Titre : Bois des beignes
Disclaimer : je suis pas l'inventeur de l'univers du Disque-Monde, je fais pas ça pour la thune (mais pour la gloire et les filles faciles). Surtout, tout le mérite en revient à messire Terry Pratchett (gloire à lui) !
Pour autant que Kituko puisse en juger, Al Khali, la capitale du Klatch, semblait moins étendue qu'Ankh-Morpork, mais beaucoup plus peuplée. Ou plutôt, ses rues étaient bien plus encombrées. Mais au moins Kituko s'y sentait plus à l'aise. Il mit un peu de temps à en comprendre les raisons. Tout d'abord, l'odeur de la ville ne donnait pas l'impression de vouloir vous tuer par dissolution des poumons. Enfin, la température était quand même plus chaude. On avait pas cette impression de se déplacer sur un tas de fumier humide et glacé. Pour l'heure, Jawhara les guidait dans les rues sinueuses de la ville.
- On va d'abord vous trouver de quoi vous habiller. Franchement vous auriez pu fuir avec des vêtements décents.
- Désolée, mais je me suis fait embarquer dans cette histoire un peu à l'improviste, figure-toi.
- Tu t'es fait embarquer, Pélagie ? Moi je dirais plutôt que tu t'es fait... débarquer.
- ... Kituko ?
- Elle était bonne, hein ?
- La ferme. Dis-donc Jawhara, comment ça se fait que tu connaisses aussi bien la ville. Je croyais que t'avais grandi au harem.
- Oui, mais en-dessous de huit ans on a le droit de sortir comme on veut. Au-dessus aussi mais il faut mettre un voile et prévenir. Et puis j'ai souvent accompagné ma mère quand elle allait rendre visite à des amies ou des parents, alors ça va. Au fait, si vous voyez un vieux avec une flûte, ne vous approchez pas de ses paniers.
- Pourquoi ?
- Y a des serpents dedans.
Par pur hasard sans doute, Pélagie s'accrocha fermement au bras de Kituko. Le petit groupe s'engagea sous un porche et se retrouva dans ce qui semblait être un immense labyrinthe aux odeurs enivrantes.
- Mmm, ça sent bon les épices. Bienvenue au soaque.
- C'est quoi ? C'est un marché ?
- Oui. Le plus grand de la ville. Tout le monde vient s'approvisionner au Kahr-Four. Il vient des marchandises des six coins du pays et d'ailleurs.
- Des six coins ?
- Oui, on dit que c'est parce que le premier Sériphe se sentait trop à l'étroit avec quatre coins. Suivez-moi. Et ne touchez rien où vous seriez obligés de le payer.
Pélagie et Kituko s'efforcèrent de ne pas se faire semer par une Jawhara guillerette dont les pointes des épées frottaient par terre à intervalles réguliers. La variété des produits proposés était impressionnante, et Pélagie avait l'impression qu'il y avait plus de choses qu'à Ankh-Morpork. Mais cela venait peut-être de l'exotisme des produits et du cadre. Jawhara s'enfonça au cœur du soaque, s'arrêta pour réfléchir un moment, puis s'engagea dans une venelle plus calme qui donnait sur d'autres rues commerçantes. Celles-ci étaient visiblement dédiées aux textiles. De toute part s'amoncelaient d'énormes rouleaux de tissus chamarrés et des tapis, des boutiques de tailleur offraient aux regards de somptueux costumes qui, il fallait le reconnaitre, étaient bien plus vivants que ceux que portaient au quotidien les Morporkiens (et peut-être même les Ankhiens). Jawhara leur fit signe de la suivre puis entra dans une petite boutique. Un homme émacié se tenait, l'air dubitatif, devant un jeune garçon portant une robe.
- Non. T'as l'air d'un sac à patate. Je crée pour les concubines du sériph ! Même pour la douairière ! T'as pas de silhouette, comment tu veux que je m'en sorte ?
- Demandez à votre femme !
- Elle en a trop, de silhouette ! Je n... Oh nous avons des clients ! Bonjouuur ! Soyez les bienvenus chez Jabol Golak !
- Bonjour Jabol ! Bonjour Hemsis !
- Cette voix... Serait-ce mademoiselle Al-Fabet ?
- Ouiii !
Jawhara ôta son voile et se mit à sautiller en riant, ce qui ne manqua pas d'attirer l'attention sur ses épées. Au nombre de quatre...
- Je suis heureux et honoré de recevoir votre visite !
- Ouais super. J'espère qu'elle va acheter quelque chose et pas nous demander un truc impossible, ça nous changerait.
- Hemsis. La ferme.
- Pfff. T'es trop nul, Hemsis. En plus tu pues du bec.
- Pauv...
- La ferme ! Que puis-je pour vous, mademoiselle ?
- Et bien... Il me faudrait de nouvelles tenues pour moi et mes amis. Quelque chose de pas trop élaboré. Ni trop cher... Du quotidien, en fait.
- Je ne suis pas sûr que vous soyez venue à la bonne boutique. Vous connaissez ma clientèle. Le quelconque n'est pas mon fort.
- Je sais, je sais. Mais j'ai suffisamment entendu mon père parler de vous pour savoir que vous faites aussi dans le discret. N'est-ce pas ?
- Ha ha. Mademoiselle est bien renseignée... Lui serait-il possible de ne pas ébruiter cela ?
- Bien entendu.
- Bien bien. J'en suis fort rassuré. Mais, sans vouloir être offensant et si je peux me permettre, votre père sait-il que vous êtes-ici ?
- ... Il sait que je ne suis pas à la maison.
- ... Vous avez fait le mur ?
- En quelque sorte. Théoriquement je devrais être dans notre domaine du mont Gebra. Ce n'est pas de ma faute si je suis tombée à l'eau et que ce sont des pirates qui m'ont récupérée.
- Des pirates...
- J'ai eu très peur.
- Mais ça va mieux. Je veux dire vous, vous allez mieux.
- Oui.
- Et eux un peu moins.
- Mmmm.
- C'est une bonne chose pour nous tous en tous cas. Bon. Admettons que je vous trouve ce que vous me demandez. Comment allez-vous me payer ?
- Hein ? Ben mon père va...
- Ah mais non. Si je présente une facture au fondé de pouvoir de votre père, votre mère en entendra parler, ainsi que votre père au bout de quelques jours. Et je ne souhaite pas avoir à m'expliquer avec lui. Avez-vous des espèces ?
- Heu...
Jawhara se retourna vers ses compagnons et leur adressa un sourire gêné.
- Moi j'ai laissé toutes mes affaires à Ankh-Morpork.
- Pareil. C'est encore une chance que j'ai gardé mes vêtements de ville quand je me suis fait attaquer.
- Ah. C'est que... J'ai pas non plus d'argent... Si on revient avec de quoi payer, on aura les vêtements ?
- *soupir* Pour vous je veux bien mettre de coté certains trucs.
- Ah merci. Euh. À tout à l'heure.
Jawhara sortit et semblait contrariée*.
- Tu sais c'est pas grave si on a pas de nouveaux vêtements.
- Euh... oui enfin j'aurais rien contre non plus. Les miens sont couverts de vomi séché. Et l'eau de mer ne les a pas arrangés. L'amie dont tu nous as parlé ne pourrait pas nous aider ?
- Mff. Aider oui, donner de l'argent, non.
- Je... J'ai peut-être une idée. Je connais quelqu'un qui pourrait peut-être nous aider.
- T'es déjà venu au Klatch, Kituko ?
- Non. Disons que c'est quelqu'un que j'ai rencontré il y a un moment. Mais je suis pas sûr du tout qu'il soit d'humeur à m'aider.
- Pourquoi ?
- Je l'ai quelque peu laissé tomber. Est-ce qu'il y a un endroit discret dans le coin ?
- N'importe quelle ruelle. C'est là que les négociations entre visiteurs se déroulent.
Kituko se dirigea vers l'un d'entre elles, totalement déserte.
- Alors ? Qu'est-ce que tu veux faire ?
Kituko mit la main dans sa poche et en ressortit la bague de Zaïbi.
- C'est quoi ?
- Une bague magique. Avec on peut appeler quelqu'un même s'il est très loin.
Il passa la bague à son doigt et inspira profondément et tapota le plateau transparent qu'il leva au niveau de son visage. Ça passerait ou ça casserait. Il se mit instantanément à briller d'une lueur bleue et la tête de Zaïbi apparut.
- Oui, que puis-je pour vous votre excell... Qui êtes-vous ? Que faites-vous sur ce canal de comm... Attends. Je rêve. Tu es... Tu es... Merde, j'ai oublié ton nom mais t'es le gars que j'avais croisé à Couine-Shassa !
- Heu. Oui. Désolé de ne pas avoir pu reprendre contact avec vous.
- Ah ben ça tu peux, ouais. Ça fait quoi, un an ? Presque deux ? Si tu viens me faire ton rapport, c'est pas la peine, hein. J'ai fini par obtenir mes infos tout seul. Au fait c'est toi qui a convaincu Wali de laisser tomber l'esclavage ?
- En fait... Je l'ai juste un peu aidé à voir la vérité en face. Qu'il gagnerait beaucoup plus en s'y prenant autrement.
- Bien joué. Bon maintenant, passons aux choses sérieuses, j'ai activé un sort d'explosion sur la bague. Si tu tentes de l'enlever ou si ce que tu vas me dire ne me plait pas ou ne m'intéresse pas, je me débarrasse de toi. Alors première question : où es-tu ?
- Je suis à Al Khali. Dans le soaque. Je cherche à acheter des vêtements mais je n'ai pas d'argent pour payer.
Zaïbi ne manifesta aucune émotion, mais se racla clairement la gorge.
- Tu veux dire que tu m'as laissé tomber en gardant un objet magique hors de prix et que tu me recontacte parce que tu veux faire les boutiques ?
- Heuuuu... C'est sûr que dit comme ça...
- Tu sais que t'es une vraie tête à claque ?
- ... Oui ? Sinon je peux rendre la bague, elle pourrait être utile. Et puis...
- Oui ?
- J'ai entendu dire qu'une divinité semble poser problème dans le désert. Je peux peut-être faire quelque chose.
- Tiens donc. Tu peux m'en dire plus ?
- Pas avec cette bague au doigt. Mais disons que j'ai déjà eu affaire à elle. Et c'est un miracle que je m'en sois sorti vivant.
Zaïbi dévisagea attentivement Kituko et pencha la tête sur le coté.
- Rends-toi sur la place du temple, dans une heure. Si tu n'y es pas, j'active le sortilège d'explosion.
- Ah. Bien. Merci.
- Crétin.
L'anneau s'éteignit et le visage disparut. Pélagie et Jawhara semblaient méfiantes.
- D'où tu le connais ce type ?
- C'est lui qui m'avait fait embaucher dans la Fil-Yâl, la société qui importe le bois des forêts de mon pays. Il voulait que je les espionne pour lui. C'est peut-être un concurrent.
- Le Wali dont il a parlé, c'était pas un vieux à l'air retord ? Du genre à te planter un couteau dans le ventre pendant que tu lui sers son thé ?
- Il y avait un peu de ça. Il parait qu'il était membre du Canapé.
- J'y crois pas ! T'as rencontré un des princes les plus puissants du pays !
- Apparemment. Tu sais où est cette place ?
- Oui, mais je n'y suis jamais allée.
- C'est loin ?
- Trois quarts d'heure de marche. J'avais pas le droit d'y aller. Jamais compris pourquoi. Tout le monde le faisait, pourtant.
C'est avec un début de faim que les trois jeunes gens arrivèrent sur la place et s'assirent sur la margelle d'une fontaine pour attendre. L'animation régnait, et leur permettait au moins d'avoir quelque chose à regarder pour patienter. Au bout d'une minute, Kituko se rendit compte que Pélagie regardait quelque chose en l'air, la bouche grande ouverte. Lorsqu'il leva la tête dans cette direction, il comprit pourquoi. Les murs du temple étaient recouverts de fresques qui inspiraient une franche gaité et l'envie de danser. Jusqu'à ce qu'on les observe plus attentivement et qu'on comprenne que les personnages représentés n'étaient manifestement pas en train de danser. Se retournant légèrement pour jeter un coup d'œil à Jawhara, Kituko vit qu'elle tournait le dos au temple et était fascinée par le spectacle d'un homme plumant des poules pour préparer de la nourriture à emporter.
- HEM ! C'est plutôt agité ici, finalement.
Pélagie sursauta et passa du rose vif au rouge éclatant en cherchant un autre sujet d'observation. Jawhara pouffa.
- Oui. je comprend pas pourquoi j'ai pas eu le droit de venir ici. Il fait frais, y a des trucs à regarder. Ça sent bon la nourriture.
- J'ai faim.
- Moi aussi.
- Vous n'aviez pas dit que vous étiez accompagné.
Un homme au visage masqué par son turban s'était planté devant Kituko. Il était presque aussi grand que lui, et certainement plus aguerri.
- J'ignorais que ça changerait quelque chose. Vous pouvez m'enlever ma bague ?
- ... Suivez-moi.
- Juste moi ?
- Quelle importance ?
L'homme repartit à vive allure, obligeant Kituko et ses amies à lui courir après. L'homme s'engagea dans un quartier populaire où il frappa à la porte d'une maison. Lorsque celle-ci s'ouvrit, il leur fit signe de rentrer puis la porte se referma. L'obscurité régnait.
- Y a quelqu'un ?
- Taisez-vous. On va vous mettre des bandeaux dans les yeux.
Une fois que ce fut fait, leurs nouveaux hôtes leur firent emprunter un itinéraire tarabiscoté à travers les arrières-cours et les ruelles du voisinage avant de les déposer dans une autre maison. On les poussa dans une pièce dont on referma la porte.
- Euh. Vous êtes toujours là ?
- Vous pouvez enlever vos bandeaux.
Lorsque Kituko s'exécuta, il vit Zaïbi assis devant lui, dans la pénombre. Et l'homme masqué se tenait derrière lui. Kituko devinait qu'ils ne devaient pas être seuls dans la pièce.
- Hem... Salut !
- La bague.
- Le sortilège... il est levé ?
- Mmm ? Oui. La bague.
Kituko se dépêcha d'enlever la bague et de la jeter à Zaïbi, qui la rattrapa au vol puis la mit dans sa poche.
- Merci. Elle fait quand même dans les 150 000 dinars et je commençais à me demander comment j'allais faire pour ne pas la rembourser. L'administration et ses petits sous... enfin bref. Qui sont ces deux filles dont tu ne m'as pas parlé ?
- Ce sont des amies qui m'accompagnent dans mon voyage.
- Leurs noms ?
- Je m'appelle Pélagie.
- ... Jawhara.
- J'ai été très surpris que tu daignes me contacter, je dois l'avouer. Et venir ici, juste après avoir humilié notre ambassadeur dans un procès. C'est quand même un peu osé.
Kituko eut des sueurs froides. À Couine-Shassa Zaïbi lui avait semblé très à l'aise avec les informations. Maintenant il n'avait plus de doute.
- C'est vraiment un coup de chance que j'ai entendu parler de cette histoire il y a quelques jours. Il faut dire que le seigneur Al-Fabet fait un foin de tous les diables depuis. Au fait, je devrais peut-être signaler au Guet d'Ankh-Morpork que toi et ton amie n'êtes pas mort, non ? Quant à votre jeune compagne, je suis sûre que si on regardait sous le voile on découvrirait la file dudit ambassadeur, portée disparue depuis deux semaines. Il n'y a pas trente-six jeunes Klatchiennes capable de décimer deux équipages de pirates.
Zaïbi semblait savourer le silence atterré des trois jeunes gens qui lui faisaient face.
- Bon allez, coupons-court à ceci. Donnez-moi une seule bonne raison de ne pas vous renvoyer vers vos pénates respectifs.
- ... Comme je l'ai dit tout à l'heure, je pourrais être utile dans le désert. Votre pays semble avoir quelques soucis.
- Mmm. Les divinités vivent leur vie, non sans provoquer parfois quelques remous ici-bas. Il est vrai que celle-ci semble plus agressive que le reste du panthéon qui ne réclame que respect, offrandes, vierges sacrifiées, etc. Mais je ne pense pas qu'elle soit réellement une menace.
- Je pense que vous vous trompez sur ce point. J'ai malheureusement eu le malheur de croiser son chemin, et c'est à cause d'elle que je suis arrivé à Ankh-Morpork.
- Et... Que peux-tu nous en dire ?
- Je ne connais pas son nom. Les fois où je l'ai croisée, elle m'est apparue comme un tas de sable avec un visage grimaçant. Elle n'a pas l'air de porter la forêt dans son cœur.
Pélagie ne manqua pas de réagir.
- Kituko... Tu dis qu'elle a un visage de sable ? Elle est aussi très méprisante. Et menaçante, hein ?
- Comment tu le sais ?
- J'ai rêvé d'elle sur le bateau. Elle m'a dit que si je restais à tes cotés, j'en paierai le prix. Ça peut pas être une coïncidence.
- De toute évidence. Mais... pourquoi s'en prendrait-elle à un jeune garçon tel que toi ?
Aïe. Il allait falloir répondre avec beaucoup de prudence.
- J'ai été envoyé pour ramener l'exploitation de la forêt à un niveau... disons... raisonnable.
- Envoyé ? Par ton village ?
- Hem. Dans mon village, notre sorcier m'a dit que les Esprits pensaient que la forêt était en danger et qu'il fallait que j'y mette fin. Alors je suis parti.
- De ton plein gré ?
- ... Non. C'était ça où alors je devais passer les Tourments. Ou bien me marier.
- Quoi ?
- Les Tourments sont des épreuves destinées à faire de l'enfant un homme accompli. J'ai un peu trop trainé. Et puis je me suis peut-être réveillé un peu trop souvent à coté de filles du village sans avoir la permission de leurs pères.
- Ah. Et pour le mariage, c'est quoi le hic ?
- ... On est obligé de se marier avec un des hommes du village. Quoi ? C'est pas drôle ! Vous vouliez que je fasse quoi, moi ?
Malheureusement pour lui et en dépit de ses protestations, Kituko avait déclenché un fou rire durable chez Pélagie et Jawhara.
* Kituko avait déjà du mal à décrypter une femme à visage découvert, alors une femme voilée était un défi sans espoir.
