Il fallut un long moment à Harry pour raconter toute l'étrange scène à laquelle il avait assisté la veille, en revenant de chez Hagrid. Non pas qu'il eut du mal à se souvenir des évènements, mais Sidonie était apparemment incapable de s'empêcher de lui couper la parole, lui faisant sans cesse répéter tel ou tel moment, exigeant des détails sur ceci ou cela.
Lorsqu'il parvint enfin à terminer son récit, la jeune femme l'observa longuement avec un pli entre les sourcils, comme si elle cherchait à déterminer si Harry se moquait d'elle ou pas. Sa réaction, toutefois, apporta la réponse à la question que Harry se posait : la Serpentard ignorait complètement quelle était la magie pratiquée par Mirves sur l'obèse homoncule.
─ Lysandra saura peut-être, déclara-t-elle finalement.
En d'autres termes, le sujet était pour le moment suspendu. Malgré ses réticences à abandonner cette conversation, Harry dut admettre qu'il n'avait aucune idée du comment poursuivre la discussion sur le phénomène Logan Mirves.
─ Enfonce-toi ça dans le crâne, Potter, tu dois te méfier d'absolument tout le monde, en particulier des nouveaux, reprit Farrell d'un ton dégagé. Nous soupçonnons peut-être la menace que représente l'autre psychopathe de Mirves, mais je préfère garder un œil sur Grown et Bold encore un moment.
─ Tu les soupçonnes de quoi ? demanda Harry.
─ Je ne les soupçonne de rien, je les accuse d'être nouveaux, répliqua la Serpentard. Au cas où tu ne le saurais toujours pas, le Poudlard de cette époque est différent du Poudlard de tes parents. Il s'y passe des choses bien pires et des amitiés qui n'ont jamais été pendant la scolarité de tes parents existent en ce moment même.
Harry la dévisagea.
─ Comment tu sais ça ? interrogea-t-il.
─ Tu ne crois quand même pas que je t'ai suivie à travers la Porte de Dauran sans me renseigner ? dit-elle d'un ton hautain. Flyis a pris tout son temps pour t'amener le grimoire des quatre Crânes pour me laisser suffisamment d'heures afin de récolter toutes les informations que je pourrais sur toi et sur ton entourage.
─ Où est-ce que tu as obtenu ces informations ? s'étonna Harry.
─ Aucune importance, assura Farrell. Le Survivant n'existe pas, mon chou. Tu es Harry Potter, point à la ligne. Tu sais déjà que ton intervention dans le combat entre Balthazar et Dauran a provoqué toute une panoplie de changements, c'est largement suffisant.
Aussi belle fut-elle, la Serpentard avait quand même un mauvais caractère.
─ Et tu es qui, au juste ? reprit Harry d'une voix calme.
─ Une anomalie, répondit Farrell. Ca veut dire que, contrairement à toi, je ne suis née ni d'une mère ni d'un père. Les êtres comme moi sont généralement issus d'une anomalie de la magie lorsqu'elle atteint un mélange insolite de deux, voire plusieurs composants.
─ Comment ça ?
─ Imaginons un instant que tu te promènes dans la forêt interdite et que tu y découvres une licorne très grièvement blessée, expliqua Farrell avec patience. Tu décides de la soigner mais, étourdi, tu renverses accidentellement… de la bave de troll, disons, qui entre en contact avec le sang de la licorne. A partir de là, si la magie s'altère, le mélange du sang de licorne et de la bave de troll donnera naissance à ce que nous appelons « une anomalie ».
Harry acquiesça lentement, déconcerté, et la Serpentard poursuivit :
─ C'est quand même plus complexe que ça, car certains facteurs entrent en jeu, mais je ne suis pas là pour essayer de t'expliquer comme mes semblables viennent au monde, dit-elle. Quoi qu'il en soit, les anomalies comme moi sont recherchées aux quatre coins du monde par Lysandra et ses alliés, autant pour nous protéger des sorciers que pour nous éduquer.
« Quand elle a choisi d'arrêter son enseignement à Poudlard, Lysandra a parcouru le monde pour faire ce qui lui paraissait juste. Elle a découvert plusieurs anomalies et les a entraînées dans la Forêt Noire, en Allemagne, dont elle a protégé une partie contre les humains et la plupart des créatures magiques. C'est un véritable village, où les homoncules participent aussi bien à l'éducation des jeunes anomalies qu'à leur scolarité.
« Bien sûr, les anomalies les plus pacifiques sont restées au village pour enseigner, tandis que d'autres partaient à l'aventure et, d'autres encore, s'offraient le loisir de devenir les espions de Lysandra de par le monde. »
─ Et pourquoi est-ce toi qu'elle a chargée de me surveiller ? demanda Harry.
─ C'est un homoncule qui m'a désignée, pas Lysandra, rectifia Farrell. Elle a simplement approuvé et m'a confiée ma mission. Mais, si j'ai été choisie, c'est en partie parce que j'ai le même âge que toi – et je possédais certaines dispositions qui faisaient de moi la candidate idéale.
─ Quelles dispositions ?
─ Le système éducatif instauré par Lysandra est très similaire à celui de Poudlard, mais quand même bien différent. Nous entrons en classe à sept ans, en tant que Novice. Puis, si les résultats des examens sont satisfaisants, nous devenons Grand Novice, puis Haut Novice, pour passer enfin Initié. Mais c'est long, ça peut même être très long. Une fille entrée en même temps que moi était encore Grand Novice quand j'ai quitté la communauté.
─ Et toi, tu es quoi ?
─ Grand Initié, spécialisée dans l'Invocation et l'Ombre.
─ Ca signifie ? dit Harry, perplexe.
─ L'Invocation est une discipline horriblement difficile, soupira la Serpentard. C'est comme la magie corporelle, sauf qu'il faut connaître par cœur la symbolique de chaque élément qu'on désire invoquer et, crois-moi, on s'y perd rapidement. Pour faire simple, je pourrais faire pousser sortir un olivier d'un bloc de marbre, ou même faire apparaître une ouverture dans un mur.
« L'Ombre est moins complexe et son utilité plus limitée, car elle sert surtout à l'espionnage. Sauf que comme je l'ai montré la dernière fois, elle permet aussi de sauver les vies de deux inconscients ! Quoi qu'il en soit, si l'envie m'en prenait, je pourrais te reluquer pendant que tu te changes sans quitter mon dortoir, en faisant simplement voyager mes yeux à travers l'obscurité. »
Un pouvoir qui en intéresserait plus d'un ! Néanmoins, Harry ne doutait pas que Farrell n'avait aucune envie de le reluquer pendant qu'il se changeait. Son esprit, de toute manière, était entièrement focalisé sur les capacités de la jeune femme. A présent, il comprenait beaucoup mieux pourquoi Lysandra et Dauran préféraient confier la surveillance de Mirves à la Serpentard plutôt qu'à lui.
─ Bien ! lança Farrell en se levant. Maintenant que tout est dit, nous n'avons plus rien à faire ici, non ?
─ Non, admit Harry.
La Serpentard quitta donc la Salle sur Demande sans un regard en arrière, laissant Harry sortir avec le rythme qu'il voulait. Il n'avait toujours reçu aucune réponse des Orcs sylvains et se demandait s'il ne se retrouverait pas mis à l'écart. C'était improbable : Dauran ne le laisserait jamais sans rien faire ! Il l'espérait, en tout cas, mais s'il avait un rôle à jouer dans la guerre imminente, il préférerait être chaud le plus tôt possible.
Consultant rapidement sa montre, Harry n'eut même pas le temps d'analyser le positionnement des aiguilles que son estomac grondait la direction à suivre. Empruntant le Grand Escalier, Harry rejoignit donc la Grande Salle bruyante et bondée et se dirigea vers la table de Gryffondor en recherchant une quelconque trace des Maraudeurs, en vain.
─ A mon avis, ils ne descendront pas, lui confia Lily lorsqu'il s'assit à côté d'elle. Maintenant que leur quatrième luron est revenu, ils vont s'organiser une réunion d'urgence pour connaître les raisons d'une absence aussi longue.
─ Ah ? s'étonna Harry. Il est revenu quand ?
─ Il y a un quart d'heure, répondit Mary. Il a drôlement changé, en tout cas. Pas physiquement, mais mentalement. On s'attendait à ce qu'il arrive tout triste, avec son habituel air de chien battu, mais il ne paraît plus attristé que ça par ses problèmes familiaux.
─ Limite s'il ne se la pétait pas, ajouta Rebecca.
Harry haussa les sourcils. Malgré tous ses efforts, il était incapable d'imaginer Queudver se promener dans Poudlard d'un air supérieur, ou même neutre. Le quatrième Maraudeur restait inexorablement le petit garçon grassouillet aux yeux larmoyants qu'il avait déjà vu dans le souvenir de Rogue, lors de sa cinquième année, dans son ancienne vie.
Etrangement, penser à Pettigrow fit brusquement réaliser un détail à Harry qui s'étonna lui-même de ne pas y avoir réfléchi plus tôt. Sans doute l'horreur perpétrée par Mirves dans le couloir lui avait-elle embrouillé le cerveau mais, à présent qu'il était calmé, une question apparut dans son esprit. Qu'est-ce que des homoncules faisaient dans Poudlard, hier soir ??? Et comment étaient-ils entrés ? Zrek et Brak ne se chargeaient-ils d'empêcher toute intrusion dans l'enceinte du collège de sorcellerie ? Ou bien ces homoncules étaient-ils les survivants du massacre survenu dans l'ancienne prison de Damarcus ?
─ En tout cas, Mirves est dans de sales draps, reprit Mary. Il parait que Mulciber le recherche partout depuis qu'il a quitté l'infirmerie, et on raconte même que certains professeurs ont été scandalisés par le maléfice que Mirves a lancé. Certains disent que c'était de la magie noire…
Mary et Rebecca étaient décidément très différentes des autres Gryffondor, mais elles rappelaient très étrangement Lavande Brown et Parvati Patil. Toutefois, si Harry reconnaissait que ses deux anciennes camarades avaient été d'incorrigibles commères, il admettait qu'elles étaient bien moins superficielles que Mary et Rebecca, dont l'unique but dans la vie paraissait être récolter un maximum de potins sur tout le monde.
Quelqu'un bouscula alors Harry, qui tourna la tête et vit Moira lui adresser un grand sourire joyeux, le regard fou et avide de curiosité.
─ Alors ? chantonna-t-elle.
─ Nous avons discuté, affirma Harry.
─ Menteur, je suis sûr que tu te tripotes le zizi chaque fois que tu penses à elle !
Pour la première fois depuis qu'il les connaissait, Lily et Alexia éclatèrent de rire. Chacune cherchera la seconde suivante à dissimuler son fou rire, Lily se cachant derrière son gobelet d'or pendant que le petit bout de femme, innocent jusqu'au bout, plaçait ses deux mains devant son visage.
─ Non, affirma Harry d'un ton très calme. C'est quand je pense à toi que je le fais, ça !
Moira eut l'air profondément choqué, regarda Lily et Alexia d'un air effaré, puis adressa un sourire si soudain et malicieux à Harry qu'il en eut un léger mouvement de recul.
─ Tu peux le faire devant moi, tu sais ? lui dit-elle, le regard plus fou-fou et avide que jamais.
─ Non, je suis trop timide, prétendit Harry en réprimant un sourire.
─ Pff ! s'exclama la Pitchoun.
Elle lança un regard en biais au pantalon de Harry.
─ Tu penses à moi, là ? demanda-t-elle.
Lily était à moitié affalée sur la table, les yeux brillants de larmes, tandis que le petit bout de femme à côté d'elle regardait à présent l'échange d'un air curieux.
─ Non, puisque tu es à côté de moi, fit remarquer Harry.
─ Humpf ! marmonna la Serpentard d'un air boudeur.
