pas seulement motivée par les erreurs de Seto… Au regard de sa propre expérience avec le prêtre… Et puisqu'ils n'en avaient pas sérieusement parlé, en tout cas pas en étant tous les deux parfaitement sobres, il ne savait qu'en penser.

Jônouchi se maudit de penser à quelque chose d'aussi futile en de pareilles circonstances. Il avait vraiment l'impression d'être une horrible personne. Hélas, il ne pouvait pas empêcher son esprit de turbiner et d'être envahi d'idées délirantes.

Il suivit Seth du regard alors que celui-ci filait droit en direction du festin préparé par le cuisinier. Au bout de quelques secondes, il toussota pour attirer l'attention de l'Égyptien, qui était occupé à remplir un bol avec tout ce qui lui tombait sous la main. Quand Seth leva les yeux sur lui, Jônouchi força un sourire incertain sur ses lèvres, sans pour autant trouver la force de lui parler. Il ne savait même pas par quoi commencer et, ironiquement, songea que discuter avec Kaiba était beaucoup plus simple. Au moins, ils se méprisaient tous les deux et en avaient pleinement conscience, alors que Jônouchi n'était pas sûr de la nature exacte de ses relations avec le prêtre, surtout face à son attitude perturbante.

— Qu'y a-t-il ? demanda Seth avec un léger froncement de sourcils.

Jônouchi n'arrivait pas à savoir si l'Égyptien était soucieux ou contrarié.

— Est-ce qu'il s'est passé quelque chose avec… euh… Kaiba ?

Seth inclina la tête de côté avec perplexité, puis entreprit de rajouter quelques croissants dans le bol sans plus regarder Jônouchi.

— Non.

— Hum. D'accord, murmura Jônouchi, plus perdu que jamais.

Il remua nerveusement sur son tabouret et hésita un instant avant d'insister :

— C'est que vous aviez l'air d'agir… bizarrement.

Seth ne lui répondit pas immédiatement. Il considéra le bol qu'il tenait entre ses mains, songeur, et le reposa avant de détailler les étagères et les placards de la cuisine équipée, comme s'il essayait de se rappeler de quelque chose. Au bout de quelques secondes, il ouvrit l'un des placards, sortit un plateau et empila assez de plats dessus pour nourrir toute une armée.

— Il doit craindre que je lui fasse remarquer à quel point il s'est montré imprudent, fit-il enfin.

— Ah…

Honnêtement, Jônouchi n'arrivait pas à croire que Kaiba puisse être intimidé par si peu. Il avait aussi la désagréable impression que Seth ne souhaitait pas lui parler de ça… ou d'autre chose. Comme… de ce qui s'était passé dans la chambre et, encore avant, dans cette même cuisine.

Merde, ce n'était vraiment pas le moment d'y repenser.

Et pourtant… était-ce égoïste de sa part de vouloir une explication ? Après ce qu'ils avaient fait ? Après ce que Seth lui avait dit ?

Jônouchi l'avait embrassé.

Sans être ivre.

Il y avait aimé ça.

Et Seth lui avait dit qu'il lui plaisait, et qu'il était courageux, et entêté… Et qu'ils en discuteraient quand il aurait dessaoulé. Ce qui était le cas, a priori.

— Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-il en voyant le prêtre prendre le plateau et repartir rapidement vers la porte.

— Je dois nourrir mon pharaon, puisque mon autre moi n'a presque aucun serviteur. Hum… même si je ne crois pas que je leur aurais confié une mission aussi délicate. Personne de cette époque ne mérite l'honneur de servir l'incarnation d'Horus.

Jônouchi écarquilla les yeux tandis que Seth s'arrêtait tout à coup pour considérer le plateau d'un regard critique.

C'était comme si le prêtre avait oublié leur conversation de la nuit de mercredi à jeudi, lorsqu'il se sentait perdu et dépourvu de but. Comme s'il avait oublié… grâce à Atem. Ou à cause d'Atem.

C'était comme si l'homme qu'il avait rencontré quelques jours plus tôt n'existait plus et qu'il avait été remplacé par le prêtre… tel que Jônouchi se l'était toujours imaginé, ironiquement.

— Hum, Seth, je crois pas qu'Atem soit encore du genre à… Je veux dire… C'est notre ami… Pas l'incarnation de… je ne sais quoi ? T'es pas obligé de…

Seth ne releva même pas la tête dans sa direction avant de lui couper la parole.

— Tu penses que j'ai pris assez de nourriture ?

— Euh, honnêtement ? Je pense que nous pourrions tous manger dans sa chambre avec ce que tu as pris.

— Bien. Je ne voudrais pas le décevoir en lui apportant un repas trop frugal.

Et Seth disparut sans rien ajouter de plus.

Jônouchi cligna des yeux en se demandant ce que, bordel de merde, il venait exactement de se passer.

Poussant un soupir à fendre l'âme, il picora dans ses plats sans grand appétit. Le peu de colère qu'il éprouvait encore avait été lavé par un grand sentiment de lassitude. Voir Yûgi apparaître plusieurs longues minutes plus tard, en bâillant, les cheveux plus ébouriffés qu'à l'habitude, ne lui remonta guère le moral.

Son ami se servit un thé vert avant de venir s'installer juste à côté de lui pour piocher dans les tsukemono que Jônouchi avait délaissés et qu'il ne comptait pas manger de toute manière.

— Est-ce que tu es encore furieux contre Atem ou Kaiba ? demanda Yûgi, presque timidement.

Jônouchi pinça les lèvres. Abandonner ses griefs n'était pas chose aisée.

— Hum… Je crois que tu as raison… Je pourrais leur reprocher ce qu'ils ont fait pendant mille ans, ça changerait rien.

Yûgi avala une gorgée de son thé, puis tourna la tête pour le fixer avec des yeux emplis de curiosité.

— Ce n'est sans doute pas le bon moment, mais… j'ai croisé Seth.

Jônouchi se contenta d'un vague grognement.

— Tu as parlé avec lui ?

— Oui.

— Et qu'est-ce qu'il a dit ?

— Qu'il doit nourrir Atem. Il semble avoir enclenché le mode « grand prêtre protecteur du fin fond du trou du cul de l'antiquité ».

Yûgi étouffa son rire dans une autre gorgée de thé.

— Je ne parle pas de ça, idiot.

Sa remarque lui valut un regard noir de Jônouchi.

— Je sais très bien de quoi tu parles, espèce de fudanshi. Il…

Seth n'avait rien dit. Il ne l'avait même pas appelé « Katsuya ». Pas une seule fois. La réalisation le glaça, même s'il ne comprenait pas pourquoi il réagissait aussi excessivement. Au fond, il le connaissait à peine, alors…

Jônouchi poussa un soupir et pianota sur le comptoir avec une fébrilité grandissante.

— Je sais pas, Yûgi. Il m'a dit que je lui plaisais, mais… encore une fois, il était saoul… et nous étions encore plus bourrés quand il m'a… nous avons…

Il se sentit rougir en voyant que son ami buvait littéralement ses paroles. Oh, il ne pouvait décemment pas lui dire qu'ils s'étaient embrassés une seconde fois, à l'initiative de Jônouchi. Yûgi risquait de tomber de son tabouret ou, pire, de couiner comme un fanboy.

— Je ferais mieux d'abandonner.

— Pourquoi ? répéta Yûgi en écarquillant les yeux avec étonnement.

Jônouchi appuya sa tête dans sa main et se concentra sur sa tasse vide.

— Tu me vois vraiment avec Seth ? Ce que nous avons fait… C'est juste le genre de choses qui peut arriver quand on a trop bu… je suppose…

Nonobstant ce qui s'était passé avant dans la chambre de l'hôpital et après dans la chambre de Seth… Et peut-être même chez lui, quand il avait trouvé que Seth se collait beaucoup trop à lui. Il soupira. L'Égyptien avait tout fait pour le séduire, non ? Et il suffisait qu'Atem soit revenu pour qu'il oublie son existance.

— Et tu es sûr de vouloir ça ? demanda Yûgi.

Jônouchi cessa un instant de taper le bout de ses doigts sur le comptoir. Il allait répondre par l'affirmative, mais un frisson remonta le long de son dos au souvenir du regard empli de désir de Seth, de la chaleur se dégageant de leurs deux corps, de ses lèvres titillant les siennes avant de l'enflammer d'un baiser vorace. Et de ses iris bleus envahissant son champ de vision.

— Oui… Non… Je… J'en sais rien… confessa-t-il.

Il secoua la tête pour chasser la sensation fantôme qui chatouillait sa bouche et envoyait des picotements agréables dans son bas ventre. Lorsqu'il reporta son attention sur Yûgi, son regard se fit plus déterminé.

— Ce dont je suis sûr, c'est que je veux retrouver nos amis et voir Bakura mort, une bonne fois pour toutes. C'est la seule chose qui importe, tu crois pas ?

Yûgi sourit. Un peu trop poliment. Comme s'il pensait « peut-être » plutôt que « oui ».