Ca craint, grommela mentalement Harry.
Le simple fait d'avoir pris son petit déjeuner avec les filles de Serpentard paraissait encore un peu accru l'animosité que certains étudiants lui vouaient. La jalousie était dangereuse, autant pour le jalousé que pour le jaloux. Harry devinait parfaitement qui étaient ses « ennemis » : la communauté des soupirants d'Ava.
Il l'avait compris rapidement, mais il n'avait pas été mécontent que Kimberley vienne ajouter une ou deux choses sur le problème. A la sortie du cours de Botanique qui, ironiquement, était dédié aux arbres Trompeuil, la Poufsouffle l'avait entraîné à l'écart.
‒ Ou bien tu es cinglé, ou bien tu es complètement inconscient, avait-elle déclaré. Certes, je te reconnais la réalisation d'un exploit : aucun garçon n'avait encore réussi à approcher Bowman de la sorte. Mais il y a une contrepartie : tous ses soupirants t'ont dans le collimateur. Dans les quatre maisons, elle peut se vanter d'avoir des prétendants…
‒ Elle ne m'intéresse pas…
‒ Tu penses vraiment qu'ils te croiront si tu leur dis ça ? répliqua Kimberley. En tout cas, fais attention, parce que les soupirants de Bowman se sont déjà illustrés plusieurs fois au cours des années précédentes… et ils n'y vont pas de main morte.
‒ De qui dois-je me méfier ? demanda Harry.
‒ Ni plus ni moins que de Mulciber, Lindenberg, Stevenson ou encore Loom.
Harry lui lança un regard interrogateur.
‒ C'est qui, Loom ? demanda-t-il.
‒ Un septième année de Serdaigle, répondit Kimberley. Il n'est pas bavard, très discret. Ca ne m'étonne pas que tu ne l'aies pas encore remarqué, même les anciens ont tendance à l'oublier, à part les Serdaigle. Même Slughorn, l'année dernière, a attendu la mi-novembre pour réaliser que Loom était dans sa classe, c'est pour te dire…
Plus les jours passaient et plus Harry avaient l'impression que de nouvelles menaces faisaient leur apparition. On lui disait que tel était dangereux, puis quelqu'un venait lui annoncer que le plus redoutable était un autre. Toutes ces informations étonnaient singulièrement Harry. Avec la malveillance et la brutalité générales, on aurait pu croire que Lord Voldemort aurait rallié à lui la quasi-totalité de cette génération de jeunes sorciers et de jeunes sorcières, mais non.
Au cours du dîner, il avait repéré Loom. Même physiquement, le Serdaigle était discret : petit, maigre, il avait un visage banal mais un regard saisissant. D'une couleur chocolat sans grande particularité, ses yeux étincelaient d'une lueur mauvaise remarquablement enfouie. Harry était presque certain que, sans la magie mentale, il n'aurait jamais remarqué cette flamme haineuse et malveillante dans le regard de Loom.
Comme suggéré par Horol, Harry s'efforçait de vivre avec la magie mentale. Ce n'était pas un exercice facile, aussi s'abstenait-il d'y avoir recours en cours. Chaque fois qu'il quittait l'une des classes, il y faisait appel, mais se laissant encore surprendre par certains phénomènes. A la sortie du cours de sortilèges, le matin même, il avait une nouvelle fois assisté à ces étonnantes auras qui enveloppaient les étudiants, comme ça lui était arrivé la semaine précédente pendant le dîner.
Néanmoins, il était assez satisfait de lui. Depuis le moment où il s'était séparé de Kimberley à la suite du cours de botanique, sa magie mentale était active et ne faiblissait pas. Horol s'était finalement montré de très bon conseil, comme Harry le découvrit lorsqu'il sortit du cachot des Serpentard pour se rendre au rendez-vous.
Il avait tourné à l'angle et remontait le couloir lorsqu'il sentit distinctement la porte de la salle commune se rouvrir. Il ne s'en alarma pas tout de suite, sachant pertinemment qu'il n'était pas le seul à se promener à l'extérieur du cachot après le couvre-feu. Ce ne fut que lorsqu'il sentit des pas feutrés suivre le même trajet que lui qu'il décida de prendre des précautions : tirant sa baguette magique, il la coinça entre ses paumes.
Malgré les affirmations de Groves selon lesquelles l'Onde était le sortilège le plus facile, c'en était un autre que Harry considérait comme le plus simple. A la différence du premier, celui-ci ne pouvait être lancé à l'aide d'une baguette magique, car elle était précisément la cible de cet intéressant maléfice.
Coincée entre les paumes de Harry, la baguette se mit à luire d'une faible couleur violacée qui enveloppa également les mains du jeune homme. Dans un petit bruit, semblable à l'éclatement d'une bulle, le halo s'évanouit tandis que le fin morceau de bois s'envolait au-dessus de Harry pour en orienter l'extrémité derrière lui.
Baptisé « l'Œil » par Groves, ce sortilège était un espion sécuritaire. Dans son journal intime, Groves ne manquait pas d'ajouter les circonstances pour lesquelles il avait inventé ce sort :
Je le confesse, j'ai commencé à gagner en popularité à partir de ma quatrième année et, bien évidemment, j'en profitais quand le cœur m'en disait. Je n'ai jamais aimé mes conquêtes mais je leur vouais une passion sincère.
Malheureusement, comme on peut s'en douter, certaines conquêtes déclenchèrent des conflits qui, rapidement, s'avérèrent être des problèmes particulièrement contraignants. Malgré mes capacités hors-du-commun, il m'arrivait souvent de me retrouver en mauvaise posture face à des jaloux coriaces et déterminés.
Aussi me vînt l'idée de créer l'Œil. Un sortilège plus complexe qu'on ne saurait le croire, car alliant la magie mentale, la sorcellerie et, plus important que tout, l'instinct. Indépendante, la baguette magique assure les arrières de son propriétaire en flottant au-dessus de lui. Chaque mouvement est détecté, enclenchant le lancer d'un sortilège – en général, il s'agit du sortilège le plus utilisé par le sorcier.
Malgré la complexité annoncée par Groves, les quelques essais de Harry s'étaient révélés très fructueux. Utilisant de simples objets qu'il balançait par-dessus son épaule, sa baguette s'était rapidement révélée d'une précision et d'une vivacité satisfaisantes. Au tout et pour tout, vingt minutes avaient suffi à Harry pour maîtriser ce sortilège.
Néanmoins, l'Œil souffrait d'un énorme défaut : face à un ennemi, le sortilège était imparable, ou presque. Face à plusieurs ennemis, en revanche, le maléfice dévoilait sa faiblesse, car il ne fallait pas s'y tromper : si le premier adversaire était neutralisé, les autres auraient le temps de se préparer à contrer les attaques de l'Œil – et Harry serait en plus vulnérable. Tout n'est que timing, se répétait souvent Harry.
Approchant rapidement du lieu du rendez-vous, Harry songea qu'il serait malavisé de montrer à son poursuivant où il se rendait – et qui il rejoignait. Décidant de faire un petit détour, Harry passa devant le couloir menant à la pièce où l'attendaient les trois Serpentard, puis il bifurqua sur la gauche. En un instant, il repéra une porte et s'engouffra à l'intérieur, sa baguette passant entre le sommet de son crâne et le liteau.
Refermant la porte, Harry attendit. Même si la magie mentale ne développait que l'esprit, il ne put s'empêcher de se demander si ses autres sens n'en subissaient pas les mêmes effets, car il ne rencontra aucune difficulté à percevoir les murmures de ses poursuivants, malgré la lourde porte en bois.
‒ Où est-ce qu'il est passé ?
‒ Je t'avais bien dit qu'on aurait dû le suivre de plus près !
Harry plissa légèrement les yeux. Les deux voix lui étaient inconnues, mais masculines. Si les aspirants Mangemorts et Casey étaient encore dans la salle commune, l'identité des curieux se révélait d'elle-même : des sixième année. Pour Harry, seuls des amis de Casey pouvaient être susceptibles de le filer. Avaient-ils, eux aussi, demandé à entrer dans le cercle fermé de Rosier et compagnie ?
Harry leva la main droite, dans laquelle retomba sa baguette magique, comme télécommandée par sa paume. Les pas s'éloignaient, puis s'évanouirent. Inutile de s'occuper d'eux, il avait un retard relativement important et attendait avec impatience de découvrir le rôle que les filles lui réservaient dans la revanche d'Ava sur Lindenberg.
Deux minutes plus tard, Harry pénétrait dans le cachot où il avait enfermé Casey. Entourant le bureau, les jeunes femmes se tournèrent vers lui d'un air mécontent.
‒ On ne t'a jamais appris la ponctualité ? lança Coldtrip d'un ton froid.
Cette voix glacée était bien plus appropriée à son joli visage pâle et givré.
‒ Il y a eu une… complication, dit Harry d'un ton neutre.
Il s'avança vers le bureau en ignorant les regards interrogateurs et baissa les yeux sur un bout de parchemin. C'était un organigramme hiérarchique. Au sommet, « Fabio Lindenberg » était relié à quatre autres noms qui s'alignaient plus bas, notamment « Timothy Greed ». D'un bref coup d'œil, Harry calcula une vingtaine de noms.
‒ Et tout ce beau monde serait... les alliés de Lindenberg ? s'étonna-t-il légèrement.
‒ Exactement, répondit Ava. Lindenberg est le fils du secrétaire d'Etat auprès de la ministre et ne manque jamais de le faire remarquer. Il a énormément de relations, au sein du ministère, de Poudlard comme du conseil d'administration. C'est une très vieille famille de sorciers, et plus encore, ses ancêtres ont toujours occupé des postes importants ou côtoyé les puissants.
Harry hocha lentement la tête.
‒ Tu as pu entrevoir la fortune de Todd lors de sa fête, cet été, mais la richesse de Lindenberg dépasse considérablement la sienne, ajouta Greengrass. Tu ne connais peut-être pas la totalité des noms de ce schéma, mais tu devrais pouvoir deviner une chose, un point commun entre ce crétin de Lindenberg et cet abruti de Greed…
‒Le ministère, dit Harry.
‒ En effet, reprit Greengrass. Lindenberg Senior est un homme rusé, intelligent et prévenant – tout le monde te le dira, ça. Depuis qu'il est entré au ministère de la Magie, il n'a cessé d'être le meilleur ami de tout le monde, offrant des postes de choix aux familles les plus respectables et réglant des soucis plus ou moins graves sans jamais se détourner de la légalité.
‒ Et tous ces étudiants ont un parent bien placé ? demanda Harry, assez surpris.
‒ Pas tous, répondit Ava. Certains sont seulement les amis de Lindenberg, d'autres ses fans et d'autres encore, ses sbires. Certains ont grandi avec Lindenberg et lui sont dévoués, mais il en paie d'autres aussi pour le protéger. Il se perçoit lui-même comme un héros du Quidditch, l'un des attrapeurs les plus incroyables qu'on ait jamais vus à Poudlard…
Harry haussa les sourcils. Aussi incroyable que cela puisse être, Lindenberg paraissait être un mélange de Drago Malefoy et de Cormac McLaggen.
‒ Et donc… poursuivit-il. Que suis-je censé faire ?
‒ Les rumeurs vont bon train, expliqua Coldtrip. On raconte que Greed a une dent contre toi et qu'il lui tarde de te donner une bonne correction. Pour quelqu'un qui ne connaît pas Greed, ce soudain élan d'animosité peut paraître bizarre, mais le fait est que ta copine serait un trophée à son tableau de chasse. Et, maintenant que tout le monde sait que tu connais des sortilèges dont on n'a jamais entendu parler, il te considère sans aucun doute comme un obstacle.
Sans oublier sa défaite lors de notre affrontement, songea Harry.
‒ Et les trois autres, sur la même rangée que Greed ? interrogea-t-il.
Le nom de « Milton Pencil » lui rappelait vaguement quelque chose. Un robuste garçon qui ne trainait jamais très loin de Greed. Discret, mais toujours moins que Loom.
‒ Pencil est dans notre classe, indiqua Greengrass. Tu l'as sans doute remarqué, il est toujours collé au cul de Greed. La perversion est à Greed ce que la brutalité est à Pencil, pour résumer ; nombreuses ont été les mésaventures attribuées à tort à quelqu'un d'autre que Pencil, qui était pourtant le coupable.
‒ Au sein de Poufsouffle, on présente Greed comme le meilleur duelliste, enchaîna Ava. Peut-être est-ce le cas, il n'empêche que Greed et Pencil ne se sont jamais affrontés. Or, Pencil non plus n'a jamais perdu un combat. Il faut voir aussi comment il se bat : Greed est patient, alors que Pencil te balance tellement de maléfices à la tête en quelques secondes que cela relève du miracle si tu réchappes à la première vague… Même les garçons n'ont jamais cherché le duel avec eux !
Ce qui, pour Ava, semblait être une indication très éloquente sur la menace représentée par les deux Poufsouffle. Harry, toutefois, se désintéressa de Pencil rapidement pour s'intéresser aux deux autres noms « Roger Fools » et « Benedict Vassell ».
‒ Fools est le meilleur ami de Lindenberg, révéla Coldtrip. Quand Lindenberg doit tabasser un élève, Fools est en embuscade au cas où ça tournerait mal. Quant à Vassell, c'est la groupie la plus tordue de Poudlard. Lindenberg pourrait lui faire faire n'importe quoi, elle le ferait. C'est une allumée.
Harry hocha lentement la tête.
‒ Et ces quatre-là représentent les menaces les plus sérieuses ? demanda-t-il.
‒ Oui, répondit Ava. Lindenberg n'est pas complètement stupide, il sait parfaitement que je ne lui pardonnerai pas ses propos. Il n'est jamais seul. Greed, Pencil, Fools et Vassell seront sans aucun doute les obstacles pour lui mettre la main dessus. Les autres, nous ne sommes sûres de rien, à part pour Cameron Bolding.
Elle désigna un nom qui composait à lui seul la troisième ligne.
‒ Le cousin de Lindenberg, précisa Greengrass. Il est à Serpentard, un grand copain de Casey, mais d'une autre trempe. Bolding ne méprise pas les enfants de Moldu, à partir du moment où aucun d'eux ne vient le contrarier. En revanche, il est astucieux et très doué en potions. On ne l'a jamais vu se battre, mais le duel n'a jamais duré bien longtemps : c'est un lâche, il préfère affronter son adversaire à grand renfort de potions.
‒ De potions ? s'étonna Harry, perplexe.
‒ Des potions d'Eblouissement, d'Etourdissement, de Sommeil, etc., dit Ava. Bolding est très astucieux, comme Lucy l'a fait remarquer. Il arrive à dénaturer certaines potions liquides pour en faire des gaz. Il y a deux ans, il a impressionné tout le monde quand il a plongé le préfet de Poufsouffle dans un coma qui a duré deux mois…
Indéniablement, Lindenberg s'était merveilleusement bien entouré. Néanmoins, il restait une dernière question à éclaircir :
‒ Et moi ? interrogea-t-il. Qu'est-ce que je suis censé faire ?
‒ Nous permettre d'atteindre Lindenberg, répondit Coldtrip. Avec les sortilèges inconnus dont tu as le secret, tu pourrais nous débarrasser de la moitié des gardes-du-corps de Lindenberg, et nous offrir une chance de lui mettre le grappin dessus.
Harry acquiesça lentement. Plus que les sortilèges, il possédait également des potions dont les professeurs et les étudiants n'avaient probablement jamais entendu parler. Il soupira. Ramener le laboratoire de Groves à son esprit lui rappelait qu'il lui restait énormément d'objectifs dont il lui fallait se débarrasser : à commencer par créer une petite fortune à Leandra, parcourir tout le legs de Groves et découvrir le secret du rideau noir.
‒ Ce serait pour quand ? demanda-t-il.
La mauvaise nuit de la veille commençait à lui peser sur les paupières. Ses yeux piquaient et il sentait son esprit vagabonder, se laisser distraire. Cependant, il resta concentré sur la réponse, car elle lui donnerait au moins une petite idée du délai qu'il restait pour préparer la vengeance d'Ava.
‒ C'est ce qu'il nous reste à déterminer, reconnut Coldtrip. Ou plutôt, c'est à toi de déterminer quel moment serait idéal pour frapper.
‒ A moi ?
‒ Nous ne sommes pas naïves, rétorqua Greengrass. Maintenant que tu as intégré l'effectif des journalistes de Poudlard, tu as sûrement accès aux Archives des Poufsouffle.
‒ Je ne vois pas en quoi…
‒ Lindenberg est une victime, l'interrompit Ava. Si quelqu'un réalise quelque chose qui troue le cul de tout le monde, il se sentira obligé de faire pareil ou mieux. Bien évidemment, c'est à condition que sa gueule d'ange ne soit pas menacée… Il n'irait jamais affronter un Lorods.
Harry lança un regard circulaire aux trois jeunes femmes, comprenant enfin son rôle.
‒ Autrement dit, je dois parcourir les archives concernant Lindenberg pour trouver un truc qui serait cool mais qu'il n'a jamais fait, c'est ça ?
‒ T'es plus intelligent que tu en as l'air, commenta Coldtrip, goguenarde. Bref, tu as compris ; il te suffira de faire une remarque innocente pour que Lindenberg prenne la mouche. Alors, tu pourras agir.
‒ Bien sûr, nous ne promettons pas qu'il mordra à l'hameçon, ajouta Greengrass. Si ce plan ne marchait pas, ou bien il te faudra neutraliser tous ses sbires, ou bien nous devrons attendre que le bal de Halloween soit lancé mais, même pendant le bal, ton aide sera la bienvenue.
Sans aucun doute que le bal de Halloween aurait présenté moins de problèmes pour attraper le Poufsouffle, mais Harry sentait que les trois jeunes femmes préféraient agir avant. Frapper au mois de septembre, ou début octobre, aurait un bien meilleur effet. La crainte qu'elles avaient jusqu'alors inspirée n'en serait que plus forte, surtout si Lindenberg et son clan étaient réduits à néant.
Néanmoins, Harry était soulagé. Cela lui laissait le temps de se pencher sur les merveilles que lui avaient léguées Groves.
‒ Alors ? s'enquit Ava.
‒ Ok, répondit-il. Je vous tiendrai informées de mes… heu… progrès.
