Bonjour tout le monde ! Je suis heureuse de vous retrouver en cette année 2016 pour vous poster le chapitre 35 de "La triste Mascarade". Ma grande pause m'a permis d'écrire plusieurs chapitres de plus. Il ne m'en reste plus beaucoup à rédiger du coup :) J'espère que vous vous portez bien de votre côté, et que vous avez passé de bonnes fêtes de fin d'années et que vous avez été gâté ;).
Je vous souhaite une bonne lecture !


Chapitre XXXV : Réconfort familial

Les doigts d'Aiden caressaient machinalement sa tasse de thé bouillante depuis plusieurs minutes. Le regard perdu dans le vague, il se remémorait les instants décisifs de son existence. Un petit sourire au coin de ses lèvres dévoilait une certaine fierté à l'égard de ses actes, ses expériences et ses projets...
Il sirota le liquide orangé, ignora la douloureuse chaleur qui glissa dans sa gorge, puis quitta son bureau pour longer les couloirs de sa base.
En l'espace d'une année, le repère d'Ouroboros s'était transformé en un véritable réseau souterrain, symbolisant tout le travail d'un chef ambitieux et empli de convoitises.
D'une marche rapide, il emprunta une dizaine de passages, réajusta son costume, et pénétra dans la salle de conférence ou l'attendaient ses hommes, qui l'accueillirent d'un salut militaire. Il n'y prêta guère attention, et balaya du regard la pièce, à la recherche d'une personne.

- Vous n'avez pas vu Ascelin ? demanda-t-il à ses alliés, tout en se rendant sur l'estrade centrale.

Mais au moment où quelqu'un s'apprêta à lui répondre, le concerné arriva d'un pas hâtif, accompagné de quelques Next qui le suivirent en file indienne. Ascelin releva la tête vers son supérieur, et la gêne s'empara de lui lorsqu'il décela une expression narquoise sur le visage de ce dernier.

- Désolé pour le retard, dit-il. Nous étions en pleine phase d'observation.
- Des infos concernant Barnaby Brooks Jr. ? questionna Aiden.
- Pas vraiment. Par contre, il y en a au sujet de Karina Lyle.

A cette annonce, les pupilles argentées du chef pétillèrent, ce qui poussa Ascelin à continuer :

- Elle va bientôt rendre visite à ses parents. Dans la semaine de ce que nous avons compris.
- Je vois...

Dès lors, les lèvres d'Aiden s'étirèrent en un sourire perfide. Les choses se déroulaient plus vite que prévu, et l'acte final de son plan ne tarderait pas à se dévoiler.

- Mes chers alliés !, s'exclama-t-il, en brandissant les bras. Notre existence commence à prendre son ultime tournant ! Si ce que dit Ascelin est vrai, alors Barnaby Brooks Jr. se retrouvera bientôt seul, et nous pourrons préparer notre attaque ! N'oubliez pas que c'est à cause de ce Héros futile que notre première idée n'a pu se concrétiser ! Ces collègues sont faibles et perturbés par leurs propres faiblesses, sans Barnaby, ils sont perdus !

Ses paroles furent acclamées par des cris de soutien. Et tandis que sa respiration s'accélérait sous le coup de la joie, une étincelle d'orgueil s'embrasa, au fond de ses iris, pour devenir une flamme d'arrogance.
Certes, le projet précédent avait, par l'intermédiaire de Barnaby, échoué, toutefois, il avait su se relever et accomplir quelque chose de plus fiable et concret. Bientôt, oui, bientôt, Aiden J. Howards mettrait un terme au conflit impliquant Next et humains en jetant ces derniers dans un désespoir éternel. Et la simple pensée de ce final grandiose lui procura un frisson d'allégresse.
Encouragé par les hurlements et les gestes patriotiques des Next qui constituaient son armée, jamais le sentiment de puissance ne s'était autant imbibé en lui.
Ô ivresse, délicieuse ivresse. C'était magnificence et euphorie tissées dans un fil de gloire.

- Aiden, j'ai cependant une question au sujet de cette femme..., hésita Ascelin, peu confiant.
- Oui ?

Le cadet se stoppa dans son élan avant de se mordre la langue. Depuis plusieurs jours, une seule question lui brûlait les lèvres, et elle devait sortir, quitte à énerver son chef.

- Cela fait quand même deux mois que tu lui as ôté son pouvoir... N'y a-t-il pas un éventuel risque ? Ne retrouvera-t-elle pas son don tôt ou tard ?

Interrogation légitime.
Décidément, Ascelin savait rester prudent en toute circonstance, prouvant une énième fois son sérieux et sa motivation. Aiden l'observa un instant, derrière son masque doucereux, puis lui adressa un sourire empli d'une bonté hypocrite.

- Aucun risque, dit-il. Pour qu'elle puisse retrouver ses pouvoirs, il lui faudrait une meilleure estime d'elle-même. Bien qu'elle semble reprendre goût à la vie, son viol la hante encore, et doit sans aucun doute la pousser à se renfermer lorsqu'elle y pense. Et avec ce qui l'attend, on est tranquille pour un moment.

Il termina son explication d'un petit ricanement lugubre. Il savait bien que sa victime se trouvait, actuellement, dans l'incapacité de se remettre de sa terrible expérience. Il lui fallait du temps. Énormément de temps. La fougue et la fierté de la Blue Rose d'antan n'existaient plus, bloquant continuellement son pouvoir de glace. C'était un combat psychologique qui l'attendait, un combat beaucoup trop ardu pour elle. Perdu d'avance.
De ce fait, Aiden demeurait confiant sur ce point.

- Ascelin, reste à l'affût avec tes hommes, et préviens nous dès que mademoiselle Lyle sera chez ses parents !, ordonna-t-il.
- Compte sur nous.

Les paupières du supérieur se baissèrent, et il demeura un moment sans rien dire, figé sur un point invisible. Sa conscience le regagna au bout de plusieurs secondes, et il releva la tête en direction de ses adeptes.

- Cette mission est décisive, déclara-t-il. Une erreur, et nous sommes fichus. Un simple faux pas, et nous voilà en prison, voire tués...

Ascelin sursauta à l'entente de cet avertissement. Il s'était préparé à cette possibilité, mais cela restait toujours difficile à entendre, surtout quand Aiden la prononçait. En effet, jusque là, il avait toujours refusé d'admettre que leur mission pouvait se terminer sur une défaite, ou même évoquer une éventuelle mort, une fatalité si jamais l'un d'eux commettait une erreur.
A cette idée, le cœur d'Ascelin cessa de battre lorsqu'il imagina son supérieur mourir au court de l'ultime bataille. Une boule au ventre se forma en lui avant de lui procurer un désagréable sentiment de tristesse : sans Aiden, sa vie n'aurait plus aucun sens.
Seulement, qu'en était-il de lui ?
Regretterait-il son ami si celui-ci venait à disparaître ? Ressentirait-il de la tristesse, lui aussi ? Ou bien tournerait-il la page sans pitié ?
Il préféra ne pas s'attarder sur ce genre de réflexions, tant elles lui parurent dangereuses, et il partit s'occuper de sa mission dans l'espoir de se changer les idées.


Le regard fixé sur un point de l'horizon, Karina laissa ses pensées vagabonder au gré de leurs envies dans son esprit. Elle repensa d'abord, avec nostalgie et tendresse, à la visite de ses collègues qui avait eu lieu trois jours plus tôt. Un sentiment d'allégresse envahit son cœur au souvenir de tous les sourires dessinés sur le visage des Héros quand ils la revirent à cet instant. Ils avaient beaucoup discuté. Longtemps aussi. De tout et de rien. Comme avant. Puis, Barnaby lui avait lancé une bombe, en lui demandant ce qu'elle comptait faire à présent. Et naturellement, telle une évidence, les mots lui avaient échappé : revoir ses parents.
Après le départ de ses amis, Barnaby et elle reparlèrent de ce choix soudain, et pourtant réfléchi. Malgré tout, elle ne parvint pas à les appeler pour les prévenir, alors elle demanda à son hôte de le faire. Il accepta. La conversation téléphonique dura un bon moment, néanmoins la jeune femme ne voulut rien savoir, pas même leur réaction. Elle angoissait déjà suffisamment pour ne pas se rajouter d'autres soucis si cela s'avérait négatif.
Ainsi, elle attendit que le jour J, le 8 de ce mois, arrive. Elle se vêtit de manière simple, dans des vêtements qui la rassuraient, et elle rejoignit le Héros à sa voiture. Il la conduisit ensuite, en toute discrétion, à son domicile. Le silence les accompagna durant le trajet. Finalement, une fois devant la maison, les deux camarades sortirent de la voiture, prirent garde à ne pas se faire remarquer, et se dirigèrent ensemble vers la porte.
Deux mois.
Deux mois qu'elle n'avait pas revu sa demeure, et qui s'apparentèrent à une éternité lorsqu'elle la revit enfin.
Alors qu'elle fixait en silence la porte d'entrée, elle sentit les émeraudes de Barnaby glisser vers elle. Et instinctivement, la jeune femme l'imita pour plonger son regard dans le sien.

- Ça va ? demanda-t-il.
- J'ai un peu peur..., avoua Karina.

Ils restèrent une minute ainsi, sans réagir. Aucune parole rassurante ne s'évada des lèvres de Barnaby, et seuls les gazouillis des oiseaux résonnèrent dans les environs en guise de réponse. Le Héros comprenait les angoisses de son ancienne collègue, cependant, il savait aussi qu'il ne pouvait se permettre de l'inviter à s'en aller si près du but.
Alors il réfléchit.
Il réfléchit aux mots qu'il devait employer pour l'encourager, à l'attitude qu'il fallait adopter pour l'apaiser... Toutefois, au moment où il s'apprêta à parler, Karina le coupa dans son élan en lui adressant un mystérieux sourire en coin.

- … Il serait idiot de faire marche arrière, n'est-ce pas ? questionna-t-elle.

Il acquiesça d'un signe de tête, et d'un coup la détermination de Karina ressuscita. Elle observa l'entrée durant plusieurs secondes, lutta pour ne pas se perdre dans des pensées négatives et futiles, puis prit une profonde inspiration avant de frapper à la porte.
Plus moyen de fuir, à présent.
Karina s'efforça à ne pas baisser le regard, et crut attendre pendant des heures l'arrivée de ses parents. Entre temps, une brise caressa son visage pâle, s'infiltra dans sa longue chevelure blonde, et reprit sa course effrénée pour l'abandonner à son propre sort.
Même le vent lui paraissait douloureux.
Tandis qu'elle tentait de calmer les battements rapides de son cœur, celui-ci eut un raté lorsqu'elle entendit, enfin, la porte s'ouvrir subitement. Comme un circuit de dominos qu'on fait tomber, les images rassurantes qui peuplaient son esprit, s'écroulèrent à la vue de sa mère se tenant sur le palier, les yeux écarquillés, et les lèvres tremblantes.
Elle avait tellement maigri...
Elles se fixèrent, silencieuses, aucune n'osant faire le premier pas. Et dans ce mutisme inconfortable, Barnaby sentit son cœur se compresser.
Après tout, il ne pouvait pas les blâmer. Comment réagir face à ces conditions ? Que dire aussi ? Lui-même n'aurait su donner une réponse à ces interrogations légitimes, et entre la mère et la fille, il se sentit de trop.

- Je vais vous laisser..., prononça-t-il avant de jeter un œil à Karina.

L'ancienne Héroïne se tourna vers son hôte, et lui répondit d'un simple hochement de tête positif.

- N'hésite pas à me recontacter si tu as besoin de quoi que ce soit, conseilla-t-il.
- Oui, merci...

La voix de Karina lui parut à la fois triste et lointaine. Néanmoins, lorsqu'un timide sourire se dessina sur les lèvres de la Rose, il comprit qu'elle voulut le rassurer. Que ses remerciements s'avéraient sincères et qu'il devait, dorénavant, lui accorder la totalité de sa confiance.
Le Next ferma les yeux en guise d'accord, et il salua poliment Christina Lyle en guise d'au revoir. Celle-ci s'inclina et observa le Héros quitter son jardin avant de disparaître à l'horizon.
D'instinct, son regard se posa de nouveau sur sa fille, et malgré tous ses efforts à contenir ses larmes et ses émotions, elles se révélèrent beaucoup trop fortes pour être refoulées.

- Karina..., murmura-t-elle de sa voix chevrotante.

Sans réussir à conserver le peu de calme qui lui restait, Christina s'avança vers sa fille et l'emprisonna dans ses bras frêles, tremblants, mais toujours aussi rassurants.
D'abord surprise par ce geste, Karina s'y abandonna ensuite en resserrant davantage l'étreinte. Soudain, des gouttes d'eau s'éclatèrent sur sa peau, passant de ses cheveux à sa nuque. Elle releva alors un peu la tête, et remarqua des flots de larmes s'échappaient des paupières closes de sa mère. Cette vision d'elle si faible, si soulagée, si aimante, la toucha droit au cœur. A son tour, elle ne put retenir l'émotion l'envahir, et ce fut avec peine qu'elle ravala les pleurs qui la menaçaient de jaillir de ses pupilles noisette. Elle enfouit donc son visage dans la chevelure de Christina, et y respira l'odeur familière, nostalgique, qui lui avait tant manqué.
Durant cet instant maternel, ô combien agréable, Blue Rose crut redevenir une enfant, la petite fille chérie de sa mère, qui, après une angoisse passagère, trouve le réconfort dans les bras de cette dernière. Néanmoins, elle savait aussi que ces sentiments étaient réciproques, et que sa mère le désirait tout autant qu'elle, qu'elle ressentait le besoin de la serrer contre elle, et de ne plus la lâcher.
Finalement, Karina avait eu tort de craindre un malaise ; il était si bon en fait de rentrer chez soi...
Un léger sourire en coin se dessina sur ses lèvres à cette pensée, et les deux femmes restèrent dans cette position un long moment, heureuses.

- Allez, viens..., proposa enfin Christina, en essuyant ses yeux.

L'ancienne Héroïne hocha positivement la tête et suivit sa mère qui pénétra dans la maison.
Lorsqu'elle passa la porte d'entrée, une sensation de réconfort s'infiltra dans l'esprit de Karina : elle fut heureuse de constater que rien n'avait changé depuis son départ précipité. L'horloge contre le mur à gauche répétait ses tics-tacs continuels, les cadres accrochés sur les murs n'avaient pas bougé, et à sa droite, la porte du salon, grande ouverte, dévoilait une silhouette familière qu'elle reconnut aussitôt.
Eric Lyle, son père, se tenait là, au seuil de la porte, à fixer silencieusement sa fille d'un regard estomaqué, sans même savoir ce qu'il devait faire, ou comment il devait agir. Gênée, la honte monta aux joues de la jeune femme, et la peur vint contracter sa poitrine, alourdir ses épaules.
Et si en réalité, elle redoutait uniquement la réaction de son père ? Les mots qu'il lui adresserait peu après leur imminente retrouvailles ? Et s'il ne l'acceptait plus ? Lui qui avait toujours mis en garde les actions de sa fille, sans être écouté en retour ? Lui ferait-il part de son mécontentement ? De son dégoût ?
Toutes ces pensées se mêlèrent dans sa tête, et les larmes piquèrent de nouveau ses iris bronzées.
Néanmoins, au moment où elle s'apprêta à lui présenter des excuses, une image surprenante s'offrit à elle et la stoppa dans son élan : les lèvres de son père tremblaient en tentant de prononcer une phrase qui ne parvint à sortir, et dans ses yeux métalliques se reflétaient une infinie tristesse, prête à exploser à tout instant.
Devant ce tableau, une douleur à la gorge assaillit Karina : habitué au masque sérieux et sévère de son père, c'était la première fois qu'il se dévoilait ainsi à elle.
Était-ce son expression tourmentée qui la poussa à avancer ? Ou bien son propre chagrin ? Dans tous les cas, une étrange force la guida d'un pas hâtif vers Eric, avant de l'enlacer aussi fort qu'elle le put.
D'abord le silence, l'inévitable gêne, puis la honte, la peur, la souffrance. Ces émotions négatives imbibèrent de leur venin mortel l'environnement et la conscience de l'homme, interloqué par l'initiative surprenante de sa fille.
Toujours muet, il glissa ses billes grises sur Karina, sentit son cœur s'accélérer en remarquant l'expression attristée de celle-ci, et porta une main timide sur sa chevelure dorée.
Enfin, les larmes brisèrent le dernier rempart de ses paupières pour glisser sur ses joues.

- Je suis rentrée..., bredouilla la jeune femme.

A l'entente de cette formule, Eric resserra son étreinte, et malgré toute sa volonté à vouloir dissimuler ses sanglots, plusieurs s'en échappèrent de sa bouche.
Alors, elle ne lui en voulait pas ? Elle ne le détestait pas ? Elle arrivait à passer au dessus de sa pathétique faiblesse ? Ces interrogations chatouillèrent ses lèvres, toutefois, il n'osa les poser.

- B-Bienvenue à la maison..., répondit-il de sa voix tremblante.

Un sourire en coin se dessina sur le visage de Karina.
Les bras si fort de son père lui ôta toutes les craintes à son égard, et ses larmes se mêlèrent aux siennes. Décidément, elle s'était inquiétée pour rien. En effet, l'impression de malaise tant redoutée n'avait pas lieu d'être. Au contraire, Karina se sentait apaisée, heureuse de retrouver ses parents dans de telles conditions. Si bien qu'un sentiment de honte l'envahit quand elle se remit en mémoire les premières raisons de son angoisse.
Tandis que l'ancienne Héroïnes étouffait difficilement ses sanglots, l'homme glissa, avec tendresse, ses doigts dans ses cheveux. Comme lors de cette lointaine époque où elle n'était encore qu'une enfant, un petit bout de femme qu'il considérait comme « sa petite princesse ».
Sous le regard ému de Christina, le père et la fille restèrent un moment dans les bras de l'autre, sans prononcer le moindre mot, rassurés, aimants et surtout heureux.


Assise sur le canapé, Karina respirait l'agréable odeur fruitée qui se dégageait de sa tisane. Les mains autour de la tasse, elle laissa la douce sensation de chaleur se propager dans son corps, avant d'humecter ses lèvres dans le liquide aromatisé. Durant ces quelques secondes de plénitude, elle contempla les lieux, comme si elle y venait pour la toute première fois. Son regard se posa d'abord sur les cadres de famille posés sur des étagères, dévia ensuite sur les différents bibelots offerts au cours de leur vie, et s'arrêta enfin sur ses parents mêmes qui revenaient de la cuisine, une tasse de café pour l'un, et une de thé pour l'autre.
Elle les regarda s'asseoir sur un fauteuil en face d'elle, et leur regard se croisa chacun leur tour, ce qui ne fit qu'augmenter le malaise revenu d'outre-tombe. Heureusement, sa mère repoussa le silence gênant qui s'installait, et, avec un tendre sourire adressé à sa fille, reprit la conversation :

- Tu sembles en forme, ça fait plaisir !
- Merci..., rougit Karina. Il en va de même pour vous.

« C'est parce que tu es là, à nos côtés... », pensa Eric, préférant garder ce propos pour lui.

- Nous avons crû comprendre que tu logeais chez monsieur Brooks Jr. depuis quelques temps ? reprit Christina, après avoir trempé ses lèvres dans sa tasse.

A l'entente de la question, les disques de bronze de la Rose s'élargirent avant de fixer d'un air surpris sa mère.

- Ne t'inquiète pas, ce n'est pas une reproche ! s'exclama celle-ci, apeurée à l'idée d'avoir fait une gaffe.
- Je suis juste... étonnée. Comment le savez-vous ?
- Et bien..., hésita Christina, avant de tourner la tête vers son époux.
- Il nous en a fait part le jour où il nous a contacté, termina ce dernier.

Karina retint un soupir et se sentit idiote face à l'explication évidente de son père : avec un peu de réflexion, elle aurait pu trouver la réponse d'elle-même, et ainsi éviter de mettre ses parents dans l'embarras.

- Ah oui, je m'en souviens..., mentit-elle, dans l'espoir de raviver la flamme de la conversation. Mais vous savez, vous pouvez l'appeler « Barnaby ». Il ne vous en portera pas préjudice.

L'homme et son épouse s'échangèrent un bref regard en coin. Tandis que le premier réajustait ses lunettes, les lèvres de la seconde s'étirèrent devant l'éloquence de sa fille.

- Et tout se passe bien avec lui ?, demanda Eric.
- Oui, ça va.

En vérité, elle n'osa admettre que depuis le jour où Barnaby l'avait arraché des griffes des médecins, sa vie avait basculé vers une autre dimension. Un autre monde. Un monde où elle pouvait faire de nouveau confiance à quelqu'un, où elle pouvait se montrer telle qu'elle, et non derrière le masque de Blue Rose. Oui, depuis que le Héros s'était immiscé dans sa vie, sans que nul ne le sache, son existence lui paraissait un peu moins morne et désagréable.
Ses joues rosirent quand elle se remémora les instants passés en sa compagnie. Ces brefs moments qui lui permirent de voir au delà des apparences, de comprendre que Barnaby Brooks Jr. n'était pas forcément celui qu'il laissait paraître.
Après tout, il l'avait aidée, soutenue, rassurée au cours de ces dernières semaines. Derrière son masque narcissique et hautain se cachait un homme plutôt protecteur et sincère.
Au final, ne possédaient-ils pas, tous deux, plusieurs points communs ?

- Karina... ? Tout va bien ? s'inquiéta Christina.
- Hum ? Oui oui !, répondit rapidement l'interpellée.

Eric arqua un sourcil en remarquant le visage carmin de sa fille, et il la scruta avec une certaine insistance. Si bien que Karina sentit le feu lui monter davantage aux joues.

- Et sinon, comment allez-vous tous les deux ?, s'empressa-t-elle de demander, gênée.

Surpris par cette demande, la femme et l'époux s'échangèrent de nouveau un regard confus, ce qui poussa Karina à se mordre les lèvres. Par le biais de ce geste, elle comprit qu'elle aurait mieux fait de réfléchir avant de se prononcer : en ces temps difficiles et douloureux, ce n'était pas la meilleure question à poser.

- Beaucoup mieux maintenant que tu es là..., prononcèrent en chœur ses parents, avant de lui offrir un tendre sourire.
- Vraiment... ?
- Enfin Karina, tu crois sincèrement que nous serions prêt à te mentir ? s'emporta Christina, en fronçant les sourcils.
- Tu ne peux pas savoir à quel point c'est rassurant de te savoir de nouveau près de nous, avoua Eric.

La Rose porta ses mains à ses lèvres et stoppa les sanglots qui s'apprêtèrent à s'évader de sa gorge. Néanmoins, elle laissa ses larmes couler, à l'instar d'un torrent qui reprend vie sous la fonte des neiges.
Depuis combien de temps n'avait-elle pas ressenti une telle émotion ? Cette sensation de bonheur qui vous accable au point d'oublier les pires moments de votre existence ?
Oui, à cet instant, la joie s'infiltra en elle tel un doux effluve qui efface nos tourments. Elle était soulagée. Soulagée d'entendre les mots réconfortants de ses parents, de revoir leur sourire si affectueux, et surtout de constater que malgré les épreuves, ils faisaient de leur mieux pour la soutenir.
Comment avait-elle pu douter de leur réaction ? Quelle honte.

- Ça va aller ma chérie... ? questionna Christina, avant de l'enlacer.

Karina acquiesça d'un signe de tête, puis resta de longues minutes dans les bras de sa mère avant de se perdre dans ses pensées.
Et tout à coup, une interrogation inattendue résonna dans son esprit :

- Au fait... Vous avez des nouvelles de Jane et Emily ?
- Jane et Emily ?, répéta l'homme de la maison. Plus ou moins : Emily a appelé pour le nouvel an en espérant pouvoir te parler...
- Et Jane était venue à la maison juste avant la période de Noël. Elle s'inquiétait de ne pas avoir de tes nouvelles..., termina madame Lyle.
- Je vois..., murmura Karina, en proie à la culpabilité. Et que leur avez-vous dis... ?
- Que tu étais indisposée, et surtout très occupée en ce moment, expliqua le père.
- D'accord...

La pièce se plongea dans un silence perturbant, obligeant Karina à s'égarer dans le labyrinthe de ses réflexions. Bien que le fait de savoir que ses amies se faisaient du soucis pour elle la touchait, elle s'en voulait de ne rien pouvoir leur avouer.

- Je suis une belle menteuse..., soupira-t-elle.
- Pourquoi dis tu ça ?
- Parce que c'est la vérité. Je ne fais que cacher les choses à mon entourage... Et je vous implique dans cette triste mascarade.

Attentif aux paroles de leur enfant, le regard du couple s'attrista. Jusqu'à aujourd'hui, Karina n'avait jamais dévoilé une telle rancœur à son égard.

- C'est pour te protéger que tu as toujours agis comme ça, fit remarquer Eric, avant de porter une main sur son épaule. Quel mal y a-t-il à cela ?
- Quoi que tu fasses et quoi que tu décides, tu ne dois pas t'inquiéter, Karina. Car l'air de rien, des gens sont derrière toi, la rassura sa mère.
- Comment ça ?

Christina réfléchit quelques secondes, n'osant pas continuer ses explications, de peur d'évoquer le sujet qu'elle et son mari essayaient d'éviter depuis l'arrivée de Karina. Toutefois, les yeux insistants de cette dernière lui ordonnèrent de développer ses propos :

- Et bien... Il y a nous, déjà. Ainsi que tes amies et tes collègues... mais aussi tes fans.
- Mes fans... ? rougit la jeune femme.
- Bien sûr ! Tu sais... Les choses se sont compliquées suite aux événements de novembre. Je ne rentrerai pas dans les détails, seulement, sache que tes fans restent de ton côté, et font de leur mieux pour te soutenir. Ils t'aiment sincèrement, et il en va de même pour nous et tes amies. Il est normal que tu caches la vérité, il en va de ta sécurité. Alors ne culpabilise pas s'il te plaît... Tu as assez souffert comme ça.

Enfin, la vérité s'évada de sa cage dorée, sans laisser le temps à Karina de réagir. Dès que Christina termina de parler, sa fille la fixa en silence, bouleversée.
Avait-elle bien entendu ? Où n'était-ce que le fruit de son imagination ? Son rythme cardiaque s'accéléra quand elle se persuada que tout ce qu'elle vivait en ce moment ne pouvait être qu'un rêve. Et dans un élan de joie, elle serra tendrement sa mère en guise de remerciement : aussi surprenantes soient ces paroles, l'inconscient de Karina espérait les entendre au moins une fois.
Finalement, au détour de conversations plus ou moins banales, la journée s'écoula plutôt vite, si bien que l'ancienne Héroïne décida de prolonger son séjour chez ses parents. Elle contacta donc Barnaby afin de le tenir au courant, et se sentit délivrée d'un poids lorsqu'en raccrochant, ses parents lui offrirent à nouveau un sourire empli d'amour sincère.


Note de l'auteur : Je ne me souviens plus trop de ce que j'ai pu ressentir lors de la rédaction de ce chapitre, mais je sais que j'avais eu beaucoup de mal pour décrire les émotions du père de Karina. Après avoir revu l'anime, il y a quelque temps, je me suis même dit que celui présent dans ma fic était un peu trop... émotif ? Je ne sais pas trop comment expliquer ça. Il parait plus "fort" et "froid" dans la série... Mais je me dis à côté qu'un père ne peut pas garder éternellement son masque, surtout quand sa fille se retrouve victime d'un viol. N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, vous ! :)
Les bonnes habitudes reprennent : je vous donne rendez-vous dans deux semaines pour la suite (le 30/01). Je vous fais des gros bisous de bonne année, et vous dis à bientôt ! :D