UN SOUPER ENTRE AMIS
Marlene avait appelé la voisine pour l'avertir qu'elle rentrerait plus tard chercher les enfants. Lawrence avait appelé Adam pour l'avertir qu'il arrivait avec de la compagnie. Et le repas. Il devait être environ sept heures lorsqu'ils stationnèrent la voiture devant le bloc appartement de Lawrence.
Une fois à l'intérieur, ils trouvèrent aussitôt Adam vautré sur le divan du salon, vaguement occupé à regarder un film à la télévision. Lorsqu'il les vit entrer, toutefois, comme soudainement consciencieux de ses mauvaises manières, il se redressa, puis se leva pour serrer la main de Marlene.
« Plaisir de vous revoir, Monsieur Faulkner. » dit-elle, une étincelle de plaisanterie amicale dans l'œil.
Le jeune homme lui répondit d'un sourire timide. Lawrence en fut presque bouche bée. Il voyait rarement Adam intimidé, mais Marlene Walker était bien connue pour ses talents. Elle savait inspirer le respect d'un simple regard.
« Nous avons apporté à manger, gracieuseté de Marlene! » s'exclama enfin Lawrence, afin de briser la glace.
Marlene ayant insisté qu'ils ne rendent pas cette soirée plus formelle que nécessaire, les boîtes de plats chinois furent placés au centre de la table, et chacun se servit amplement à manger.
« Alors, Adam. La dernière fois que nous nous sommes vus, tu terrorisais mon personnel infirmier. Maintenant qu'eux ont la chance de respirer plus librement, je suis curieuse de savoir où et à quel dessein tes talents ont été mis à l'œuvre. »
Adam ne cacha pas l'amusement sur son visage en prenant une autre gorgée de vin.
« Le bruit court que ces infirmières n'ont pas besoin de moi pour malgré tout être martyrisées quotidiennement. » répliqua-t-il, se méritant un sobre soulèvement de sourcil. S'il interprétait son non-verbal correctement, elle approuvait son sarcasme. Visiblement, Lawrence était attiré par un profil très spécifique d'enfoiré sarcastique et cynique. Adam se demanda si le docteur était conscient du genre d'amis dont il s'entourait.
« Encore un peu de vin? » offrit Lawrence ingénument, apparemment impassible aux piques à la fois sournoises et chaleureuses que ses deux compagnons se lançaient depuis les premières bouchées.
Marlene lui tendit son verre. « C'est vraiment un bel appartement que vous avez là. » dit-elle, laissant filer le sujet précédent.
« Ah, » fit d'abord Lawrence avec un sourire aux lèvres, et Adam sut aussitôt que l'homme allait se lancer dans une longue explication des détails les plus inintéressants des lieux. Et qu'il serait sincèrement enthousiasmé par ce qu'il allait raconter. « Oui, c'est un building avec un certain cachet. Ils l'ont construit en 1962, lors d'une initiative de développement dans cette partie de la ville. Ça a bien sûr été rénové récemment, c'est beaucoup plus moderne. Tu as peut-être remarqué en entrant que… »
Adam leva les yeux en ciel, secoua la tête et avala une longue gorgée de vin. Ça allait être long.
Lorsqu'il baissa les yeux à nouveau, il vit que Marlene, écoutant d'une oreille ce que Lawrence lui expliquait toujours, avait toutefois le regard porté sur le jeune homme. Elle lui offrait un sourire entendu, ayant remarqué son manège. Adam souleva les sourcils d'un mouvement furtif, comme pour commenter silencieusement sur son ennui, avant de finalement rapporter son attention sur Lawrence.
La soirée se poursuivit en conversations variées, facilitées par le vin que Lawrence servait régulièrement, s'assurant qu'aucun verre ne se vide complètement.
Il était dix heures trente lorsque Marlene déclara qu'il était temps pour elle de rentrer. Lawrence n'ayant consommé qu'un verre de vin, et considérant que la voiture de Marlene était demeurée à l'hôpital, il proposa de la reconduire chez elle. Elle insista d'abord qu'elle pouvait prendre un taxi, mais voyant qu'il enfilait déjà son manteau et ramassait ses clés, elle se laissa convaincre.
La route se passa dans un silence sans malaise. L'estomac plein et l'état un peu éméché, Marlene en avait presque oublié la source de ses soucis. Elle regarda les lumières dansantes de la ville qu'ils traversaient défiler devant elle paisiblement.
Une fois devant chez elle, elle tourna un sourire reconnaissant vers son généreux chauffeur. « Merci beaucoup pour la soirée, Lawrence. J'en avais besoin. »
« Tout le plaisir est pour moi, Marlene. Nous aurions dû se faire une soirée comme ça il y a longtemps. »
« Oui, c'est vrai. » Marlene déboucla sa ceinture, mais ne quitta pas la voiture aussitôt. Elle reposa plutôt un regard sérieux sur Lawrence. « Encore une fois, je suis vraiment désolée de ne pas avoir été là pendant ton divorce. »
« Oh, non, Marlene, » répliqua Lawrence en secouant la tête. « je te l'ai dit, ce n'est rien. Je crois que j'avais besoin de naviguer une partie de ce chemin par moi-même. »
Marlene lui offrit un sourire faible, mais sincère. « Oui, je peux comprendre. Et puis, c'est bien que tu aies eu Adam. »
Lawrence hocha la tête. « Oui, Adam m'a beaucoup aidé au travers de tout ça. »
Marlene demeura silencieuse un moment, comme en hésitation. Lawrence sentit ses sourcils se froncer légèrement, en attente de ce que son amie cherchait à lui dire.
« Tu sais, Lawrence… tu aurais pu m'en parler. Tu dois bien savoir que je ne t'aurais pas jugé. »
« Parler de quoi? » Cette fois, ses sourcils étaient définitivement froncés. Parlaient-ils toujours du divorce?
« Adam et toi… tu aurais pu m'en parler. »
Lawrence cligna des yeux bêtement à quelques reprises. Ne saisissant pas davantage ce qu'elle lui disait, il demanda quelques clarifications. « Marlene, je ne suis pas certain de comprendre… Je t'ai dit un peu plus tôt qu'Adam et moi vivions ensemble, mais je n'aurais pas pensé que c'est quelque chose que tu aurais tenu à savoir plus tôt, je… »
Il s'arrêta soudainement, sentant alors une réalisation se former en lui. Il posa un regard à la fois choqué et horrifié sur son amie, qui de son côté, sembla prendre connaissance de son erreur. Elle porta une main à sa bouche.
« Oh, Lawrence, je suis désolée… » Elle baissa les yeux. « J'ai assumé… J'ai fait erreur. »
Fixant la surface de stationnement devant lui par le pare-brise, les mains agrippées sur le volant, Lawrence laissa un ange passer avant de finalement dire d'une voix incertaine. « Ce n'est pas grave. »
« Je suis désolée, je ne voulais pas te mettre mal à l'aise. J'ai juste… enfin, je suppose que j'ai sauté trop vite aux conclusions. » Elle émit un rire maladroit. « Je blâme le vin. »
Un faible sourire se traça sur les lèvres de Lawrence, mais il évita le regard de sa passagère. « Ce n'est rien, ne t'en fait pas. »
Un autre silence s'installa. Puis, Marlene ouvrit la portière, déterminant qu'il n'y avait pas d'autre moyen de sauver la situation que de rentrer chez elle sans rien d'autre qu'un « Bonne soirée, Lawrence. »
« Bonne soirée, Marlene. »
La voiture reprit la route et s'éloigna posément. Lawrence vit dans son miroir la silhouette de Marlene le regarder s'éloigner, jusqu'à ce qu'il ne soit trop loin pour la distinguer dans l'ombre de la banlieue.
Il se sentit agité tout le reste du chemin du retour, ne parvenant pas à repousser les paroles de Marlene. Ce n'était rien, se répétait-il. Elle avait fait une erreur, c'était tout. Adam et lui, ils vivaient ensemble depuis juste assez longtemps pour s'être développé une routine, ils s'étaient tissé un lien d'amitié plus fort qu'à la normale en raison des circonstances de leur rencontre. Il n'était pas surprenant que Marlene ait interprété les signes de cette façon. Ça ne voulait rien dire.
Mais malgré ce dialogue mental, l'idée ne quitta pas son esprit. Car au fond de lui, il savait à quel point Marlene le connaissait, probablement mieux que lui-même. Elle avait toujours été la personne qui réussissait à le comprendre quand personne ne le pouvait, avant bien sûr qu'il ne traverse une épreuve que personne ne pouvait réellement comprendre – à part Adam. Elle savait quand il n'allait pas, mais si elle avait la grâce de ne pas toujours le mentionner. Elle savait interpréter son non verbal comme personne d'autre.
Et elle n'avait jamais tort.
Elle avait probablement prédit son divorce avec Alison avant même que l'idée ne lui traverse l'esprit, il en était sûr. Elle était bonne à ce point.
Et alors que ces pensées se déroulaient dans son esprit soudainement hyperactif, il vit un deuxième fil de pensée se former, sur lequel s'enfilaient diverses images qu'il avait refoulées jusqu'à maintenant, sans vraiment s'en rendre compte. Adam qui maintient son regard un peu trop longtemps. Adam qui lui touche l'épaule. Adam qui lui adresse un sourire moqueur. Adam qui dort sur le divan. Adam qui lui lance une remarque sournoise. Adam qui s'esclaffe à l'une de ses blagues minables.
La main d'Adam posée près de lui sur le divan, et Lawrence incapable de détacher son regard de ces doigts si nonchalamment posés près de sa cuisse. La gorge du jeune homme qui sursaute lorsqu'une scène à la télévision l'amuse. Ses joues qui rougissent après quelques verres. La peau pâle de son abdomen, lorsqu'il s'endort dans le salon et que son chandail se soulève, juste un peu, lorsqu'il bouge dans son sommeil.
Lorsque Lawrence stationna la voiture derrière leur bloc appartement, il n'était pas plus près de quoi que ce soit pouvant s'apparenter à une réponse. Les mains toujours agrippées au volant inerte, il soupira et fixa du regard la collection de voitures alignées autour de lui, en silence, pour plusieurs longues minutes.
« Ça t'a pris du temps. » lui provint la voix d'Adam, à quelque part dans la cuisine, dès qu'il mit les pieds dans l'appartement. Il jeta son manteau sur la patère et ses clés sur le petit meuble près de la porte. Le cliquetis résonna dans l'entrée, plus fort qu'il ne l'aurait voulu.
Dans la cuisine, il entendait le bruit assourdi de porcelaine se heurtant à d'autre porcelaine. Il vit, en se traînant les pieds jusqu'à la pièce en question, qu'Adam s'affairait à laver la vaisselle, lui faisant ainsi dos.
« Marlene est bien rentrée chez elle? »
Lawrence marmonna une réponse positive. Le jeune homme se tordit le cou juste assez pour le regarder et lui jeter un sourire de salutation. Il retourna aussitôt son attention vers l'évier pour poursuivre son activité de nettoyage mais, réalisant alors que Lawrence se tenait bêtement derrière lui, sans se déplacer ni lui parler, il déposa l'assiette qu'il frottait au fond de l'eau et pivota afin de faire face à l'homme silencieux.
« Ça va? » demanda-t-il d'un ton nonchalant, s'appuyant du bas du dos sur le comptoir et agrippant une serviette pour s'essuyer les mains. Son froncement de sourcil, toutefois, sous-entendait une certaine préoccupation face à l'attitude de son colocataire.
Lawrence toussa maladroitement et croisa ses bras sur sa poitrine, tentant d'imiter un air normal. Il n'y réussit pas. « Oui, oui, ça va. Merci pour la vaisselle. »
« Oh, ce n'est rien. »
Adam continua de s'essuyer distraitement les mains, bien qu'elles soient définitivement sèches. Lorsqu'il en leva les yeux, il vit que Lawrence le regardait toujours, avec beaucoup plus d'intensité que ce qui aurait pu être considéré normal de sa part. De la part d'un colocataire. D'un ami.
« Lawrence, quelque chose ne va pas? » Adam pencha la tête sur le côté, une expression définitivement inquiète se dessinant sur son visage.
Lawrence ne lui répondit que par le silence. Pendant de longues secondes, le regard de l'aîné parcouru la silhouette d'Adam, ouvertement, sans explication, avec une expression qui ne pouvait être caractérisée que de confuse. Le jeune homme se sentit se tortiller légèrement, rendu nerveux par l'évaluation silencieuse de l'autre homme.
Puis, d'un seul coup, l'expression confuse de Lawrence fut remplacée par un air de détermination, et tout se passa trop vite. Ses bras se décroisèrent et il fit les quelques pas qui le séparait d'Adam. Ce dernier eut à peine le temps de prononcer une fois de plus, sur le ton de la question, « Lawrence? » avant que le torse de ce dernier ne se retrouve plaqué contre le sien, qu'une main ne se fraie un chemin jusqu'au bas de son dos, et qu'une paire de lèvres ne rencontrent les siennes.
