Tooryanse V
5.632 : Le sujet n'appartient pas au monde mais il est une frontière du monde.
6.41 : Le sens du monde doit être en dehors de lui. Dans le monde, tout est comme il est, et tout arrive comme il arrive, il n'y a en lui aucune valeur, et s'il y en avait, elle serait sans valeur.
S'il y a une valeur qui a de la valeur, elle doit être extérieure à tout ce qui arrive. (…) Ce doit être hors du monde.
6.521 : La solution du problème de la vie, on la perçoit à la disparition de ce problème.
-Ludwig Wittgenstein, Tractatus Logico-philosophicus
« Que dites-vous ?... C'est inutile ?... Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !
Non ! non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !»
-Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac
Des paroles dont l'écho bruissa dans le silence, demeurant emprisonnées dans la conscience d'un détective alors qu'il contemplait un commissaire moribond, épaulé de part et d'autres par ses deux subordonnés...
Un policier qui s'effaçait derrière ce père qui n'était plus que l'ombre de lui même, au moment où il s'affaissait sous le poids des ans et surtout celui d'une confession, cette confession qui avait sonné le glas de ses dernières espérances...Branche qui s'était déjà effiloché jusqu'à l'extrême limite du point de rupture, au fur et à mesure des semaines, tandis qu'il s'y agrippait, les deux pieds suspendus au dessus d'un précipice...
Soichiro n'était plus en position de regarder ses collègues de haut, ou même de se tenir simplement sur un pied d'égalité avec ceux qui l'avaient soutenu au sens figuré, et continuaient de le faire au sens propre... et pourtant, c'était bel et bien leur supérieur qui continuait de se refléter dans les yeux d'Aizawa comme ceux de Matsuda... Leurs regards continuaient de converger vers celui qui leur avait montré le chemin, et continuerait de le faire jusqu'au bout. Qu'il n'ait plus la force de faire le dernier pas, encore moins la faiblesse de revenir en arrière, cela ne changeait rien à l'affaire..
Et si d'aventure le policier avait insisté pour descendre du piédestal qu'on s'obstinait à lui laisser, bien à tort selon lui, quitte à marquer sa décision par une démission en bonne et due forme, nul doute que ses anciens collègues se seraient sagement éclipsés derrière deux amis au lieu de le laisser derrière eux pour continuer la route sans lui...
Un faible sourire se hissa péniblement sur le visage du détective... Non, il aurait été plus juste de dire qu'il lui avait échappé, lui glissant sur les lèvres entrouvertes par un soupir...
Lorsque la poussière retomberait, la postérité retiendrait sans doute le détective légendaire qui avait éclairci le mystère de ses lumières, reléguant le seul véritable héros de cette histoire à la périphérie...si elle ne lui offrait pas l'opprobre d'avoir mis au monde la meurtrière dont il avait contribué à l'arrestation...
Tout au plus consentirait-on à lui laisser une parcelle de la gloire du nouveau Sherlock Holmes, en lui offrant de demeurer à ses côtés dans le rôle du Watson... à ses côtés, si ce n'est à la traîne...
Injustice des plus irritantes...
Ce policier n'était pas taillé pour endosser le rôle de faire-valoir... Celui qui avait quémandé... Non, accepté son aide, et sous conditions, ce n'était pas l'inspecteur Lestrade, ou même le fidèle docteur Watson... Ni l'un ni l'autre ne se serait élancé de leur lit d'hôpital pour fracasser les portes d'un studio de télévision où une meurtrière avait planté son étendard...
S'il avait fallu donner un rôle à la mesure de cet acteur, non de cet homme, celui de Cyrano aurait effectivement mieux convenu... A tel point que le détective ne pouvait s'empêcher de murmurer les paroles d'une pièce de théâtre, pour lui même bien plus que pour l'assistance, qui aurait trouvé ses paroles inaudibles si elle avait eu le cœur à y prêter attention...
Un monologue qui résonnait pour l'essentiel dans le monde intérieur du métis, même si quelques échos débordaient à l'extérieur par instant, sous la forme d'un chuchotement, sa conscience prenant le relais pour compléter les fragments qui s'échappaient ici et là dans l'atmosphère pesante, pour se dissiper à quelques centimètres des lèvres qui leur avaient ouvert le passage...
Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
Ne me soutenez pas ! Personne !
Rien que l'arbre !
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
Ganté de plomb !
Oh ! mais !... puisqu'elle est en chemin,
Je l'attendrai debout,
et l'épée à la main !
Je crois qu'elle regarde...
Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde !
Que dites-vous ?... C'est inutile ?... Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !
Non ! non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !
Oui, il aurait pu déclamer ce défi à la face du monde, ce vieux policier, si ces deux subordonnées étaient venu encadrer leur supérieur dans une chambre d'hôpital, non pas pour le soutenir tandis qu'il s'élançait vers la sortie, mais pour le forcer à y demeurer au lieu de se jeter en vain dans la gueule du loup qui avait déjà englouti l'un des leurs...
Qu'est-ce que c'est que tous ceux-là !- Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ?
Tiens, tiens ! -Ha ! ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !...
Que je pactise ?
Jamais, jamais ! -Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas ;
N'importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
Si ces mots avaient certainement brillé par leur absence dans la conscience d'un policier, alors qu'il se tenait aux côtés du détective qui encerclait sa fille de ses déductions, des pensées bien similaires avaient du prendre leur place... Ce policier qui était demeuré un père, quoiqu'il puisse en penser, et sans que cela suffise à le faire dévier de sa trajectoire pour autant... Ryuzaki n'avait pas regardé Soichiro Yagami comme un obstacle, mais comme un alliée, avec toutes les raisons du monde de le faire jusqu'au bout...
Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J'emporte malgré vous,
et c'est...
Malheureusement, c'est à ce moment là que s'établissait le divorce entre ce rôle si prestigieux et l'acteur qui s'en était montré digne jusque à présent...
C'est ?...
Substituant une fille à un amour à sens unique, le britannique s'imagina la question de Roxane flotter sur les lèvres tremblantes de Light Yagami.
Mon panache.
Face à Kira en personne, nul doute qu'il aurait eu la force d'offrir cette ultime réplique à sa fille, l'instant précédant l'ultime face à face avec leur ennemi commun... Mais c'était justement face à sa fille que cette réplique perdait son sens comme sa saveur...
Était-ce au détective de prendre le relais ? Lui aussi, il aurait pu s'offrir le luxe d'adresser cette dernière bravade, ou cette dernière effronterie à la grande faucheuse, en lui donnant la tonalité d'une victoire au moment où il était supposé goûter une toute dernière fois à l'amertume de la défaite...
Oui, quelques jours... Non, quelques semaines plus tôt, l'éternel gamin aurait pu s'amuser de cette manière... mais il n'avait plus le cœur à rire de sa défaite éventuelle, ni même le cœur à se réjouir de sa victoire...
Un pourcent... Une flamme moribonde qui s'était étouffée sous les yeux d'un père, balayée par le souffle de sa propre fille... et pourtant, elle continuait malgré tout de brûler secrètement dans la dernière conscience où elle aurait pu se réfugier.
Celle du détective qui avait méticuleusement empilé les quatre-vingt dix neuf autre pourcents, de la même manière qu'il bâtissait des tours de Babel sur la table d'un café ou du quartier général d'une investigation, une capsule de lait à la fois, les unissant dans la même construction verticale qui défiait la gravité aussi bien que le sérieux qu'on se serait cru en droit d'attendre de sa part...
Un contre quatre-vingt dix neuf. Une contre six milliards. Pourquoi s'obstiner ? Pour quelle raison hésitait-il à poser le pied sur le mauvais plateau de la balance, pour tenir compagnie à celle qui s'y raccrochait du bout des doigts... Non, elle avait laissé sa main glisser sur le rebord depuis bien longtemps, et il était bien trop tard pour la lui agripper in extremis et pourtant... Pourtant... Pourquoi ? Oui, pourquoi ?
Question futile. Il en connaissait si bien la réponse. Réponse qui prenait la forme d'une énigme à ses yeux. Mais le cœur n'avait-il pas ses raisons que la raison.. ?
Futile. Pourquoi s'abriter derrière cet éternel faux fuyant ? Là encore, il connaissait la raison...
Malgré les sollicitations comme la sollicitude de ses deux collègues, le commissaire hésitait encore à tourner le dos à sa fille, pour abandonner une criminelle à son sort. Hésitation qui poussa cette dernière à essuyer ses larmes sur le revers de sa manche pour redonner un semblant de tranchant à son regard.
« Ici ou ailleurs, la vérité ne changera pas, tu sais... Bien sûr que tu le sais... Alors est-ce que tu as vraiment besoin de te retirer pour délibérer sur le verdict ? Ce verdict que tu m'annonceras, les yeux dans les yeux, sans baisser la tête face à l'accusée au point qu'on pourrait la prendre pour le seul véritable juge, ici bas... »
Soichiro trouva la force de relever la tête, mais une adolescente se refléta dans les yeux d'un père et non ceux d'un policier, encore moins ceux du juge qu'elle réclamait.
« Light...Je... »
« Ah, mais c'est vrai que les jurés se doivent de délibérer à l'abri du regard de l'accusée.. Pour quelle raison, dis-le moi ? Quelle justification pour cette pudeur ? Parce que vous avez honte de vos arguments ? Si c'est le cas, il faudrait peut-être se poser des questions sur leur validité... »
Aizawa plissa les sourcils, Matsuda détourna son regard, celui qu'ils épaulaient secoua simplement la tête.
« Ce n'est pas la question... En tout cas pour moi...Je...ne suis pas en état...de te juger...encore moins de te condamner...et en mon âme et conscience, je ne peux pas...t'acquitter... T'arrêter, c'était sans doute à ma portée...et encore, je n'aurais pas eu la moindre chance d'y arriver, seul...mais...je ne pourrais jamais...aller plus loin...que ça... et crois-moi...Oui, crois-moi, ce n'était déjà pas facile...d'aller jusque là... »
Des paroles bien futiles... Son enfant les aurait entendu, même si le système acoustique reliant les deux côtés de la barrière en une seule cellule avait été mis hors tension, il suffisait de regarder à travers la ligne formée par une vitre.
« Et pourtant, papa... il faudra bien... Si une seule condamnation est de trop pour toi, comment feras-tu pour endurer les autres ? Toutes les autres... Moi, je n'y serais...je n'y suis jamais parvenu... »
Il était bien désabusé le sourire qui avait encadré ce constat, ce sourire qui s'était voulu effronté...
« De...quoi est-ce que tu parles ? »
« Oh, ne fais pas l'innocent... Il y a encore quelques mois, tu était en droit de faire face aux criminels... En droit de t'imaginer que tu étais là pour les arrêter, dans tout les sens du terme... mais maintenant que tu as arrêté celle de trop...maintenant que tu m'as arrêté... Chaque crime sur lequel tu enquêteras... mais aussi tout ceux auquel tu n'auras ni le temps ni les moyens de te consacrer, même si tu avais eu des nuit aussi blanches que les miennes... Eh bien à partir de maintenant, ce seront aussi un peu les tiens... Non, en un sens, ce seront entièrement les tiens...ou plutôt les vôtres... »
L'adolescente avait écarté les bras, que ce soit pour embrasser la circonférence de la pièce, ou embrasser un détective et deux inspecteurs dans le même reproche...
Soichiro avait usé de son droit à garder le silence, se contentant de secouer la tête une fois de plus. Matsuda s'efforça de maintenir un embryon de doute de l'autre côté d'une vitre, Aizawa serra les dents pour ne pas prononcer le mot de trop...
« Vous ne pouvez pas comprendre ? Ou vous ne voulez pas comprendre ? Chaque crime qui se déroulera ici bas, ou plutôt la victime de chacun de ses crimes, il y a une question qu'elle ne manquera pas de vous poser... et même si elle n'est plus là pour le faire, même si elle n'a pas le courage de le faire, même si elle ne serait plus en état de vous dire quoi que ce soit, elle la posera néanmoins... par sa seule présence... ou sa seule existence... Après tout, si Kira était là... si j'étais resté là, en ce bas monde, ce crime, ce crime de trop, comme tout les autres, aurait-il pu seulement avoir eu lieu ? Un monde où ce crime pouvait se dérouler, aurait-il pu exister si j'étais resté en son sein ? Est-il besoin de dire la réponse ? Et pourtant ce monde, ce sera tout simplement le vôtre... Non plus celui que vous devez subir, mais celui que vous avez choisi... pour vous-même comme pour tout ceux et toutes celles qui seront condamnés à y vivre avec vous... »
Un inspecteur plissa douloureusement les paupières en fermant les yeux face à la question dérangeante comme celle qui la lui posait. Celui qui avait joué les avocats du diable au début de l'enquête pouvait-il se permettre d'endosser le rôle d'accusateur de Dieu à la fin?
Son collègue n'avait pas à s'embarrasser de ce genre de scrupules, ni de ceux d'un père, en tout cas face à cette fille qui n'était pas la sienne..
« Ah, il aurait fallu fermer les yeux, c'est ça ? »
« Oh, mais je ne doutes pas que vous en soyez parfaitement capable. C'est ce que vous vous apprêtez à faire, pour un nombre d'injustices tellement, oh tellement plus élevé que toutes celles que j'aurais eu l'occasion de laisser derrière moi si vous n'aviez pas croisé mon chemin... »
Le pied d'un policier percuta le sol, faisant sursauter les occupants de la pièce à l'exception de celle qui se tenait du mauvais côté de la barrière.
« Navré de te contredire, mais la justice, si elle est d'un côté de cette fichue vitre, ce n'est pas le tiens ! »
« Vraiment ? Ce n'est pourtant pas celle des tribunaux qui me fait face. Enfin, j'ose espérer que ce n'est pas le cas, au vu des traitements que vous avez infligé à celle qui n'était encore que votre suspecte, alors même que vous n'aviez pas l'excuse de faire expier ses crimes à une coupable... »
Ce n'est pas seulement les dents mais aussi le poing qu'Aizawa comprima de toutes ses forces. Que faire et surtout que dire à celle qui avait parfaitement raison ? Le soulagement d'avoir épargné une innocente ne justifiait pas pour autant l'acharnement vis à vis de la coupable. S'il avait été aux cotés de Soichiro Yagami, l'inspecteur aurait pu faire face à sa fille sans sourciller, mais il avait été également aux côtés de L...
« Que le justice soit dans mon dos ou face à moi, pour ma part, même avec la meilleure volonté du monde, j'ai du mal à ressentir la moindre once de culpabilité pour mes victimes... Non vraiment, même maintenant, je n'en trouve pas une trace...Est-ce que c'est réciproque de votre côté, messieurs ? Hehe, on dirait que non... Au moins pour l'une d'entre elle, la seule à être véritablement coupable par dessus le marché... »
La prisonnière secoua la tête en relâchant un soupir avant de croiser les bras.
« Mais je ne vais pas perdre espoir pour autant... Cela viendra... Pas tout de suite... Ni même dans quelques mois, ou mêmes quelques années... mais tôt ou tard, je ne doute pas que vous croiserez la victime de trop à vos yeux... Et à ce moment là, vous comprendrez peut-être qu'elle avait sa place dans votre monde, pas dans le mien... Gardez votre compassion pour cette victime là... Ce sera la vôtre, une parmi tant d'autres, même si vous ne vous en rendrez compte que trop tard...aussi bien pour vous que pour elle... »
Aussi absurde et dépourvue de fondement que puisse être l'intuition, Ryuzaki ne pouvait s'empêcher d'imaginer que cette criminelle parlait avant tout d'elle-même lorsqu'elle avait énoncé cette triste prophétie... De fait, parmi la foule de victimes dont elle traçait les silhouettes dans les brumes de l'avenir bien sombre qui ferait son aurore suite à une exécution, une seule sortait du lot pour retenir son attention... Celle qui brillerait par son absence au moment où la file des infortunés franchiraient la frontière séparant les possibilités de la tragique réalité à laquelle on ne pouvait plus rien changer...
Regret qu'un soupir laissa derrière lui au lieu de les emporter aux quatre vents, tandis que le détective enfonçait ses mains dans les poches tout en se rapprochant d'une vitre d'un pas traînant.
« Espères-tu vraiment convaincre qui que ce soit ici, Yagami ? »
« Je pense qu'à ce stade, nous n'avons plus à nous embarrasser avec nos pseudonymes, Lawrence... »
Pour quelle raison s'obstinait-il à s'adresser à sa captive par le nom de famille qui aurait du s'effacer derrière le seul nom que les générations future déchiffreraient sur la tombe de cette adolescente ? Ou si on envisageait les choses de l'autre côtés du miroir, fallait-il comprendre qu'elle dispensait le patriarche accablé de douleurs de la cruelle nécessité de renier sa fille indigne de son arbre généalogique, de peur qu'elle ne contamine les autres branches ?
« Il était si dur à endosser, le rôle de Light Yagami ? »
« Si tu savais à quel point... Pourquoi penses-tu que j'ai préféré celui de Kira ? C'est même ironique quand on prend la peine d'y penser... Je n'ai sans doute jamais eu autant de facilité à jouer ce rôle qu'au moment où j'ai cessé de le prendre pour autre chose qu'un rôle... Oui, Kira était bien plus douée que moi pour la performance de Light Yagami... Mais elle est fatiguée, Lawrence...Si fatiguée de ce personnage que d'autres ont choisi pour elle à sa place... »
Confession des plus sincère, tout comme le sourire dont elle l'avait enrobé. Un sourire qui n'était plus celui d'une gamine effrontée mais bien celui d'une adulte qui avait cessé de trouver le moindre charme aux illusions dont on l'avait bercé, maintenant qu'elle avait eu l'occasion de voir ce qu'on dissimulait dans leurs coulisses...
« A rose by any other name... Mais contrairement à ce que tu t'imagines, tu n'as pas besoin de me convaincre... Je peux te concéder le point sans aucun problème. A tout prendre, je pense que bon nombre de personnes auraient préféré te confier leur monde les yeux fermés, plutôt que de le laisser sous ma garde... A vrai dire, j'estime sincèrement qu'elles y auraient gagné au change.»
Une concession des plus inattendue, si bien que la surprise ne resta pas cantonnée d'un seul côté du miroir.
« Vraiment ? Si c'est le cas, pour quelle raison t'es tu amusé à me défier ? Ah suis-je bête... La réponse est précisément dans la question... »
Face à l'expression quasi maternelle de celle qui s'amusait des frasques du gamin qu'elle était supposé corriger, le détective avait dévoilé l'âme d'enfant qui se dissimulait derrière le sourire complice du plus cynique des adultes.
« Hehe... Je l'avoue bien volontiers, et c'est sans doute l'étendue de la différence entre nous. Le rôle d'arbitre ne me convient pas, celui du juge encore moins... Je suis sincèrement incapable de rester en dehors, ou de planer au dessus de la mêlée...La seule manière pour moi d'apprécier ce jeu, c'est d'y participer aux côtés de ceux qui en ont fait leur vie, cette vie dont ils oubliés qu'elle n'était rien d'autre qu'un jeu... Et crois-moi, je l'aime de tout mon cœur ce petit jeu, si bien que j'aurais donné ma vie pour une toute dernière partie...en espérant qu'elle dure le plus longtemps possible... »
Si l'adolescente avait secoué la tête, la complicité avait formé un pont par dessus la barrière qui s'interposait.
« Confidence pour confidence, je suis peut-être mal placée pour te faire la leçon sur ce point... Tu étais de trop dans le monde que Kira voulait déployer autour d'elle... Une perte de temps, dans le meilleur des cas, un obstacle à surmonter avant de passer aux choses sérieuses... et pourtant... Pourtant, je pense qu'une partie de moi s'est réjoui quand elle a réalisé qu'elle ne pourrait pas remporter la victoire à la première manche, ni même à la seconde... Raison pour laquelle tu devais disparaître de mon horizon, Lawrence, tu éclipsais tout le reste... La justice n'a rien d'un jeu, cette vie non plus, mais c'est si facile de l'oublier avec toi... Si les choses avaient tournés différemment, si je m'étais trouvé de l'autre côté de cette barrière, en te laissant ma place derrière, je pense...sincèrement... que j'aurais regretté que ce petit jeu soit arrivé à la fin pour de bon... En fait, je le regrette, même maintenant, et pour les mauvaises raisons... les plus futiles... parce qu'au fond, moi aussi je ne pouvais pas l'apprécier en restant à la position du juge... Ma dernière trace de futilité...ou peut-être même d'humanité... Oui...Je me sentais si humaine, face à toi, trop humaine... et je ne voulais pas qu'il se dissipe trop vite ce dernier vestige d'humanité, qu'il prenne tout son temps avant de s'effacer pour de bon derrière une divinité...»
La tristesse s'accentua dans les yeux du britannique en même temps que le pli moqueur qu'ils surmontaient. Kira ne laisserait pas l'ombre de la culpabilité sur son passage quand elle tirerait sa révérence de la conscience de son détective, mais en revanche, il aurait beaucoup de mal à combler le vide que son absence aurait creusé, aussi nostalgique que soient les échos qui résonnerait à l'intérieur quand il se pencherait sur ce gouffre de temps à autres...
« Si tu savais à quel point le sentiment peut être réciproque...Light... J'aurais beaucoup de mal à l'apprécier en toute sérénité ce monde que tu m'abandonneras... »
« Il te sera sans doute difficile de te trouver une nouvelle camarade de jeu, oui... Mais il est temps pour toi de grandir... Temps pour le gamin de laisser la gamine derrière lui pour passer à l'âge adulte, avec tout ce que ça implique en terme d'existence moribonde et de responsabilités pesantes qu'on ne peut ni abandonner, ni déléguer à d'autres...A commencer par la toute première qu'il te faudra assumer... »
Ryuzaki secoua la tête en relâchant un soupir.
« Je ne peux pas sans doute pas te contredire sur ce point... Mais le problème n'était pas là... Il était si simple ce monde tant que j'ignorais que tu étais quelque part dessus. Si vide aussi, en un sens... Il ne se composait d'aucune chose, encore moins de personne, il se réduisait à une simple collection de faits... Des pièces du puzzle éparpillés ici et là, qu'il fallait regrouper avec celles qui avaient un air de famille, jusqu'à reconstituer le dessin éparpillés sur leur surface... En dehors de ça, en dehors du contexte qui leur donne leur signification en plus d'une fonction, ces bouts de cartons n'ont pas plus de sens que de valeur... et une fois leur mystère dévoilé, ils cessaient bien vite d'en avoir à mes yeux... Quand l'énigme a trouvé sa réponse, quelle importance que le majordome soit le meurtrier plutôt que la femme de chambre ou le médecin de famille ? Quelle différence que Kira se soit dissimulée ou non dans le foyer d'un commissaire ? Les raisons qui ont poussé la fille de ce même commissaire à lui tourner le dos, sans pour autant rejoindre le camps des criminels pour autant, bien au contraire ? Elles valaient bien celles qui ont guidé la main des meurtriers qu'elle a fait comparaître devant sa propre justice … »
Un contraste s'accentuait progressivement entre le constat désabusé du détective et la tristesse qui se reflétait sur une vitre, quand bien même on se serait focalisé sur sa surface en ignorant celle qui l'écoutait de l'autre côté...
« Des faits, Yagami, rien d'autres que des faits... Si on s'amusait à enregistrer l'histoire comme la géographie de ce monde dans ses moindres détails, elle se réduirait à ça, un simple catalogue de faits... ou peut-être qu'il vaudrait mieux parler d'un Atlas... Un Atlas, oui... Une simple carte... Quand on a besoin de mettre la main sur Kira, cela fait sens de se demander quel est le trajet le plus court entre l'Angleterre et le Japon... Une route qu'on pourrait qualifier de correcte dans ce contexte... La bonne route... Mais si tu n'as aucune destination en tête, aucun voyage à effectuer, cette route n'est pas plus correcte qu'une autre, ni la bonne route ni la mauvaise... Simplement une parmi tant d'autres, une infinité d'autres, sans que l'une aient plus de pertinence ou d'importance que n'importe quelle autre qu'on pourrait emprunter à la place... Il en va de même avec tes crimes... En soit, rien ne distingue tes actes de ceux de la meurtrière lambda, du criminel typique ou atypique, ou même du citoyen ordinaire... Oh, les réactions suscitées ne seraient pas les mêmes, j'imagine... Certains s'en amusent, d'autres applaudiraient des deux mains, quelques uns se sont révoltés... Un père a fini au bord du désespoir... mais là encore... des états de faits qui relèvent de la psychologie... Encore et toujours des faits, ni plus, ni moins...»
Relâchant sa déception dans un soupir, une adolescente secoua la tête, en maintenant les bras croisés devant celui qui continuait de dissimuler ses mains au fonds de ses poches.
« Je vois, il se réduisait effectivement à bien peu de chose, ton petit monde... »
« Ce n'est pas spécialement mon monde, c'est aussi le tien, ou plutôt le nôtre, puisque nous sommes forcés d'y cohabiter, toi et moi, et qu'il n'y a rien en dehors... En dehors... C'est précisément se tenir en dehors de ce monde que d'affirmer qu'un état de fait a plus ou moins de valeur qu'un autre... ou même d'attribuer simplement une valeur à quoique ce soit, en s'imaginant que c'est autre chose que l'expression d'une préférence personnelle. Loin de survoler les faits, elle ne fait que s'y ajouter... Un mur qui marque les bornes de notre monde... Aucun d'entre nous ne pouvait passer par dessus, la seule personne qui pourrait se tenir de l'autre côté...si on peut parler de personne, ce serait sans doute Dieu... »
Deux personnes se tenaient recourbés l'une en face de l'autre, à se contempler les yeux dans les yeux, même si la seconde devait appuyer son front comme ses mains sur une vitre pour se maintenir au niveau de son interlocuteur ou même simplement debout.
« Tu étais fait pour être la gardien de ma cellule... Alors est-ce que je devrais m'étonner que tu essaie de me persuader qu'aucun monde ne pouvait m'attendre, ou même simplement exister pour moi, par delà les murs de cette prison ? »
« Ah, j'en déduis que toi non plus, tu n'as jamais cru en Dieu... »
Interrogation implicite qui étira les lèvres d'une adolescente en un pli moqueur pour ouvrir le chemin à sa réponse.
« Disons que j'ai toujours eu un doute sur l'existence de quoi que ce soit par delà ce mur... J'avais tranché la question à ma façon... En admettant que Dieu existe, il était de mon devoir de valoir mieux que lui... Si ce blasphème te choque, je t'inviterais à jeter un œil sur sa création... »
« Oh, je serais bien mal placé pour te reprocher de faire comparaître Dieu aux bancs des accusés, tu ne crois pas ? »
« Hehe... Effectivement... Mais il y a une différence entre nous, tu n'as même pas l'hybris de te situer au dessus de la divinité que tu t'apprêtes à condamner...Enfin, j'imagine que si, en un sens, puisque tu la rabaisse à ton niveau, une simple humaine, et c'est pour mieux lui attribuer le rôle de la perdante dans ton petit jeu... »
Ryuzaki secoua la tête.
« Oui...et non... Tu as perdues effectivement, mais ce n'est pas parce que j'avais raison que tu avais nécessairement tort... »
Concession apparente qui ramena un semblant de sourire à la surface d'un miroir, au point précis où deux reflets s'entrecroisaient avec leurs réflexions.
« Vraiment ? Mais j'imagine qu'il est plus flatteur pour le détective de considérer que son adversaire n'était pas de ce monde... Et en vérité, toi non, plus, tu n'avais pas tout à fait tort. Pour estimer que certains faits ont leur place en ce monde et d'autre non, que certains ne devraient jamais avoir existé en premier lieu, qu'ils ne devraient pas exister, il faut voir le monde à travers les yeux d'une divinité...Mais à la différence de celui dont j'usurpais la place, j'avais les moyens ou plutôt je prenais la peine d'exécuter le jugement après l'avoir rendu... Cela devrait suffire à me rendre plus crédible dans ce rôle qu'il délaissait si souvent, en admettant que quelqu'un l'ai jamais endossé avant moi...Oui, de ce point de vue là, tu est effectivement en droit de te vanter d'avoir fait comparaître Dieu au tribunal... »
Le détective baissa les yeux, sans qu'on puisse y voir le signe d'une quelconque humilité face à cette divinité dont il reconnaissait l'autorité, mais certainement pas de la manière bien superficielle qu'elle s'imaginait à l'instant présent... Après tout, pour quelle autre raison aurait-il pu accepter de s'enfermer dans son panoptique après avoir placé la clé définitivement hors de portée du prisonnier, cette clé constituée par un nom et un prénom ?
« Tu m'accusais d'être incapable de voir par delà le mur de cette prison, mais...Pour être tout à fait honnête, j'ai rencontré au moins une personne qui a éveillé le doute à ce sujet... »
S'il en jugeait à la lueur qui avait pétillé dans son regard, étincelle qui avait percé un court un instant un brouillard de scepticisme, elle s'estimait flatté de l'aveu qu'il lui avait offert...
« Si j'ai éveillé le doute à ce sujet, pour quelle raison m'as tu enfermé ici, dis moi ? Parce que c'est à ton tour d'estimer que même si tu accorde son existence à Dieu, il est néanmoins de ton devoir de valoir bien mieux que lui ?»
« Navré de te décevoir, mais quelqu'un t'as devancé... »
« Ah... Tout comme on m'avait devancé pour le tout premier baiser... Et là encore, je suppose que ce n'était pas une demoiselle... »
Défaite qu'elle semblait prendre avec une humeur magnanime. Et pour mieux souligner la maturité de cette adulte qui lui faisait face, un gamin accentua légèrement son sourire pour qu'une pointe d'effronterie s'immisce par dessous l'affection.
« Effectivement... puisqu'il s'agissait de Puddleglum... Hmm ? Tu n'as pas l'air convaincue... J'en déduis que tu n'as jamais eu la chance de lire Lewis. Peut-être que je devrais te rendre la faveur, en échange des œuvres de Fédor, je t'offrirais une édition complète des chroniques de Narnia... »
« Je ne demanderais pas mieux, mais est-ce que tu me laisseras seulement le temps de les lire jusqu'au bout ? »
Pour le moment, l'adulte semblait attendrie par le gamin au lieu de se sentir disposée à le tourner en ridicule. Malheureusement, elle n'avait plus le cœur à se prendre au jeu, et oublier qu'on inviterait bientôt une gamine à prendre ses responsabilités d'adultes une toute dernière fois.
« Sans doute pas, et j'en suis le plus navré, crois-moi... Mais contrairement à toi, je ne garderais pas le secret sur mon passage préféré... Tout ce que j'espère, c'est me montrer à la hauteur de Tom Baker... Tout le monde retient le quatrième docteur, à juste titre, ce n'est pourtant pas sa meilleure performance... Mais je m'égare, et là encore, je doute d'avoir le temps de t'initier à mon petit plaisir coupable... Cela ne te dérange pas si je récite le texte dans sa langue d'origine ? »
« Tu sais bien que cela ne fera aucune différence pour moi, alors si ça peut en faire une à tes yeux, ne te prive pas, va... »
Suppose we have only dreamed, or made up, all those things — trees and grass and sun and moon and stars and Aslan himself. Suppose we have. Then all I can say is that, in that case, the made-up things seem a good deal more important than the real ones. Suppose this black pit of a kingdom of yours is the only world. Well, it strikes me as a pretty poor one.
Des paroles dont l'écho était particulièrement profond quand il résonnait dans l'atmosphère d'une cellule, cette cellule dont un détective avait embrassé la circonférence, quitte à devoir sortir les mains de ses poches pour étendre les bras.
And that's a funny thing, when you come to think of it. We're just babies making up a game, if you're right. But four babies playing a game can make a play-world which licks your real world hollow.
L'expression espiègle d'un éternel gamin s'était reflété dans les lunettes d'un commissaire de police, alors que le britannique semblait le prendre à partie, avec ces deux collègues, témoignant à leurs yeux qu'ils avaient été bien plus que de simples spectateurs au cours de cette enquête.
That's why I'm going to stand by the play-world. I'm on Aslan's side even if there isn't any Aslan to lead it. I'm going to live as like a Narnian as I can even if there isn't any Narnia.
Par un paradoxe des plus déconcertant, la chaleur qui se dégageaient des paroles que Ryuzaki avait emprunté à son compatriote, elle irradiait des deux côtés d'une frontière aussi invisible qu'infranchissable, sans doute parce qu'elles pouvaient parler aussi bien à la criminelle qu'aux policiers qui avaient contribué à son arrestation, une chaleur suffisamment douce pour reléguer les regrets à la périphérie d'une prison, ne serait-ce que quelques instants...
« Il ne paie pas de mine ce monologue, surtout si on le compares à celui d'Hamlet ou aux digressions d'Ivan... Un simple paragraphe dans un livre pour enfant...Et pourtant... quand je l'avais lu pour la première fois... et A fortiori quand j'ai eu la chance de l'entendre dans la version de la BBC... il n'est pas ressorti par l'autre oreille, crois-moi... Il faut dire que c'était une énigme des plus déconcertantes... A ce stade de l'histoire, Puddleglum est entièrement sous le charme de la sorcière, il n'est pas convaincu qu'il n'y a rien en dehors de cette caverne, non, il le sait mieux que personne...et pourtant, il choisit en toute connaissance de cause de préférer un rêve à la réalité bien concrète... Le plus frustrant à mes yeux, c'est que son argument aurait conservé toute sa force, même si la sorcière avait eu raison... Pire, il serait devenu encore plus convaincant pour notre héros... Au point que je n'arrivais pas à le contredire sur le coup... Je n'y suis toujours pas arrivé, du reste... C'était littéralement le monde à l'envers...Bien sûr, j'aurais pu balayer ces bêtises du revers de la main, me dire que c'était simplement un idiot...C'était loin d'être le premier du genre, le monde est peuplé d'idiots qui sont persuadés qu'il y a autre chose que des faits... Celui là n'était pas le premier, encore moins le dernier, et je n'aurais pas à chercher bien loin pour en trouver d'autres... En fait, je suis littéralement entouré d'idiots, là... »
Aucune trace de condescendance ou de mépris dans les yeux du détective tandis que trois policiers et une adolescente s'y reflétaient à tour de rôle.
« Mais je les aimais bien, ces idiots... Tu sais, aux yeux du plus grand des détectives, le monde est surpeuplé d'imbéciles, crois-moi. En revanche, il y a une chose dont il a toujours manqué à mes yeux, c'est d'idiots... Hmm, quand j'y repense, tu m'avais traité d'idiot lors de notre première rencontre... et je t'avais rendu la faveur... Tu t'étais bien trompé... En revanche, j'étais loin de me douter à quel point j'avais eu raison de mon côté... Il m'a fallu du temps pour m'en rendre compte... Même quand une personne bien plus qualifiée que le quatrième docteur m'a récité ce monologue sans le savoir, à la surface d'un écran de surveillance, j'avais tout juste commencé à réaliser... Oui, tu aurait été parfaite dans le rôle de Razkolnikov, mais aussi pour celui de... Light Yagami au fond... Et c'est sans doute ça le problème, quand tu me regardes...quand je te regardes... je commence à me sentir idiot... »
Confession qui laissa une meurtrière interloquée, avant que la tension accumulée au cours du monologue du détective ne se relâche dans un gloussement qu'elle dissimula derrière sa main.
« Un prêté pour un rendu, hein ? »
« Oui...et c'est bien la raison pour laquelle, moi aussi, je dois te faire disparaître de mon horizon, Light... »
Même si la tendresse donnait sa tonalité à cette condamnation, elle avait emporté le sourire du détective lors de son passage de l'autre côté de la vitre, et si celui de la criminelle avait survécu, il s'était coloré de tristesse.
Après tout, elle avait bien compris le véritable sens de ces paroles. Ce détective n'était plus disposé à être son gardien, bien au contraire, il s'était décidé à lui ouvrir les portes de sa cellule...en sachant pertinemment qu'il n'y avait aucun monde pour l'accueillir en dehors...
