Rosanna faisait de réels efforts, il ne pouvait le nier. Elle lui demandait son avis sur tout et sur rien ou presque. S'il entrait dans la pièce, elle s'interrompait systématiquement, pour au moins échanger quelques paroles avec lui. Elle lui montrait qu'il était important. Qu'elle tenait à lui. Et pourtant, c'était comme s'ils s'éloignaient encore plus et encore plus vite parce que la colère sourde qui dormait en lui se teintait de plus en plus d'un genre de répugnance dédaigneuse, dont il ne comprenait pas l'origine. Et malgré de nombreuses nuits passées à y réfléchir, il ne trouvait toujours aucune solution.
Une nuit, alors qu'il hantait le corps de ferme plongé dans l'obscurité, allant et venant en silence d'une pièce à l'autre, il faillit rentrer dans Rel'kym qui descendait l'escalier.
« Que faites-vous là ? » siffla-t-il télépathiquement, agacé d'avoir été coupé dans ses ruminations.
« La sérénité nécessaire au sommeil ou à la méditation me fuit. Je descendais me préparer du café. »
Le pilote lui jeta un coup d'œil critique.
« Vous semblez aussi en avoir bien besoin. Je puis vous en préparer si vous le désirez. »
« Je n'aime pas ce breuvage. Il est trop amer. »
« C'est que vous n'avez jamais goûté un café viennois. »
« Non, je n'ai testé que le café des soldats d'Atlantis. »
Rel'kym pouffa.
« Donc du café américain. Les humains ont une expression qui le définit parfaitement. « C'est du jus de chaussette. » La première fois qu'ils ont essayé de m'en faire boire, j'ai cru qu'on tentait de m'empoisonner. Essayez le café viennois et vous pourrez ensuite dire en toute connaissance de cause si vous aimez ou non cette boisson. »
Il hésita un instant, puis acquiesça. Ce n'était pas exactement comme s'il avait actuellement mieux à faire.
Sans même prendre la peine d'allumer la lumière de la cuisine, seulement éclairé de la lueur de la lune passant par les fenêtres, Rel'kym se mit au travail, sortant une casserole pour y faire réchauffer du lait et l'étrange théière appelée moka servant à préparer du café.
Il sortit encore le cacao, le sucre, deux tasses et un fouet de cuisine avec lequel il commença à vigoureusement battre le lait. Rapidement la pièce s'emplit d'un arôme riche et chaleureux.
« Ceci est un art que nous avons perdu, j'en suis convaincu.» nota le pilote, vérifiant la consistance de sa mousse de lait avant de recommencer à la fouetter.
« De quoi parlez-vous ? »
« De la cuisine, voyons. Les wraiths ont un odorat infiniment plus fin que les humains. Nous sommes physiquement faits pour la cuisine gastronomique. »
« Pourquoi s'en soucier ? On n'en a pas besoin. »
« Mais justement ! La grande cuisine est par essence inutile. Elle n'est qu'arômes, plaisir et virtuosité. Il faut des décennies aux grands chefs humains pour atteindre les sommets. Ils ne peuvent y rester que peu de temps avant que la mort ne les emporte, mais nous ? Des siècles, des millénaires pour perfectionner cet art, et des sens sur-aiguisés pour nous y aider... Pourquoi ne pas cuisiner et déguster ces merveilles juste pour le plaisir de leur existence ? » demanda-t-il, lui tendant une tasse à présent emplie du breuvage crémeux artistiquement saupoudré de cacao.
Il le porta à ses lèvres, seulement pour être interrompu d'un geste impérieux du pilote.
« Pas comme ça, voyons ! D'abord, on l'observe. Sa texture, sa couleur, sa présentation, ensuite on le sent. Comment sont les arômes. Sucrés ? Amers ? Piquants ? Quelles notes transparaissent ? Odeurs de sous-bois, de soleil, ou peut-être d'océan ? » expliqua Rel'kym, levant sa propre tasse dans un rayon de lune avant de la humer profondément.
Avec un grondement guère convaincu, Markus fit de même. La texture ne lui inspirait rien, mais sous l'odeur initiale - mélange de lait doucereux et de café amer - il sentit les arômes dont son congénère parlait.
Une vague odeur de foin, trahissant l'alimentation des vaches qui avaient fourni l'élixir blanc, et quelque chose de tannique, qui lui rappela les jungles acides de certaines planètes de sa galaxie natale.
Le pilote, qui l'avait observé avec attention, sourit et leva sa tasse en un genre de salut.
« Maintenant, on le savoure. On prend le temps d'en sentir toutes les saveurs. Lentement, tranquillement.» dit-il avant d'illustrer son propos, agitant la main en petits cercles pour bien lui signifier qu'il le dégustait lentement.
Avec méfiance, il l'imita. La boisson n'avait en rien l'amertume presque acide du café des militaires atlantes. C'était doux, rond et juste vaguement amer sur les bords. Comme un angle défini dans un nuage tiède. Il en prit une seconde gorgée, cherchant les saveurs liées aux odeurs qu'il avait perçues plus tôt. Il n'y parvint pas exactement, mais distingua des goûts qu'il ne parvenait pas à identifier.
« Reconnaître les arômes, cela s'apprend. Je ne suis moi-même qu'un novice dans le domaine. » nota Rel'kym tout en s'asseyant élégamment à la table.
Il le rejoignit.
Sa tasse était déjà plus qu'à moitié vide lorsqu'il brisa télépathiquement le silence.
« Pourquoi me montrer ça et ensuite avouer que vous êtes un novice ? Pour m'humilier ? »
Rel'kym rit tout bas.
« Non. Contrairement à ce que vous vous entêtez à penser, je ne suis pas votre ennemi, Markus. Je viens de passer presque un siècle sans entendre personne dans l'Esprit. Nous n'avons rien en commun mais je n'ai vraiment pas le luxe de me permettre d'être mesquin. Je veux rentrer chez moi, mais apparemment, ma ruche n'existe plus. Peut-être même plus aucun de mes frères n'est-il en vie. Je serais un idiot en cherchant à faire du seul autre wraith de cette galaxie mon ennemi. Vous êtes mon ticket de retour dans Pégase, mais au-delà de ça, je suis simplement heureux de ne plus être totalement seul sur cette planète. Et honnêtement, je préférerais que votre esprit sois moins torturé. »
« Navré de déranger votre petit confort, Rel'kym.» persifla-t-il.
L'intéressé gronda, cynique.
« Mon confort est tout relatif. Je suis enfermé ici, à attendre le bon vouloir d'une poignée d'humains, hanté par des souvenirs qu'il me tarde d'oublier. Ici, sur Terre, j'ai fait des choses qui me hanteront pour les siècles à venir. Ce n'est pas agréable d'avoir des images qui défilent derrières les paupières dès qu'on les ferme. J'ai fait des choix qu'en un sens, je regrette aujourd'hui. »
« On a tous de mauvais souvenirs. »
« C'est vrai, mais je ne parle pas des souvenirs de guerre, ou du premier humain que j'ai tué. Je parle de ceux qui font mal. Comme un coup au cœur à chaque fois, parce qu'on a perdu quelque chose de vraiment précieux. Quelque chose que notre race, de coutume, ne connaît pas. Vous savez de quoi je parle, n'est-ce pas ? »
Il hocha la tête. Oui, il savait.
« Qu'essayez-vous de dire ? Que j'ai tort d'avoir pris Rosanna comme compagne ? »
Rel'kym sourit en coin.
« Je ne suis pas bien placé pour juger puisque je me suis débrouillé pour légalement adopter une petite humaine. J'essaie juste de vous mettre en garde. Vous risquez de bientôt être dans la même situation que moi. »
Il attendit que le pilote poursuive.
Ce dernier fixa sa tasse à présent vide une seconde ou deux, puis releva la tête, le fixant droit dans les yeux.
« Je ne sais pas comment les choses se font à présent, mais à mon époque... il y a dix mille ans... l'honneur était une chose sacrée. Vous m'avez sauvé la vie, Rosanna et vous. J'ai une lourde dette à votre encontre et, à la lumière que tout ce que j'ai vécu ici, sur Terre, il est clair que le lien unique qui vous unit est un présent précieux qui mérite d'être préservé. Si je puis vous y aider, je le ferai de toute mon âme. »
Même en étant traqueur, même en étant paria, il ne pouvait passer à côté de la solennité des propos de son congénère.
Il acquiesça lentement.
« Oui, ce qui nous unit mérite d'être sauvé, mais je ne sais pas comment. » avoua-t-il tout bas.
Rel'kym se releva, ramassant leurs deux tasses.
« Mais c'est évident, voyons. Par l'amour.» pouffa ce dernier.
Le traqueur montra les dents, grondant tout bas.
« Comme si je n'avais pas déjà essayé, sombre crétin ! Mais malgré tous mes sentiments pour Rosanna, je n'arrive pas à ne plus lui en vouloir. »
Avec un sourire exaspérant, Rel'kym ramassa la moka et la casserole contenant encore un peu de mousse de lait.
« Je passerai sur l'insulte, mais c'est normal que ça ne marche pas. Regardez. Ça, ce sont vos sentiments...» expliqua-t-il en désignant la moka, «...et ça, ceux de Rosanna Gady. », ajouta-t-il en levant la casserole. « Et les deux tasses, là, sont vous deux. Ici à gauche, Rosanna... » poursuivit-il, versant moitié café, moitié lait, « et là, c'est vous.» acheva-t-il en ne versant que du lait jusqu'à mi-hauteur.
« Je ne suis pas une tasse ! » protesta-t-il.
« Non, et ça, ce n'est pas un café viennois. Il manque la moitié des ingrédients. C'est trop doux, trop mousseux.» répliqua Rel'kym, goûtant le lait avec une moue répugnée.
« Ces propos n'ont aucun sens, pilote. »
« Bien sûr que si. Votre relation est un café viennois que vous partagez à deux et actuellement, elle ne fonctionne pas, parce que vous, vous n'avez que du lait. »
« JE NE COMPRENDS RIEN. »
Rel'kym soupira.
« Rosanna vous aime, mais elle sait aussi s'aimer, pas vous. »
« J'aime Rosanna. »
« Oui, mais pas vous-même. »
La réponse le prit de court. Il réfléchit longuement avant d'y répliquer.
« Je suis fier d'être wraith. Je suis fier d'être Ouman'shii et je suis fier d'être son compagnon. »
« Mais vous n'êtes pas fier d'être Markus Lanthian d'Atlantis. » nota Rel'kym.
Il réfléchit encore. Non, il ne l'était pas. Il n'en avait aucune raison.
« Les humains savent très bien faire des choses qui les rendent fiers d'eux-mêmes. Nous, moins. Vous devriez vous trouver des loisirs, Markus. »
« Loisirs ? Ces choses oiseuses que les humains font quand ils ne travaillent pas ? »
« Exactement. Des choses qui ne sont pas pour la ruche, par pour les... Ouman'shiis, par pour Rosanna. Juste pour vous. Pour personne d'autre. »
« Parce que vous en avez, vous, des « loisirs » ? »
« Actuellement plus guère, mais avant, oui. Quand j'avais un violon, j'en jouais, et je vous ai déjà parlé de la cuisine. Je cuisinais souvent juste pour moi... et c'est vrai, aussi pour Anna. Mais avant tout pour moi. Pour le plaisir de savoir que les délicieux parfums qui emplissaient la maison étaient de mon fait. »
« Cuisiner et jouer d'un instrument terrien, ça vous suffit pour être heureux ? »
« Non, mais ça m'a permis de tenir quand on m'a pris tout le reste. Parce que même s'il n'y avait plus aucun des miens ici, moi, j'étais toujours là et, comme auparavant je veillais sur ma ruche, j'ai appris à veiller sur moi-même. »
Il n'était pas vraiment convaincu, mais au moins, la suggestion de Rel'kym avait-elle le mérite d'exister.
« Mais je ne sais pas jouer d'un instrument, et la cuisine... j'ai un peu essayé, mais définitivement, ça ne me rend pas heureux. »
« Cherchez. Il n'y a pas de meilleur endroit que cette planète pour découvrir quel est votre hobby. Essayez un peu de tout, vous finirez bien par trouver. »
.
Lorsqu'elle s'était réveillée, ce fut pour découvrir le lit vide. Mais Markus était là, juste de l'autre côté du lien, et il la salua chaleureusement lorsqu'elle tendit son esprit vers lui.
« Où est-tu ? » demanda-t-elle.
« A la bibliothèque. J'essaie de trouver des informations. »
« Hein ? Des informations sur quoi ? On a du nouveau ? »
L'esprit du wraith scintilla d'un rire amusé.
« Non, calme-toi, ma douce compagne, ce sont des recherches personnelles. »
« Ah ? Sur quoi ? »
« La poterie, une pratique horticole appelée ikebana, la lutte gréco-romaine, le travail du verre, et la programmation HTML. »
« Hein ?! »
« La poterie est l'art du travail de l'argile... »
« Je sais ce qu'est la poterie, Markus, mais pourquoi tu t'y intéresses ? »
«Rel'kym m'a suggéré de tester de nouvelles activités. J'essaie de déterminer lesquelles pourraient me plaire. »
« Ah...euh... OK. Bonnes recherches alors. » répondit-elle, interdite. Ça ne lui ressemblait vraiment pas.
« Merci Rosanna. Bonne journée à toi. »
Toujours un peu perplexe, elle se leva, tombant sur Rel'kym en train de lire dans le salon.
« Bonjour, Rosanna Gady, la nuit a-t-elle été bonne ? » demanda-t-il en se levant pour la saluer.
« Oui, mais qu'est-ce qui arrive à Markus ? C'est vous qui lui avez conseillé la poterie ? »
Le wraith verdit.
«Mmh... Pourquoi exactement avoir fait ça ? »
« Pour vous aider, Rosanna Gady. »
« Pardon ? »
« Votre relation périclite, et je ne le désire pas. »
« Rel'kym, avec tout le respect que j'ai pour vous, notre relation ne vous concerne pas. Et en quoi la poterie y changerait quoi que ce soit ? »
« La poterie précisément, je n'en sais rien, Mme Gady, mais Markus Lanthian a besoin d'avoir une existence propre. Les relations entre wraiths et humains ne sont pas les mêmes que celles qui unissent les wraiths d'une même ruche. Sur une ruche, le bonheur ne compte pas plus que l'individu, mais avec les humains... c'est différent. Il est quelqu'un à vos yeux. Il compte. Comme vous êtes importante pour vous-même. Ce qui est normal dans une telle relation. Mais il ne le sait pas. Il a besoin d'apprendre. Et pour cela, il faut qu'il apprenne à agir parfois juste pour lui. Alors, à nouveau, votre lien sera équilibré. »
Elle lui jeta un drôle de regard.
« Vous êtes sage, Rel'kym. »
« Merci, Rosanna Gady. J'ai eu le temps d'y réfléchir. »
« Je vois ça. J'espère que vous avez raison.» conclut-elle, tournant les talons pour aller se préparer du thé.
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Markus avait terrifié bon nombre de professeurs de yoga, de jardinage ou de curling, pour finalement se décider pour une poignée d'activités qui lui allaient parfaitement.
Il avait rejoint un club de kyūdō (1) au sein duquel sa force et sa capacité de concentration eurent tôt fait de faire oublier ses manières rudes et peu avenantes. Parallèlement, ayant obtenu un permis de port d'arme dans le cadre de son travail de garde-chasse, il se mit à la chasse au gros gibier, rentrant plus souvent avec une prise à la nuque brisée qu'avec un animal au cuir percé de balles (2). Inspiré par un reportage sur les Vikings, dont il se mit à étudier les coutumes et traditions, il commença à expérimenter avec le cuir, les bois et les os de ses proies, tentant inlassablement de façonner des perles ou divers objets avec tandis qu'elle tentait d'écouler la viande par tous les moyens possibles - amis, vagues connaissances, boucheries et même soupes populaires.
(1) Tir à l'arc japonais, dont le but est tant la perfection du geste que le calme de l'esprit.
(2) En Suisse, la chasse à l'arc est illégale, tout comme la chasse à courre. En revanche, rien n'est dit sur la chasse à mains nues...
