Le p'tit mot d'Owlie (créatrice mais désormais simple membre de la communauté):
Dieux du Stade, plus qu'un calendrier, c'est maintenant une LJ-communauté! Enfin, c'était. Depuis 2012, un peu comme ce recueil, elle est sans activité. Elle n'attend pourtant que de gentils auteurs et d'adorables lecteurs pour dépoussiérer les balais, et ramener un peu d'ambiance dans les travées.

Le p'tit mot d'Owlie (auteur à ses heures perdues):
Bonne année 2015! Meilleurs voeux pour vous, et vos proches. Plein de bonnes lectures et de jolis écrits (tous plein de Quidditch, bien entendu!).

La dernière mise à jour date de 2011. Il s'est passé pas mal de choses entre temps, quelques écrits, mais le Quidditch n'est jamais parti bien loin (si vous êtes en manque et si vous n'avez pas lu Chaton, je vous conseille d'aller y jeter un oeil, c'en est plein!). Bizarrement, la dernière mise à jour concernait aussi Quinn et Charlie. Et elle annonçait déjà ce texte là. Cette fois, j'ai fait le tour, je crois.

Merci à tous ceux et celles qui pendant cette longue période sans mise à jour ont commenté ou mis en alerte et favoris cette histoire. Il n'y a pas meilleur coup de pied au derrière pour les auteurs démotivés.

L'action de "Faute impardonnable" se situe entre "Charlie à tout prix" et "Tentation", au tout début de leur relation. Le texte raconte un évènement évoqué dans "Meet the Weasleys".

Disclaimer: JKR est à l'origine de tout, merci à elle de nous laisser nous amuser avec ce qu'elle a crée.

Thème: Set aller, # 4: "Faute impardonnable"

Avertissement: Ce texte ne devait pas être posté ici. Il était à l'origine prévu pour la communauté LJ (pour la longueur, le thème, le rating un peu plus élevé, et parce qu'il n'est pas aussi prêt que je l'aurais aimé), mais pour différentes raisons (un mauvais karma, j'aurais même envie de dire), je n'ai pas pu le mettre en ligne là-bas.
Il a été écrit durant le Nano, sur une impulsion, et aurait mérité encore un peu de travail avant d'être posté. Mais je m'étais promis de le mettre en ligne pour la nouvelle année...
Ce site a tendance à manger certaines phrases, à jouer avec la mise en page. J'ai lu, relu, re-relu mais il est possible que des coquilles ou des erreurs m'aient échappées. J'aurais sûrement dû demander une relecture... Enfin. Malgré tout ça, j'espère que ce texte vous plaira.


— Quinn, ne fais pas ça ! grogna-t-il à mi-voix. Je te jure, je me vengerai...

Du revers de la main, elle chassa ses menaces. C'était pour son bien qu'elle agissait, mais ça, il ne le reconnaîtrait jamais.

— Vous connaissez Robert Ward, le batteur du Pride of Portree ? Vous avez vu les photos dans la Gazette après cette bagarre dans un pub de Leeds ?

Les yeux des jumeaux s'éclairèrent, la curiosité de Percy était piquée, Bill s'était légèrement relevé dans son fauteuil, intéressé. Les deux plus petits attendaient qu'on puisse leur expliquer.

— Oui, soupira Bill avec un sourire. Un truc démentiel à ce qu'il paraît. La police moldue a fait une descente. Ward était bien amoché.

Du coin de l'œil, Quinn vit les épaules de Charlie s'affaisser. Elle savait qu'intérieurement (et ça lui pinça le cœur), il était effondré. Honteux, il se cacha le visage de la main.

— Et devinez grâce à qui ?

- Extrait de Meet the Weasleys -


Faute impardonnable

Ça y est. On y était.

Tout était fini. Les mots n'avaient pas été prononcés, pourtant il le savait. C'était terminé.

Le souffle coupé par le choc, Charlie fixa la porte qui venait de se refermer. Ce n'était pas possible. Ce n'était pas en train d'arriver. Ce matin encore, ils…

Elle allait revenir. Elle allait ouvrir cette foutue porte et… Charlie n'avait aucune idée de ce qu'elle pourrait dire, ce qu'elle pourrait ajouter. Peu importait en vérité. Elle pouvait tout aussi bien se remettre à hurler. Le maudire, l'insulter, le frapper. Il était prêt à tout accepter.

Tant que Quinn revenait.

Pris d'un vertige, il se rattrapa au semblant de lit sur lequel il était assis. Le mouvement brusque et l'inspiration rauque et bruyante que le manque d'air venait de lui faire prendre, firent éclater la douleur entre ses côtes. Gémissant et serrant les dents, Charlie reprit une position plus neutre et s'efforça d'expirer calmement.

Le regard un peu hagard, assommé par ce qui venait de se produire, il laissa ses yeux errer sur le sol de la pièce. Les taches de sang commençaient à s'y figer. Son sang. Avec ça, il l'aurait presque oublié. Il songea un instant à les faire disparaître, avant de renoncer. Il ne savait plus où était sa baguette. En fait, il s'en contre-foutait.

Quinn était partie et l'avait laissé.

Un gargouillis écœurant lui échappa lorsqu'il tenta de renifler et le fit tousser douloureusement. Charlie serra les poings sur le matelas. Côtes cassées, de ce que le guérisseur avait expliqué. Mais ce n'était rien à côté de la douleur qui lui vrillait le crâne, pulsait de son visage et de son nez. Un dragon lui passant dessus aurait eu le même effet.

Charlie ne s'était toujours pas vu. Mais ses plaies, aussi douloureuses soient-elles, n'avaient pas eu l'air d'impressionner Riley.

Lentement, il remit la poche de glace, qu'il avait retirée pour parler, sur sa lèvre. Il n'avait plus que le froid pour tout engourdir désormais.

Quinn ne reviendrait pas. Il dut se rendre à l'évidence. Elle l'avait choisi, lui.

Une autre forme de souffrance le submergea, fulgurante, serrant sa gorge, sa poitrine et son cœur. La glace ne servirait à rien cette fois. Dans le silence lourd qui avait suivi les cris et la sortie de Riley, quelque chose se fissura en Charlie et tomba lentement en morceaux. Impossible, pourtant il l'avait entendu. Il aurait pu le jurer. Il secoua la tête (mauvaise idée), grimaça et se concentra sur ses sens, sur du concret, pour ne pas se laisser submerger.

Les bruits de l'hôpital lui parvenaient par la porte fermée. Les passages, les cris des patients, ceux des soignants. La vie de chacun avait repris son cours. Quinn aussi l'avait fait.

Seul Charlie était resté figé dans cette petite pièce. Lui, ses douleurs et sa peine.

Il baissa doucement ses paupières enflées et sentit certains de ses muscles meurtris commencer à se détendre. D'abord vive et lancinante, la douleur se fit plus sourde, latente. Progressivement, elle finirait par s'estomper.

La potion apportée par le guérisseur commençait à faire effet. Maintenant, Charlie le regrettait. S'il ne s'appuyait pas sur ses sens saturés par la souffrance, si les douleurs physiques n'annihilaient plus les autres pensées, son cerveau ne gérerait jamais la situation dans laquelle il se trouvait. Il s'effondrerait. Il n'était pas armé pour lutter. Aucune potion ne l'y aiderait.

Quinn était partie. Alors qu'il venait de comprendre qu'il l'aimait.

Entre elle et son boulot, il l'avait mise devant le fait accompli. La seule chose qu'il n'aurait jamais dû faire, le seul choix qu'il n'aurait jamais dû lui imposer.

Et malheureusement pour lui, Charlie n'avait pas été choisi.

oOo

Charlie tapa trois petits coups. Le cœur battant, gagné par une nouvelle excitation, il attendit. Il prit sur lui et se retint à grand peine de ne pas coller son oreille à la porte, pour guetter. Ou même simplement d'aller se cacher, histoire que la surprise soit totale pour Riley. Il se raisonna en se disant que le voir bondir devant elle en criant à cette heure de la matinée ne lui plaira sûrement pas. Du moins pas autant qu'à lui. Ce serait drôle, il n'en doutait pas. Mais ils n'étaient plus des enfants. Charlie en tous cas, du haut de ses vingt ans, s'évertuait à le lui prouver, dès qu'il pouvait.

Il abandonna donc l'idée.

Alors qu'elle en avait parlé mille fois, Riley n'avait toujours pas mis de judas à sa porte. Peu importait au fond qu'il aille ou non se cacher.

Retenant son souffle un instant, il tendit l'oreille. A travers la porte, quelques pas traînants sur le parquet se firent entendre.

Un sourire étira ses lèvres, sans qu'il puisse le ravaler.

Il avait longuement essayé d'imaginer sa réaction. Positive, Charlie l'espérait. Quinn n'aimait pas vraiment les surprises, il l'avait vite compris. Pourtant, il n'avait pas résisté.

Vendredi en fin d'après-midi, Vlad, son supérieur à la Réserve, l'avait libéré. Depuis une quinzaine de jours, Charlie enchaînait les heures sans compter. Une couvée venait d'éclore l'acclimatation s'était mal passée, la dragonne n'avait pas réussir à gérer ses petits.

Le petit le plus coriace avait été laissé dans le nid, les autres emmenés à la nurserie. Depuis, Charlie pouponnait. Dormant quand les dragonneaux le faisaient, mangeant sur le pouce dès qu'il le pouvait. Vivant au rythme de la couvée.

Exactement ce qu'il ferait quand ça lui arriverait, avait claironné sa mère lorsqu'elle avait reçu son courrier. Autant qu'il commence à s'y habituer.

Molly attendait avec impatience la nouvelle génération de Weasley. Quitte à oublier que Charlie n'avait qu'une vingtaine d'année. Et qu'il était encore célibataire.

Encore que, depuis quelques temps, ce dernier point se discutait.

Vlad avait insisté pour qu'il sorte de la Réserve et prenne du temps pour lui, et lui avait finalement donné l'ordre de prendre son week-end, lui assurant que les petits seraient ravis de le retrouver dès lundi.

D'abord contrarié, Charlie avait fini par accepter. Il avait commencé par s'offrir un long bain chaud, avait déplacé une ou deux affaires dans l'appartement (autant l'avouer, « ranger » n'était pas un concept qui lui était familier) puis s'était laissé tomber sur son canapé, déterminé à rattraper le sommeil qui lui manquait, et à ne rien faire d'autres durant les quarante-huit heures qui se présentaient devant lui.

Puis il avait pensé à Quinn et s'était demandé ce qu'elle faisait. La seconde d'après, il avait réalisé qu'elle lui manquait et qu'il aurait voulu qu'elle soit là, avec lui. Et Charlie sut qu'il y penserait jusqu'à lundi.

Ces derniers temps, ils avaient eu de mal à accorder leurs calendriers. Il l'avait appelée dans la semaine, ils s'étaient croisés quand il était rentré le temps d'un week-end au Terrier le mois dernier, et elle avait prévenu de faire un saut en Roumanie deux semaines après.

Autant dire dans une éternité. Charlie n'avait pas osé insister. D'autant que Quinn n'avait rien dit à ce sujet, autrement en tous cas que sur le ton de la plaisanterie.

Mais Charlie aurait voulu la voir, lui parler, la sentir, la toucher. Dès qu'il le pouvait. Maintenant.

La seconde d'après, il s'était levé, avait claqué la porte de son appartement et transplané vers le Ministère de la Magie roumain pour se renseigner sur les Portoloins.

Après de nombreuses heures d'attente, il se trouvait maintenant à la porte de son appartement, samedi matin. Sans l'avoir prévenue. Choix risqué, mais Charlie avait eu envie de croire que le manque était partagé.

Elle pouvait aussi très bien ne pas être là. Une journée de championnat était en cours. Les cibles potentielles de Riley étaient donc censées être sur des balais. A quelques heures d'un match, aucune ne serait prêt à la recevoir ou lui parler. Charlie avait donc estimé qu'ils avaient le week-end devant eux.

Malgré tout, le jeune homme avait donc accueilli avec soulagement les pas légèrement traînants sur le parquet. Se félicitant d'avoir vu juste, il espéra toutefois un instant de l'avoir réveillée. Il s'était pourtant retenu de ne pas venir sonner chez elle en pleine nuit.

Avec lenteur, le verrou fut retiré et la porte s'entrouvrit.

Une moitié de visage apparut dans l'entrebâillement. Elle le regarda un instant sans comprendre puis son œil s'écarquilla. Elle ouvrit la porte en grand.

La poitrine de Charlie se gonfla douloureusement d'un mélange de plaisir, de tendresse et de désir en découvrant celle qu'il considérait en son for intérieur comme sa petite-amie, à peine réveillée.

Comme il s'y attendait, Riley était surprise. Très.

— Charlie ? bafouilla-t-elle les yeux ronds. Mais qu'est-ce que…

Dans la version la plus positive de son fantasme, Quinn, sans un mot, se jetait sur lui et l'embrassait, à l'en faire tituber. Dans la version présente, elle se contentait visiblement de le dévisager.

Charlie ne lui laissa pas finir sa question. Il ne comptait pas y répondre de toute façon. Parce que le choc commençant à passer, il avait vu une ombre de sourire commencer à étirer les lèvres de Riley. Cet infime détail l'avait fait craquer.

Saisissant son visage entre ses mains, il l'embrassa fougueusement. Un léger cri de surprise échappa à Quinn, contrainte à faire un pas en arrière pour se rééquilibrer, avant qu'elle ne se laisse aller et ne lui rende son baiser, au léger goût mentholé. Du dentifrice, nota Charlie, souriant à son tour contre les lèvres de la jeune femme.

Il mit fin au baiser, et vint nicher son nez contre sa tempe. Le souffle court, Quinn se retint à son manteau pour ne pas vaciller.

— Bonjour, Miss Riley, souffla-t-il dans ses cheveux d'une voix plus rauque qu'il ne l'imaginait.

Charlie savait par avance que cela la ferait fondre. Dans son esprit, il savait que si la surprise ne lui avait pas plu, il aurait dû y avoir recours. De nombreuses fois, de tous les tons possibles en utilisant toutes les nuances de sa voix.

Il n'eut pas besoin de la voir, il la sentit sourire contre lui. Faisant remonter ses mains le long de son torse et de son cou, Quinn leva légèrement la tête et l'embrassa à nouveau. Avant de s'écarter doucement, laissant Charlie dans l'attente, légèrement frustré.

L'effet de surprise était passé. Elle avait repris la main, sans même s'en rendre compte. C'était toujours comme ça qu'entre eux, les choses marchaient.

— Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-elle les sourcils légèrement froncés. Il s'est passé quelque chose, c'est ça ?

Qu'elle s'imagine que seule une catastrophe puisse l'amener là alors que ce n'était pas prévu avait quelque chose de vexant. Charlie n'y fit pas attention, sachant (et espérant) qu'elle ne le disait pas méchamment. Il la rassura aussitôt.

— Je devais faire une course à la réserve écossaise pour Vlad, du coup, j'en ai profité.

C'était un léger mensonge. Il était venu juste pour elle. Parce qu'il avait eu un week-end de libre et qu'il avait eu envie de le passer avec elle. Parce qu'elle lui avait manqué. Qu'avec le boulot et la couvée de dragonneaux, il n'y avait pas pensé. Mais qu'en fait, c'était totalement vrai. Riley lui avait manqué. Au point qu'il traverse l'Europe pour la retrouver.

Leur relation était encore trop fraîche et trop bancale pour qu'il ne se risque à lui avouer.

La différence d'âge et la distance étaient deux obstacles difficiles à surmonter. Quinn le considérait encore comme un gamin, malgré ses efforts pour lui prouver qu'il pouvait aussi faire preuve de maturité. Charlie ne voulait pas lui montrer qu'il était en manque. Pas que de sexe, même si elle adorait s'en moquer. Tout lui manquait, tout ce qu'ils vivaient quand ils se retrouvaient. Charlie ne le lui avait jamais avoué. Il ne voulait pas l'effrayer.

Parfois, quand il y réfléchissait, il avait lui-même peur de tout ce qu'il ressentait et de l'ampleur que cela prenait. Des mots qu'il commençait à mettre sur tout ça. Et surtout du fait, qu'il puisse être le seul le penser et l'éprouver.

Dès le départ, ils avaient accepté la situation, voulant seulement profiter de l'instant présent, et ne s'étaient rien promis. Avec la distance et leurs boulots respectifs, sur le long terme, rien ne pouvait arriver. Et finalement, à part le matin qui avait suivi leur première nuit, ils n'en avaient plus parlé. Le reste s'était tacitement décidé.

Au fond, Charlie ne pouvait pas vraiment définir ce qu'ils vivaient. Ce n'était pas juste une nuit comme ça, comme on pourrait le penser. Pour lui, en tous cas, il y avait bien plus que ça. Même si ce n'était pas ce qu'il montrait en premier.

Quinn, elle, restait une énigme. Il n'avait aucune idée de ce qu'elle pouvait penser. Cette question l'avait travaillé toute l'année où elle l'avait courtisé. La voir nue et partager son intimité n'avaient au fond rien changé.

Riley était d'un naturel un peu moqueur. Jamais méchante, toujours affectueuse. Mais rarement sérieuse. Aussi, Charlie ne savait souvent pas quoi en penser. Il devait donc se contenter de légers détails qui, mis ensemble, lui donnait une idée de ce qu'elle ressentait.

Comme le fait qu'elle soit là, face à lui, en train de lutter pour ne pas jeter un regard par-dessus son épaule, mentalement en train de faire l'état des lieux de son appartement avant de le laisser entrer (comme si Charlie était lui-même ordonné). Le fait qu'inconsciemment, elle soit en train de se recoiffer (preuve qu'elle venait vraiment de se lever). Le fait qu'elle soit en train d'essayer de se rhabiller, tirant sur son bas de pyjama, en… cette matière propre au pyjama dont le nom continuait à lui échapper, et croisant son gilet pour cacher son t-shirt à slogan.

Charlie sentit son sourire renaître. Visiblement, elle ne sortait les nuisettes que quand lui venait. Et ça aussi, ça comptait. Mais bizarrement, aussi peu sexy que soit cette tenue, Charlie aimait tout autant.

— Entre.

Elle s'effaça pour le laisser passer et referma derrière eux. Passant une main sur sa taille, Charlie l'enlaça aussitôt et la plaqua contre la porte. Peut-être avec un chouia trop d'empressement. La pensée traversa Charlie lorsqu'il entendit le bruit que fit la tête de Quinn en cognant contre la porte et qu'il étouffa de ses lèvres le petit cri de surprise qu'elle laissa échapper.

— Oh, désolé, bredouilla-t-il, reculant son visage juste assez pour pouvoir parler.

Les lèvres de Quinn frôlèrent les siennes lorsqu'elle les étira pour sourire. Elle stoppa toutefois d'une main l'élan de Charlie, prêt à les reconquérir.

— Tu veux un café ? Ou peut-être un thé ? demanda-t-elle en le repoussant un peu plus fort du plat de ses deux mains, posées sur son torse.

Charlie secoua la tête négativement. Quinn pencha la tête quand il approcha pour l'embrasser au nouveau. Il dut donc se contenter de son cou, entièrement dégagé. Mais ça n'était pas pour le déranger. Sentant ses lèvres s'y poser, Quinn frissonna, et gesticula pour se libérer. Ce qu'elle parvint à faire en passant sous le bras que Charlie avait posé contre la porte.

— J'ai vraiment besoin d'un café, se justifia-t-elle, passant une main dans ses cheveux.

Pour les recoiffer, encore une fois, songea Charlie. Ce détail l'amusa. Il se mordit la lèvre pour ne pas le lui montrer.

Tout en l'invitant à faire comme chez lui (elle ressentait toujours le besoin de le préciser, même si ce n'était pas la première fois qu'il venait… un mauvais signe que Charlie avait du mal à apprécier), Quinn tourna les talons et se dirigea vers la cuisine. Le jeune homme s'adossa un instant à la porte et s'accorda une seconde avant de la rejoindre. Se força à attendre une seconde avant de la rejoindre. Histoire de lui prouver qu'il n'y avait pas que ça qui comptait.

Il jeta au passage un coup d'œil curieux au petit salon, peut-être pas aussi rangé que la dernière fois. Comme quoi, passion sans promesse ou pas, elle faisait aussi des efforts pour l'impressionner de son côté.

Le courrier s'entassait sur la table basse, autant que les parchemins. Tout comme lui, elle avait sûrement dû avoir une semaine chargée. A voir la couverture et les oreilles posés sur son canapé, Charlie devina qu'elle avait dû y passer la nuit. Face à la cheminée, à attendre un appel, il pouvait le parier. Et pas seulement le sien.

Cette pensée suffit à le contrarier.

Dans la cuisine, Quinn s'activait devant la cafetière. Charlie s'avança et, se plaçant derrière elle, l'enlaça à nouveau. Avec plus de douceur cette fois.

— Tu m'as manqué, souffla-t-il, la joue contre sa tempe.

Un léger rire souleva les mains qu'il avait posées sur le ventre de la jeune femme.

— Oh, ça, je l'ai senti, crois-moi, se moqua-t-elle en lui lançant un regard entendu.

Même si cela faisait quelques mois qu'ils se fréquentaient, Charlie ne put s'empêcher de rougir. Et il se maudit pour cela. Si Riley s'en apercevait, elle se ferait une joie d'en plaisanter. A croire qu'elle avait lu dans ses pensées, elle se mit à rire à nouveau. Charlie se renfrogna légèrement. Affectueusement ou pas, c'était quand même vexant.

— Charlie, tu es sûr que tu ne veux rien ? demanda-t-elle, refermant la boîte de café. A manger, je veux dire, ajouta-t-elle alors qu'il avait ouvert la bouche pour parler.

Charlie soupira et secoua la tête négativement. Il n'avait rien mangé depuis la veille au soir mais ne ressentait aucune sensation de faim. Il se contenta de resserrer un peu plus son étreinte et se pencha pour poser son menton sur son épaule. Quinn lança la cafetière et se laissa aller contre lui.

Charlie avait toujours été fasciné par cette machine. Déjà, parce que chez les Weasley, on buvait du thé. Quinn ne manquait jamais une occasion de se moquer de lui et de ses habitudes de mamie. Charlie, lui, préférait le terme de gentleman anglais. Cette n'était pas sa faute, il ne pouvait commencer une journée sans son thé russe, du sucre et un peu de lait.

Ensuite, parce que comme tous les engins moldus, il y avait quelque chose de véritablement fascinant à la voir fonctionner. A en croire Quinn, sa vieille cafetière faisait le meilleur café. Et ce n'était pas faute d'avoir essayé à la façon des sorciers.

Ils observèrent silencieusement le café commencer à passer. La main de Quinn se leva et vint distraitement se perdre sur sa joue mal rasée. Charlie savoura la caresse, laissant sa tête s'y appuyer. L'odeur du café se répandit dans toute la cuisine et les enveloppa. Les dernières gouttes s'écoulèrent dans un léger crépitement.

Avant que Riley n'ait eu l'idée de bouger, Charlie vint nicher son nez derrière son oreille et inspira. La poitrine de Quinn se souleva soudainement. Esquissant un sourire, il déposa un baiser sur ce point sensible qu'il venait de déceler.

— A quelle heure les Ecossais t'attendent ? demanda-t-elle d'une voix qu'il espérait légèrement troublée.

— Déjà fait, répondit-il, déposant un autre baiser un peu plus bas sur son cou.

De nouveau, la brusque inspiration de Quinn contredit le calme qu'elle s'efforçait d'afficher.

— Je vois, reprit-elle imperturbable, tendant le bras pour arrêter la cafetière et se saisir de sa tasse préférée. Et ton sac ?

Charlie releva légèrement la tête, surpris, avant de redescendre vers le creux de son cou cette fois.

— Tu n'en as pas ?

Gardant le silence, il secoua la tête négativement, les lèvres toujours à même sa peau. Du coin de l'œil, il vit Quinn fermer un instant les yeux.

— C'est pour la journée, c'est ça ?

Charlie aurait préféré qu'elle soit un peu plus déçue que ça. Riley s'était saisie de la cafetière et commençait à se servir. Il releva légèrement la tête, afin de pouvoir tirer de la main les couches de tissu qui couvraient son épaule.

— Je pensais rester, dit-il, la caressant des lèvres. Mais j'espérais ne pas salir mes fringues…

Elle continua, sans trembler.

— Parce qu'on serait nus la plupart du temps, ajouta-t-il voyant que le sous-entendu avait dû lui échapper.

La main de Quinn vacilla cette fois, manquant de renverser du café sur tout le plan de travail. Charlie, satisfait, la vit reposer la cafetière, et se tourner vers lui. Il l'avait imaginée rougissante, troublée et (il l'avait secrètement espéré), un peu excitée. Mais pas en train de ricaner.

— J'avais compris, tu sais, dit-elle un sourcil haussé. Pas besoin de préciser.

Serrant les mâchoires, Charlie baissa légèrement la tête. Mais sa déconvenue n'échappa à Riley, qui se mit à rire doucement. Charlie voulut repartir à l'assaut de son épaule, afin de maintenir le peu d'emprise qu'il avait enfin réussi à avoir, mais Quinn, se retournant, ne lui en laissa pas l'occasion. Sans un mot, et d'un geste agile, elle glissa ses doigts jusqu'au bas de son pull et entreprit de le remonter.

Pour une fois, Charlie n'avait pas mis un de ceux que sa mère lui avait tricoté. Aucune raison, il n'avait pas l'intention de passer par le Terrier. Et Quinn les détestait (enfin, elle adorait s'en moquer).

— Quoi ? fit-elle d'un air innocent, constatant qu'il la dévisageait. Si tu n'as pas de rechange, ce serait idiot de prendre le risque de te tacher…

Comme à chaque fois, seules quelques secondes lui avaient été nécessaires pour reprendre la main. Mais quelque part, c'était aussi une chose que Charlie appréciait.

Il prit le relai pour son pull et se chargea de faire passer sa propre tête par le col, histoire d'éviter qu'elle ne reste une fois de plus coincée. L'électricité statique crépita bruyamment dans ses cheveux roux.

Il songea un instant à faire signaler à Riley qu'il avait des rechanges en vérité. Elle avait fait une place dans son placard aux vêtements que Charlie lui avait prêtés en Roumanie, au petit matin de leur première nuit. Quinn ne les lui avait jamais rendus. Il avait d'abord cru qu'elle les avait sûrement perdus et oubliés. Puis il les avait découvert pliés et rangés parmi ses affaires, et avait fini par réaliser qu'elle les avait volontairement gardés. Il n'avait jamais eu l'occasion de lui en parler. Le moment était peut-être enfin arrivé.

Craignant qu'elle ne change de sujet et voyant là un moyen de reprendre la main, Charlie s'empressa de finir son geste.

Mais quand il jeta son pull au sol (dans un mouvement qu'il essaya toutefois de rendre sexy) et qu'il reposa les yeux vers elle, il découvrit que Quinn l'observait toujours de son air innocent. Et que sa veste et son pantalon de pyjama en… machin avaient accompagné le pull de Charlie sur le sol carrelé.

Au temps pour son café qui continuerait encore quelques temps à fumer.

Tout le reste était secondaire désormais.

oOo

Le sommeil gagnait du terrain. Charlie le sentait rôder autour de lui, jouant avec ses paupières, avec sa respiration et ses pensées. Il refusait pourtant d'y céder. Il ne voulait pas perdre de temps à dormir, plus maintenant qu'il était avec Riley. Il entendait profiter de chaque seconde, du moindre petit instant.

La fatigue de la semaine était pourtant là, tout comme celle de la nuit qu'il avait passé à attendre en Roumanie. L'activité de cette dernière heure, aussi délicieuse soit-elle, n'avait pas aidé.

Charlie luttait pour ne pas sombrer. Il essaya de se concentrer sur ses sensations, sur du réel et du concret, pour l'ancrer dans un état d'éveil. Mais tout en cet instant était fait pour le bercer.

La lumière du jour filtrant à travers les épais rideaux de la chambre, la douce chaleur qui régnait entre les draps. Même les motifs irréguliers du plafond, peint par les bons soins de Quinn (ce qui faisait sa fierté), formaient un labyrinthe dans lequel son regard se perdait.

Le silence apaisé et pourtant plein de sens qui s'était de lui-même imposé.

La peau nue et chaude de Quinn contre la sienne, ses formes délicieuses contre sa taille, sa poitrine et son bassin, sa tête posée sur son torse, son léger souffle qui le caressait, les ronds distraits qu'elle traçait du bout des doigts sur sa peau.

La main que lui avait glissée dans ses longs cheveux, caressant, tantôt massant, l'arrière de son crâne. L'autre, posée sur son avant-bras, qu'il n'avait même plus l'énergie de bouger.

Si Charlie avait été un chat, il se serait sûrement mis à ronronner.

S'il fermait les yeux, simplement un instant… Juste pour reposer ses paupières. Il n'allait pas s'endormir, il le savait. Alors, juste une seconde, et…

Il les rouvrit en sursaut.

Une vive sensation de froid lui piqua la peau. L'air frais s'était engouffré sous les draps. Le matelas avait légèrement bougé. C'était sûrement ce qui l'avait sauvé. Quinn n'était plus blotti contre son flanc mais s'était rassise, lui tournant le dos.

A croire qu'elle avait senti son regard sur sa chute de reins, elle tourna la tête vers lui et lui adressa un sourire désolé.

— Excuse-moi, murmura-t-elle, je ne voulais pas te réveiller.

Il la rattrapa par le bras, pour l'empêcher de se lever.

— Non, ne t'inquiète pas. Je ne dormais pas.

Il aurait sûrement eu l'air plus convaincant si sa voix n'avait pas été pâteuse et légèrement éraillé. Combien de temps avait-il somnolé ?

— Charlie, tu avais l'air épuisé, signala-t-elle avec un autre sourire. Et tu as commencé à ronfler !

Il sentit ses joues s'empourprer. Forcément. Elle posa sa main sur le ventre de Charlie, que le mouvement du drap avait exposé et le caressa tendrement. Le jeune homme ferma à nouveau les yeux mais les rouvrit presque aussitôt. Il ne se ferait pas avoir une seconde fois. Attrapant son bras, il l'attira contre lui. Perdant l'équilibre, et riant légèrement, Quinn s'écroula contre sa poitrine. Elle eut beau se débattre, Charlie ne la laissa pas s'échapper. Elle n'eut d'autre choix de se glisser à nouveau entre les draps. Il posa une de ses mains dans son dos et l'effleura doucement.

Tout le monde se moquait des battoirs qu'il avait. Déjà maltraitées pendant sa scolarité par le contact des gants et de son balai, à travailler avec les dragons, ses mains s'étaient rapidement couvertes de cals, de cloques et de cicatrices. Des mains de travailleur, disait son père pour le rassurer. Pour sûr, elles n'avaient rien à voir avec celles lisses et plus soignées de son frère aîné.

Mais, pour une raison liée à leur rencontre et à son métier, Quinn les adorait. Même si elle ne l'avouerait jamais, elle les aimait plus encore telles qu'elles étaient à présent. Sûrement pas assez douces, sûrement un peu trop rugueuses. Il n'y avait qu'à avoir les frissons qu'elles parvenaient à lui arracher. Comme en cet instant, simplement en passant dans son dos. Charlie voyait la réaction épidermique s'étendre, comme une vague, sur le bras qu'elle avait posé sur son torse.

Quinn s'étira avec un soupir satisfait, se lovant un peu plus contre lui. Elle attrapa la main libre de Charlie et entrecroisa ses doigts avec les siens.

Il baissa volontairement les paupières, sans craindre de s'endormir cette fois. Il savait que ça n'arriverait pas. Il souhaitait simplement profiter de cet instant, où tout était parfait et qu'il aurait voulu voir durer. Eternellement lui semblait être un mot un peu trop grand, et radicalement définitif. Pourtant, c'était celui qui s'approchait le plus de ce qu'il ressentait sur le moment.

Comment avait-il fait durant toutes ces années ?

Un sentiment plénitude et de bien-être lui gonfla la poitrine, écrasant ses côtes, lui faisant presque mal physiquement. Habituellement, il repoussait sans arrêt cette idée. Dans cette douceur et cette langueur, il lui était plus difficile de lutter.

Il était dingue de Quinn Riley. Amoureusement dingue, en vérité. Et pas juste parce qu'elle était nue dans ce lit avec lui.

Charlie savait qu'il n'aurait pas dû. Après tout, il ne savait pas ce qu'elle pensait de lui, des milliers de kilomètres les séparaient, cela faisait un peu plus d'un an qu'ils se connaissaient, quelques mois qu'ils s'étaient embrassés. Elle était plus âgée et ils ne faisaient que se croiser. La légèreté et le caractère ponctuel de leur relation étaient ce qui semblait le plus la séduire en vérité. Pas de compte à rendre, pas de dispute, pas d'engagements. Juste du bon temps.

Mais en cet instant, Charlie aurait donné cher pour passer le reste de sa vie avec elle, dans ce lit. S'ils vivaient ensemble, alors peut-être que…

Il serra les lèvres pour ne pas parler, pour retenir les quelques mots qu'il l'aurait terrorisée.

Charlie rouvrit les yeux et la regarda jouer doucement avec sa main. A quoi est-ce qu'elle pensait ? Est-ce qu'elle se doutait seulement de ce qu'il avait en tête ?

Soudain, la prise sur ses doigts se resserra. Il releva légèrement la tête de l'oreiller.

Les sourcils de Quinn se froncèrent. Il n'y avait plus aucune douceur dans la façon dont elle tenait la main de Charlie. Elle la ramena vers elle, avec autorité. Lorsqu'elle se rassit, Charlie fut contraint de l'imiter.

— Quinn, tu….

— Qu'est-ce que tu as fait à ta main ? A tes mains, rectifia-t-elle en attrapant l'autre que le mouvement avait fait glisser de son dos à ses hanches, pour pouvoir l'observer.

Charlie pensa un instant feindre de ne pas savoir de quoi elle parlait. Il avait vraiment pensé (et quelque part espéré) que ces petits détails lui échapperaient.

— On a eu une couvée de dragonneaux… Je ne t'en ai pas parlé ? En fait, l'autre jour, je…

Le regard perçant qu'elle lui adressa le coupa net dans son élan.

— Des dragons t'ont fait ça ? répéta-t-elle dans un grondement, en lui mettant la paume de sa main gauche sous les yeux.

Avec la faible luminosité, la cicatrice se voyait à peine. Palpable au doigt, Charlie savait pourtant qu'elle était là.

— Des bébés dragons, rectifia Charlie avec sérieux. C'est comme se faire mordre par un gros chat, tu sais…

Il avait dit ça pensant la rassurer. Raté.

— Tu t'es fait mordre ? s'écria-t-elle ahurie.

Il avait bien envie de lui expliquer que les morsures de bébés dragons n'étaient rien, et que les gars de la Réserve et lui avaient échappé à bien pire lorsqu'ils avaient dû récupérer le reste de la couvée dans le nid de la mère, mais il eut la présence d'esprit de réaliser que cela ne jouerait pas à en sa faveur. Loin de là.

Charlie s'avança un peu sur le matelas, pour se rapprocher de Riley, qui ignora totalement sa manœuvre. Ses mains dans les siennes, paumes vers le plafond, elle ne décolérait pas.

— Est-ce que tu as conscience du nombre d'os minuscules, de muscles et de tendons qu'il y a là-dedans, Charlie ? reprit-elle sur le ton d'un sermon. Une infinité ! Blesse-toi, et tu ne récupèreras vraiment jamais…

Il mit sur le compte de la fatigue le temps qu'il lui fallut pour voir où elle voulait en venir. Au fond, c'était leur plaisanterie préférée. Enfin, pour Quinn, ce n'en était pas vraiment une. Un sourire triste lui échappa. Il inversa les rôles et saisit les mains de Riley dans les siennes.

— Je ne rejouerai pas Quinn, tu le sais… Alors, c'est un risque que je suis prêt à prendre.

Un claquement de langue agacé lui signifia qu'elle ne le croyait qu'à moitié. Quinn se retira de son emprise et se détourna. Presque vexée. Son attitude le dérouta.

— Tu as un don, Charlie, que le monde entier pourrait t'envier, dit-elle, le menton levé. Tu ne t'en rends peut-être pas compte, mais moi, je te le dis ! Alors, oui, je sais, reprit-elle alors qu'il allait protester. Tu as choisi. Mais on ne sait jamais.

C'était tout vu. Jamais il ne jouerait au niveau professionnel. C'était en son âme et conscience qu'il l'avait décidé. Il était heureux, épanoui et se levait chaque jour avec l'envie d'aller travailler. Et si ce n'était pour ce que tous les deux vivaient dans le plus grand secret et qui lui manquait terriblement en Roumanie, il aurait même pu ajouter, comblé. Il ne volait plus depuis des mois, il avait forcément perdu. Sa musculature avait changé, la bière aussi avait fait son effet. Mais Riley avait une foi profonde dans le don qu'elle lui donnait.

— Prends soin de tes mains, reprit Quinn en lui faisant face. Ne laisse pas une bande de lézards volants me les abîmer…

Cette vague plaisanterie provoqua un faible sourire chez Charlie.

— Tu les adores, je sais.

Principalement parce qu'elles attrapaient le Vif comme personne, à en croire Riley et les recruteurs qui avaient eux aussi courtisé Charlie durant une année. Il aurait préféré croire que d'autres raisons, plus charnelles et personnelles la poussait à lui demander de se préserver.

Au fond, au grand dam de Charlie, ils n'étaient toujours pas sortis de ce schéma : la recruteuse et son petit protégé. Alors penser qu'ils puissent être un couple, un vrai…

Peut-être Quinn perçut-elle la note de résignation dans sa voix, peut-être le pensait-elle vraiment, toujours est-il qu'elle reprit la main de Charlie dans la sienne et vint la poser sur sa joue.

— On peut même dire que je les vénère, rectifia-t-elle d'un ton trop sérieux pour ne pas être moqueur.

Charlie renifla bruyamment, pas dupe de ce qu'il estimait être une manœuvre et leva les yeux vers le plafond. Aussi fut-il légèrement surpris lorsque Quinn guida lentement sa main le long de sa gorge, jusqu'à ses seins.

Le contact l'électrisa. Passant son autre main sous ses jambes, Charlie la souleva et la ramena jusqu'à lui, lui arrachant un petit cri surpris. Quinn noua ses bras autour de son cou, passa ses jambes autour de sa taille et l'embrassa tendrement.

— Ce n'est pas la pire, tu sais… marmonna Charlie contre ses lèvres.

Affairée, Quinn ne réalisa pas immédiatement ce qu'il disait. Lorsqu'elle le fit, elle se recula légèrement. Charlie garda les mains sur sa taille pour ne pas qu'elle puisse quitter son giron.

— Tu veux qu'ils t'ont encore mordu ? Ailleurs ? s'écria-t-elle, la voix montée d'une octave.

Levant un bras, Charlie exposa son flanc droit. Au niveau des côtes, l'un des petits l'avait pincé. Le soigneur avait eu de la chance : quelques centimètres plus bas, il n'aurait rencontré que de la chair et des viscères et n'aurait eu aucun mal à refermer et emporter sa bouchée.

A l'aveugle, embêtée par la faible luminosité, Quinn fit courir ses doigts sur le flanc de Charlie, lui arrachant un frisson en dépassant doucement sa ceinture d'Apollon, et finit par trouver, au toucher, la blessure, légèrement bombée. Il n'en garderait que quelques traces lui avait assuré le guérisseur avant de plaisanter, affirmant que certains payaient cher pour s'en faire tatouer.

Les yeux de Quinn s'écarquillèrent légèrement quand elle prit conscience de la localisation et de l'ampleur de la blessure. La gueule du petit devait avoir la taille de sa main. A son air horrifié, elle voyait plutôt bien comment ce genre de choses avait dû arriver.

— Il t'a mordu à travers tes vêtements ? demanda-t-elle faiblement.

Elle, rectifia Charlie un sourcil haussé. Les femelles sont plus vicieuses en vérité.

Elle lui adressa un regard consterné qui arracha à Charlie un petit rire amusé. Il n'avait pourtant fait que dire la vérité.

— Comment ? gronda Quinn simplement.

— Je n'allais pas assez vite pour les nourrir… et ce ne sont pas des créatures très patientes, grimaça-t-il légèrement.

Il avait cru qu'une remarque cinglante et ironique l'attendrait. Il avait espéré que selon ce vieux cliché, Quinn se découvrirait une âme d'infirmière et prendrait soin de son petit blessé. Il avait envisagé, comme le guérisseur le lui avait affirmé quand il lui en avait parlé, qu'inconsciemment, ça lui plairait et que ça pourrait l'émoustiller. Il s'était même préparé à se faire engueuler (et il savait pertinemment que c'était ce qui avait le plus de chance d'arriver). Mais l'absence de réaction de Riley le dérouta légèrement. Toujours assise sur ses cuisses, une main sur son torse, l'autre posée sur sa morsure, elle ne disait rien, les yeux rivés à la blessure. Il aurait donné cher pour savoir à quoi elle pensait à cet instant. Plus encore quand il la vit secouer la tête doucement et relever les yeux vers lui, un léger sourire aux lèvres.

— Ce sont les risques du métier…

Charlie avait à peine soupiré. Mais à la façon dont ses sourcils se haussèrent, il sut que cette fois, il n'échapperait pas à la réplique cinglante et que l'instant de fragilité était passé. Pour la prendre de court, il raffermit sa prise sur ses hanches et les fit basculer vers lui.

Un éclat de rire échappa à Quinn. Songeant toutefois à quelque chose, elle l'interrompit.

— Attends, Charlie, quelle heure il est ?

Il bougonna bien une réponse en rapport avec ce qu'ils faisaient mais Quinn l'ignora. Repoussant son torse d'une main, elle se pencha pour tenter d'apercevoir son réveil. Charlie la rattrapa par les poignets et la ramena vers lui.

— Riley, bougonna-t-il. Concentre-toi, s'il te plaît !

Elle l'observa, étonnée. Charlie se mordit les lèvres. Ce n'était du tout ce qu'il avait voulu dire, ni comme cela qu'il avait voulu que ça sonne. Comme un grognement geignard et capricieux. Mais toute son attention était occupée par une autre zone que son cerveau. Alors la finesse pouvait repasser…

Murmurant un petit « désolée » et esquissant un sourire amusé, Quinn repassa ses bras autour de son cou et y mit du sien, cette fois.

oOo

Le corps de Charlie tremblait lorsqu'il s'effondra contre Quinn. La sueur fit glisser les mains de la jeune femme quand elles passèrent ses épaules pour le rattraper. Elle planta légèrement ses ongles pour le retenir, arrachant à Charlie un ultime soubresaut.

Le front sur l'épaule de Riley, elle aussi couverte d'un film de transpiration, il se laissa peser lourdement contre elle. Epuisé, même s'il savait que la position deviendrait, pour Quinn, vite inconfortable, il était incapable d'y remédier. Il laissa les endorphines faire leur travail et dans un dernier sursaut d'énergie, l'attira un peu plus contre lui.

Faisant remonter ses mains le long de son cou et dans les premières mèches, où perlait également la sueur, et qui couvrait sa nuque, elle vint murmurer quelques mots à son oreille. Leur sens échappa totalement à Charlie, mais lorsqu'il la sentit rire doucement contre lui, il comprit que ce n'était pas plus mal tout compte fait.

Ils restèrent de longs moments, étroitement enlacés. Les terminaisons nerveuses de Charlie, pendant un instant totalement submergées, retrouvèrent progressivement leur activité, lui permettant de recouvrir doucement ses sens. Quinn, sans rien dire, était restée tout ce temps à le bercer et le câliner. Tendrement. Presque amoureusement, s'était surpris à penser Charlie. Il chassa cependant vite cette idée. Il ne voulait pas projeter sur elle ce que lui-même commençait à peine à admettre qu'il ressentait.

Il releva légèrement la tête, quittant l'épaule sur laquelle il s'était écroulé. Le sentant bouger, Quinn cessa ses caresses.

Charlie vint déposer un baiser sur l'épaule qui l'avait accueilli, accomplissant le geste qui avait finalement tout fait commencer. Glissant une main sur sa mâchoire, Quinn attira doucement sa tête dans sa direction et scella ses lèvres d'un baiser.

— J'ai besoin d'une douche, soupira-t-elle en se reculant à regret.

Charlie secoua la tête négativement, grognant faiblement. Sur la peau de Quinn, la sueur avait commencé à s'évaporer. S'il n'y avait eu ses cheveux, collés et rendus lourds par l'humidité, cela ne se serait presque pas remarqué.

— On a le temps, souffla-t-il, laissant courir ses mains sur ses flancs.

La jeune femme ne répondit pas mais Charlie sentit son léger mouvement de tête. Il surprit son regard en direction du réveil avant qu'elle n'ait eu le temps de se détourner. Prise en faute, elle essaya néanmoins de donner le change avec un sourire.

Les mains de Charlie retombèrent sur les draps. Ça voulait dire quoi ça ? Elle s'ennuyait ?

— Tu es pressée ?

Il avait essayé de faire sonner sa remarque comme une plaisanterie. Mais à vrai dire, cela sonna plus comme un reproche. Juste ce qu'il voulait éviter.

— Non, s'empressa-t-elle de répondre. C'est juste que… tu dois mourir de faim, il va falloir penser à manger. Et se doucher, et…

— A vrai dire, j'avais pensé qu'on pourrait passer le week-end là, marmonna Charlie.

Le sourire taquin, mais attendri, de Quinn ne lui plut pas. Il était en cet instant loin de l'image adulte qu'il aurait voulue donner.

— Oh, ça, je n'en doute pas, ricana-t-elle doucement. Charlie, j'aurais adoré moi aussi, mais…

Elle hésita à continuer. Mais ? Sa méfiance et sa curiosité étaient piquées désormais. Il fronça les sourcils légèrement. Qu'est-ce qu'elle essayait de lui expliquer ?

Le sourire de Quinn disparut et elle se contorsionna pour descendre des cuisses de Charlie. Le jeune homme eut soudainement froid. Il prit sur lui pour ne pas l'installer de nouveau à la place qu'elle venait de quitter. Au lieu de ça, il se contenta de remonter les draps sur ses jambes.

— Quinn…

Elle retrouva la position assise, faisant basculer ses jambes au pied du lit.

— Je vais devoir y aller, dit-elle après une seconde. Pas tout de suite, ajouta-t-elle précipitamment. Et je n'en aurai pas pour longtemps. Pas trop longtemps en tous cas. Mais je n'ai pas le choix.

Elle esquissa une grimace, désolée. Jambes fléchies, les bras posés sur ses genoux, Charlie baissa la tête et bougonna.

— Tu ne peux vraiment pas rester ?

Il la sentit soupirer et tressaillit légèrement quand elle posa une main sur son bras.

— Je suis désolée, Charlie. Mais je ferai vite, je te promets. C'est un rendez-vous pris de longue date, et…

Elle laissa sa phrase en suspens. Bien sûr, à débarquer à l'improviste, Charlie ne pouvait pas s'attendre à ce qu'elle suspende sa vie pour lui.

— Un rendez-vous ? s'entendit-il répéter dans un ricanement. Avec un autre de tes amants ?

Une petite tape sur son bras fut la seule réponse que provoqua sa plaisanterie. Une part de Charlie cependant se posait la question réellement. Après tout, ils n'avaient jamais parlé d'exclusivité. Pas plus que de fidélité (même si la place qu'occupait leur travail respectif dans leurs vies leur assurait une certaine tranquillité de ce côté). Charlie n'était quasiment jamais au pays, elle aurait très bien pu…

Il leva la tête vers elle, et constata qu'elle souriait. Quitte à se moquer, il aurait préféré qu'elle le fasse en lui disant qu'il était le seul qui comptait.

— Ne sois pas ridicule, Charlie ! C'est un rendez-vous pro, pour le boulot.

Autant dire que c'était tout comme. Loin d'être rassuré, Charlie se renfrogna presque aussitôt. Si Quinn partait travailler, peu importait d'ailleurs qui elle rencontrerait, c'était pour lui comme si elle allait voir un autre homme.

— Aujourd'hui ? s'efforça-t-il de demander en tentant d'avoir l'air indifférent. Je croyais que c'était un jour de championnat.

Les joueurs auraient dû être en train de jouer. Aucun d'entre eux n'avait le temps de jouer les jolis cœurs avec Riley.

— Ward est blessé, expliqua Quinn en s'étirant. C'est justement le meilleur moment pour l'approcher.

En quittant le pays, Charlie avait un peu perdu de vue le monde du Quidditch anglais. Ward, le nom lui parlait. Quinn l'avait sûrement vaguement mentionné au cours d'une des leurs discussions par voie de cheminée. Mais comme tout ce qui avait trait à son travail, il n'y avait porté qu'un intérêt très limité.

— Ward ? répéta-t-il alors qu'elle se levait et quittait le lit.

— Robert Ward, du Pride of Portree, soupira-t-elle avant de secouer la tête, consternée. MacGrigor est à ses pieds…

Comme à chaque fois que son président avait un coup de cœur, Quinn ne partageait pas son enthousiasme. Les lubies de MacGrigor étaient légendaires dans le métier. Et c'était justement l'une d'entre elles qui avaient poussé Quinn et Charlie à se rencontrer.

Il eut besoin d'une minute pour encaisser. Un homme. Elle allait retrouver un homme. Elle quittait ses bras pour aller rejoindre un autre. Professionnellement, bien entendu.

Mais Charlie était bien placé pour savoir ce que c'était que de se trouver professionnellement face à Quinn Riley. C'était se retrouver professionnellement face à elle qui les avait amenés à dans ce lit des mois après.

C'était idiot, Charlie en était conscient, mais il ne supportait pas l'idée que ce qu'ils avaient vécu ne soit finalement que le quotidien de Riley. Charmer, d'une façon ou d'une autre, faisait partie de son métier. Parfois, elle semblait même l'oublier.

La détermination qui l'habitait lorsqu'elle cherchait convaincre rejaillissait sur son visage, dans ses gestes. Sa capacité à parfaitement s'adapter aux différentes personnalités, son humour et son bagou faisaient le reste. Terrence MacGrigor ne s'y était pas trompé. Ses deux recruteurs étaient de vraies machines à tuer. Quinn avait en plus l'avantage d'être une femme. Jeune et audacieuse. Si elle essayait de ne pas en jouer (un de ses principes qui l'avait toujours amusé), son employeur en revanche savait parfaitement l'exploiter.

Lorsqu'ils reparlaient de leur rencontre et de la valse des négociations qu'ils avaient entamée, Quinn lui assurait qu'à aucun moment elle n'avait vraiment cherché à le séduire. Chose que Charlie, lui, ne pouvait pas affirmer. Se méprenant visiblement sur ses intentions, il avait essayé de s'approcher d'elle, quitte à se brûler légèrement les ailes. L'histoire lui avait donné toutefois raison.

Peut-être qu'avec le temps, cette crainte passerait. Mais pour l'instant, il ne pouvait pas accepter l'idée qu'un autre puisse à son tour vouloir jouer, qu'un autre puisse avoir pour elle ce genre de pensées. Parce qu'après tout, qu'est-ce qui la retenait ? Elle pouvait très bien en trouver un autre, plus riche, plus accompli, et effectivement en train de jouer. Un Attrapeur qui n'aurait pas peur de signer.

— Ward ? répéta Charlie. C'est un…

— Batteur, répondit-elle un sourcil haussé, avant de lentement s'approcher. Rassure-toi, Charlie, ajouta-t-elle en se penchant vers lui pour l'embrasser, je n'ai toujours pas changé d'avis à ton sujet.

Batteur ? C'était déjà ça. Charlie lui rendit son baiser mais ne fit aucun geste pour la retenir. Elle alla jusqu'à son placard qu'elle ouvrit et chercha de quoi s'habiller.

— Crois-moi, grommela-t-elle, je préfèrerais rester. Ward est un trou du cul, ajouta-t-elle en lui lançant un regard par-dessus son épaule. Il est doué, heureusement pour lui, parce que c'est bien la seule de ses qualités.

Charlie tira de ces quelques mots un léger réconfort. Quinn ne l'avait pas fait pour. Elle ne parlait jamais de ses petits protégés de cette manière (une autre de ces règles auxquelles elle tenait), mais cette fois, elle avait vraiment l'air de le penser. La rencontre était loin de l'enchanter. Charlie se surprit à espérer que c'était en partie parce qu'elle allait le laisser. Pas seulement parce que le joueur qu'elle essayait de faire signer était un abruti de première catégorie.

— Mais bon, reprit-elle avec lassitude, tu sais ce que c'est… Les désirs de MacGrigor sont mes ordres.

Pour en avoir fait lui-même les frais, à l'époque où il abordait avec innocence sa dernière année, il était bien placé pour le savoir. Les yeux rivés aux draps, Charlie l'entendit fermer son placard et faire quelques pas dans la pièce avant de se figer. Il releva doucement la tête et découvrit qu'elle l'observait, des vêtements propres dans les bras. Toujours nue. Une bouffée de tendresse et de désir envahit Charlie. La tournure des évènements ne lui plaisait pas. Comme si Quinn l'avait senti, elle lui adressa un sourire rassurant.

— Où est-ce que vous devez vous retrouver ? demanda-t-il, tentant d'avoir l'air dégagé.

— Dans un pub moldu, à Leeds, grimaça Quinn, que la destination non plus ne paraissait pas emballer. Il est de là-bas.

Charlie hocha lentement la tête, les mâchoires serrées. Par contrariété et parce que ça l'empêcherait de poser la question qu'il avait en tête. Et dont au fond, il connaissait déjà la réponse. Non, ce n'était pas la première fois qu'ils se verraient.

— Charlie…

La voix de Riley le fit frissonner. Elle arrivait toujours à mettre dans son prénom cet effet.

— Je suis contente que tu sois venu, tu sais.

Il eut soudainement envie de bondir hors de ce lit et la prendre dans ses bras. L'embrasser, la toucher, l'emporter avec lui entre les draps. L'empêcher de sortir de cette chambre, et laisser tomber son boulot le temps d'une journée. Mais ça n'arriverait jamais. Pour lui comme pour elle, le travail était leur priorité.

Il se contenta de tendre la main dans sa direction. La demande était explicite, le geste se suffisait. Une lueur s'éclaira dans le regard de Riley qui serra un peu plus contre elle les vêtements qu'elle tenait. De l'envie, Charlie l'espérait. Elle se mordilla légèrement la lèvre.

— Ne me tente pas, fit-elle semblant de le gronder. Je dois y aller…

Elle tourna les talons et se dirigea vers la porte de la chambre. La vision charma Charlie qui s'entendit alors s'écrier, sans même le réaliser.

— Je viens avec toi !

Surprise, Riley se tourna vers lui, un sourcil haussé.

— Sous la douche ? dit-elle avec un sourire coquin. J'adorerais, mais ça n'a pas été franchement concluant la dernière fois…

— A ton rendez-vous, précisa Charlie les sourcils froncés, tâchant de ne pas se laisser détourner par le souvenir de cette douche mouvementée.

Quinn l'observa avec des yeux ronds avant d'éclater de rire.

— Certainement pas ! dit-elle d'un ton sans appel.

Estimant la discussion close, elle quitta la pièce. Charlie lutta un instant pour libérer son pied pris dans le drap, et, trébuchant légèrement, bondit hors du lit pour s'élancer à sa poursuite.

— Pourquoi ? s'écria-t-il une fois dans le couloir.

— Parce que ! s'agaça Quinn quelques mètres plus loin, en le foudroyant du regard. C'est mon boulot. Je ne peux pas travailler correctement si tu es là.

Sa réponse pouvait être interprétée de bien des façons, toutes plus déplaisantes les unes que les autres. Charlie s'efforça toutefois de ne pas s'emballer en tirant des conclusions hâtives, et de la laisser s'expliquer.

— Un contrat ne se négocie pas comme ça, reprit-elle se tenant l'arête du nez entre le pouce et l'index. Charlie, contrairement à ce que tu as l'air de penser, on parle argent ! Pas de la pluie et du beau temps. Et on ne peut pas le faire avec du public. Certainement pas avec toi, à côté.

Carrant les mâchoires, Charlie pinça ses lèvres et détourna la tête pour ne rien répliquer. Ce mouvement n'échappa pas à Riley.

— Et je ne suis pas franchement sûre d'aimer ça, ajouta-t-elle en désignant la situation d'un geste de la main.

Il était donc si transparent ? Charlie se tourna vers elle et la découvrit en colère, ou sur le point de l'être. C'est alors qu'il réalisa ce qui se passait, ce que Quinn avait fini par imaginer qu'il pensait. Qu'il remettait en cause son professionnalisme. Qu'il doutait des moyens qu'elle employait. Qu'il voulait la surveiller.

C'était plutôt ce Ward qu'il voulait avoir à l'œil. Quinn n'avait jamais rien dit ou fait qui puisse l'inquiéter. Mais Charlie avait justement interprété ses silences comme des moyens de le ménager. Ce n'était pas contre elle qu'il en avait. C'était plutôt aux joueurs qu'elle rencontrait, à son président qui en avait fait son atout charme. C'était ainsi que lui avait succombé.

La vérité frappa Charlie. C'était la jalousie qui parlait. La plus pure, la plus viscérale, celle qui venait sans réelle raison. Celle d'un gamin capricieux et pas sûr de lui.

Les joueurs qu'elle rencontrait, même si dans le lot, il y avait souvent des joueuses, étaient riches, brillants, des hommes faits la plupart du temps. Et ils jouaient.

C'était ce qui chez lui l'avait d'abord attirée. Le don qu'il possédait. Maintenant qu'il ne jouait plus, et qu'il ne jouerait sûrement jamais, qu'est-ce qui lui restait ? Pas ses performances au lit, vu comme elle les moquait. Charlie ne faisait pas le poids, il le savait.

Arthur et Molly continuaient à saluer le caractère tranquille et doux de leur cadet. Charlie avait toujours tout partagé, sans rechigner. Les vêtements, les parents, les bons moments comme les mauvais. Jaloux, au fond, il l'avait rarement été. On ne pouvait pas survivre dans une telle fratrie autrement. Ses parents ignoraient cependant que la situation avait éveillé en lui un sens aigu de la propriété. Certaines choses ne seraient jamais négociées, jamais cédées. Certaines choses qu'il gardait à l'écart de tous, protégées par des sorts ou par le secret. Comme son premier balai et Quinn Riley.

Il y avait quelque chose de terriblement égoïste et d'un peu puéril à vouloir la garder pour lui, à vouloir cacher ça à ses proches et ses amis, Charlie le sentait. Mais leur histoire (si on pouvait l'appeler comme ça, il n'était pas bien sûr du terme qu'elle-même lui donnait) était sûrement l'une des premières choses qu'il revendiquait.

Charlie aurait peut-être dû en parler à Quinn, lui expliquer. Mais sa crainte de l'effrayer (la possessivité qu'il rencontrait à son égard avait de quoi le faire flipper lui aussi) et l'idée qu'elle puisse, même gentiment, en plaisanter étaient trop dures à supporter.

A ne rien dire, forcément, elle ne pouvait que se méprendre.

C'est alors qu'il prit conscience de la situation. Ils étaient là, tous les deux nus dans ce couloir froid, sur le point de se disputer. Alors que quelques instants auparavant, ils avaient vécu entre les draps des moments presque parfaits.

— Excuse-moi, finit-il par soupirer. Ce n'était pas ce que je voulais dire. Je sais que tu ne pourras pas travailler, si je suis à côté. Je pensais à autre chose en vérité.

Le pli sur le front de la jeune femme se relâcha légèrement. Méfiante, elle l'observa cependant sans rien ajouter.

— Je m'étais dit qu'on aurait pu y aller en avance, reprit Charlie d'une voix qu'il tenta de rendre suave, en s'approchant. On aurait pu se promener un peu, faire les magasins. Ou juste se balader. Et puis, tu serais allée à ton rendez-vous. Et après ça, ajouta-t-il en tendant la main pour caresser son bras, on aurait pu aller au restaurant… Dîner.

— Au restaurant ? répéta-t-elle avec une pointe d'amusement.

— Au restaurant, réaffirma-t-il en s'approchant. Je t'invite, bien évidemment.

Quinn fit la moue, feignant de peser le pour et le contre de sa proposition. Le cœur battant, Charlie attendit qu'elle se décide.

Il savait bien que ce genre d'entretiens professionnels se préparait. Du peu qu'il avait accepté d'écouter lorsqu'elle lui en parlait, il était conscient qu'elle passait des heures au bureau à tout peaufiner, à chercher les arguments, les contre-arguments, à discuter des clauses avec les avocats, de l'aspect financier avec son président. Chaque rencontre était cruciale, chaque mot devait faire mouche et être savamment pesé. Et ça se travaillait. Quinn avait en fait bien d'autres choses à faire que de se promener. Qu'elle refuse au fond ne devait pas l'étonner.

— Je ne te dérangerai pas, promis, reprit Charlie. J'attendrai dehors. De l'autre côté de la rue. Ou plus loin encore, ajouta-t-il précipitamment voyant que ça n'avait pas l'air de la convaincre plus que ça.

Il détourna la tête, se massant la nuque, un peu gêné. Il se sentait un peu idiot de presque mendier son temps et son attention. Mais ils n'avaient que quelques heures devant eux, et le manque qu'il commençait déjà à ressentir était vertigineux.

Charlie releva timidement les yeux vers elle, constatant que son silence s'éternisait. Son cœur fit un bond dans sa poitrine quand il réalisa qu'elle souriait.

— Va pour la balade. Et le restaurant, ajouta-t-elle. Mais si tu invites, seulement…

A ses yeux rieurs, il comprit qu'elle plaisantait. Il avait pourtant bien l'intention de payer. Histoire de lui rappeler qu'il travaillait et était parfaitement capable d'assumer.

Charlie hocha la tête, satisfait. Qu'elle aille voir un autre, si elle lui revenait, lui paraissait déjà plus simple à supporter.

Un marmonnement le sortit de ses plans et ses pensées. Il interrogea Quinn du regard, mais elle se contenta de le rassurer d'un sourire. Ce rendez-vous n'avait vraiment pas l'air de l'enchanter. Un bon point pour lui, songea Charlie. Mieux valait s'en réjouir que compatir.

— Et concernant la douche… finit-il par demander, l'air de rien.

— Oh, fit Quinn les sourcils légèrement froncés. Tu voulais peut-être y aller le premier ?

Dérouté (il n'était quand même pas si subtil que ça, même lui le savait), Charlie ouvrit la bouche pour répliquer, mais le regard entendu que lui adressa Riley lui arracha un frémissement. Sans rien ajouter, elle lui tourna les talons et se dirigea vers la salle de bains, le laissant là, stupéfait. Un bruit d'eau lui parvint lorsqu'elle la laissa couler.

Elle repassa la tête par l'encadrement de la porte.

— L'eau est encore froide, expliqua-t-elle d'une voix traînante. Tu devrais peut-être en profiter…

Un léger rire échappa à Riley lorsqu'elle vit son air étonné, et qui redoubla lorsqu'elle vit la vitesse à laquelle il franchit les quelques mètres qui les séparaient.

oOo

Quinn n'aurait jamais cru l'avouer, mais Charlie avait eu une bonne idée.

Sur le papier, qu'il l'accompagne lors d'un rendez-vous professionnel était le pire scénario qui puisse exister.

Plus encore si c'était Robert Ward qu'elle s'apprêtait à rencontrer.

Charlie n'aimait pas son métier. Il ne le comprenait pas vraiment en vérité. Il s'en faisait une fausse idée, basée sur la seule expérience qu'il en avait. Quinn essayait pourtant de lui en parler, pour dédramatiser, pour qu'il oublie ses préjugés. Et principalement parce que ça la passionnait.

Mais celui qui aurait dû être la signature de sa carrière ne l'écoutait en général que d'une oreille distraite. Quinn ne savait vraiment jamais si c'était par pure politesse ou par manque d'intérêt. Ses mains ou ses lèvres trouvaient toujours un moyen de la faire taire ou changer de sujet.

Elle ne lui en voulait pas vraiment ceci dit. Elle se retenait à grand peine de hurler dès que Charlie se lançait sur les dragons, son sujet préféré.

Pour toutes ces raisons, elle aurait dû craindre ce qui était en train de se passer. Elle aurait dû refuser le deal de Charlie. Mais…

Une partie d'elle adorait ce qu'il faisait.

Il avait débarqué sans prévenir le matin même, la tirant du lit. Ironiquement, pour l'y remettre très peu de temps après.

Ce simple souvenir fit naître son sourire. Au milieu du pub bondé, Quinn se mordit les lèvres pour tenter de le ravaler.

L'adorable Charlie, si frais, si empressé, avait profité d'un passage au pays pour venir lui rendre visite. Riley n'était pas vraiment dupe, même s'il lui avait affirmé le contraire, elle était quasi-certaine que Charlie était venu sur un coup de tête.

Son enthousiasme, sa jeunesse et son énergie étaient durs à modérer. Tout comme son empressement et son appétit.

Quinn n'était pas non plus stupide. Elle savait que leur histoire ne pourrait pas durer, que la distance était un problème qu'ils ne surmonteraient jamais, que la différence d'âge finirait par jouer. Qu'au fond, ils se ressemblaient, trop égoïstes pour penser à autre chose qu'à ce qui les passionnaient. Et qu'un jour, Charlie se détournerait et qu'elle aurait sûrement envie de quelque chose de plus concret. Ou peut-être même que l'inverse arriverait, qui savait ?

C'était pour cela qu'aucun d'eux n'avait souhaité s'engager. Jusque-là, la distance les aidait. Privés de quotidien, ils arrivaient à ne rester que dans la légèreté et dans les bons moments qui l'accompagnaient. Il n'y avait rien à analyser, à disséquer, à interpréter. Il n'y avait rien d'autre à faire que de profiter de l'autre à un instant T.

Cet ersatz de relation en tous cas lui convenait. Tout comme à Charlie. Pas le temps de songer aux sentiments. Bien sûr, il y en avait. Mais jamais ils n'en parlaient.

Ne se voir que pour les bonnes choses. Pas de routine, pas d'ennui. Avec le temps, se surprenait parfois à penser Quinn, ils auraient peut-être même pu être de très bons amis. Ils le pouvaient encore le devenir, ceci dit. Qui savait comment les choses évolueraient ?

Pour l'instant, ils se complaisaient en tous cas dans ce rôle d'amants.

Le terme la fit légèrement grimacer.

En le découvrant à sa porte ce matin-là, Quinn avait un bref instant paniqué. Puis elle avait dû admettre la vérité : elle était contente qu'il soit là, qu'il ait fait ça. Que pour une fois, sa fougue ait eu raison de leurs arrangements.

Elle n'aurait pourtant pas dû l'encourager. Les choses devaient rester telles qu'elles étaient. S'ils avançaient, s'ils se dirigeaient vers une relation plus normalisée, et parfois, elle se surprenait à y penser, ils échoueraient. Ils n'y arriveraient jamais. Les compromis sur leur métier, leur style de vie, leur étaient à tout deux étrangers. C'était pour ça qu'ils s'entendaient.

Puis il avait proposé de sortir, et de l'emmener dîner. Proposition naturelle mais totalement inattendue en vérité. Et chose qu'elle n'aurait pas crue possible, elle avait cédé, alors qu'elle aurait dû craindre pour son entretien, qu'elle aurait dû tenir Charlie loin de tout ça. Qu'une de ses règles de survie était de ne jamais rien mélanger. Elle avait cédé alors que Robert Ward était une espèce d'abruti à l'ego boursoufflé qui jouait avec son club, avec elle, et qui ne signerait assurément jamais.

Quinn s'était laissée séduire par l'idée de ce dîner. Elle s'était au fond laissée séduire par Charlie, malgré ses intentions réelles légèrement différentes de celles qu'il affichait. Oui, il y avait l'envie de passer plus de temps ensemble. Mais c'était surtout un mélange de jalousie et de manque de confiance en lui qui le faisait parler.

Riley ne pouvait pas s'ôter de la tête que c'était une erreur qu'elle commettait. Que les règles qu'elle se fixait avaient de bonnes raisons d'exister.

Elle se le répéta quand main dans la main, ils déambulèrent dans les rues de Leeds, quand Charlie acheta une chemise et une veste qu'il enfila aussitôt pour leur dîner, le rendant étrangement soudain plus « homme » qu'avec ce pull affreux qu'il portait (et que sa mère n'avait pourtant pas tricoté… à croire que des années à porter du tricot 100% Weasley avait altéré sa perception des choses en la matière). Quinn dût se le rappeler quand elle aperçut leur reflet dans une vitrine et qu'elle se surprit à l'apprécier.

C'était pourtant celui d'un couple. Ce qu'elle voulait à tout prix éviter.

Le secret était le piment de leur relation. Charlie n'en avait rien dit à ses proches, Quinn le gardait encore éloigné de ses amis. Il n'y avait guère qu'Owen pour se douter que quelque chose se tramait, même si Quinn lui avait affirmé qu'il s'agissait de l'erreur d'une nuit et que tout était fini.

Alors s'afficher ainsi, même si la chance qu'on les reconnaisse était quasiment nulle au milieu de tous ces moldus, était effrayant, troublant et terriblement grisant.

Elle en avait même oublié un bref instant son rendez-vous. Ce qui, un œil sur l'horloge, n'était pas le cas de Charlie.

— Tu ne te changes pas ? avait-il fini par demander étonné.

Quinn avait jeté un rapide regard à sa tenue. D'accord, lui avait désormais une toute autre allure avec sa chemise neuve et sa veste de costume, qui lui donnait un air plus adulte et à Riley bien d'autres idées. Mais la sienne n'avait rien de honteuse ou de négligée. C'était juste comme ça qu'elle s'habillait.

— Je veux dire, avait ajouté Charlie devant ses sourcils froncés, d'habitude, tu es plus… disons, officielle.

Quinn avait hoché la tête, comprenant désormais. Habituellement, elle portait le costume et les couleurs du club. Tailleur, talons et veste cintrée. Tenue de soirée, quand l'occasion s'y prêtait, pour les dîners d'affaires. En toutes occasions, tirée à quatre épingles. Terrence MacGrigor tenait à ce que le club soit toujours bien représenté.

— Pas pour un pub moldu, avait précisé Quinn un sourcil haussé. A cette heure là, un week-end, ce serait légèrement suspect. Tu as presque l'air déçu, avait-elle ajouté amusée.

L'empressement avec lequel Charlie avait nié, puis essayé de se rattraper était attendrissant à souhait.

— Mon costume te plait ? s'était-elle moquée doucement. Si tu veux, je peux le…

La vitesse à laquelle Charlie avait relevé la tête vers elle l'avait faite sursauter. Pour le coup, c'était éloquent à souhait. Bizarre comme fétichisme, mais à essayer. Quinn avait noté l'idée.

— Tu as raison, avait fini par soupirer Charlie. C'est moins… guindé.

Moins officiel aussi, avait surtout pensé Riley. Et face à Ward, cela n'allait pas aider. Seul le cadre professionnel lui avait permis de le maintenir dans les rails lors de leurs précédents entretiens.

Quinn soupira et jeta un regard dans le pub où le rendez-vous avait été fixé.

C'était aussi pour ça qu'elle n'avait pas voulu que Charlie l'accompagne. A lui seul, Ward pouvait détruire tout ce qu'elle avait essayé de lui faire comprendre de son métier. Comme beaucoup hélas, le joueur de Portree était imbu de lui-même, persuadé que tout le monde le voulait. Persuadé que le désir de MacGrigor était aussi celui de sa recruteuse, et que son charme irrésistible la ferait succomber.

Ce n'était même pas pour négocier une clause. Ce n'était même pas juste elle (des échos qu'elle avait, il avait infligé le même traitement à d'autres collègues par le passé). Seul le plaisir de la chasse l'intéressait, une chasse primitive et lourde à souhait, motivée par un ego récemment un peu trop encensé. Il avait fallu deux rendez-vous à Quinn et son collègue Owen, avec qui elle débriefait, pour le réaliser. Les premières fois, Ward avait fait bonne figure, jouant le jeu. Puis grisé par la confiance, il avait abattu ses cartes. Depuis, chaque phrase était sujette à être détournée, chaque geste à être interprété, déformé, amplifié. Riley avait renoncé. Mais MacGrigor avait tenu à ce qu'elle tente encore une fois avant de passer le relais à Owen.

Soudainement lasse, Quinn ne put s'empêcher de soupirer.

— Mademoiselle ?

S'extirpant de ses pensées, elle releva la tête, surprise, et se tourna vers le comptoir. Le serveur, un étudiant à temps partiel (elle était prête à le parier), tendait une pinte pleine dans sa direction.

— C'est pour vous, expliqua le jeune garçon les sourcils froncés, voyant qu'elle ne comprenait pas. Ça vient du monsieur, là-bas.

Le serveur grimaça légèrement, visiblement peu habitué à ce genre de commande. Quinn se tourna aussitôt dans la direction indiquée.

Ward avait eu du nez, en choisissant l'heure et l'endroit. Un match de football avait lieu aujourd'hui. A quelques secondes du coup d'envoi, le pub était plein à craquer. La foule compacte avait même débordé dans la rue où, malgré le froid, un écran supplémentaire avait dû être installé. Leeds, à domicile, rencontrait Chelsea, et la partie s'annonçait explosive. Une très bonne chose, avait convenu la recruteuse. Dans le pub bondé et avec le match retransmis, leur négociation passerait certainement inaperçue.

Par-dessus les têtes des supporters déjà en train de chanter (« Leeds, Leeds, Leeds », qu'elle s'était elle-même surpris à fredonner), se redressant légèrement sur son tabouret, elle croisa, à l'autre bout du pub, le regard de son mystérieux bienfaiteur, et remarqua sa paire d'yeux bleus rieurs.

Un sourire échappa à Quinn, qui secoua la tête légèrement.

Charlie, bien évidemment. Le jeune homme aux cheveux roux tendit sa propre pinte et lui fit signe de trinquer. Se mordant la lèvre inférieure, Quinn leva les yeux vers le plafond et finit par l'imiter. Elle n'aurait au fond pas dû être tellement étonnée. Charlie semblait tenir à ce que leur journée soit parfaite, romantique (enfin, selon la définition que lui en avait) à souhait. Comme si tout ce qu'il avait fait jusque là ne suffisait pas à la faire craquer. Une bouffée de tendresse et de désir la fit frissonner. Elle lutta contre l'envie de se lever et de traverser la salle pour l'embrasser.

La première gorgée de bière avalée, elle reposa sa pinte et leva à nouveau les yeux vers lui, le retrouvant presque immédiatement.

La salle explosa soudainement en chants, cris et sifflets. Les supporters, dans une bronca impressionnante, se tombèrent dans les bras ou injurièrent les différents écrans. Parfois les deux en même temps. Le coup d'envoi à peine sifflé, la première action était déjà contestée.

Quinn, laissant échapper un léger rire, dut se rattraper à son tabouret pour ne pas tomber. Elle chercha à nouveau Charlie du regard mais peina à le retrouver. Dans la marée humaine, il avait disparu. Elle tendit le cou pour mieux y voir et finit par le repérer en pleine conversation avec le groupe de supporters qui l'entouraient.

Un immense sourire aux lèvres, Charlie leur répondait joyeusement. L'attention de tous se reporta à nouveau vers les écrans. Son soigneur de dragons n'eut pas vraiment à la chercher. Lui la trouva immédiatement et haussa les épaules, amusé.

Quinn secoua la tête doucement. Solaire comme il l'était, elle ne devait pas s'étonner que les gens viennent lui parler, soient irrésistiblement attirés. Elle-même avait du mal à lui résister.

Le regard qu'ils échangèrent aurait pu durer une éternité. Une première, même si la communication non-verbale était pourtant leur spécialité. Mais cette complicité au milieu d'une foule, c'était la première fois. C'était presque bizarre en vérité. Riley gesticula légèrement sur sa chaise. Typiquement un truc de couples. Elle l'avait aperçu maintes fois chez sa meilleure amie et son mari. D'un regard, même très bref, ils parvenaient à tout se dire, surtout le plus compliqué.

Mais elle et Charlie n'en étaient pas là. Ok, ils allaient dîner, et Charlie faisait de gros efforts pour inverser les rôles et la courtiser, peu importait au fond ce qui le motivait. Et Quinn devait prendre sur elle pour ne pas aller le rejoindre, maintenant.

Mais couple, ils n'étaient pas. Ils faisaient tout pour l'éviter. Ça ne fonctionnerait jamais.

Elle détourna la tête, à moitié attristée par ce constat, ne comprenant même pas comment cela pouvait la toucher. C'était ce qu'ils avaient ensemble toujours décidé.

Les yeux rivés à la mousse de sa pinte, elle se laissa surprendre par son arrivée. A défaut de le voir approcher, Quinn le reconnut à son parfum trop sucré et regretta au fond d'elle que ce ne soit pas Charlie.

Ward était là, face à elle. Large d'épaules, musclé, bien bâti et bien fait. Sa gueule d'ange lui avait valu quelques unes de la presse féminine et un passage éclair dans un calendrier. En guise de salut, il se fendit d'un regard enjôleur, presque entendu, et se laissa lourdement tomber sur le tabouret face à elle.

Comme tous les hommes à qui tout réussissait, Robert Ward était persuadé que le monde n'attendait que lui, qu'il l'avait à ses pieds. Triste à dire, mais Quinn n'en était pas vraiment étonnée. C'était un classique chez les joueurs et joueuses qui commençaient à prendre un peu de valeur. Presque un passage obligé.

Mais que les Cats puissent se battre pour l'avoir alors que Ward était blessé n'avait fait qu'accentuer ce trait et avait décuplé chez le Batteur son sentiment de toute-puissance.

Retrouvant son sourire et son professionnalisme, Quinn tendit la main pour la lui serrer. Loin de le faire, sans même considérer l'idée, Ward s'en saisit et fit mine de la porter à ses lèvres, dans un simulacre de baisemain.

Quinn tenta de dissimuler son agacement en récupérant sa main. La séduction était la clé de son métier. L'offre devait être alléchante. Pas les atours du messager. Quinn n'était pas naïve au point de nier que le fait qu'elle soit une femme, encore jeune, puisse par moment compter. Ou la desservir selon les situations. Mais elle essayait au maximum de ne pas en jouer.

Aucun bon pacte ne pouvait être bâti sur un mensonge ou une fausse idée. C'était parce qu'elle n'avait pas su le gérer qu'avec Charlie, les choses avaient mal tourné.

Pour Ward, c'était tout ce qui importait. Cela lui faisait mal de l'admettre mais avec Owen, rien de tout ça ne se passerait. Ward la réduisait à son âge et à son sexe, niant son professionnalisme et ses autres qualités.

Consternée, elle foudroya le joueur du regard, provoquant son hilarité.

— Allons, Riley, plaisanta-t-il en faisant signe à l'étudiant de service. Après toutes ces rencontres, c'est une familiarité que l'on peut se permettre. Espérons que cela soit la dernière…

Quinn retint à grand peine un ricanement ironique. Son air entendu ne l'avait pas convaincue. Ward comptait prolonger ce petit jeu jusqu'à ce qu'il en soit réellement lassé.

Il passa commande et régla sa pinte.

— Vous buvez ? nota Quinn froidement.

Vous avez déjà commencé, se retint-elle d'ajouter. Elle observa d'un autre œil sa position légèrement affaissée et l'éclat qu'elle avait noté dans ses yeux. C'était bien ce qu'elle craignait. Il lui adressa un regard perçant par-dessus son verre.

— Je suis convalescent.

Raison de plus, eut-elle envie de répliquer. Elle se contenta d'une moue affichée et se promit de dire à son président sa façon de penser. Comment pouvait-il croire que ce type, aussi doué soit-il, pourrait leur apporter quelque chose, qu'il s'intégrerait à l'effectif ? Il y ferait plus de dégâts qu'autre chose. Elle aurait dû y être habituée mais le même schéma se reproduisait sans arrêt. Terrence MacGrigor voyait un joueur, en entendait parler, ne se basait que sur les résultats et ce qu'il apercevait, laissant la psychologie, l'aspect financier et les relations avec le staff et les autres joueurs à ses recruteurs et à l'entraîneur. Une équipe de Quidditch professionnelle, quelles que soient les ambitions qu'elle affichait, était un tout, une alchimie fragile, un dosage savamment effectué, qui avait milles raisons de ne pas fonctionner. Avec Ward, c'était l'échec quasi assuré.

— Convalescent mais pas abstinent, confia le joueur d'un air entendu en se penchant vers elle.

Un éclat de rire n'était pas vraiment la réaction que Ward attendait mais Quinn n'avait pu s'en empêcher. C'était quelque chose qu'aurait pu lui dire Charlie.

La recruteuse jeta une œillade rapide là où il s'était trouvé quelques instants auparavant. Il était invisible, probablement happé par ses nouveaux amis supporters de football endiablés. Ou alors, il avait plus certainement tenu parole et l'avait laissée travailler. Un léger sourire lui échappa de nouveau, qu'évidemment, Ward interpréta comme cela l'arrangeait.

Désormais seule, elle pouvait se concentrer. Le mélange des genres était terminé. Comme un vieux vêtement, elle retrouva avec plaisir ses habitudes. Un combat de haute lutte l'attendait.

La foule pressante était compacte autour d'eux. De ce qu'elle avait vu, d'un rapide coup d'œil sur l'un des écrans, la tension sur le terrain n'était pas retombée. Pour pouvoir s'entendre, ils avaient été contraints de légèrement se rapprocher, en cela aidés par les supporters venus se désaltérer. Un bras sur le bar, Ward utilisait l'autre au grès de ses histoires, fermant l'espace entre eux. Le détail ne lui avait pas échappé.

Vanter ses mérites faisait partie du jeu, lorsqu'un joueur était en négociation pour partir ou rester. Aussi Quinn n'était guère impressionnée par les histoires qu'il racontait (qu'elle avait déjà eu le loisir d'entendre lors des précédents entretiens et lors de l'enquête qu'elle avait été contrainte de mener), pas plus qu'elle ne l'était par les offres qu'on lui avait faites (uniquement là pour que les enchères puissent monter).

Quand Quinn réitéra le pont en or que les Catapults lui proposaient, et qui avait même été revu à la hausse par MacGrigor (ce qui avait le don de la mettre en rogne puisqu'à côté de ça, on lui avait refusé un petit coup de pouce financier pour convaincre un Poursuiveur finlandais de venir signer), un rictus moqueur étira les traits du joueur.

— Les autres m'ont proposé bien plus, rappela-t-il dans un soupir.

— Dans ce cas, vous devriez peut-être accepter…

Quinn ponctua sa phrase d'un sourire un brin trop forcé. Si Ward s'en rendit compte, il ne s'en formalisa pas. La pousser à bout était de toute évidence quelque chose qu'il recherchait.

— Psychologie inversée ? dit-il un sourcil haussé, avant d'ajouter d'un air entendu. Je vous ai mis à jour, Miss Riley.

Un long frisson lui traversa l'échine. Elle se maudit un instant de ne pas avoir gardé sa veste. La chair de poule avait atteint ses bras, détail qui n'avait pas dû échapper à son interlocuteur. Au sourire ravi qui étira les lèvres du joueur, elle sut que sa crainte était confirmée.

C'était idiot, ce « Miss Riley » et la façon dont il l'avait dit lui avait fait penser à Charlie. Il adorait l'appeler ainsi. Au départ, uniquement pour l'embêter. Maintenant, il devait avoir une vague idée de l'effet que cela lui faisait.

Immanquablement, elle avait eu un flash assez précis de ce qu'ils avaient toute la journée. Du plaisir qu'elle y avait pris. Ce léger frisson n'était rien tout compte fait. Inconsciemment, elle chercha à nouveau des yeux Charlie. Sans succès. Si c'était encore possible, il y avait encore plus de monde dans le pub désormais.

Charlie était sorti. Il n'était plus là, elle dut se le rappeler.

Un contact inattendu mit fin à sa recherche. Voyant son attention se disperser, Ward avait posé une main sur son bras. Surprise, Quinn mit quelques secondes à le réaliser.

— … dit que je devrais d'abord vous en parler !

Il lui adressa un clin d'œil entendu.

Elle avait merdé. Elle ne savait pas du tout ce dont il parlait. Quinn riva ses yeux à la main qu'il n'avait toujours pas retirée. Sans délicatesse, elle s'en chargea elle-même. Loin de se vexer, Ward parut s'en amuser.

— Je vous aime bien, Quinn, finit-il par déclarer, portant sa pinte à ses lèvres et la vidant d'un trait.

Elle leva les yeux vers le plafond. On y était ! Ce type avait la réputation d'être un coureur de jupons. Tout dans sa manière d'être le hurlait. Sa façon de se tenir, de lui parler, de regarder toutes les femmes qui lui passaient sous le nez. Il s'amusait à tenter de la déstabiliser, tout en gardant à l'œil les possibilités présentes dans le pub.

Et si jamais Quinn avait refusé de croire ce qu'elle avait sous les yeux, les multiples histoires qui circulaient dans le métier auraient suffit à la détromper. Et pour avoir dû enquêter, Quinn savait pertinemment qu'elle ne jouait pas dans la même catégorie que les femmes auxquelles le joueur s'intéressait.

Ward pouvait avoir qui il voulait. De bien plus belles, bien plus riches, bien plus douées. Riley n'était qu'un interdit de plus, un simple jouet. Il avait simplement un besoin viscéral de séduire, probablement pour se rassurer. Un psy aurait sûrement beaucoup à dire à ce sujet.

— Un dîner ? proposa-t-il d'une voix lente.

— Vous aviez insisté pour prendre un simple verre… rappela-t-elle, un sourcil haussé.

Un léger rire échappa à Ward.

— Je veux dire, en dehors, une autre fois… Qu'on mette un peu le travail de côté…

Il tendit à nouveau la main pour la faire glisser sur son bras. Quinn l'intercepta à mi-chemin et parvint à le bloquer. S'il y mettait plus de force, elle ne résisterait pas, ne faisant pas le poids. Surpris par son geste, Ward n'y pensa toutefois pas.

— C'est uniquement pour le travail que je suis là, répondit-elle simplement.

Il la dévisagea un moment, prêt à répliquer, un sourire aux lèvres, mais finit par renoncer. Quinn relâcha sa main et réinstaura entre eux autant de distance qu'elle le pouvait.

— Mais puisque ça n'a visiblement pas l'air de vous intéresser, je n'ai plus rien à faire ici, ajouta-t-elle en se tournant et en attrapant son sac et sa veste. Gardez donc tout ça pour Angus Owen, mon confrère. Il sera ravi de vous voir la prochaine fois. Et entre nous, se moqua-t-elle, il adore dîner.

D'abord surpris, Ward s'efforça d'aborder rapidement un air entendu.

— Je vous ai effrayée, pas vrai ?

Un autre en aurait profité pour faire marche arrière et s'excuser. Pas lui.

— Oh, pas du tout, répondit Quinn . L'ordre ne vient pas de moi.

C'était la stricte vérité. Quand elle avait évoqué avec son président le comportement du joueur (la preuve pour elle qu'il fallait laisser tomber l'affaire), ce dernier avait refusé d'abandonner, prétextant que face à Owen, il n'aurait pas d'autre choix que d'écouter et négocier. Ce qu'en d'autres circonstances, elle aurait plutôt mal pris. Mais qu'on la libère de Ward ne pouvait que la soulager.

— Dans ce cas, nous devrions en profiter, souffla doucement le joueur en se levant à son tour.

Par réflexe, Quinn tendit la main devant lui pour l'empêcher d'approcher. Mauvais timing, l'action se porta à cet instant sur le terrain de Chelsea, et un penalty fut sifflé. Les supportèrent se levèrent et se mirent à hurler. La foule joyeuse et bondissante se mit à bouger dans le pub, comme la marée, les bousculant à leur tour.

Poussé, Ward perdit l'équilibre et tomba en avant, sur elle. Le repoussant à bout de bras, Quinn bascula en arrière, se balançant dangereusement sur son haut tabouret. Elle aurait sûrement fini par terre si un de ses voisins ne l'avaient pas retenu et si Ward, lui-même, n'avait pas fait usage de ses bons réflexes pour la rattraper et la remettre sur pied.

— Désolé, marmonna-t-il en l'aidant à se relever.

L'espace d'une brève seconde, la séduction fut mise de côté. Quinn le repoussa toutefois lorsqu'il laissa traîner l'un de ses mains un peu trop longtemps sur sa taille et que de l'autre, il s'était mis en tête de la recoiffer. Même son sourire avait changé.

— Je m'en vais, annonça-t-elle d'un air mauvais.

Un silence de cathédrale tomba dans le pub, alors que face au gardien de Chelsea, le tireur s'installait.

— Oh, allez, Miss Riley, reprit-il moqueur, en se penchant vers elle sur le ton de la confidence. Je vous jure que je n'ai pas fait exprès.

Quinn n'y aurait jamais cru. Même si en cet instant, il n'avait pas lorgné vers son décolleté. De manière si indiscrète qu'elle en aurait éclaté de rire dans d'autres occasions. Elle l'aurait peut-être même fait si, elle n'en avait pas violemment était écarté. Elle se rattrapa au bar et aux personnes autour d'elle pour freiner sa chute. Un homme s'était interposé.

Un jeune homme en veste et à la chevelure enflammée. Charlie Weasley.

Déséquilibré, Ward recula et se prit les pieds dans son propre tabouret. Cette fois, ses réflexes ne l'empêchèrent pas de tomber, il chuta lourdement.

Stupéfaite et peinant elle-même à se remettre sur ses pieds, Quinn ne trouva pas les mots. Charlie n'avait pas fait ça… Il n'avait pas osé. Il avait promis de ne pas s'en mêler. Il lui avait dit qu'il partirait. Se redressant enfin, elle tourna la tête vers lui. Ses yeux rieurs s'étaient assombris, son sourire solaire s'était évanoui. Ce n'était plus le même Charlie.

La recruteuse réalisa seulement à cet instant qu'il n'était sûrement jamais parti, et que rien n'avait dû lui échapper.

Craignant ce qui se passerait, et ce que Ward ne se priverait pas d'utiliser contre elle, elle chercha à les séparer.

Autant surpris qu'elle, le joueur de Portree lançait à Charlie un regard étonné.

— C'est quoi ton problème, mec ? demanda le Batteur, une agressivité grondante dans la voix malgré le sourire qu'il continuait d'afficher.

Charlie ne répondit pas. Se plaçant entre les deux hommes, Quinn lui déconseilla du regard de le faire. Peine perdue, Charlie paraissait avoir oublié qu'elle existait.

— On se calme, sourit-elle avec calme mais autorité, posant une main sur leurs bras.

Autour d'eux, la liesse provoquée par l'ouverture du score était passée. Les supporters les plus proches commençaient à couler des regards curieux dans leur direction. Avec la testostérone que ces deux mâles sécrétaient, il n'allait pas falloir longtemps pour que le pub entier soit au courant.

Un bref instant, Quinn crut que la situation allait s'arranger. Que l'un des deux se détournerait, que Charlie comprendrait ce qu'elle essayait de lui dire par des regards appuyés (autant pour le rassurer que le mettre en garde), que Ward proposerait de s'en aller.

A la place de ça, ils se grandirent autant qu'ils purent, la faisant se sentir encore plus frêle et minuscule. Quinn appréciait les épaules larges et musclées de Charlie (formées par des années de Quidditch, ciselées par le travail qu'il effectuait désormais) mais comparé à la carrure de Ward, il ne ferait jamais le poids.

Les cris des supporters se déchaînèrent à nouveau. Un mouvement de foule l'écrasa contre le comptoir et entraîna les deux hommes un peu plus loin. Impuissante, elle vit le pire arriver. Le vacarme ambiant l'empêcha d'entendre les quelques mots qu'ils échangèrent, mais qui à coup sûr, devait la concerner.

Elle tendit à nouveau le bras dans leur direction. Trop tard cependant. Charlie fut le premier à céder. Son coup de poing atteignit le joueur en plein ventre, vidant l'air de ses poumons. Pour autant, Ward ne tituba pas, comme s'il s'y attendait.

Sonnée, Quinn dut, en revanche, se raccrocher au bar pour ne pas s'effondrer. Il n'avait pas fait ça. Il n'avait pas osé. Elle avait dû se cogner la tête, sans même le réaliser. Charlie n'avait pas attaqué le joueur avec qui elle devait parlementer, pas en pleine négociation. A quoi est-ce qu'il avait pensé ?

Charlie se redressa, persuadé d'avoir réglé le problème, et la chercha du regard avant de tourner la tête vers elle.

C'est principalement pour ça qu'il ne vit pas la riposte arriver. Avant qu'elle n'ait eu le temps de dire quoi que ce soit, Ward vint briser sa pinte vide sur la tempe de Charlie. Un léger cri échappa à Quinn, alors qu'il s'affaissait légèrement et secouait la tête. Frottant la main sur son front, il la retira couverte de sang.

Ward ne s'arrêta pas là et le cueillit d'un coup de tête en plein visage.

Charlie tituba et dut se rattraper au tabouret. Cette fois-ci, l'attention de tous était attirée. Quelques cris et sifflets se firent entendre. Pire encore, nota Quinn malgré ses oreilles vrombissantes, des encouragements.

Les premières gouttes de sang tombèrent sur la chemise neuve de Charlie. Grimaçant et grondant faiblement, il se tenait le nez. Mais le regard qu'il adressa à Ward glaça le sang de Riley. Quinn devait faire quelque chose. Elle devait s'interposer. Elle eut tout juste le temps de faire un pas.

D'un simple saut, Charlie bondit. La tête de Ward fit un violent écart quand le poing de Charlie l'atteignit. Sa lèvre céda. Furieux, le joueur cracha et répliqua. Charlie parvint à éviter le coup à grand peine. Pas la deuxième fois. Assommé, il vacilla légèrement mais réattaqua aussitôt. Quinn tenta d'intervenir mais fut rapidement repoussée par les gens qui les entouraient. Les deux hommes basculèrent, accompagnés par les cris des spectateurs. Ils chutèrent contre le tabouret derrière le joueur de Quidditch, au pied du bar, et le brisèrent.

Le cercle des curieux se resserra aussitôt, la maintenant à distance. Quinn cria. Mais dans le vacarme, les huées et les sifflets, personne ne l'entendit.

Elle lutta pour se faire une place au premier rang et découvrit un spectacle qui la pétrifia. Assis sur la poitrine de Charlie, Ward le martelait de coups. Le jeune homme essayait sans grand succès de les rendre ou de les esquiver, devant se contenter bien souvent de les encaisser. Sa chemise virait au rouge désormais.

Quinn lutta pour s'arracher à cette vision et porta la main à son sac. Sa baguette magique s'y trouvait, elle devait les séparer. Il le fallait. Un des deux allait se faire tuer.

La main serrée sur le manche, elle fit taire la petite voix qui lui soufflait que Ward n'avait rien pour l'instant, que les choses pouvaient encore s'arranger (quel genre de personnes pouvait garder ça en tête alors que son… le mot ne lui vint pas, était en train d'être passé à tabac ?), et se concentra sur le sortilège à lancer.

Ils étaient en plein pub moldu, sous les yeux de tous. Si elle utilisait la magie, le Ministère le saurait forcément, les Oubliators seraient obligés d'intervenir. Portree aussi l'apprendrait (en admettant qu'elle ait réussi à convaincre Ward de garder le silence jusque là). La Fédération et la presse en auraient vent. Elle serait grillée à jamais. Plus personne n'accepterait de négocier. Elle était coincée. Elle inspira bruyamment.

Si elle ne pouvait pas utiliser la magie, Quinn n'avait plus le choix. Elle allait devoir y aller. Si elle s'interposait, si elle prenait un coup, peut-être que les deux hommes s'arrêteraient.

Au moment où son esprit formulait cette pensée, une autre bagarre éclata un peu plus loin, entre supporters enivrés que ce spectacle violent avait chauffés. La diversion était parfaite. Distrait, Ward suspendit son poing l'espace d'un instant. Insuffisant pour Quinn pour agir, ou même simplement crier. Mais suffisant pour que Charlie, d'une ruade et d'un direct bien placé, parvienne à déséquilibrer Ward et le faire rouler.

L'équilibre du soigneur de dragons était mal assuré quand il prit le dessus et bloqua son adversaire au sol. Mais le joueur, légèrement sonné, n'arrivait pas à reprendre ses esprits.

Un nouveau mouvement de foule écarta Quinn de l'action. Elle lutta pour se rapprocher. Quand elle le fit, elle découvrit Charlie à son tour assis sur Ward, s'apprêtant à le frapper.

Dans un craquement sinistre, le nez du Batteur céda. Charlie ne s'arrêta pas pour autant. Son visage en sang, ses vêtements tâchés, il semblait métamorphosé. Quinn ne reconnaissait plus son adorable et gentil Charlie.

Une peur nauséeuse envahit Riley, pour la première fois de sa vie, totalement impuissante et dépassée. Elle s'efforça de la refouler. Tant pis pour la clause du secret, ça ne pouvait plus durer. Pointant discrètement sa baguette, elle chercha le sort le plus discret. Un d'entrave, certainement. En informulé. Si elle se débrouillait bien, elle atteindrait les deux hommes en même temps et pourrait rapidement les relâcher.

Alors qu'elle s'apprêtait à le faire, elle croisa le regard du serveur, toujours derrière le bar, visiblement lui aussi tétanisé. Les disputes et les coups se multipliaient dans la pièce. L'affrontement était en train de se généraliser. Le pub et son mobiliser en bois ancien n'allait pas y résister.

Une pinte à la main, l'employé fit la seule chose qu'il pouvait. Arrosés de bière, les deux combattants ne s'arrêtèrent par pour autant.

Un bruit sourd la fit sursauter. La tête de Ward venait de frapper le sol. Charlie, épuisé, s'essuya le visage un bref instant. Sa force paraissait l'avoir abandonné. C'était le moment qu'elle attendait.

Une alarme étouffée retentit depuis la rue. Une sirène plus exactement.

— LES FLICS !

Dans un même mouvement, les têtes se redressèrent. Certains en profitèrent pour échanger un dernier coup avant de se relever. Quinn se tourna vers le serveur qui venait de crier. Bonne idée. Dans une cohue paniquée et désorganisée, l'endroit se vida rapidement. Bousculée, elle peina à rester sur pied et à ne pas se faire emporter.

Le pub était désormais presque désert, le silence à peine troublé par le son de la retransmission du match.

Charlie jeta un regard vide autour de lui, sonné. Il se releva avec difficulté, tituba légèrement et dut se tenir au tabouret derrière lui pour s'équilibrer.

Abasourdie, Quinn le regardait sans le voir. Il se tenait de nouveau le nez, grimaçant à chaque inspiration. Il y avait du sang. Sur son visage, sur son cou, ses mains. Sur sa nouvelle chemise, à jeter. Beaucoup de sang. Partout. Sûrement trop pour qu'il ne s'agisse que du sien.

L'odeur était entêtante, écœurante, métallisée. Quinn avait l'impression d'y baigner. Elle eut un haut-le-cœur. Tout se mit à tourbillonner.

Ward gémit au sol, la rappelant à la réalité.

Ravalant sa nausée, elle baissa les yeux vers lui et découvrit l'état dans lequel il se trouvait et dans lequel Charlie l'avait laissé.

On allait la tuer. Pire encore, on allait la virer. Il était salement amoché. Son nez était cassé, sa mâchoire l'était certainement. Et ce n'était que ce qu'elle voyait.

Elle se mit à genoux à même le sol, sentant le mélange de sang et bière imprégner son pantalon. Les yeux du joueur roulaient sous ses paupières gonflées, qu'il n'arrivait pas à soulever. Au moins, il respirait et il était conscient.

Il fallait qu'elle pense vite, et efficacement. On allait les arrêter. Les retenir en tous cas. Si ce n'était pas la police moldue, ce serait les secours qu'on ne tarderait pas à appeler. Ou alors, les gens du pub pour les dégâts qu'ils venaient de causer. On leur demanderait leur identité. Est-ce qu'au moins Ward avait des papiers ?

Il avait besoin de soins, urgents. S'ils s'y prenaient maintenant, les guérisseurs pourraient sûrement régler ça en trois sorts et deux potions, histoire que les dégâts soient limités. Il n'aurait peut-être aucune trace ou cicatrice. Il ne serait peut-être pas tenu hors des terrains plus longtemps. Et en y mettant du sien, quitte à accepter ce foutu dîner, il enterrerait l'affaire, ce qui lui éviterait de se faire renvoyer.

L'angoisse lui serra le ventre.

Non, elle ne pourrait pas y échapper. Elle allait tout perdre et se faire virer.

— Mademoiselle, ça va ?

Le serveur avait contourné le bar pour approcher. Elle leva les yeux vers lui et hocha la tête lentement, ne sachant pas vraiment si c'était d'elle ou de Ward qu'il parlait. Dans les deux cas, elle mentait, et il le comprit parfaitement.

— Qu'est-ce qui t'a pris ?

La violence dans sa voix la surprit elle-même. Elle releva les yeux vers Charlie. C'était sa faute tout compte fait. Déstabilisé, et reprenant son souffle avec difficulté, épongeant le sang de son visage avec une serviette qu'on venait de lui tendre, il l'observa avec des yeux ronds.

— Tu te fous de moi ?

Quinn le foudroya du regard. Il avait menti. Il avait juré de ne pas s'en mêler. Il n'aurait jamais dû venir, il n'aurait jamais dû se trouver là. Dès le départ, elle aurait dû refuser. Ses règles avaient une raison d'exister. Pour lui, elle avait accepté d'y déroger. Elle s'était laissé avoir par son idée, ses manières, et l'emprise qu'il avait sur elle, même si elle la niait.

Elle se tourna vers Ward toujours en sol, qui remuait faiblement. Quoi qu'elle décide, il fallait agir rapidement.

L'étudiant s'accroupit à côté d'elle, lançant un regard méfiant à Charlie.

— Vous voulez qu'on appelle les pompiers ? Votre ami doit aller à l'hôpital…

Elle faillit relever les yeux vers Charlie avant de réaliser qu'ironiquement, ce n'était pas de lui qu'il parlait, mais de Ward, toujours allongé au sol. Son ami ? Un reniflement amer échappa à Riley. Elle sentit le regard de Charlie peser sur elle, plus lourd que jamais. Le serveur se trompait. Elle ne perdit pourtant pas de temps à le corriger.

— Pas la peine, on va s'en occuper.

Le jeune homme insista mais Quinn continua à refuser, lui assurant que ce genre de choses arrivait souvent. Il adressa un nouveau regard méfiant à l'attention de Charlie puis se releva en marmonnant. Il préviendrait les secours malgré tout, Quinn le savait. Ils n'avaient donc pas beaucoup de temps.

Ward gémissait, cherchant à bouger. Riley n'était pas guérisseuse, mais elle supposait que la tête du joueur ne devait finalement pas être si touchée et qu'il devait pouvoir être déplacé. Il suffisait qu'elle l'emmène dehors ou dans les toilettes, et ils pourraient transplaner. Mais pour ça, il devait se relever.

Lui attrapant le bras, elle essaya de le faire asseoir. Les yeux de Ward roulèrent et il se laissa lourdement retomber sur le plancher.

Elle n'allait pas y arriver. Elle releva la tête en direction de Charlie et n'eut même pas à demander.

Le jeune homme la dévisagea, les yeux brillants de colère (qu'elle estimait totalement déplacée), avant d'essuyer du revers de sa manche le sang qui coulait de son nez, ne faisant que l'étaler un peu plus.

— Laisse-le, répondit-il en lui tendant la main pour l'aider à se relever. Viens, on ferait mieux d'y aller…

Ahurie, elle ne sut pas quoi répliquer. Charlie délirait. C'était finalement lui qui avait du prendre un coup sur la tête. Peut-être qu'une hémorragie couvait. Quinn n'allait pas laisser Ward là, dans cet état. Aussi connard qu'il puisse être, il ne le méritait pas.

Elle ne se donna même pas la peine de répondre et se tourna vers le joueur.

— Monsieur Ward, dit-elle en essayant de tapoter un endroit de sa joue propre et épargné. Monsieur Ward, il va falloir essayer de vous lever. Robert, s'il vous plaît…

Un gémissement échappa au joueur qui finit par ouvrir les yeux.

Quinn soupira, légèrement soulagée, et à nouveau, le souleva à l'épaule pour essayer de le faire asseoir. Il pesait une tonne. Tant bien que mal, elle le fit s'adosser au bar. Il n'était pas debout. Pour autant, il n'était plus couché.

Il fut pris d'une quinte de toux et cracha du sang. Quinn déglutit avec difficulté. Si Charlie lui avait pété une côte ou touché un poumon, ils pourraient être poursuivis. Autant par le joueur lui-même que par Portree. Le séjour express à Azkaban était garanti.

Elle s'efforça de ne pas laisser la panique la gagner. Il ne faisait sûrement que se dégager les bronches.

Autour d'eux, les personnes restantes commencèrent à s'activer. Le temps leur était compté. Riley passa le bras de Ward par-dessus son épaule. Il était trop lourd, elle n'y arriverait jamais. Mais elle devait essayer.

oOo

Charlie savait que ses blessures auraient dû l'inquiéter. Avec le Quidditch et les dragons, il était familier des douleurs en tout genre. Il était donc plus que conscient que certaines auraient dû le préoccuper. Principalement celles qui concernaient son visage et son nez.

Mais pour l'instant, une toute autre forme de souffrance tiraillait son esprit et monopolisait ses sens.

Riley délirait. Il ne voyait pas d'autres explications. Se rendait-elle compte de ce qu'elle faisait ? De ce qu'elle lui demandait ?

Plus que les coups de l'autre enfoiré, c'était ça qui l'achèverait.

La voir à son chevet, la voir s'inquiéter pour lui, voir dans ses yeux qu'elle lui reprochait, à lui, Charlie, de les avoir mis dans cette situation. Voir qu'elle s'inquiétait plus pour ce type que pour son propre petit ami.

Si tant est qu'il ne l'ait jamais été. Charlie commençait sérieusement à se le demander.

Son regard se posa sur Ward que Quinn avait péniblement réussi à redresser. Il avait du mal à croire qu'il était responsable de ça, qui l'avait mis dans un tel état. A part avec ses frères, Charlie ne s'était jamais battu. Pas comme ça, contre un type qui le faisait deux fois.

Charlie savait juste qu'il avait vu rouge. Tout le reste était encore flou.

Est-ce que seulement Quinn réalisait que c'était pour elle qu'il l'avait fait ? Parce qu'il avait vu ce type, depuis l'autre bout du pub, mal se comporter ?

Il avait pourtant essayé de s'en tenir à sa parole. Ne pas interférer, ne pas s'en mêler. Discutant avec les gens autour de lui, il s'en sortait parfaitement.

Il envisageait même, une fois sa pinte vidée, d'aller prendre un peu l'air. Et dans un instant d'inattention, il avait tourné le visage dans leur direction. Pour un simple coup d'œil. Voir ce qu'il en était. A quoi ce fameux Ward ressemblait. Au final, il n'avait vu que sa main posée sur le bras de Quinn. Et le fait qu'elle ne l'avait pas immédiatement repoussé.

A partir de là, il lui avait été impossible de se détourner.

Ward était bel homme, Quinn le lui avait caché. A vrai dire, il était bien plus homme que lui. Il n'avait pas besoin d'un costume et d'une chemise pour pouvoir le clamer. Charlie avait jeté un regard amer à sa tenue, persuadé qu'il avait été que cela plairait à Riley. Et il y avait bêtement cru quand ils s'étaient baladés dans Leeds main dans la main. Que c'était à que ça devait ressemblait. Que c'était ce qu'il voulait.

Qu'ils soient un couple, un vrai. Que peut-être qu'au fond, oui, il l'aimait.

Voir ce type poser les mains sur elle, ça l'avait tué. La voir lui sourire… avant, après, peu importait. La colère avait tout emmêlé.

Pourquoi ne l'avait-elle simplement pas giflé ? Il l'avait pensé plus sauvage que ça. Puis il avait réalisé qu'elle bossait, qu'elle ne pouvait pas faire ce qu'elle voulait. Que ça faisait peut-être partie du jeu, des risques du métier.

Après tout, elle l'avait bien pourchassé jusqu'en Roumanie le temps d'une nuit.

Le temps qu'il relève les yeux dans leur direction, il avait vu que Quinn avait intercepté la main du joueur. Et mis quelques secondes à réaliser que ce n'était pas avec douceur qu'elle la tenait. Charlie avait vidé sa pinte d'un trait, salué ses nouveaux camarades de beuverie et s'était mis en tête de traverser la salle. Elle allait détester le voir arriver mais peu importait. Ce serait l'affaire de quelques secondes. Un simple salut, un regard appuyé. Histoire que ce type ne se fasse pas d'idées.

Un mouvement de foule les fit perdre de vue et l'instant d'après, il avait vu Riley se dégager de ses bras. Charlie n'était plus qu'à quelques mètres. Son esprit s'était alors engourdi et sa vue s'était brouillée. Le reste était flou. Jusque là.

C'était pour elle, pour eux, qu'il l'avait fait. Il en était fou et elle ne le comprenait pas ? Elle ne le voyait pas ?

Charlie serra les poings et réprima avec difficulté un gémissement douloureux. Riley lui adressa un regard furieux, lui refusant visiblement le droit de souffrir et de se plaindre, et se tourna à nouveau vers Ward. Elle lui tapotait gentiment la joue pour le ranimer. Charlie se mit à trembler légèrement.

Elle passa son bras sous ses épaules et tenta de le relever. Ward était une armoire à glace. Jamais elle n'y arriverait. En une autre occasion, la voir essayer malgré tout aurait pu le faire éclater de rire. Mais glissant dans le sang au sol, elle manqua de s'écrouler sur le joueur qui reprenait doucement ses esprits.

Instinctivement, Charlie chercha à l'empêcher de tomber. Il la rattrapa par le bras et la retint à grand peine. Une grimace douloureuse tordit ses traits. Quelque chose n'allait pas. Il n'avait plus autant de force dans les mains.

— Je vais t'aider, finit-il par marmonner, en la relâchant.

Le contact de Ward le révulsait mais Charlie l'empoigna pour le remettre sur ses pieds. Le Batteur, qui devait peser selon lui une bonne demi-tonne, tenait des propos incohérents.

De l'autre côté du joueur, le soutenant par l'autre épaule, Quinn ne portait pas grand-chose. Malgré tout, le jeune homme sentit la différence quand elle lâcha Ward pour parler au serveur qui approchait, déterminé à les empêcher de fuir partir, de ce que Charlie devinait. Le sang battait à ses tempes et ses oreilles, l'empêchant de comprendre exactement ce qui se disait.

— … connaît. Ce n'est pas la première fois, croyez-moi, essayait de plaisanter Riley. Je vous laisse ma carte. Les dégâts sont pour moi. Tous. Vraiment, n'hésitez pas. On va l'emmener prendre l'air. Histoire qu'il ne vomisse pas…

Et comme s'il l'avait entendu et compris, Ward fut à cet instant pris d'un haut le cœur. Charlie s'écarta vivement, le faisant presque s'effondrer. Quinn se précipita pour le récupérer et lui adressa un regard noir. Charlie grommela. Il était déjà couvert de sang et de bleus. Alors, le vomi, s'il pouvait éviter…

Ils traînèrent Ward en direction des toilettes, que l'étudiant leur avait indiquées. Le couloir lambrissé était étroit. De front, ils ne passaient pas.

Quinn passa la première, laissant Charlie porter Ward, avant de lui faire signe de le lui repasser. Il n'en fit rien. Le Batteur, un peu plus vigoureux sur ses jambes, commençait à se plaindre de la douleur, preuve qu'il commençait à revenir à lui.

— Bien, souffla Quinn, faisant un effort visible pour rester concentrée. Il faut l'emmener à l'hôpital. A Sainte-Mangouste. Il doit être soigné avant que ça ne s'ébruite. Si son club l'apprend…

Elle ne continua pas sa phrase. Charlie s'appuya contre le mur pour soulager un peu le poids du joueur qui commençait à glisser.

Quinn tendit les bras vers lui. Pour Ward, pas pour lui. C'est idiot mais Charlie se méprit. Il était épuisé, blessé, conscient d'avoir fait une énorme connerie, qu'il n'arrivait pourtant pas à regretter. Mais là tout de suite, il voulait juste Riley. L'embrasser, la serrer dans ses bras, se la réapproprier. Rentrer à la maison et lui dire qu'il l'aimait.

Mais ce n'était pas ce que elle voulait.

— Passe le moi, dit-elle voyant qu'il ne bougeait pas. Je vais le faire transplaner.

Le ricanement moqueur de Charlie se transforma en un étrange gargouillis.

— Hors de question, gronda-t-il. Il n'a qu'à se débrouiller.

Il ne la laisserait pas partir avec lui. Ils n'avaient qu'à le laisser et rentrer. Charlie savait sa suggestion stupide, aussi avait-il repris.

— Je le ferai.

Quinn aurait dû sauter sur l'occasion pour se moquer de lui. Au choix, de ses piètres performances en la matière, du nombre de fois qu'il avait dû repasser son permis. Qu'après tout ce qui venait de se passer, il ne manquait plus que ça, que Ward se retrouve en plus désartibulé.

Elle aurait dû y penser. Qu'elle le fasse serait la preuve que malgré la situation, ils avaient encore quelque chose, qu'elle pensait à lui aussi et à la complicité qu'ils partageaient.

Mais tout juste agacée, elle n'en fit rien.

— Je n'ai pas envie de rire, Charlie.

Elle attrapa le bras de Ward et l'attira vers elle avec autorité. Charlie ne lutta pas. Quinn vacilla sous le poids du joueur et passa ses bras autour de sa taille pour ne pas le laisser tomber.

Charlie détourna la tête pour ne pas avoir à les regarder.

— Je vais passer devant, dit-elle, la voix tendue par l'effort. On se rejoint là bas, ok ?

Elle n'attendait pas vraiment d'assentiment. Charlie était de toute façon incapable de lui en donner. Il se contenta de hocher la tête faiblement. Dans un crac sonore, Quinn se volatilisa. Avec dans ses bras l'homme contre qui il avait voulu la protéger.

Elle l'avait choisi, ne pouvait s'empêcher de se dire Charlie. Pas tant lui, Robert Ward. Mais son métier.

Charlie ne faisait pas le poids. Il ne l'avait jamais fait.

oOo

Le guérisseur avait été gentil avec lui. C'était un détail idiot, mais Charlie l'avait noté.

Quand il avait finalement eu le courage de quitter le couloir du pub, il avait longuement hésité. Il avait failli rentrer. Puis il s'était rendu compte qu'il ne savait plus ce que cela signifiait. Rentrer mais pour aller où ?

Chez Riley ? Quinn ne s'y serait pas. Et il n'était plus certain qu'elle soit vraiment heureuse de l'y retrouver, si un jour elle daignait quitter le chevet de l'autre enfoiré.

Chez ses parents ? Et comment expliquer ses blessures et ses vêtements tachés de sang ? Tout comme sa présence imprévue un samedi de retour au pays…

En Roumanie ? Charlie n'était pas expert en la matière mais il était presque sûr que personne au Ministère ne le laisserait s'approcher d'un Portoloin dans l'état dans lequel il se trouvait.

Quelle que soit la destination qu'il choisirait, le passage par l'hôpital était obligé. Il avait donc transplané à Sainte Mangouste, et était arrivé entier.

Les personnes de l'accueil l'avaient pris en charge sans poser de questions. Charlie puait la bière, sans avoir vraiment bu. Les bagarres d'ivrognes étaient monnaie courante, même chez les sorciers.

Même si en général, les sortilèges étaient à l'origine des plus gros dégâts, avait plaisanté le guérisseur quand il avait commencé à le soigner.

— Estimez-vous heureux de ne pas avoir fini avec un bec à la place du nez. Ou des sabots au bout des doigts, ajouta-t-il en l'auscultant. Figurez-vous qu'une fois, j'ai même…

Même s'il appréciait l'intention (le faire relativiser, peut-être même lui changer les idées), Charlie ne parvint pas à se concentrer sur la conversation. Ses pensées étaient dirigées vers une toute autre personne.

— Sacrée cicatrice, nota le guérisseur un sourcil haussé après lui avoir fait retirer sa chemise. Rappelez-moi dans quoi vous travaillez…

Charlie marmonna une réponse. Le reste de l'examen se fit en silence.

D'un mouvement de baguette, le guérisseur remplit un parchemin et fit venir à lui deux flacons.

— Vous prendrez cette potion pour la douleur. Celle-ci vous aidera à mieux cicatriser, même si je vois que ce genre de détails n'a pas l'air de vraiment vous déranger. Pour les contusions en revanche, je n'ai rien d'autre à vous proposer…

Il lui tendit une poche de glace. Les bons vieux remèdes. Charlie la plaqua sur sa lèvre enflée. Le froid le brûla tout d'abord mais finit par l'anesthésier. C'était peut-être ça qui lui fallait. Un bon bain glacée pour ne plus rien sentir. La douleur était trop intense. Elle provenait de partout, sans qu'il puisse vraiment l'identifier, le submergeant par vague, implacablement, comme la marée.

Le guérisseur dut l'aider à remettre sa chemise, ses mouvement étant plus que limité à cause de côtes maltraitées.

Il prit sa potion contre la douleur, et referma les boutons de la chemise raidie par le sang, ses doigts légèrement tremblants. Le guérisseur lui suggéra de s'allonger, et lui annonça qu'il repasserait un peu plus tard.

Assis sur la table d'examen, vaguement matelassée et inconfortable à souhait, Charlie se demandait s'il arriverait simplement à se reposer. Certaines de ses blessures commençaient à enfler. Il rajusta la poche de glace et se laissa porter par ses sombres pensées.

Quelque part dans l'hôpital, Quinn était au chevet de Ward. Il ne savait pas où, il ne savait pas ce qu'elle faisait. Peut-être aurait-il dû se lever et essayer de la trouver. Sauf si Ward avait repris ses esprits. Le joueur ne risquait pas de le tolérer à proximité. Et Charlie ne voulait pas se faire arrêter par la sécurité. La journée avait été suffisamment agitée.

Il n'était de toute façon même pas sûr que Quinn apprécierait.

Mieux valait rester où il était.

Elle finirait bien par le chercher. Elle avait dit qu'ils se retrouveraient ici. Elle n'aurait qu'à demander à l'accueil s'il avait été admis. Charlie avait besoin de la voir, lui parler, l'embrasser. De recréer du lien entre eux, d'oublier ce qui venait de se passer, d'oublier le fait qu'elle l'avait repoussé.

A croire qu'elle l'avait entendu, la porte s'ouvrit peu après. Quinn apparut dans l'encadrement. Charlie en éprouva un bref soulagement.

Il n'avait pas imaginé qu'elle se jetterait dans ses bras (même s'il l'avait secrètement souhaité), mais Charlie avait espéré un sourire timide, un éclat dans ses yeux, même si ce n'était qu'une vague lueur d'inquiétude ou même simplement moqueuse. Quelque chose qui adoucirait le regard froid et remonté qu'elle lui adressait.

Il sut à la façon qu'elle avait simplement de se tenir là qu'il n'aurait droit à rien de tout ça.

Quinn ferma la porte et serra les poings. Ils se mirent aussitôt à trembler.

— Qu'est-ce qui ne va pas chez toi ? s'écria-t-elle, furieuse.

Charlie sentit à son tour la colère lui monter au nez. Il fronça les sourcils, tirant sur son arcade à peine ressoudée, libérant une nouvelle vague de douleur.

— Oh, c'est tout ce que tu as à me dire, vraiment ?

Qu'il réponde sur le même ton parut la surprendre. Elle ne fit que s'énerver un peu plus.

— Charlie, qu'est-ce qui t'a pris ? Tu réalises ce que tu lui as fait ? Un Cognard l'aurait moins blessé ! Il a la mâchoire déplacée, une clavicule brisée. Et je ne te parle pas de son nez ! Ils devoir vont le garder au moins vingt-quatre heures en observation pour s'assurer qu'il n'a pas de commotion. Je… Je ne pourrai pas le cacher ! Son club va le savoir, tout le monde va le savoir et…

Sa voix était montée dans les aigus, elle se mit à faire les cents pas.

— Ça va me retomber dessus, ajouta-t-elle dans un léger rire, presque hystérique. Ils vont savoir qu'il était en pourparlers. Il ne signera jamais chez nous. Et moi, je suis définitivement grillée. Plus personne ne voudra négocier avec moi et risquer… ça. MacGrigor va devoir me virer. Si ça ne vient pas de lui, Ward et Portree demanderont ma tête. Et ils l'auront. Il n'aura pas le choix.

— Tu n'en sais rien, signala Charlie froidement.

Elle releva vers lui un regard noir, presque enfiévré. Charlie n'était même pas certain qu'elle le regardait vraiment.

— Ils me le feront payer. Il ne regagnera pas les terrains le week-end prochain. Il ne jouera pas la prochaine journée de championnat. A cause de moi.

Ce qui sonna plus aux oreilles de Charlie comme un « à cause de toi ».

— Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? répliqua-t-il sèchement. Que je suis désolé ?

Un rire aigre lui échappa.

— Non ! répliqua-t-elle hors d'elle. Bien sûr que non ! Tu viens de gâcher ma vie, mais ne t'excuse pas ! J'ai tout donné, tout sacrifié pour ce travail ! J'y ai dédié chaque seconde de mon temps ces dernières années. Mais non, tu as raison, ce n'est rien ! Si je perds mon boulot, je…

Essoufflée, elle fut contrainte de s'arrêter. Elle leva les yeux vers le plafond et secoua doucement la tête.

— Oh, je t'en prie ! en profita Charlie pour répliquer. Tu n'as pas encore été virée, Riley ! Et puis, ça n'est qu'un job. Libre à toi d'en retrouver.

Estomaquée par sa réponse, Quinn eut un mouvement de recul. Elle le dévisagea, interdite. Pas impossible que Charlie ait été plus dur qu'il n'aurait dû, simplement pour se venger.

Il savait pertinemment ce que ce travail représentait. Qu'elle avait le boulot de ses rêves, qu'elle travaillait dans le domaine, dans le club, au poste dont elle rêvait. Que ce job, c'était elle, dans son intégralité.

Un bref instant, il se mit à sa place. Obligé de quitter la Réserve, obligé d'envisager une autre façon de vivre, un autre métier. Cette simple idée suffit à le calmer. Ce qu'il refusait. Sa colère était tout aussi justifiée.

— Pourquoi tu as fait ça ? demanda soudainement Riley.

Qu'elle ose poser la question le fit exploser.

— Vraiment ? s'écria-t-il. Tu ne sais pas ? Quinn, ce type t'a sautée dessus ! Si je n'étais pas intervenu, il serait encore en train de te peloter !

Un claquement de langue agacé échappa à Quinn.

— Je sais gérer ça ! rétorqua-t-elle sèchement.

Ah, parce qu'elle ne niait même pas ? Un rire amer échappa à Charlie.

— Vraiment ? fit-il faussement surpris. Ce n'est pas franchement l'impression que tu as donnée…

Sous le choc de sa répartie, Quinn en resta bouche bée. Les quelques mots qu'il venait de prononcer en disaient sûrement un peu plus que ce qu'il ne voulait. Il était toutefois trop tard pour les retirer.

— Quoi ?

Charlie détourna la tête. Il ne voulait pas s'aventurer sur ce terrain. Il était trop remonté, trop affaibli par ce qui venait de se passer. Rien de ce qu'il ne pourrait dire ne pouvait aider. Au contraire.

— Je te signale que je l'ai repoussé, se défendit Riley.

— Oh, pitié ! s'esclaffa Charlie. Tu m'as déjà jeté hors de ton lit avec plus d'entrain !

Quinn était tout à fait capable de le maintenir à distance quand elle le voulait. Alors avec un homme qu'elle ne connaissait pas plus que ça, ça ne devait être guère plus compliqué !

— C'est ce que tu crois ? demanda-t-elle écœurée.

— C'est ce que j'ai vu ! Répliqua-t-il aussitôt. Même le serveur s'en est aperçu ! Oh, mais ce sont les risques du métier. C'est le jeu, je n'en doute pas. Tu donnes de ta personne. Crois-moi, MacGrigor te gardera, juste pour ça.

Charlie sentait les mots lui brûler la langue. Mais il ne pouvait s'empêcher de les prononcer. Face à lui, Quinn avait pâli. Il ne parvenait plus à s'arrêter.

— C'est ton job, ce pour quoi tu es douée. Séduire, charmer, faire croire aux autres que la partie est gagnée… C'est ta manière de bosser. Et ça marche plutôt, pas vrai ?

Le cœur de Charlie se mit à battre fort dans sa poitrine. Il suspendit sa respiration, dans l'attente de la répartie de Riley. Il s'était attendu à ce qu'elle sorte en claquant la porte, à ce qu'elle se mette à hurler. Pas qu'elle parle avec calme.

— Alors, pour toi, je suis une sorte de…

Elle grimaça, ne parvenant pas à prononcer le mot. Charlie savait exactement auquel elle avait pensé.

Ce n'était ni ce qu'il voulait, ni, au fond, ce qu'il pensait. Mais elle disait vrai. C'est ce qu'il venait d'insinuer.

Dès leur rencontre, elle avait joué avec les limites, avec lui, pour le faire signer. Et ça avait marché, il s'était jeté dans ses filets. De là à croire que c'était sa manière de fonctionner, il n'y avait qu'un pas que Charlie avait joyeusement franchi.

— C'est comme ça que ton patron t'utilise en tous cas, reprit-il, alors qu'elle semblait avoir du mal à encaisser. Oh, pitié Quinn, ne me fais pas croire que tu ne le savais pas ! Pourquoi tu penses qu'il te confie certains cas, à toi ? Et pas à Owen, pourtant plus ancien et plus expérimenté ? Parce que tu es une femme, une séductrice. Même si tu ne le vois pas. Et que dans ces cas là, ça ne peut pas jouer contre toi !

Elle ouvrit la bouche pour parler mais aucun son n'en sortit. Elle le fit une deuxième fois, sans plus de résultat. Charlie la vit papillonner des yeux et secouer la tête légèrement. Il lui faisait du mal, il le réalisait. Un point sensible avait été effleuré. C'était donc qu'il disait vrai. Ce n'était pas ce qu'il voulait, mais maintenant que les vannes étaient ouvertes, il n'arrivait plus à s'arrêter.

— Ça ne marchera pas.

D'une voix teintée de regret, Quinn avait à peine murmuré. Pourtant Charlie sursauta. Le mouvement brusque provoqua une pointe douloureuse dans sa poitrine. Il serra les dents pour retenir un gémissement.

Elle ne parlait pas de ses provocations. C'était bien plus grave que ça.

Charlie sentit sa colère le quitter, le laissant vide, et épuisé. Pourquoi est-ce qu'elle lui avait reproché tout ça ? Pourquoi elle ne l'avait simplement pas embrassé ? Elle ne lui avait même pas demandé comment ça allait. Parce que ça n'allait pas. A l'intérieur, Charlie sentit quelque chose se fissurer.

— Je t'interdis de dire ça, finit-elle par dire, se reprenant, d'une voix étranglée. Je suis professionnelle. Je n'ai jamais…

La colère la fit trembler. Elle serra les mâchoires, incapable de répéter les reproches qu'il lui avait faits.

— En fait, si, tu as raison, j'en ai joué une fois, reprit-elle en le foudroyant du regard, haussant la voix s'en même le réaliser. Une seule fois. Et j'ai perdu, sûrement à cause de ça. Je me suis totalement trompée et crois-moi, je m'en mords les doigts.

Charlie faillit partir d'un rire triomphant, ravi qu'elle avoue enfin ce que lui soupçonnait. Mais son cœur s'affola quand il comprit de quelle « fois », elle parlait.

— Aujourd'hui, je vais le payer. Ça va même me coûter mon métier…

Charlie reçut un coup au cœur. Il l'avait mérité. Mais quelque chose dans la voix de Riley lui fit comprendre qu'elle le pensait. Il voulut se lever et l'enlacer. Mais ses membres refusèrent de bouger.

Elle attendit quelques secondes, soutenant son regard sans ciller. Un sourire aigre échappa à Quinn, qui secoua la tête doucement.

— Je vois, souffla-t-elle sombrement.

Elle tourna le dos et se dirigea vers la porte. Charlie tendit la main et ouvrit la bouche pour la retenir, mais elle fut plus prompte.

— Je dois y aller…

La porte claqua. Mollement, la main de Charlie retomba.

oOo

Quinn dût s'y reprendre à trois fois pour rejoindre l'ascenseur. Elle erra un instant dans les couloirs de Sainte-Mangouste, toute à sa colère.

Charlie délirait. Evidemment qu'elle avait repoussé Ward. A l'écouter, c'était presque comme si elle s'était sentie flattée de l'intérêt qu'il lui portait, comme si elle avait voulu en jouer. Pire encore, comme si elle l'avait provoqué. Il se trompait lourdement, tout simplement.

Un mélange de déception, de colère et d'angoisse lui serra la gorge.

Ils s'étaient trompés tous les deux en vérité. S'il pensait tout ce qu'il lui avait dit, s'il ne lui faisait pas confiance sur ce point précis, alors il ne servait à rien de continuer. De tous les ratés qui auraient pu les conduire dans un mur, c'était le seul auquel elle n'avait pas songé.

Elle secoua la tête et dut se résoudre à demander son chemin.

Pour l'instant, mieux valait éviter d'y penser. Elle avait bien plus important à gérer. Tant qu'elle avait toujours son emploi, celui-ci devait rester sa priorité. Elle chassa ces pensées de son esprit et se focalisa sur le plus important : s'assurer que Ward était bien soigné, et qu'il récupèrerait rapidement.

Alors seulement, elle pourrait le supplier de garder le secret. S'il le fallait, elle serait prête à ramper. La nouvelle ne tarderait pas à s'ébruiter. Si le joueur l'acceptait, on pouvait faire porter le chapeau à un moldu un peu trop belliqueux.

Elle prit l'ascenseur et se rendit à la chambre discrète qu'on avait attribuée au Batteur, répétant en chemin l'argumentaire qui le convaincrait.

Ses plans tombèrent à l'eau quand, à peine sortie de l'ascenseur, la guérisseuse qui s'était chargée de Ward vint à sa rencontre. Le cœur de Quinn se mit à battre chaotiquement et elle se surprit à prier. Robert Ward n'avait pas pu mourir. Pas d'une mâchoire brisée. On lui avait assuré qu'il s'en remettrait.

— Ah vous voilà, souffla la guérisseuse visiblement soulagée. Les gens de Portree viennent d'arriver arrivés, plutôt remontés. Ils ne comprennent pas ce qui s'est passé. Je leur ai dit que…

Sans écouter, Quinn recula d'un pas. Pas déjà. Cela voulait dire que ce n'était plus qu'une question de minutes avant que ça ne vienne à fuiter. Elle essaya de dominer la panique qui la gagnait. Pour une obscure raison, elle se surprit à penser à Charlie, et comme les choses auraient été plus simples avec lui à ses côtés (ne serait-ce que pour expliquer que c'était sa faute, ce qui était arrivé).

— … leur ai dit de vous parler, concluait la guérisseuse, mademoiselle...

Elle laissa sa phrase en suspens, attendant que Quinn rappelle son nom. C'était idiot, Ward l'accuserait à la seconde même où il se réveillerait, mais Riley rechigna à le faire.

— Oui, bien sûr, mentit-elle avec un soulagement forcé. Tant mieux s'ils sont là, je commençais à m'inquiéter. Je vais les laisser voir un peu Robert, et… je vais aller passer un coup de cheminée urgent en attendant. A Portree, justement. Dites leur que je reviens tout de suite.

La guérisseuse n'eut pas le temps de protester. Quinn fit demi-tour et se précipita vers l'ascenseur. Ce n'était qu'un demi-mensonge, elle avait vraiment une communication urgente à passer.

Sans grand espoir, elle s'était agenouillée devant l'une des cheminées mises à disposition des visiteurs à côté de la boutique de l'hôpital. Aussi fut-elle surprise qu'on décroche, sa tête à peine placée dans les flammes vertes du foyer.

— Owen ? fit-elle étonnée.

Son collègue se précipita vers la cheminée de leur bureau. Owen n'aurait pas dû s'y trouver. C'était samedi soir, la soirée était bien avancée. Il avait prévu d'aller voir les Cats jouer.

— Riley ? Tu vas bien ? Qu'est-ce qui s'est passé ?

Quinn déglutit avec difficulté. Elle baissa les yeux et reprit en marmonnant.

— Ah, tu es déjà au courant…

— Tu plaisantes, on ne parle plus que de ça ! Ward à Sainte-Mangouste, défiguré par une agression…

— Il n'est pas…

Jouer sur les mots était idiot. Surtout maintenant. Aussi Quinn renonça à rectifier.

— Tu n'as rien ?

Son collègue paraissait vraiment inquiet.

— Non, je…

Son ventre se serra. Elle ne pouvait pas affirmer qu'elle allait bien en vérité. Loin de là.

— Quinn ?

Les fois où Angus Owen l'avait appelée par son prénom se comptaient sur les doigts d'une main. Il ne le faisait que lorsque les choses étaient vraiment graves. Son inquiétude presque palpable (et pour le coup inhabituelle) la toucha plus qu'elle n'aurait pu l'imaginer. Elle eut soudainement envie de tout lui avouer. Mais elle ne pouvait pas le faire par voie de cheminée, depuis Sainte-Mangouste, entre la boutique et le salon de thé.

— Non, ça va. Je n'ai rien.

Owen intégra cette information et hocha doucement la tête.

— Ward était un connard, on le savait. Mais rassure-moi, il n'a pas…

Une porte claqua, la faisant sursauter. L'espace d'un instant, Quinn ne sut de quel côté de la cheminée cela s'était produit et commença à retirer sa tête des flammes. Voyant Owen se redresser soudainement, elle interrompit le mouvement et tourna la tête en direction de la porte de leur bureau.

Terrence MacGrigor venait de faire son entrée. S'écartant d'un pas et sans rien dire, son recruteur lui laissa la place devant la cheminée.

— Ah, Quinn ! s'écria le président, visiblement agacé. Ce n'est pas vous, pas vrai ?

Surprise, elle ne répondit pas. Elle qui quoi ?

— Ce n'est pas vous qui avez fait ça ? reprit-il, constatant qu'elle ne comprenait pas.

Mis Ward dans cet état ? Sous le choc, elle ne réagit pas immédiatement.

— Monsieur ! s'indigna-t-elle. Je n'ai…

— Vous pouvez nous dire la vérité ! l'interrompit MacGrigor.

Pour qu'il la vire encore plus rapidement ? Ça ne risquait pas d'arriver ! Mettant de côté tout ce qu'elle avait en tête (et dans toutes les nuances de peur possible), elle s'efforça de maintenir sa moue indignée.

— Ce n'est pas moi, monsieur.

Il hocha la tête, intégrant cette information.

— Alors qu'est-ce que c'est que ce merdier ? La presse commence à s'agiter. On parle d'une bagarre d'ivrognes dans un bar, à Leeds. Vous y étiez, n'est-ce pas ?

Elle répondit d'un faible hochement de tête.

— Ward s'est battu avec un homme dans le pub. Il avait bu et… Je… J'ai essayé de les séparer mais… J'ai fini par l'emmener à Sainte-Mangouste.

Ne pas trouver ses mots était une chose qui ne lui arrivait jamais. Si son président ne le releva pas, cela n'échappa pas à son collège, dont les sourcils se froncèrent.

— Un moldu, certainement, conclut MacGrigor avant de reprendre avec un sourire. Cet imbécile de Ferguson se fera un plaisir de dépenser une somme folle pour le retrouver.

Elle le laissa disserter avec un plaisir évident sur ce que le président du Pride of Portree ferait et laissa Owen chercher à le raisonner.

Les oreilles de Quinn sifflaient. Il fallait qu'elle dise quelque chose. Si elle voulait sauver sa tête, elle devait se montrer loyale et honnête. Son patron apprendrait forcément la vérité. Si elle mentait, il ne le lui pardonnerait jamais.

— C'était un sorcier, se surprit-elle à marmonner.

Elle attira l'attention des deux hommes par ces simples mots.

— Quelqu'un qui le connaissait ? demanda MacGrigor les sourcils froncés.

Quinn secoua la tête doucement.

— Mon… mon compagnon.

L'espace d'une seconde, qui lui avait paru duré une éternité, Quinn avait cherché le mot juste pour présenter la chose. Pour situer Charlie. Amant ? Ami ? Au fond, il était plus que ça. Le terme, un peu pompeux et désuet, était finalement sorti naturellement.

C'était ce que Charlie était. Ce qu'il est. Qu'ils le veuillent ou non, et malgré ce qu'ils avaient décidé.

Dire le mot, le trouver, l'avait étrangement apaisée. Quinn fit face à ses interlocuteurs, presque sans trembler.

Sous le choc, MacGrigor écarquilla les yeux. Owen, lui, ouvrit légèrement la bouche. Puis quelques secondes après, sembla comprendre exactement de qui elle parlait. Il en parut encore plus estomaqué.

— Votre compagnon ? répéta MacGrigor.

— Monsieur, dit-elle misérablement. Je suis désolée…

Il eut besoin de quelques secondes pour intégrer ce qu'elle venait d'avouer. Puis il laissa sa colère éclater.

— Vous avez emmené votre « compagnon » en négociations ?

— Non, bien sûr que non ! se défendit-elle. Ce n'était pas du tout prévu. Jamais je n'aurais… C'est un malentendu. Il a cru que Ward… enfin, il a mal interprété l'attitude de Ward et ils se sont battus.

Sa voix, réduite au fil de ses explications, mourut sur ce mot. L'excuse ne parut pas calmer la colère de MacGrigor. Il allait la virer. Il allait le faire là, maintenant.

Tout ça était pourtant de la faute de son patron. Autant que de la sienne. Quinn dut se mordre les lèvres pour ne pas le lui crier.

C'était Terrence MacGrigor qui avait tant voulu Charlie, c'était lui qui lui avait demandé de s'en charger à plein temps, de lui consacrer une année de sa vie. Autrement, Quinn ne l'aurait jamais rencontré. Elle n'aurait pas été charmée par la douceur maladroite de Charlie, elle n'aurait pas été séduite par sa présence solaire, ses rougissements et son sourire que rien ou presque ne parvenait à altérer. Elle ne se serait pas engagée dans cette relation, sachant pertinemment qu'elle devrait braver les seuls interdits qu'elle s'était elle-même fixés.

Quinn lança un regard de détresse en direction de son confrère. Owen se pencha alors vers le président.

— Nous savions que l'attitude de Ward serait un obstacle à la négociation.

L'homme d'affaires roula les yeux et serra les dents. Ils avaient eu maintes fois cette discussion. Sans pour autant clairement évoquer l'attitude détestable du joueur ou les avances qu'il faisait à Riley. Il chassait en général de la main les objections de ses recruteurs concernant son futur poulain.

— Je suis tout à fait apte à gérer ce genre de choses, monsieur, reprit Quinn d'une voix posée. En tous cas, je le devrais. Ce qui est arrivé est entièrement de ma faute, je le sais. J'ai perdu ce contrat et ma crédibilité. Je comprendrais que…

D'un geste autoritaire de la main, MacGrigor lui suggéra de se taire.

— Ne dites rien que vous pourriez regretter ! lui conseilla-t-il dans un grognement. Est-ce que Ward le sait ?

S'il avait une petite idée des liens qui l'unissaient à son agresseur, elle n'avait pas eu le temps de le les lui confirmer. Elle secoua la tête négativement.

— Bien, soupira le président, les sourcils froncés. Je suis profondément déçu, je ne vais pas vous le cacher. Nous verrons comment tout cela va évoluer. En attendant…

Il prit une inspiration. Le cœur de Quinn battait si fort qu'elle avait l'impression d'en trembler. Il allait la renvoyer. Ou la mettre à pied. Ce qui était l'étape précédant le licenciement.

— Nous parlerons de tout ça lundi. Vous êtes douée, Riley. Mais il arrive même aux meilleurs de trébucher et de tomber.

Elle n'avait pas sauvé sa tête, mais ce sursis, même de deux jours, était plus qu'elle ne pouvait espérer. Le soulagement faillit la faire éclater en sanglot. Elle se contenta de hocher la tête avec autant de dignité qu'il lui restait. MacGrigor parut sur le point d'ajouter quelque chose avant de renoncer et de se relever en grommelant.

— Je n'aurais jamais cru que cela nous arriverait, marmonna-t-il en se dirigeant vers la porte avant de s'écrier. Est-ce qu'au moins, il joue au Quidditch ?

Sous le choc, Quinn et se sentit pâlir. Elle aurait tellement aimé. Rien de tout ça ne serait alors arrivé. Par chance, le président n'attendait pas de réponse.

— Parce que pour mettre Ward, même alcoolisé, dans cet état, ça vaudrait peut-être le coup de s'y pencher… Un autre Batteur, ça nous arrangerait en vérité.

Owen laissa échapper un pouffement amusé. MacGrigor lui jeta un regard noir qui lui fit recouvrer son sérieux.

D'un pas vif, le président quitta la pièce, faisant claquer la porte derrière lui et les faisant tous les deux sursauter.

— A ta place, je m'abstiendrais de nous l'amener à la fête de Noël, ricana Owen avec un demi-sourire.

Quinn secoua la tête tristement. Si elle était encore au club à ce moment là, pour sûr, elle n'allait pas s'y risquer. Son collègue parut s'apercevoir de son trouble, puisqu'il reprit avec sérieux, cette fois.

— Il t'a à la bonne, tu sais.

— Rien n'est fait, marmonna-t-elle. Il peut encore me virer.

Owen envisagea l'idée puis haussa légèrement les épaules.

— Ton compagnon ?

Un sourire moqueur étira ses lèvres.

— Charlie, pas vrai ?

Quinn détourna la tête, gênée.

— Charlie Weasley a cassé la gueule à Robert Ward, fit Owen faussement songeur. Merlin... Il doit vraiment t'aimer!

Le cœur de Quinn eut un raté. Il se trompait. Ça n'avait absolument rien à voir.

— Il est jeune, dit-elle faussement dégagée.

— Et amoureux, ajouta Owen amusé. C'est pour ça qu'il te le montre de manière maladroite. Vois-le comme ça, Riley. Vois-le pour ce que c'est. Une stupide preuve d'amour.

Une preuve d'amour ? Non, ça ne pouvait pas être ça. Charlie ne pouvait pas l'aimer. Ils ne se voyaient quasiment jamais. Autre chose avait forcément dû le pousser à agir de la sorte. Il n'avait pas pris sa défense, il avait juste voulu prouver… quoi d'ailleurs ? Elle n'en avait aucune idée.

A essayer de se mettre à sa place un instant, Quinn repensa alors à la surprise qu'il avait pris soin d'élaborer le matin même (une éternité à ce qui lui paraissait), sachant pourtant qu'elle les détestait. Elle songea à ce restaurant qu'il avait proposé, à cette veste et cette chemise qu'il avait achetées, à cette pinte qu'il lui avait faite porter, au sourire qu'il avait arboré toute la journée.

Elle repensa inévitablement à Charlie, dans cette petite pièce, qui en quelques mots était parvenu à tant la blesser. Cela n'aurait pas dû tant la toucher.

— Comment est-ce qu'il va ?

La question d'Owen l'ébranla. Il parlait de ses blessures, Quinn le savait. Pour autant, elle fut incapable de lui répondre. Ward ne l'avait pas loupé. Le simple souvenir du combat la fit frissonner. Elle revit Charlie sur cette table d'examen, presque hébété quand elle l'avait quitté. Quand elle était sortie de la pièce, se reprit-elle mentalement. Avant de réaliser que non, ce n'était pas ce qu'elle voulait mais elle l'avait fait. Elle l'avait quitté.

Comment est-ce qu'il allait ? Au fond, Quinn n'en avait aucune idée.

— Je… je dois y aller.

Le commentaire d'Owen mourut dans les flammes alors qu'elle retirait la tête du foyer.

oOo

Le mouvement de la poignée de la porte et le déclic qui l'accompagnait sortirent Charlie de ses sombres pensées. Il ignorait combien de temps s'était écoulé depuis… en fait, il ne voulait pas y penser. Il devait se concentrer sur des choses simples, sur du concret. On allait l'autoriser à partir, il lui faudrait ensuite à décider où il irait.

La porte se referma presque sans bruit. Surpris que le guérisseur qui jusque là s'était montré plutôt bavard n'ait rien à dire, Charlie releva les yeux vers lui.

Vers elle, en vérité. Quinn venait d'entrer.

Il détourna aussitôt la tête. Elle n'avait rien à faire ici. Tout avait été dit.

— Tu es toujours là…

Ce n'était pas une question, juste un simple constat. Elle était légèrement essoufflée. Charlie refusa de se demander pourquoi.

— J'attends le guérisseur, répondit-il d'une voix qu'il espérait froide et assurée. Il ne m'a pas encore libéré. Après ça, j'irai prévenir mes parents.

Surprise, Quinn parut marquer un temps d'arrêt. Charlie fit son possible pour l'ignorer.

— Tes parents ? répéta-t-elle simplement.

— Je… Je vais aller chez eux. Mon Portoloin n'est que demain. Ce sera plus…

Son marmonnement se réduisit à un simple murmure. Il ne parvint pas à aller plus loin. Il l'entendit prendre une inspiration, mais elle ne dit rien. C'était pourtant le moment où jamais. Que ce soit pour le contredire ou l'approuver.

Quinn resta pourtant silencieuse. Charlie sentit une boule lui serrer la gorge.

Avec lenteur, il releva la tête et risqua un regard dans sa direction. Adossée à la porte, les mains dans son dos, posées sur la poignée, elle se contentait de le dévisager.

Charlie reporta son attention vers le sol. Elle ne le retiendrait pas. Elle n'était sûrement pas là pour ça. Les choses seraient donc plus simples comme ça.

Alors qu'est-ce qu'elle lui voulait ? Il en avait une vague idée mais...

Ses oreilles se mirent à bourdonner. Il l'entendit à peine s'approcher.

— Je ne m'excuserai pas, dit-il soudainement, la gorge toujours serrée. Je suis désolé pour ton boulot, mais je n'irai pas supplié pour être pardonné.

A un mètre de lui désormais, Quinn se figea. Charlie évita de la regarder. Il ne voulait pas voir s'il avait vu juste. Il ne voulait pas croire qu'elle puisse être là seulement pour le convaincre de faire amende honorable. Voilà à quoi elle devait en être réduite pour sauver sa tête. Pour l'instant, elle se maîtrisait. Mais la colère et la rancœur ne tarderaient pas à la faire exploser, il le savait. Il ferma les yeux, dans l'attente des cris. Au final, ce fut son murmure qui le fit sursauter.

— Je sais.

Dérouté, le cœur de Charlie se mit à battre à grands coups. Si ce n'était pas ça, qu'est-ce qu'elle faisait encore là dans ce cas ?

Quinn approcha avec prudence, presque sans bruit. Ses jambes vinrent frôler les genoux que Charlie gardait serrés. Elle était trop près. Charlie préféra conserver la tête basse et les yeux fermés.

— Hé…

Il secoua la tête.

— Charlie, s'il te plaît…

Un frisson le traversa, ravivant un bref instant le feu de certaines de ses plaies.

— Charlie, souffla-t-elle doucement. Regarde-moi…

Le regard toujours résolument rivé au sol, il refusa d'un mouvement de la tête. Il savait ce qui se passerait s'il le faisait. Elle allait lui répéter que tout était terminé. Charlie ne le supporterait pas. Pas une nouvelle fois.

Les mains de Quinn se levèrent et traversèrent son champ de vision. Il les sentit se poser sur ses joues. Elle murmura une fois de plus son prénom.

Charlie ferma à nouveau les yeux. Il ne voulait pas. Le contact des lèvres de Quinn et de son nez sur sa joue mal rasée le fit sursauter.

Du bout des doigts, d'une pression infime, elle releva délicatement son visage. Charlie n'eut pas la force de résister. Il détourna les yeux, refusant de recréer ce lien, mais finit par céder. Timidement, il plongea son regard dans le sien.

Quinn ne guettait pourtant pas ses yeux, comme il l'avait imaginé. Elle observait avec attention, presque fascination, ses contusions. Elle les recensait, les découvrait. A croire qu'elle ne l'avait toujours pas fait.

Ce constat cruel blessa encore plus Charlie. Tout à son examen, elle ne le réalisa même pas.

Quinn promena le bout de ses doigts sur son visage. Sous le contact, à peine un frôlement, Charlie tressaillit. Craignant visiblement de lui avoir fait mal, Quinn caressa doucement ses joues.

— Tes bleus sortent, dit-elle les sourcils froncés, après s'être clarifiée la gorge. Ce n'est peut-être pas une bonne idée de…

Le reniflement moqueur de Charlie l'interrompit. De quoi ? D'aller les montrer à ses parents ? Elle oubliait à cause de qui il en était réduire à le faire.

Comme puni pour cette pensée, une violente quinte de toux (renifler, dans l'état de son nez, avait été une mauvaise idée) le secoua, le contraignant à détourner la tête et reculer sur la table d'examen pour reprendre son souffle.

Indifférente, Quinn se glissa entre ses jambes désormais écartées et reprit son visage entre ses mains. Les sourcils froncés, tirant sur la peau fraîchement cicatrisée et peinant à reprendre son souffle, Charlie la dévisagea. Elle n'avait pas l'air de réaliser que c'était à cause d'elle qu'il y allait.

Les doigts de Quinn se posèrent sur sa lèvre enflée.

— Je ne m'excuserai pas, répéta-t-il sèchement.

Elle était proche, trop certainement. Mais son sourire n'échappa pas à Charlie.

— Je sais…

Sans lui laisser le temps de réagir, elle déposa un baiser au coin de ses lèvres.

Perdu, Charlie ne chercha pas à protester. Qu'est-ce qu'elle faisait ? A quoi elle jouait ? Elle était partie, déterminée à ne plus se retourner, persuadée qu'entre eux, ça ne marcherait jamais. Et maintenant, elle…

A moins évidemment que ce ne soit fait exprès.

D'un mouvement vif, il lui attrapa les mains.

Elle n'était pas cruelle. Pas à ce point. Son job était sa vie, mais elle ne le ferait pas souffrir comme ça pour le récupérer. Enfin, il le croyait.

Charlie la repoussa légèrement. Quinn le dévisageait, déroutée.

— Qu'est-ce que tu veux, Riley ?

Sa voix sonna plus durement qu'il ne s'y attendait. Quinn ne parut pas surprise pour autant. Soupirant, elle baissa la tête et se figea soudainement.

Charlie comprit aussitôt qu'elle venait seulement, à l'instant, de voir ses mains.

Son souffle trembla légèrement quand Quinn soupira. Avec lenteur, elle dégagea ses poignets de l'emprise de Charlie et attrapa ses mains dans les siennes.

Il garda les yeux sur son visage, guettant sa réaction. Il portait une attelle à l'un de ses poignets, la peau de ses phalanges avait cédé à plusieurs endroits. Le sol, les os, le bois du mobilier, dans la folie du moment, Charlie avait un peu tout frappé. Deux de ses doigts sur sa main droite étaient immobilisés. Temporairement, l'avait rassuré le guérisseur, mais il fallait toutefois y faire attention.

Les doigts de Quinn tremblèrent en entourant les siens.

Ils connaissaient tous les deux l'importance de ses mains.

— Pourquoi tu as fait ça ?

Cette fois, il n'y avait plus aucune once colère dans sa voix. Elle posait juste la question. Pour de bon.

Charlie lâcha un soupir, presque amusé. Elle ne le savait toujours pas ? Elle n'en avait pas la moindre petite idée ? Il n'allait pas le lui dire. Pas comme ça, pas maintenant, et pas après tout ça.

Avec une attention et une douceur toute particulière, Quinn lui caressa les mains. Charlie s'arracha à ce spectacle pour relever le visage vers la jeune femme. C'était elle qui gardait les yeux résolument baissés désormais.

La bouche soudainement un peu pâteuse, il dut s'éclaircir la gorge avant de parler.

— Je… Je regrette ce que j'ai dit, pour ce que ça vaut, marmonna-t-il. Mais pas ce que j'ai f…

Les lèvres de Quinn sur les siennes l'empêchèrent de parler. Un cri de douleur échappa à Charlie à cause de sa lèvre inférieure, déjà meurtrie.

Quinn se recula légèrement et esquissa un sourire. Nez contre nez, front contre front, elle murmura un timide « désolée », avant de l'embrasser avec plus de douceur, évitant la zone blessée.

Charlie se mit à frissonner à nouveau.

Elle relâcha avec précaution ses mains pour venir caresser du bout des doigts ses bras, ses épaules et redescendre sur son col.

Charlie sentit une douce chaleur l'envahir à nouveau et l'engourdissement provoqué par la potion se dissiper.

Posant les mains sur sa taille, il la repoussa, encore une fois.

Emprisonnant sa lèvre inférieure entre les siennes, Quinn tira dessus, légèrement. La douleur était toujours là, mais bien plus agréable cette fois.

— Quinn, tu… balbutia-t-il, luttant pour la tenir à distance. Et ton bou…

— Charlie, s'il te plaît…

Elle l'embrassa à nouveau, bien plus fougueusement et fit descendre ses mains le long de son torse. Elle se faufila à nouveau entre ses jambes, contre son bassin.

Par-dessus son épaule, Charlie regarda en direction de la porte.

— Attends, le guérisseur a dit que…

Le regard qu'elle lui adressa le réduisit au silence. Jamais encore, elle ne l'avait regardé comme ça, avec autant d'intensité. Charlie était loin d'être un expert en la matière, mais il ne pouvait plus croire qu'elle le détestait. Bien au contraire. Elle ne le désirerait pas autant autrement.

— Charlie…

Elle ne le supplierait pas autrement. Pour la première fois, les rôles étaient inversés. Et c'était loin d'être anodin, il le savait.

Malgré ça, Charlie s'efforça de garder la tête froide. Ils ne devaient pas faire ça, pas comme ça. Il n'y avait pas une heure, il lui avait dit des choses horribles, et elle l'avait presque largué. Ils devraient d'abord en discuter, s'expliquer.

A moins qu'on ne puisse considérer ça comme une façon un peu différente de se réconcilier.

Quand Quinn l'embrassa à nouveau, il garda un œil sur la porte. Le guérisseur pouvait entrer à tout moment. N'importe qui le pouvait.

Le sentant ailleurs, elle grogna légèrement. Elle passa ses mains derrière le cou de Charlie, tira légèrement dessus pour grimper à son tour sur la table d'examen et s'asseoir sur lui.

Entre ses lèvres, Charlie ne put retenir un gémissement.

— Il n'a qu'à entrer, souffla légèrement Riley. Ça lui fera une histoire à raconter.

Sur le point d'éclater de rire (pour le coup, ça ressemblait peu à la Quinn qu'il connaissait), Charlie aurait cru que ça suffirait à le refroidir. Au contraire, en vérité. Un peu gêné, il en fut le premier surpris.

Affairée à lui retirer sa chemise, Quinn sourit contre ses lèvres. Elle l'avait senti elle aussi.

Confus, Charlie n'était même plus conscient de ce qu'il faisait. Sans même s'en rendre compte, il caressa sa taille, ses seins, avant de faire glisser ses mains jusqu'à sa chute de reins. Le corps de Quinn, immédiatement, y répondit en se soulevant légèrement.

Leur petit jeu ne durerait pas longtemps, pour elle comme pour lui. Bizarrement, cela rappela à Charlie leur première nuit en Roumanie.

— T... tu ne devrais pas aller voir tes parents dans cet état, bégaya Quinn quand il s'attaqua à son cou. Ils vont s'…

Il remonta aussitôt vers ses lèvres et la fit taire d'un baiser. Contre sa bouche, Quinn gémit.

Les bruits de l'hôpital lui parvinrent soudain plus distinctement. Charlie nota ce détail avant de réaliser ce que cela impliquait.

On claqua la porte pour la refermer. Le guérisseur, Charlie était prêt à le parier.

Quinn et lui s'immobilisèrent aussitôt. Le regard qu'ils échangèrent était sûrement un peu inquiet. Mais Charlie ne put retenir un sourire. Quinn finit par l'imiter.

Un raclement de gorge sonore retentit dans la pièce. Charlie ramena Quinn contre lui, alors qu'elle s'efforçait de reboutonner rapidement sa chemise tachée.

— Vous avez le don de me faire faire n'importe quoi, Mr Weasley, murmura-t-elle un sourcil haussé avant de l'embrasser.

Elle descendit de la table d'examen, en profitant pour rajuster ses vêtements, et eut la bonne idée de se placer juste devant lui. Charlie apprécia l'attention. Même si le guérisseur avait certainement une idée assez précise de ce qu'ils s'apprêtaient à faire…

Aussi dignement que possible, ils affrontèrent le regard et le sourire moqueur de l'homme qui les avait interrompus.

— Malheureusement, ça arrive bien plus souvent que vous ne l'imaginez, expliqua-t-il un sourcil haussé, blasé. Les hormones, je crois…

Esquissant un sourire, Charlie passa ses bras autour de Quinn et l'enlaça doucement.

Alors qu'elle avait pourtant toujours évité les marques d'affection devant quelqu'un du monde sorcier, elle se reposa contre lui et posa sa tête contre la sienne. Le geste avait une tendresse évidente. Celle d'un couple, d'un vrai.

— Vous avez l'air d'avoir… récupéré, soupira le guérisseur alors que sa plume à papotes écrivait seule sur le dossier. Vous pouvez rentrer, Mr Weasley.

Charlie le remercia encore avant de se tourner vers Quinn. Inquiet, il guetta sa réaction. Rien n'était réglé.

Est-ce qu'elle allait devoir partir ? Elle avait sûrement des tas de choses à régler, avec Ward et son boulot. Peut-être qu'elle lui en voulait toujours, maintenant que le moment magique était passé.

Rentrer. Mais pour aller où ? En fait, c'était un peu plus compliqué. Quinn semblait se poser la même question, en regardant sombrement la porte se refermer.

Retenant son souffle, Charlie attendit. C'était à elle de décider.

Elle leva légèrement la tête et déposa un baiser sur son menton.

— S'il te connaissait, il refuserait de te laisser transplaner, dit-elle les sourcils froncés, presque consternée.

Charlie éclata de rire avant de l'embrasser. Rien n'était pourtant réglé.

Le ver était dans la pomme, tous les deux le savaient. Mais ça irait.

Jamais il n'aurait cru être aussi heureux d'être la victime des plaisanteries de Quinn Riley.