Chapitre 36 :

Blair avait reçu la simple évocation de son prénom par Chuck comme une claque en plein visage. Ce n'était pas, bien sûr, comme s'ils n'étaient pas régulièrement en contact pour tant de sujets liés à Audrey, mais le ton de sa voix, la gravité, la sensualité qui s'en dégageait sur le moment lui coupa proprement le souffle.

Son seul tort était de s'être laissé entrainer par Serena. La soirée était rapidement devenue incontrôlable, le volume de champagne qu'elle avait ingurgité à jeun avait annihilé toute sa capacité à résister aux initiatives festives de son amie, qui en avait clairement profité. Rapidement elles étaient arrivées dans ce club, s'étaient installées à une table, et avait canalisé l'attention exclusive d'un bon tiers des hommes présents. Au bout de quelques heures, elles avaient choisi de s'expatrier sur la piste de dance pour être davantage à l'abri des regards, et profiter de la soirée plus tranquillement. Serena était simplement partie chercher des verres au bar lorsque Chuck et Blair avait commencé à danser ensemble.

Les bras ballants le long du corps, le souffle court, Blair regardait Chuck dans les yeux, tout autant incapable de lui répondre que de s'en aller. Ce n'était pourtant pas compliqué. Tu te tournes sur toi-même, tu mets un pied devant l'autre, et tu fais confiance dans le champagne que tu as bu pour ne pas avoir de souvenirs de cette scène le lendemain matin ni jamais. Mais se répéter ce mantra dans sa tête était une chose, attendre de son corps qu'il lui obéisse en était une autre, et Blair ne bougea pas d'un centimètre.

Son esprit était incapable de fonctionner. Ses yeux de se détacher de Chuck. Elle sentait sa respiration s'accélérer, s'intensifier, et pouvait sentir sa poitrine se soulever sous son effet. Elle sentait tous ses nerfs comme à vifs, semblait avoir chaud et froid en même temps. Blair était toujours immobile, et plus les secondes passaient, plus elle devenait consciente d'une réalité qui s'imposait à elle à son corps défendant. Chaque parcelle de sa peau attendait que Chuck se rapproche d'elle de nouveau, la touche, la serre contre lui. Elle aurait pu jurer que l'air entre eux s'épaississait, se densifiait.

Les basses, toujours aussi intenses, semblait parcourir son corps de part en part. Elle vibrait sur leur rythme malgré elle, sentant son rythme cardiaque se caler instinctivement dessus. Maintenant qu'elle ne dansait plus, elle commençait à avoir légèrement froid, sans doute à cause de la fine pellicule de sueur qui recouvrait sa peau.

A l'instant même où elle formulait cette pensée, elle eut le souffle coupé par une vague de chaleur intense et brutale qui parcouru son bras. Sans dire un mot, elle baissa simplement les yeux pour constater que la main de Chuck était en train de courir sur sa peau. Relevant les yeux, elle trouva son visage à quelques centimètres du sien, et sentit sa main saisir la sienne.

Incapable de refréner la réaction que son corps entier avait à son contact, elle ne se détourna pas. Elle resta face à lui, laissant sa main serrée dans la sienne, à lire dans son regard exactement ce qu'elle avait envie de lire. Lorsque Chuck tourna les talons et entreprit de leur frayer un chemin parmi la foule des danseurs, elle le suivi sans un mot.

Quelques heures plus tard, Blair sentit la limousine enfin marquer un arrêt et ouvrit les yeux, pour constater avec un soulagement immense qu'elle se trouvait en bas de son immeuble. Elle était posément assise sur la banquette arrière, les mains posées sur ses genoux, serrant sa pochette, tentant de faire preuve d'autant de dignité que le permettait la situation.

Elle s'autorisa enfin à orienter son regard vers le fond de l'habitacle, ou Chuck se trouvait. Il était comme avachi sur la longue banquette, un verre de scotch à la main, le col de sa chemise encore entrouvert, le regard dans le vague. Elle s'attarda un instant sur son visage, la ligne de ses épaules, sur ses mains qui serraient son verre. A travers ses paupières entrouvertes, elle tentait par tous les moyens de ne pas relier l'homme qui se trouvait devant elle à ce qu'elle avait vécu ces dernières heures. Cet homme était le père de fille. Cet homme était en couple avec une autre femme.

Sans dire un mot, se demandant un instant si Chuck avait même réalisé que la voiture s'était arrêtée, elle ouvrit la porte prestement et sortit de la voiture. Elle claqua la portière tout aussi rapidement, et se dirigea vers la porte de son immeuble, sans un regard derrière elle. Il pouvait bien l'appeler, la suivre, elle ne se retournerait pas. Elle ne savait pas si elle devait qualifier cette soirée de rêve ou de cauchemar, elle était uniquement certaine qu'elle n'avait pas du tout envie d'explorer davantage le sujet.

Elle voulait prendre un bain chaud, se glisser dans son lit habillée de son pyjama en soie préférée, enfiler son masque et se laisser glisser dans le sommeil. Et ne plus jamais suivre Serena en soirée.

C'est donc ce qu'elle fit. Elle rentra en silence dans l'appartement plongé dans le noir. Posa sa pochette et son portable sur le guéridon de l'entrée d'une main tremblante, et monta se réfugier dans sa chambre.

Arthur reprit rapidement ses vieux réflexes. Il avait été surpris de revoir son patron dans cet état. Cela n'avait pas été le cas depuis plusieurs années. Mais certaines choses ne changeaient pas a priori. Lorsqu'il avait interrogé Chuck par le système de communication interne à la limousine sur la direction à prendre, et que celui-ci n'avait pas répondu, il n'avait dans un premier temps pas su comment réagir. Après des années de missions parfois originales, son poste était devenu plus classique. Il emmenait Chuck au bureau, à des galas de charité, à quelques rares évènements familiaux. Mais depuis longtemps, plus d'appel en pleine nuit, plus besoin de le soutenir jusqu'à sa suite. Jusqu'à ce soir.

Au bout de quelques minutes, il se risqua à entrer dans l'habitacle, et ne pu s'empêcher d'être choqué par le spectacle qui s'offrait à lui. Chuck n'était pas évanouit, ni ivre, du moins pas encore, mais il semblait clairement en état de choc. Il ne remarqua pas tout de suite la présence d'Arthur, et fini par poser sur lui un regard torve. Il ne réagit pas davantage lorsque son chauffeur lui demanda s'il pouvait lui être utile en quelque chose. Arthur s'apprêtait à laisser Chuck seul afin de lui donner le temps de la réflexion, lorsqu'il entendit, d'une voie à peine audible : « Contentez-vous de rouler ».

Lorsque Chuck sentit la limousine se déplacer, et s'éloigner enfin de l'immeuble qu'il connaissait si bien, il sentit enfin sa respiration reprendre un cours normal. Il était Chuck Bass, se considérait comme un homme de pouvoir, capable de prendre des décisions rationnelles, d'avancer.

Mais là, pour la première fois de sa vie, il se sentait totalement bloqué, acculé. Il ne s'attendait absolument pas aux évènements de ce soir, ne s'y était absolument pas préparé. Il était toujours extrêmement précautionneux avec Blair. S'attachant à lui montrer de l'affection, surtout devant Audrey, mais gardant toujours une certaine réserve, une retenue.

Que faisait Blair sur cette piste de dance ce soir ? que faisait elle dans cette robe, à danser avec lui comme ça, ses mains sur lui, l'odeur de sa peau.

Chuck ferma les yeux et secoua la tête pour forcer les souvenirs qui affluaient à se dissiper. Il les rouvrit, et se trouva face à la banquette de sa limousine. Vide. Et cette réalité le frappa au cœur, au sens propre. Il sentit une douleur intense envahir sa poitrine. Le manque. Déjà.

Il connaissait trop bien ce vers quoi il se dirigeait. Il avait déjà fait le même chemin avec Blair de nombreuses fois. La raison d'abord, parfois la haine même, et puis un jour, un moment, tout bascule et ils sont de nouveau Blair et Chuck. Chuck et Blair.

Il sentait un vide se former sous lui. Vraiment. Il sentait des forces qui le dépassaient prêtes à prendre le dessus sur sa volonté. Ce à quoi il était certes tentant de céder mais … mais Audrey. Mais Rose. Mais la vie qu'il avait construite.

Il était totalement perdu, dépassé. Il ferma de nouveau les yeux, s'accrochant à son verre, et s'appliqua à faire le vide dans son esprit.

Plusieurs semaines passèrent avant que Chuck et Blair n'eurent l'occasion de se revoir.

Opportunément, Chuck eut plusieurs déplacements, programmés de longues dates, qui lui imposèrent de longues périodes à voyager en Asie et en Europe. Blair de son côté se consacrât intégralement à ses études et à Audrey, appréciant de retrouver sa fille pour elle toute seule. Passer chaque week-end avec elle sans se poser la question de l'emploi du temps de celle-ci lui offrit un certain repos de l'esprit, ce que les circonstances particulières rendaient plutôt approprié.

Mais ce soir-là était prévu la première rencontre entre parents et professeurs à Constance, et ni l'un ni l'autre ne pouvait décemment ignorer l'évènement.

A son habitude, Blair était arrivée parfaitement à l'heure. Elle était installée dans l'amphithéâtre parmi les autres parents, écoutant avec attention la responsable des études faire son discours d'introduction, lorsqu'elle reconnut le bruit assez distinctif de la porte du fond qui s'ouvrait discrètement, et quelques pas étouffés. Elle ferma les yeux un instant et se revis plusieurs années en arrière, alors étudiante assidue, guettant l'arrivée de son petit ami et de Chuck, régulièrement en retard. Elle réalisa trop tard qu'un sourire lui était monté aux lèvres, et elle ouvrit rapidement les yeux afin de se reprendre.

Presque deux mois sans voir Chuck. La communication entre eux n'était pas allée au-delà de quelques sms neutres, ayant tous Audrey comme sujet. Instinctivement, tous les deux semblaient décidés à oublier ce qui s'était passé, et Blair louait le ciel chaque jour de ne pas avoir à composer avec un Chuck persistant. Elle connaissait cette version du père de sa fille, et ne se sentait absolument pas la force d'y être confrontée.

Elle avait préparée soigneusement leur rencontre ce jour-là. Sous le prétexte parfait de passer pour une mère sérieuse et dévouée, elle avait choisi pour la première fois depuis son retour à NY une tenue qu'elle aurait tout à fait pu considérer comme symptomatique de l'époque ou Sophie de Monaco avait droit de citer sur sa garde-robe. Elle se trouvait donc là. L'image même du sérieux. La reine de l'Upper Est Side, froide et parfaite, couverte des genoux à la base du cou, les cheveux impeccablement coiffés lâchés sur ses épaules.

Mais c'est la même reine qui intérieurement bouillonnait, et brulait de se retourner afin de vérifier que le retardataire était bien Chuck. Elle se concentra de toute ses force sur le pupitre de l'intervenante, respira profondément, et resserra ses doigts autour de la anse du sac à main posé sur ses genoux.

Chuck avait attendu discrètement, depuis sa limousine garée au coin de la rue, que l'ensemble des parents ne pénètre dans l'établissement afin de faire une entrée la plus discrète possible. C'est sans réfléchir qu'il avait repris le chemin de la porte que Nate et lui empruntait dans le temps, lorsqu'ils souhaitaient rendre leurs retards récurrents le plus discrets possible. Il réprima un sourire lorsqu'il atteint enfin la vaste pièce, et s'assit rapidement, déboutonnant la veste de son costume. Il croisa les jambes, et entreprit d'étudier l'assistance.

Son attitude nonchalante allait sans aucun doute tromper chacune des personnes présentes ce soir-là. Mais il ne se faisait pas de réelles illusions sur l'effet qu'elle aurait sur la seule personne pour laquelle il l'adoptait justement. Il ne tarda pas à la repérer dans la foule. Comment pourrait-il en être autrement. Elle était superbe, d'une élégance à couper le souffle comme à son habitude. Il réalisa un peu tard qu'il devait la fixer depuis plusieurs minutes, avant de détourner le regard et de se forcer à reporter son attention sur l'intervention d'un ennui létal pour lequel il était pourtant venu.

Au bout d'une heure qui parut à Chuck une éternité, les parents furent conviés à un rapide cocktail avant les rencontres prévues avec les professeurs de leurs enfants. Il se rendit directement au bar, dont il repartit, chargé d'un verre de scotch et d'une coupe de champagne, à la recherche de Blair.

Il la situa de nouveau en quelques secondes dans la pièce. Et ne put s'empêcher de sourire lorsqu'il se rendit compte qu'elle l'avait parfaitement repéré, mais qu'elle s'appliquait à donner toute son attention à la jeune femme avec laquelle elle discutait. Il la connaissait par cœur. Il savait que rien ne pouvait lui échapper dans ce type d'évènement.

« Mesdames », s'annonça-t-il alors qu'il s'approchait des deux jeunes femmes.

Blair posa enfin les yeux sur lui. Interrogatifs. Chuck se demanda si elle allait pousser le vice à lui demander ce qu'il faisait là ce soir ou pas. Mais non … « Chuck, je ne t'ai pas vu avant le discours d'introduction, je craignais que tu n'aies oublié …. »

« J'ai été retardé par une réunion malheureusement, mais n'ai raté que quelques minutes de ce passionnant exposé. » Il tendit la coupe de champagne à Blair qui la prit sans un mot, avant de se retourner vers la jeune femme qui, d'après le regard papillonnant dont elle le gratifiait, était déjà conquise.

« Bonsoir, Mary Cowell, enchantée », minauda-t-elle.

Chuck ignora Blair qui levait discrètement les yeux au ciel tout en commençant à siroter son champagne, et se présenta poliment « Ravi de vous rencontrer, Chuck Bass ».

« Je sais », répondit sans plus de subtilité la jeune maman. « C'est admirable de voir un jeune père s'impliquer ainsi. Comme vous pouvez le constater, vous faites figure d'exception ce soir », expliqua-t-elle en balayant l'assemblée, il était vrai essentiellement féminine.

« Et bien, je dois dire que j'ai à cœur de rattraper le temps perdu, n'est-ce pas Blair ? »

A ces mots, Blair stoppa nette sa dégustation pour fixer Chuck d'un regard noir, tentant de réprimer le rouge qui lui montait au joues. Sa position lui avait jusque-là évité d'essuyer toute remarque désagréable sur sa situation familiale quelque peu compliquée, et elle ne comptait absolument pas que cela change dans un avenir proche.

Mary Cowell assista sans un mot à l'échange de regards lourds de sous-entendus entre sans doute les deux personnalités les plus marquantes de Manhattan, et décida qu'il valait mieux pour elle de s'éloigner du champ de tir. « Bien sûr. Je vous laisse, j'aperçois quelqu'un que je dois saluer. Bonsoir. » Ne souhaitant pas particulièrement attendre une hypothétique réponse, qui ne serait effectivement jamais arrivée, elle s'éclipsa sans attendre.

« Je suis ravie que tu te sois rappelé de l'existence de cette porte, qui a eu moins eu le mérite de rendre ton retard le plus discret possible, » assena Blair sans un regard.

« Je pense effectivement que tu es la seule à l'avoir remarqué », répondit Chuck du tac au tac.

Prise au dépourvu, Blair porta sa coupe de champagne à ses lèvres, et balaya en silence l'assemblée du regard. Elle devait se reprendre, car la soirée ne prenait absolument pas la tournure qu'elle avait prévue.

Ils passèrent plusieurs minutes dans un silence confortable et rassurant, chacun rassemblant ses forces. Aucun d'eux n'évoquerai de sujet dangereux ce soir, c'était acquis.

Deux heures plus tard, les deux parents sortirent fiers des différents rendez-vous organisés. Audrey s'était extraordinairement bien adaptée, et présentait, heureusement, les dispositions de sa mère pour le sérieux académique. Au cours de la soirée, Chuck et Blair s'étaient donc laissés portés par le déroulé des entretiens, et l'ambiance entre eux s'était progressivement apaisée. Ainsi, c'est presque serein qu'ils traversèrent le hall de Constance, s'avançant vers la porte d'entrée. Chuck s'avança pour ouvrir la porte à Blair et ne put réprimer un mouvement de recul lorsqu'il prit une bourrasque de pluie glacée en plein visage. Il referma la porte dans la seconde. « Bien, je suis pour le courage masculin et viril, mais je vais devoir demander à Arthur de rapprocher la voiture avant de m'engager à l'extérieur ».

Blair ne dépondit rien, regardant sans un mot Chuck sortir son portable. Lorsqu'il leva machinalement les yeux sur elle, elle se détourna bêtement. « Ou es ta voiture ? »

« J'ai omis d'en commander une. Je comptais prendre un taxi ».

« Et bien avec ce temps, sache d'avance qu'il ne sert à rien d'en chercher un. Laisse-moi te poser chez toi, de cette manière je pourrai monter embrasser Audrey pour la féliciter. Je pense qu'elle sera contente de la surprise ».

Blair se força à ignorer la douceur qui irradiait des yeux de Chuck lorsqu'il parlait de sa fille. Elle détestait le fait qu'il ait raison, mais c'était pourtant bien le cas. Avec cette tempête, trouver un taxi était vain, et même une voiture demanderait beaucoup trop d'attente. C'était idiot. Chuck avait sa voiture au coin de la rue. Elle ne devait pas être puérile, et faire le choix logistiquement le plus cohérent.

Dès que Chuck reçu un message d'Arthur lui confirmant qu'il se trouvait bien en bas des escaliers, il ouvrit une nouvelle fois la lourde porte de bois, et fit signe à Blair de le suivre. Ils se précipitèrent ensemble sur les marches en pierre, qu'ils dévalèrent le plus vite possible, avant de courir vers le portail de l'entrée. Arthur attendait bravement, un immense parapluie noir en main, leur arrivée, et dès que possible il les mit à l'abri alors qu'ils se faufilaient à l'intérieur de l'habitacle.

Ce ne fut qu'une fois assis sur la banquette arrière que Blair réalisa que Chuck tenait sa main dans la sienne. Essoufflée, elle leva les yeux vers lui, et se trouva face à son visage dégoulinant d'eau.

Voyant sa mise défaite, elle eut le réflexe de porter sa main libre à son visage, certaine d'avoir été défigurée par la pluie.

Sans perdre une seconde, Chuck saisit sa main et lui dit simplement, la regardant droit dans les yeux : « Tu es magnifique ».