Où Samwell Tarly se prend quelques révélations sur la tête, et fait une découverte... renversante.
Samwell
Le phare de la Haute-Tour brûlait, petit et brillant comme un joyau, et la lune levante était grosse et orangée sur l'horizon. Cité-Vieille avait toujours eu l'air d'une cité enchantée la nuit, des lanternes clignotant dans les élégants dédales de pierre et les spires et les minarets touchant les étoiles. Le Septuaire Étoilé lui-même était particulièrement beau sur sa haute colline, l'air d'une subtilité de sucre filé, les services des sept chants conduits ce moment même entre ses murs. Au large, l'océan s'étendait aussi noir et tranquille qu'une couche de peinture.
D'une certaine façon, cela rappelait à Sam les rues de Braavos. Mais il n'était pas là-haut pour prendre l'air ou profiter de la vue - il avait une carte stellaire complète à plot et remplir entre maintenant et le matin, et comme il était presque aussi terrorisé par Maistre Tycho qu'il l'avait été d'Alliser Thorne, rien de moins qu'une totale dévotion à sa tâche ne ferait l'affaire. De tous ses cours à la Citadelle, il appréciait celui-là le moins – même s'il serait immédiatement remplacé quand viendrait le jour redouté où il devrait ouvrir des cadavres. Ce n'était pas que le travail fût inintéressant ou inutile, but calculer d'infinis angles géométriques et de sommets lui donnait la migraine, les étoiles étaient foutrement difficiles à distinguer les unes des autres, et Maistre Tycho était de façon infaillible disponible pour se plaindre des résultats. Comme Sam ne s'attendait pas à diriger de navires dans un futur proche, et était assez familier avec le théorème comme quoi le monde était rond, et non plat, et tournait autour du soleil plutôt que l'inverse, il avait espéré être excusé de tout autre cours sur le sujet. Mais pas de chance.
Etant Sam, il n'osait pas le dire pour de bon. Il était déjà dans une position délicate ; il était un novice de la Citadelle, mais il était toujours un Frère Juré de la Garde de Nuit, sans mentionner le fils en exil et déshérité de Randyll Tarly. Il devait surveiller ses moindres gestes, et il n'avait ressenti aucune urgence à se lier avec aucun de ses co-novices – leurs moqueries lui étaient trop familières depuis son enfance. Ils étaient aussi cruels que seuls des adolescents pouvaient l'être. Et bien que Sam eût perdu bien des livres de graisse, surtout à cause de la nourriture douteuse du réfectoire et une quinzaine passée à remonter les rives de la Vinmiellée à la recherche de spécimens de plantes et d'animaux, il était toujours « Ser Cochonnet », et il le savait. Mais s'il devait devenir maistre comme Jon le souhaitait, il devait l'endurer.
Ce n'était pas si mal. Sam se sentait avec l'étude de l'histoire, de la philosophie et de la théologie comme un poisson dans l'eau, et forgerait son maillon de cuivre en un rien de temps. Il avait aidé à restaurer une antique copie manuscrite de la Gesta Aegoni, une chronique de la Conquête Targaryen depuis le moment où Aegon avait commencé à rassembler ses forces à Peyredragon jusqu'à ce qu'il édifiât le Trône de Fer et la Forteresse Rouge à Port-Réal, et disputé avec Maistre Willem si le Champ de Feu avait bien été la seule façon de convaincre le Roc et le Bief de plier le genou.
Mais avant tout, Sam recherchait activement des documents sur les Autres. La bibliothèque de la Citadelle était le plus merveilleux endroit qu'il avait jamais vu : pas sombre, humide et poussiéreuse comme les archives de Château-Noir, mais vaste, illuminée par le soleil, haute de plafond, avec des ogives polies et des colonnes flûtées, des étagères sans fin que l'on atteignait pas des échelles et gardées par des grilles, avec un vieux Maistre radin qui siégeait au milieu derrière un haut bureau et dardait un regard maléfique sur tout novice aux doigts collants qui passait par là. Les livres ne pouvaient être retiré des enceintes sacrées ; ils étaient notés sur le registre de sortie, parcourus dans une salle de lecture, la moindre tache d'encre valant la peine de mort, et puis rendus. Aussi chaque fois qu'il avait un instant de libre – il n'avait aucun intérêt dans les activités extrascolaires de ses condisciples, à savoir se saouler la gueule avec le cidre incroyablement fort de la Plume et la Chope – Sam pouvait être localisé dans la salle de lecture, parcourant l'écriture tordue de quelque érudit mort depuis longtemps et d'interminables digressions sur la nature du Mal. Les Autres venaient de la Terre de l'Hiver Éternel, ils s'éveillaient quand il faisait froid ou il faisait froid parce qu'ils s'éveillaient, et le feu, le verredragon et l'acier dragon pouvaient les tuer. Mais puisque Sam avait déjà appris tout cela à Château-Noir, il priait pour une avancée.
Il n'avait pas eu de chance avant de laisser tomber les textes strictement historiques, et de se lancer dans les arcane. Là il avait trouvé la prophétie d'Azor Ahai que Stannis Baratheon prétendait s'appliquer à lui, et le conte de la Bataille pour l'Aube. Sam trouvait bien curieux que dans ce récit, Azor Ahai fût désigné comme étant un "Taergaryyn". En fait, plus il lisait, plus le récit se focalisait nettement sur les dragons.
Les dragons. Sam se rappelait les histoires racontées par Xhondo, les potins qui couraient dans la Citadelle, le fait que l'archimaistre Marwyn était parti à l'instant pour voyager jusqu'à la supposée reine Targaryen qui était apparue dans l'Est avec, entre toutes choses, trois de ces créatures. Mais c'était un sujet très délicat à aborder dans la Citadelle. Sam avait fait assez de lectures pour croire que les prétentions des Maistres d'avoir empoisonné les derniers dragons n'étaient pas entièrement sans mérites. La Citadelle désirait forger un monde nouveau, un de science, de logique et de raison, nettoyé de la sorcellerie et de la superstition, et quiconque même à moitié familier de la lignée des rois dragons savait qu'ils avaient toujours dansé trop près de la folie.
Sam avait participé à une conférence la veille où l'un des maistres avait proposé une nouvelle théorie : la coutume valyrienne des Targaryens de se marier entre frères et sœurs se faisait au détriment non seulement de la religion, mais aussi de leur santé, amplifiant leurs caractéristiques mentales suspectes et les réfléchissant l'une sur l'autre, de sorte que la folie était passée par le sang avec leurs cheveux argentés et leurs yeux violets distinctifs. Il convenait de noter, concluait le maistre, que dans l'occurrence du mariage d'un Targaryen hors de la famille – quand Daeron le Bon avait épousé Myriah Martell, ou quand le prince Rhaegar s'était marié avec Elia Martell, par exemple – l'une ou l'autre de ces caractéristiques semblait affaiblie. Les premiers-nés de Daeron et Rhaegar avaient hérité l'apparence de leurs mères dorniennes, et bien que le petits-fils de Daeron, Aerion Viveflamme, eût été un Targaryen dans le pire sens du terme, la folie n'avait pas autrement refait surface dans la lignée jusqu'au trop fameux Aerys.
Mais si les dragons sont la seule façon ? pensait Sam à présent, se bagarrant pour régler la lunette myrish qu'il avait amenée pour observer le ciel. Je ne pourrais jamais revenir voir Jon avec si peu. Peut-être devrais-je suivre l'exemple de Marwyn, aller trouver la reine Daenerys et ses dragons. L'idée le fit frisonner.
Mais si un Targaryen avait été à la tête de la Garde de Nuit dans la dernière bataille à grande échelle contre les Autres, et qu'après, Brandon le Bâtisseur, un Stark, eût élevé le Mur pour les tenir à l'écart…
Et Joramun a sonné le Cor de l'Hiver, et éveillé des géants de la terre.
Sam frissonna de nouveau. C'était une autre de ces choses auxquelles il ne voulait pas penser, pendant cette plaisante si ce n'était fraîche nuit à Cité-Vieille. Méticuleusement il trempa sa plume, nota la position de l'étoile boréale bleue du Dragon de Glace par rapport à la Couronne du Roi et trifouilla avec la lentille de l'œil de Myr dans l'espoir d'obtenir une meilleure vue d'une tache poussiéreuse qui pourrait être une nébuleuse. Au moins là-haut il pouvait avoir un peu de paix et de calme là-haut il pouvait penser à Giroflée et se demander comment elle et le petit Aemon – ce qui serait le nom que recevrait le garçon de Dalla quand il aurait deux ans – s'installaient à Corcolline. Sam désirait lui écrire, mais Giroflée ne pouvait lire, et il serait trop embarrassé pour consigner la moitié des choses qu'il voulait dire sur un parchemin de toute façon. Avec sa chance, il serait intercepté par Leo Tyrell ou un autre des particulièrement détestables, et distribué à travers toute la Citadelle à disposition de tous pour -
- Tueur.
Sam sursauta d'un pied en l'air, renversa son encrier, et dut bondir pour l'attraper avant qu'il ne tombât de quarante pieds par-dessus le parapet dans la rue en contrebas. Le cœur battant et les mains salies, il les essuya sur sa robe, laissant deux grosses taches noires. Il pivota sur place pour trouver Alleras le Sphinx, le Dornien élancé, qui l'observait avec amusement.
- Qu... qu'est-ce que tu fais là ? bégaya Sam, essayant de voir si de l'encre n'aurait pas éclaboussé le parchemin. Tu m'as fait une peur bleue.
- Désolé.
Alleras s'approcha de la lunette myrish, réajusta sa lentille, et la positionna d'une main experte pour regarder les cieux.
- Dieux, je me rappelle avoir fait ça au tout début quand je suis arrivé ici. Je voulais arracher les yeux de Tycho, et ça, c'était après que j'ai repoussé l'idée de l'étrangler. Mais cette nuit...
Il y eut une pause alors qu'il plissait les yeux.
- Je recherche quelque chose de différent.
- Quoi ?
Alleras ne répondit pas immédiatement. Puis il dit :
- A ton allure, Tarly, tu es le genre d'homme qui ne manque jamais un repas. Mais je ne t'ai pas vu dans le Hall tout à l'heure.
Sam tressaillit.
- Non. J'étais encore à la bibliothèque. Pourquoi ?
Alleras se redressa et croisa son regard.
- As-tu entendu les nouvelles du Mur ?
- Non. Je ne veux pas. Pas ici, pas devant lui. Je ne veux pas.
- Désolé, dit de nouveau Alleras. J'ai perdu mon père il n'y a pas longtemps, je sais ce que ça fait. Mais ton ami Jon Snow est mort. Ça fait un moment. Ses propres hommes l'ont tué dans la cour de Château-Noir, et c'est celui qui l'a fait – Je me rappelle mal son nom, Baden ou Bowden, l'intendant – c'est Lord Commandant à présent.
Sam eut l'impression d'avoir pris un très violent coup de poing. Comme si lui-même avait été jeté dans le vide et tombait.
- C'est... pas..., croassa-t-il.
Bowen Dumarais ? Bowen Dumarais un meurtrier ?
- Jon ne peut pas être mort, il n'aurait pas...
Alleras haussa les épaules.
- Je pensais la même chose de mon père. C'est arrivé quand même. Les dieux ne sont jamais justes, Tueur.
Les jambes de Sam s'étaient liquéfiées. Il s'assit lourdement contre le côté de la tour, prit une inspiration hachée, et commença à pleurer.
Alleras l'observa, mal à l'aise, pendant plusieurs moments. Si ça sortait de là, tout la Citadelle serait au courant le lendemain matin - spécialement après qu'il ait commis l'erreur fatale de leur dire que Satin, le jeune prostitué et écuyer de Jon venait de Cité-Vieille. Mais le Sphinx ne fit rien de tel. Au lieu de cela il s'assit sur le créneau à côté de Sam, et reposa une main légère sur son épaule.
- Je suis désolé, dit le jeune Dornien. Tu étais proche de lui ?
- Il...
Sam chercha ses mots. Pourquoi les dieux prendraient-ils Jon Snow, dont la Garde de Nuit avait si désespérément besoin, et le laisseraient ici ? Sur le moment, une haine telle qu'il n'en avait jamais connue bondit en lui, de voir le sang de Bowen Dumarais sur sa lame, de le faire payer et payer chèrement.
- Jon a été la première personne à se montrer bon avec moi. Je serais mort sans lui. Il m'a protégé d'Alliser Thorne et des autres... il m'a trouvé le poste chez Maistre Aemon, il voulait que je le remplace… Aemon, pas Jon, je ne pourrais jamais prendre celle de Jon, je ne pense pas pouvoir prendre celle d'Aemon non plus.
Il avala un peu d'air. Des larmes piquantes continuaient à couler sur ses joues. J'ai comploté pour faire de Jon le Lord Commandant. Est-ce ma faute ?
- Alors pourquoi suis-je là après tout, si l'homme qui m... m'a envoyé est mort ?
- Sûrement que la Garde de Nuit a toujours besoin d'un maistre, dit Alleras, essayant clairement de le réconforter.
La Garde de Nuit a besoin de beaucoup plus qu'un maistre, se dit Sam. J'étais au-delà du Mur, je les ai vus, je les ai vus sur le Poing... J'aurais dû mourir, des centaines d'hommes plus braves que moi l'ont fait. Jon m'a donné une dague de verredragon et ce cor brisé qu'il a trouvé. Pour me rappeler tout ça, avait-il dit, mais je ne veux pas m'en souvenir, je veux que ça disparaisse…
Le cor avait été cédé avec le reste de ses possessions personnelles quand il avait officiellement été accepté comme novice, mais tout soudain Sam voulait le récupérer.
C'est la dernière chose que j'ai de Jon, et c'est seulement un cor brisé. Comment peut-il être une menace pour quiconque ?
- Tueur ? dit Alleras. Tu as cette expression dans le regard qui veut dire que tu penses à quelque chose. Devrions-nous tous nous préparer à l'action ?
- Ne m'appelle pas comme ça !
Cela n'avait pas été si terrible avec ses amis, sur le Mur. Mais les novices l'avaient adopté après qu'il avait était poussé à raconter son histoire et dans leurs voix Sam avait pu entendre le dédain méprisant des gens éduqués et bien en société, qui pensaient qu'il n'y avait aucun mystère qu'un théorème ne pût expliquer et que ceux qui s'accrochaient à toute sorte de croyance primitive étaient désespérément naïfs et hors du monde. Ils ne croyaient pas aux Autres plus que les propres frères jurés de Sam, et ses explorations dans la bibliothèque causaient plus encore de ridicule. La tolérance de Sam était poussée aux dernières limites à présent, et la rage s'empara de lui d'une façon qu'elle n'avait pas eu depuis qu'il avait frappé Dareon le chanteur dans ce bordel à Braavos. A l'aveugle, furieusement, il attaqua.
Alleras émit un couac surpris et s'écarta de son chemin, mais ne put l'éviter entièrement, et le coup de poing de Sam le heurta et l'envoya s'étaler avec un glapissement curieusement féminin. Le Sphinx roula et bondit sur ses pieds, mais ne fit aucune tentative pour rendre le coup à Sam.
- Bordel, Tu - Samwell, souffla-t-il. Je ne l'entendais pas dans ce sens-là. Je suis pas Léo Tyrell ou un type du même genre.
- Non, dit Sam confusément. C'est vrai.
Puis il pensa à la mort de Jon, et au jour où il avait frappé Dareon parce qu'il avait dépensé tout leur argent en catins, et Maistre Aemon l'appelant l'Œuf et rêvant qu'il était vieux, et Gilly si loin, et Jon mort, et se remit à pleurer.
Il fallut du temps à Alleras pour le calmer après ça, et Sam fut mortifié à l'idée qu'un des maistres pouvait apparaître pour les sermonner sur ce vacarme.
- Je suis navré pour ton ami, dit le Dornien. Vraiment. Mais tu ferais mieux de finir ta carte stellaire - tu dois la rendre à Maistre Tycho au matin, ne l'oublie pas. Là, je vais t'aider.
Sam essuya son nez sur la manche de sa robe et trempa misérablement sa plume dans l'encrier. La dernière chose à laquelle il voulait penser à l'instant était sa carte stellaire et Maistre Tycho, mais avec Alleras griffonnant avec confiance les calculs et lui disant où regarder dans le ciel, c'était plus facile. Sam se demanda ce qu'il avait été envoyé regarder là-haut, mais décida de ne pas le demander. Alleras était bien parti pour devenir Maistre, et c'était un faux secret qu'il était en train de forger son maillon d'acier valyrien. Les hauts mystères. Si quelqu'un pouvait être compté pour comprendre la question des Autres et des dragons, c'était Alleras, et il vint soudain à Sam qu'il ferait bien de recruter le Sphinx comme allié pour plus que de l'astronomie. Alleras savait toutes sortes de choses sur la Citadelle, du plus banal à l'étrange – quel plat ne jamais manger dans le réfectoire, jusqu'au couloir supposément hanté par le fantôme d'un jeune novice, et même comment entrer dans la pièce où les chandelles de verre étaient prétendument en train de brûler. Tout ce temps, Sam avait considéré son éducation de la même façon qu'il avait considéré toute sa vie - en baissant la tête et en filant à couvert, absorbant docilement tous les abus que les plus forts que lui distribuaient, et n'osant se développer que quand il était certain que personne ne regardait.
Il n'y a aucun maillon pour représenter ce que c'est d'apprendre à devenir un homme.
- Alleras, dit-il, et il vit la tête du Sphinx se tourner sous la surprise. J'ai... besoin de ton aide.
Il s'était à demi attendu à ce que le jeune Dornien lui rît au nez, parce que Samwell Tarly avait été moqué trop souvent dans sa vie. Mais au lieu de cela Alleras resta silencieux, l'étudiant via les pensifs yeux noirs de sa mère des Îles Estivales. Sam avait presque commencé à craindre qu'il ne répondît pas quand l'autre garçon dit :
- A faire quoi ?
Sam avala sa salive.
- Jon Snow peut être mort, mais... mais pas mon devoir envers lui.
Les mots eurent du mal à sortir. Pendant quelques instants il n'avait rien voulu autant que d'utiliser cela comme excuse pour s'enfuir, loin des cartes d'étoiles et de la langue acide de Maistre Tycho et des moqueries des autres novices, loin de la mauvaise nourriture et des couloirs hantés, fuir vers Giroflée et leur trouver un petit coin pour s'installer et enfin être en sécurité et heureux. Mais s'il le faisait, il savait que cela trahirait de façon impardonnable la mémoire de Jon.
Bowen Dumarais ne comprend pas à quoi il s'attaque.
L'idée de retourner au Mur pour joindre ses forces à l'assassin de Jon fit presque s'étrangler Sam, mais si tous les bourrins de ce bas monde l'appelaient Sam le Tueur, c'était parce qu'il avait vu de telles choses de ses propres yeux.
C'est plus que de la simple mesquinerie et rivalité. Ça a toujours été le cas.
Alleras l'observait toujours. Puis il dit :
- Où veux-tu que je t'emmène ?
- Je ne sais pas, admit Sam. J'ai juste besoin d'aide. Je ne veux pas laisser tomber Jon.
- Viens.
Alleras lui fit signe depuis l'autre côté de la tour.
- Je pense savoir où commencer.
Sam se pressa derrière le mince garçon au pied léger aussi silencieusement qu'il pouvait ; il se sentait toujours comme un éléphant galopant maladroitement. Sous la trappe et le long des marches en spirale, dans les couloirs sombres et le labyrinthe de détours. Novices et acolytes se voyaient fortement découragés d'errer dans la Citadelle de nuit, bien qu'il y en eût toujours dehors à profiter des plaisirs charnels de Cité-Vieille ; très peu d'hommes avaient en eux de vraiment maintenir des vœux de célibat, avait découvert Sam. Moi inclus. De certaines façons, il était bien qu'il ne revît probablement jamais Giroflée avant des années, s'il la voyait un jour. Si elle était plus proche, il pourrait être plus tenté de transgresser encore les règles, et il voulait de tout son cœur tenir sa parole. Le besoin pour les Maistres de rester chaste était un peu plus dur à comprendre pour Sam que la nécessité pour la Garde de Nuit d'en faire autant – les Maistres n'étaient pas la seule chose se dressant entre les Autres et toute l'humanité, après tout. Mais il ne ne considérait pas cela comme une excuse.
- Là, dit doucement Alleras, le surprenant. Nous sommes arrivés.
Sam releva les yeux avec un sursaut, s'attendant - espérant - à voir quelque chose de grandiose et obligeamment débordant d'information. Mais non. C'était le pont de bois fatigué qui menait à la petite île contenant la corbeautière, le plus ancien bâtiment de la Citadelle. Quand ils le traversèrent, ils émergèrent dans une cour peu familière, recouverte de mousse et de lianes.
Il était assez tard à présent pour que le froid de la nuit ait crû - ayant grandi à Corcolline, il aurait pensé qu'il faisait inconfortablement froid, mais c'était avant qu'il sût ce qu'était le vrai froid. La lune était à demi-coupée derrière les cloîtres du côté le plus éloigné, projetant une lumière fantomatique, pâle comme l'os, sur le sol, les feuilles rouges, les branches blanches du barral.
Sam s'arrêta net. Il y avait un ou deux seigneurs du Trident qui vénéraient encore les anciens dieux, se rappela-t-il, mais à part cela, un arbre-cœur n'était une vision ni commune ni bienvenue dans le Sud vénérant dévotement les Sept. Il se rappelait aussi en avoir entendu parler lors de son arrivée, que les corbeaux aimaient se percher dessus, et il n'était pas surprenant que les Maistres en eussent un. A part leur étude de la culture et de l'iconographie du Nord construites autour des gardiens silencieux, Sam savait que les barrals étaient censés posséder une grande réserve de savoir commun – que les visages sculptés sur eux n'étaient pas simplement à but cérémonial, qu'ils étaient vraiment animés par quelque force vitale qui leur permettait de voir et de se souvenir de tout ce qui avait eu lieu devant eux. Et puisque les barrals pouvaient vivre pour des milliers d'années, cela faisait d'eux une source plus précieuse qu'aucun rouleau ne ne pouvait prétendre.
Si on peut les pousser à parler.
- Oui, dit Alleras, ayant apparemment lu ses pensées. J'ai passé un bon bout de temps ici récemment. Si seulement Marwyn le Mage n'était pas parti. Mon éducation dans ces mystères ne sera pas complète avant qu'il ne revienne, mais il y a des moments où je sais presque l'essentiel. Je l'avoue, je t'ai menti. Cette nuit j'ai entendu la nouvelle que Jon Snow était mort sans l'ombre d'un doute, mais je le soupçonnais déjà, d'après ce que j'avais vu ici.
Quelque chose dans sa voix conduisit Sam à se retourner brusquement. Ce qu'Alleras faisait était techniquement à la fois interdit et dangereux – les quelques particuliers qui décidaient de forger leur maillon d'acier valyrien étaient supervisés de très près, pour s'assurer qu'ils ne se perdaient pas dans un rêve poussiéreux de sorcellerie et ne déclenchaient pas le chaos pour le ramener à la vie. Cela allait contre tout ce que la Citadelle défendait, tout ce qui était bon et correct. Ils ne souhaitaient pas restreindre le savoir à ceux qui en avaient un authentique et consciencieux désir, mais on s'attendait à ce qu'ils en apprissent juste assez pour voir à quel point il serait périlleux d'en apprendre plus. Le Mage parti, cependant, il n'était pas surprenant que ceux qui auraient d'ordinaire été ses élèves eussent la chance d'étudier plus en profondeur. Pas surprenant, ni sage.
- Tu ne devrais pas, dit Sam, bien conscient que cela sonnait creux quand il était celui qui avait demandé de l'aide à Alleras. Tu ne sais pas ce que c'est, c'est dangereux.
Le Sphinx haussa un sourcil.
- En effet, tu as raison. L'ignorance est le plus grand poison que le monde ait jamais connu, particulièrement quand elle est comptée comme une vertu. Certainement tu as remarqué que les hommes te craignent et te haïssent quand tu en sais trop, Samwell. Seuls les plus forts peuvent surpasser cette stupide âme animale en eux, leur hurlant de se taire, de s'asseoir et d'être ordinaires.
Parfois il parle comme s'il était un maistre chaîné depuis quarante ans, et pas le gamin de dix-neuf ans qu'il est. Et il a raison de dire que nous confondons souvent ce que nous croyons subjectivement avec la vérité objective.
Cela fatiguait vraiment Sam, tout soudain. Toute sa vie il avait été moqué et tourmenté parce qu'il était gros, faible et lâche, mais il avait toujours su sans l'ombre d'un doute que c'était vrai, ce qui rendait les choses plus difficiles à ignorer. Il recherchait des réponses dans ses rouleaux, soupesait le théorique et l'abstrait dans l'espoir qu'il pourrait un jour trouver une explication à la nature humaine, et pourtant il n'y avait jamais réussi.
Si j'étais un genre d'homme différent, je pourrais vouloir que le Mur se brise, et que les Autres emportent quiconque m'a fait du mal. Mais non. C'est étrange.
Et de plus, le Mur était vieux de milliers d'années, imprégné de sortilèges d'une puissance inconnue, des barrières et entrelacements. Il ne tomberait jamais, se rassura Sam. Tant qu'il se dresserait, les Autres ne pourraient passer, et c'était donc une question sans effet.
Un jour ils pourraient venir par légions, mais le feu d'Azor Ahai et la glace de Brandon le Bâtisseur tiennent toujours.
Et en ce jour, peu importait combien il était lâche, il serait de son devoir de se tenir aux côtés de ses frères et de le défendre. Les dieux soient bons, ce serait longtemps après sa mort – ou mieux encore, jamais. Mais dans l'intervalle, il se trouvait à Cité-Vieille. En sûreté et –
Le barral ouvrit ses yeux sculptés incrustés de sève, et le regarda.
Sam laissa échapper un glapissement étranglé et bondit en arrière, manquant de peu d'aplatir Alleras pour la seconde fois cette nuit-là. Il pensa, ou peut-être seulement imagina, que le visage dans le tronc changeait, que ce n'était plus uniquement la chair de l'arbre mais qu'elle se mêlait à un autre, que c'était – non, il se berçait d'illusions dans son chagrin, non, ce n'était – ce n'était pas -
Le choc se réverbéra dans le corps de Sam jusqu'à ses orteils. Il n'y avait pas à s'y tromper : c'était le visage de Jon qui lui rendait son regard. Sa bouche de bois sans lèvres bougea, formant des mots, mais tout ce que Sam pouvait entendre était un vent hurlant.
- Jon, dit-il faiblement. Jon, je n'arrive pas à te comprendre.
Les yeux s'illuminèrent. Sam sentit une bouffée d'un froid sans nom sur son visage. Cette fois, cependant, il put distinguer un mot. Cor, chuchota Jon. Cor.
- Cor ? répéta Sam. Quel cor ? Le cor que tu m'as donné ? Je ne l'ai plus, je l'ai laissé quand je suis devenu novice – pourquoi ? Qu'est-ce ? Pourquoi ?
Trouve, dit Jon, et quelque chose d'autre, comme feu. Sam était presque en train de s'effondrer sous le coup de l'incrédulité, l'euphorie, et l'angoisse tout à la fois – ce n'était pas vraiment Jon, seulement quelque ombre déformée.
Il est toujours mort, réalisa Sam. Mais quel cor ?
La bouche de Jon forma un dernier mot. Volé.
Et puis il disparut, éteint comme une chandelle mouchée par le vent ou l'eau. Sam resta à fixer le barral si longtemps que ses yeux louchèrent, pas complètement sûr d'être toujours en possession de toute sa cargaison de santé mentale. Il voulait se retourner, attraper Alleras par la peau du cou et exiger de savoir :
- Tu as vu ça ?
mais un coup d'œil au visage du Sphinx lui confirma que oui.
Si nous sommes fous tous les deux, au moins nous sommes en compagnie.
- Le cor, émit Sam. Je ne sais pas pourquoi, mais il faut que je le récupère. Je dois le voir, maintenant.
Alleras secoua la tête, lentement, comme un bœuf assommé.
- Même moi je ne peux entrer dans cette pièce. La seule clé qui l'ouvre appartient aux archimaistres.
- Jon dit qu'il a été volé.
Une panique innommable montait en Sam à chaque instant qui passait.
- Tu pense que l'Archimaistre Marwyn l'a pris, peut-être - mais il était parti avant que je prononce mes vœux comme novice –
Il avait l'air d'un idiot pleurnichant, si alarmé par ce qu'un arbre lui avait dit. Cela aurait juste pu être son - mais non. C'était réel, il aurait parié son âme dessus.
- S'il a été volé, dit Alleras, pesant délibérément chaque mot, alors quiconque l'a volé a volé la clé en premier.
- Seraient-ils assez fous pour rester ici ?
Sam ne pouvait l'imaginer.
- J'en doute, répondit le Sphinx, et personne ne nous a quitté depuis au moins les six derniers mois, sauf...
Il s'arrêta.
- Sauf ? le pressa Sam.
- Je dois me tromper, dit Alleras. Mais tu te souviens de Pate ?
- Pate ?
Sam l'avait en fait brièvement rencontré lors de son arrivée à la Citadelle, se rappela-t-il. Un jeune homme pâle, mou, qu'il n'avait pas apprécié, pour une raison quelconque. Pate avait - oh dieux, il était parti depuis au moins une quinzaine, et la présomption la plus courante était que la patience des maistres s'était finalement épuisée, qu'il était évident que le garçon ne ferait jamais un membre même à moitié passable de leur ordre, et qu'il était donc temps d'arrêter les pertes et de s'occuper de ceux qui avaient vraiment du talent. Mais sinon -
Mais s'il n'était pas du bois à faire un maistre, comment aurait-il été assez futé pour monter un vol aussi audacieux, et pourquoi aurait-il pris le vieux cor sale, cassé et inutile, à moins –
Qui est Pate ? se demanda frénétiquement Sam. Qui est Alleras ? Dieux, qui sont-ils tous ?
Trop. C'était trop. Il devait se concentrer sur une chose à la fois. Sam se tourna et dit :
- Pate l'a-t-il volé, d'après toi ?
Alleras lui rendit son regard, insondable. Puis il dit :
- Je n'y ai pas fait attention sur le moment, mais j'ai bien vu un homme qui ressemblait beaucoup à Pate, quittant la Citadelle il y a quelques semaines. J'ai tenté de le suivre par curiosité, mais l'ai perdu, d'une façon ou d'une autre. Et Pate – avant cela, je veux dire – était l'assistant de l' archimaistre Walgrave, qui est devenu si sénile qu'il ne reconnaîtrait pas sa propre mère d'un trou dans le sol. S'il y était incliné, il ne lui aurait pas été difficile de voler le passe-partout.
- Mais l'aurait-il fait seul ?
Son instinct lui criait que non.
- Quelqu'un a dû l'y pousser. Le manipuler. Réfléchis, Alleras. Réfléchis.
Pendant un autre moment, il n'y eut rien que le silence, alors que le Sphinx plissait si fort le front que cela paraissait douloureux. Enfin, il ouvrit les yeux.
- Oui, chuchota-t-il. Et je crois que je l'ai vu aussi.
