– C'était quoi ces pokémons ?

– Vous avez vu leur taille ?

– Et le tout petit rose, c'était quoi ? Pourquoi ils l'ont poursuivi ?

– Pourquoi ils se battent ?

– Moi j'aimerais bien savoir de quel type ils sont !

– Mon pokédex n'a aucune information sur eux !

– J'ai pu les photographier !

– J'aurais dû profiter qu'il soit blessé pour le capturer !

– Sacha ? Est-ce que ça va ?

– Pikapi !

Sacha réalisa qu'Ondine était juste devant lui, accroupie. Quand était-il tombé ? Il ne s'en souvenait pas. Il se rappelait de cet étrange pokémon qui tenait une fille par le cou. Ils avaient été contraint de rester dans un coin et de ne pas bouger. Un pokémon semblable à celui qui avait pris la fille en otage avait attaqué mais il s'était fait mettre au tapis par un autre, encore un, bien plus petit. Il l'avait mordu à la gorge. Un pichu avait alors défié le grand pokémon et Pikachu et Miaouss avaient aussi attaqué. Que faisait Miaouss ici, d'ailleurs ? Sacha n'en savait rien. Il avait entendu son père hurler et un petit pokémon rose s'était élevé. Et puis il y avait eu du bruit et des hurlements. Ensuite, trou noir.

– Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Sacha en se frottant la tête.

– Je crois que tu t'es fait assommer, répondit Ondine en lui tendant la main.

Sacha la prit et se releva. Il découvrit une petite bosse à l'arrière de son crâne. Et il y eut soudainement une gigantesque explosion dans le ciel qui illumina le jardin plus violemment que le soleil. Sacha se protégea les yeux de son bras juste avant qu'une vague de chaleur ne balaye le sol. Des gobelets, des nappes, des assiettes volèrent dans tous les sens. Lorsqu'il put enfin lever les yeux au ciel, l'azur avait laissé place à un mauve tirant sur le rose plutôt inquiétant.

– C'était quoi, ça ? demanda Sacha.

Il avait les oreilles qui sifflaient désagréablement.

– Ce sont les pokémons qui se battent, répondit une voix.

Sacha reconnut aussitôt Régis. Celui-ci aidait Iris à marcher. La jeune fille semblait s'être foulée la cheville.

– C'est quoi comme pokémon ? demanda Iris.

– J'ai entendu quelqu'un parler d'un mew, répondit Régis.

– Mais Mew est un pokémon légendaire ! contra Sacha.

– Tu connais ce pokémon ? s'étonna Ondine.

– Mon père est obsédé par cette espèce depuis toujours, expliqua Sacha. Si je la connaissais pas, il m'aurait renié.

– Alors il a réussi à capturer un légendaire mew, reprit Régis.

– 'faut croire.

– Ça n'explique pas pourquoi ils nous ont attaqués ! hurla Iris.

– Ce n'est pas vous qu'ils visaient, intervint le professeur Chen.

Il s'approcha des enfants, les mains et ses habiles couverts de sang. La fille qui avait été prise en otage se tenait derrière lui, tout autant tachée. On voyait cependant des hématomes se former sur son cou.

– J'ignore pourquoi ils s'en sont pris au mew, continua le professeur, mais c'était lui la cible du petit mewthree.

– Mewthree ? répétèrent les enfants.

– C'est un peu compliqué pour qui ne connaît pas toute l'histoire, admit le professeur Chen, mais pour faire simple, nous avons sous les yeux des représentants de trois races distinctes appartenant à la même espèce.

– C'est vrai qu'il y en a un qui est plus foncé que les autres, fit remarquer Ondine.

– Celui-là a attaqué pour protéger cette personne, coupa Régis en regardant calmement la jeune fille.

Sacha la dévisagea quelque peu et lui trouva une vague ressemblance avec quelqu'un qu'il avait déjà croisé mais il ignorait quand. Leur regard se rencontrèrent et elle soutint celui de Sacha jusqu'à ce qu'il détourne les yeux. Elle lui fichait un peu la trouille à être aussi calme alors qu'elle était couverte de sang et qu'elle avait failli mourir étranglée.

– Il est à toi ? demanda Régis.

– Absolument pas, assura la jeune fille. Je ne suis pas dresseuse.

A ce moment-là, le petit pichu qui s'était dressé contre les mews bondit sur l'épaule de l'inconnue et frotta sa joue contre la sienne.

– Pas dresseuse, hein ? railla Régis.

– Pichu ne m'appartient pas.

– C'est la plus stricte vérité, coupa le professeur Chen pour écourter la discussion. Avez-vous encore vos pokéballs, les enfants ?

– Les pokéballs, oui, admit Ondine, mais nous avions laissé nos pokémons en liberté pour qu'ils profitent aussi de la journée.

– Et ils se sont carapatés, grogna Iris.

– Bon et bien essayez de les retrouver et éloignez vous le plus possible d'ici, ordonna le professeur Chen. Aidez les blessés autant que vous le pouvez.

– Il n'y en a pas beaucoup, avertit Régis.

– Il y a moi et j'ai mal ! brailla Iris.

Régis roula des yeux et reprit son chemin. Sacha prit Pikachu dans ses bras et jeta un dernier coup d'œil vers la dresseuse-qui-n'était-pas-dresseuse. Il l'avait déjà vue, mais où ?

Elisabeth ne disait rien et ça inquiétait un peu Samuel. Il avait supposé qu'elle se montrerait un peu plus démonstrative face à Sacha mais elle n'avait rien laissé paraître.

– Pourquoi ne lui as-tu rien dit ? demanda-t-il sans pouvoir se retenir.

– Il ne se souvient pas de moi, répondit Lise.

– Vous vous êtes déjà croisés ?

– Oui, à Flocombe, il y a quelques mois. Mais j'ai l'impression que Mewtwo lui a effacé la mémoire.

– Je connais peu Mewtwo mais je crois que ton impression est fondée. Et j'espère qu'il n'effacera pas ma mémoire...

– Il faut déjà qu'il s'en sorte, objecta Elisabeth en levant son regard vers le ciel.

Samuel suivit son exemple. On voyait quelques explosions très haut dans le ciel, si haut qu'on ne les entendait presque pas. L'atmosphère restait tachée de rose après une explosion et les bulles ainsi formées mettaient très longtemps à disparaître, même avec le vent provenant de l'orage tout proche. Les nuages avaient forci et s'étaient assombris en très peu de temps. Déjà il faisait nuit sous l'énorme orage et on entendait gronder le tonnerre. De longs éclairs illuminaient les nuages de l'intérieur.

– Les explosions appellent l'orage, murmura Lise.

Samuel hocha la tête. Cette couleur rose était provoquée par la ionisation de particules atmosphérique. De fait, quantité d'électrons se baladait un peu partout autour d'eux, ce qui augmentait le potentiel électrique de la zone. C'était comme si la bataille avait créé un immense aimant qui attirait l'orage. De plus, la chaleur libérée créait des courants ascendants qui accéléraient l'arrivée des nuages. En bref, ils seraient sous peu sous une super-cellule orageuse d'une puissance colossale.

– Je vais prévenir tout le monde qu'il faut aller se mettre à l'abri, avertit Samuel. Rentre à la maison, je t'y rejoindrai plus tard.

– Ils me retrouveront où que j'aille.

– Un problème à la fois. D'abord la tempête. Le reste attendra.

Lise hocha la tête et prit la direction du laboratoire tandis que Samuel partait dans l'autre sens.

La température chutait à mesure qu'ils montaient et Mewtwo créa une bulle d'air chaud autour de lui pour ne pas geler, technique qui n'était manifestement pas connue des deux mewthrees. Il fallait dire qu'ils ne savaient pas faire grand chose et ça étonnait assez Mewtwo. N'avaient-ils pas un dresseur ? N'avaient-ils pas de curiosité, tout simplement ? Que faisaient-ils de l'intuition et des expérimentations ? Encore une fois, il les considéra avec mépris. Pauvres êtres inférieurs. Ils ne méritaient même pas d'appartenir à son espèce.

En revanche, le mew savait faire quantité de choses. Pas forcément utiles, il fallait l'admettre, mais il savait se battre. Il préférait cependant l'esquive et Mewtwo comprenait parfaitement pourquoi : il n'était tout simplement pas fait pour encaisser les coups. Il était trop petit, trop fragile, chétif même. Et il se fatiguait vite. Il était peut-être tout puissant, comme Mewtwo, mais uniquement sur une courte période. S'il fuyait autant, c'était pour regagner un peu de force avant d'attaquer à nouveau.

Mewtwo aurait bien tenté d'attaquer en même temps que lui contre leurs ennemis communs mais le mew le prenait aussi pour cible. Très puissant, certes, mais très bête aussi. Son cerveau était petit et primitif, rudimentaire même : on y trouvait à peine le mode d'emploi de toute cette puissance. Et le mew était incapable de communiquer par télépathie, ne serait-ce qu'en projetant ses émotions comme l'avait fait le mewthree au fond de son trou. S'il ne pouvait émettre, il ne pouvait pas non plus recevoir, manifestement. Rien que pour sa bêtise, Mewtwo l'aurait bien écrasé avec les autres mais le mew ne lui avait rien fait, dans l'absolu.

Le grand mewthree plongea sur lui mais il émettait tellement que Mewtwo avait été au courant avant même que la décision ne soit prise. S'il gardait la tête froide et l'esprit calme, il n'était jamais surpris par les mewthrees parce qu'ils ne savaient pas enfermer leurs pensées. Ils émettaient en permanence et il était facile d'intercepter les messages. Mewtwo avait cru, à tort, qu'ils étaient plus intelligents que ça.

Pourtant, il ne parvenait pas à les blesser. Si le grand se déplaçait à une vitesse inférieure à celle de Mewtwo, le petit était capable d'accélérations fulgurantes qui lui sauvaient la mise à chaque fois. Cependant, il ne pouvait pas tenir sur de longues distances alors Mewtwo essayait de l'épuiser. C'était pour ça qu'ils montaient : il avait pris le petit en chasse et l'avait poussé à prendre de l'altitude. Le grand avait suivi mais il restait loin en arrière.

L'air commençait à se raréfier et Mewtwo retint sa respiration. Il arrivait à rester une dizaine de minutes sous l'eau en apnée mais il ne comptait pas tenir aussi longtemps en plein combat. C'était une chose de nager mollement, c'en était une autre de voler à toute vitesse et d'utiliser pleinement ses pouvoirs en même temps.

Le petit mewthree ralentit encore et Mewtwo se cala sur sa vitesse. Ce n'était pas le moment, pas encore. Tôt ou tard, il tomberait, que ce soit à cause du froid ou du manque d'oxygène. Il fallait juste le pousser encore un peu, un tout petit peu.

Soudain, un éclair vert passa dans le champ de vision de Mewtwo et il aperçut, au loin, le long corps longiligne d'un rayquaza. Etait-ce celui de la dresseuse ? Oui, en toute logique. Les rayquazas étaient rares et Mewtwo n'en n'avait croisés que deux dans sa vie. Le premier se trouvait, il est vrai, à une altitude similaire, mais il ne devait pas exister plus d'une dizaine de spécimens vivants sur toute la surface de la planète. En croiser un troisième tenait plus de la fiction que d'un coup de chance. Sauf si c'était le gardien de la zone, réalisa Mewtwo. Dans ce cas-là, ce serait probablement celui qu'il avait croisé en altitude plutôt qu'un inconnu ou celui de la dresseuse. Un pokémon de cette puissance pouvait régner sur une zone immense et n'intervenir que rarement puisque d'autres s'en chargeaient au sol pour lui et certainement sans le savoir. Il y avait aussi la possibilité qu'il ne soit là que pour défendre son territoire, chose tout à fait réalisable vu le bordel que les copies mettaient. Dans tous les cas : que faire ? Si c'était le rayquaza de la dresseuse, Mewtwo sera sa cible et il avait intérêt à l'attaquer tout de suite. En revanche, si c'était le gardien de la zone, Mewtwo devait décrocher immédiatement et disparaître à l'horizon le plus vite possible. Il n'était pas dans sa meilleure forme et il ne pourrait pas tenir tête à trois mews et un rayquaza en même temps.

Il prit sa décision une micro-seconde après avoir vu l'éclair vert et il arrêta de monter. Il flotta un court instant avant que la gravité ne le rappelle vers le sol. Surpris par ce brusque changement de direction, le grand mewthree continua à grimper et il fut percuté par le rayquaza à pleine vitesse. La gueule hérissée de dents du dragon réduisit le mewthree en bouillie en un instant. Le spectacle réjouit tellement Mewtwo qu'il en rit. Et soudainement, le gardien de la zone le prit pour cible. Mewtwo se retourna et plongea vers le sol à pleine vitesse. Seulement, il ne voyait plus le sol car d'énormes nuages chargés d'eau et d'électricité s'étaient interposés entre temps. Un orage, réalisa Mewtwo. Il n'avait jamais traversé d'orage mais il se doutait que ça n'allait pas bien se passer.

Chose plutôt rassurante, le gardien de la zone n'était pas aussi rapide que lui. Mewtwo pouvait donc maintenir une confortable avance pour creuser la question de son passage éclair dans l'orage. Il avait ralenti par rapport au début de sa chute pour se ménager un peu de temps pour réfléchir mais la distance entre lui et l'orage ne cessait de diminuer. Ça ne l'aidait pas vraiment à se concentrer.

Bien, que savait-il des orages ? Certains pouvaient être violents, d'autres moins. Il y avait parfois de la grêle ou des pluies torrentielles ou juste de la pluie banale mais néanmoins mouillante. Tout ça ne lui servait à rien. Qu'espérait-il ? Trouver un grêlon géant pour assommer le gardien ? Et puis quoi encore ?

Des éclairs ! Voilà ce qu'il y avait dans un orage ! Cependant, il ignorait où ils se trouvaient. L'humaine l'aurait su, elle. Elle savait toujours plein de trucs et ça faisait un moment que quelque chose en rapport avec l'électricité la travaillait. Mewtwo avait surpris plusieurs fois ce genre de pensées dans sa tête mais elles disparaissaient aussi rapidement qu'elles n'apparaissaient. S'il se souvenait bien, c'était quelque chose comme des faces ou des vases, il ne savait pas trop. Mais en quoi des faces ou des vases avaient un rapport avec l'électricité ? Ce devait être autre chose parce que le tout était associé à des vagues très régulières dans l'esprit de l'humaine.

– Des phases ! réalisa Mewtwo.

C'était ça ! L'humaine avait pensé à des phases, représentées par des vagues ultra-régulières sur un fond noir.

– Mais à quoi ça sert ? hurla-t-il, excédé.

Mewtwo jeta un petit coup d'œil derrière lui pour s'assurer que le gardien le suivait toujours et il plongea dans les nuages.

Il faisait noir comme en pleine nuit mais il ne pleuvait pas encore. Cependant, le vent ne cessait de forcir et les arbres s'agitaient furieusement. La maison du professeur Chen craquait parfois, à cause de sa charpente en bois, et Lise imagina facilement qu'il manquerait pas mal de tuile lorsque l'orage serait fini.

Le vent s'engouffra dans le salon et la porte d'entrée claqua. Lise se précipita pour voir ce qui se passait et elle trouva le professeur Chen, tout ébouriffé, adossé à sa porte.

– J'ai cru que j'allais m'envoler, plaisanta-t-il en retirant ses chaussures. Cette tempête est tout bonnement incroyable.

– Tout le monde est à l'abri ? demanda Lise.

– Oui mais la famille Ketchum et mon petit-fils vont arriver d'une minute à l'autre.

– Ah oui, leur toit... Et les invités ?

– La plupart est partie avant que la tempête ne soit trop forte. Ils ont utilisé leurs pokémons alors ils doivent déjà être loin.

– Ils les ont retrouvés ?

– Oui. Ils sont revenus une fois les mews partis. Enfin bref, préparons du thé bien chaud et de quoi nous restaurer. On a bien besoin de ça.

Lise obtempéra et aida à la confection de sandwiches tandis que le professeur Chen se chargeait du thé et de sortir quantité de petits biscuits. On frappa à la porte une dizaine de minutes plus tard et toute une foule entra. Il y avait Jacky, l'assistant du professeur, qui avait été hypnotisé par Mewtwo et qui ne se souvenait de rien, à part des faux souvenirs implantés dans sa mémoire. Il y avait Régis, aussi, le petit fils de Samuel que Lise avait brièvement rencontré mais qui lui paraissait être un jeune homme en bonne voie. Il y avait Ondine et Pierre ainsi que Rachid et Iris, cependant ces deux derniers ne se souvenaient pas non plus de Lise. Et la famille Ketchum, bien entendu.

Delia semblait assez contrariée et Lise la comprenait. Sa maison avait été abîmée par sa faute et les dégâts étaient importants, sans compter que la tempête allait aggraver les choses. Autant dire que la maison était fichue. Alan faisait tout son possible pour ne pas croiser le regard de Lise, chose qui ne la surprit pas. Elle était un peu irritée par un tel comportement puéril mais elle laissa couler. Ce n'était ni le moment ni l'endroit pour un deuxième round. Quant à Sacha, il avait surtout l'air mal à l'aise.

– Quelqu'un est blessé ? demanda Lise.

– Moi ! brailla Iris. J'ai mal à ma cheville !

– J'ai quelques coupures, dit Pierre, et Sacha a une belle bosse mais, à part ça, tout le monde va bien.

Lise installa Pierre et Iris dans la cuisine tandis que les autres étaient emmenés au salon pour se reposer. Elle fit une atèle de fortune à Iris puis nettoya les coupures de Pierre. Aucune ne nécessitait de suture et Lise préférait cela. Elle aurait certainement besoin de toute sa bobine quand Mewtwo reviendrait.

S'il revenait. Elle n'arrivait pas à s'asseoir et à partager un bon moment en compagnie des autres avec cette pensée en tête. Mewtwo était blessé, il avait perdu beaucoup de sang et il affrontait deux adversaires en même temps. Il avait peut-être à disposition une puissance quasi-illimitée mais ça ne l'empêchait pas d'être blessé et il y avait de nombreux exemples dans le passé récent qui le démontraient.

Pichu et le pikachu se mirent à piailler en même temps, les oreilles dressées vers la grande baie vitrée qui donnait sur le jardin. Il y eut à ce moment-là une baisse de tension qui fit clignoter les lampes puis elles s'éteignirent complètement. Un éclair illumina la nuit mais le tonnerre mit un certain temps à arriver. Lise compta sept secondes, ce qui faisait un peu plus de deux kilomètres trois cents. L'orage se rapprochait. Plongée dans le noir, elle avait l'impression que tout était immobile mais on distinguait au loin les arbres malmenés par le vent, des ombres dans une mer d'encre de Chine. La lumière revint soudainement et Lise sentit son cœur rater un battement.

Le petit mewthree était là, juste de l'autre côté de la fenêtre. Il avait la peau d'un gris pâle et sa queue tirait sur le mauve plutôt que sur le violet. Il ne devait pas faire plus d'un mètre vingt pour une cinquantaine de kilogrammes mais il restait un pokémon dangereux. C'était lui qui avait blessé Abby, lui encore qui avait sauté à la gorge de Mewtwo. Son museau était encore tout barbouillé de sang. Lise sentit le poids de son esprit dans sa tête et elle recula, comme pour se mettre à l'abri. C'était inutile tant qu'elle ne sortait pas de sa zone d'émission, elle le savait quelque part au fond d'elle-même mais elle ne réfléchissait pas à cet instant. Elle si rationnelle dans tant de moments difficiles paniquait face à ce petit mewthree. Il était trop puissant, trop rusé et trop rapide pour qu'elle s'échappe et ils le savaient tous les deux. Lorsqu'il passerait cette vitre, il la mordrait parce qu'il adorait ça. Il visera d'abord les bras et ferait racler ses dents sur ses petits os fragiles. Ensuite, il la mordrait sous les côtes et arracherait une longue bande de peau et de muscles pour mettre les viscères à l'air. Puis il s'attaquerait à ses joues et les mangerait avec délectation. Enfin, il plongerait ces crocs dans les fibres et les tendons du cou, se repaissant de tout ce sang chaud et, il le savait d'avance, si délicieux.

Une vive douleur au mollet ramena Lise à la réalité et elle baissa la tête pour voir que Pichu la mordait. La douleur fit refluer la panique et les horreurs auxquelles le petit mewthree pensait. Pichu s'interposa devant la vitre avec le pikachu tandis que Lise reculait. Elle butta contre le fauteuil mais Pierre, qui s'était à moitié redressé, l'empêcha de tomber en arrière.

– Qu'est-ce qu'on fait contre ce truc ? demanda Iris en chevrotant.

– C'est un pokémon psy, informa le professeur Chen.

– Ténèbres ou insecte, résuma Régis.

– Vu la réaction des pokémons tout à l'heure, je doute qu'ils soient très partant pour affronter celui-là, dit Ondine, mal à l'aise. Peut-être qu'il ne sait pas comment rentrer et qu'il va rester dehors ?

La fenêtre de la baie vitrée coulissa violemment à ce moment-là et le vent s'engouffra dans le salon. Avant même que le mewthree ne fasse un pas en avant, Pichu et le pikachu lui sautèrent dessus et l'électrocutèrent de concert mais les attaques ne l'atteignirent pas. Les éclairs rebondirent sur le bouclier du mewthree, provoquant des ondulations sur la surface irisée et un déclic se fit dans l'esprit de Lise.

– Les mews tirent leurs pouvoirs psy de la magnétite qu'ils ont dans leur organisme, réalisa-t-elle soudain. Leur bouclier est un champ électromagnétique. On peut le traverser si on est en phase avec !

Mais comment expliquer ça à des pokémons électriques ? Mewtwo aurait lu sans problème dans son esprit et aurait tout de suite trouver une application à sa théorie mais les choses étaient très différentes avec Pichu. Mewtwo ne cessait de dire qu'il était limité par la noix qui lui servait de cerveau. Lise devait trouver un moyen simple de traduire son hypothèse et toutes ses intuitions à Pichu. Mais comment ? Elle n'avait aucune idée de ce que contenait le répertoire d'attaque de Pichu. Lise regretta une nouvelle fois de ne pas en savoir plus sur les pokémons à ce moment-là.

Le mewthree fit un pas à l'intérieur du salon et les lumières vacillèrent à nouveau. Il attaqua sans aucun signe annonciateur et sauta sur Lise. Elle et Pierre basculèrent sur le canapé tandis que les autres s'écartaient. Pichu et le pikachu s'invitèrent dans la mêlée et mordirent le mewthree partout où ils le pouvaient. Lise essayait tant bien que mal d'échapper aux dents acérées du pokémon et, dans l'agitation, elle attrapa le tube derrière le crâne du mewthree. Il était mou et chaud, il pulsait légèrement. Elle pouvait sentir le flux de sang tendre les parois à chaque pulsion.

Elle n'avait qu'à tirer dessus pour déclencher une hémorragie fatale. Elle le savait, pourtant elle ne parvenait pas à se résoudre à cette extrémité. Elle avait la nausée en imaginant le geste qui amènerait la mort du mewthree. Non, elle ne pouvait pas. Elle n'était pas faite pour tuer, elle en était incapable, trop faible, trop pathétique, trop pitoyable. Elle ne pouvait rien faire à part mourir et il fallait qu'elle lâche prise, qu'elle accepte son impuissance.

Une atroce douleur lui traversa le bras et Lise sortit à nouveau de l'emprise du mewthree. Par réflexe, elle avait mis le bras devant son visage lorsqu'il avait voulu la mordre et il avait maintenant les crocs plantés entre le radius et le cubitus. Lise profita de ce moment de lucidité pour tirer sur le tube occipital. Il résista la première seconde mais bientôt les tissus cédèrent et le sang jaillit, ruissela sur le dos et par-dessus les épaules du mewthree, coula enfin sur Lise et Pierre. Le mewthree ne bougea pas, ses grands yeux emplis de surprise. Il n'avait pas besoin de parler pour que Lise puisse saisir ce qu'il pensait : il ne comprenait pas comment une créature si faible et si pitoyable avait pu le vaincre, lui, le meilleur d'entre eux, le plus évolué, celui qui avait été créé pour surpasser tous les autres.

L'hémorragie fut rapide. Le mewthree tourna de l'œil, sombra dans l'inconscience et peu à peu son cœur cessa de battre. Lise inspira profondément. C'était fini.

Mewtwo arriva juste avant la pluie et ne fit pas grand cas du sang sur le canapé, ni du cadavre dans le laboratoire. Il s'inquiéta d'abord d'Elisabeth puis déclara qu'il avait mis une raclée à un gardien de zone grâce à son intelligence, sa ruse et sa puissance. Cependant, il ne fit pas le mariole longtemps et dormit jusqu'au surlendemain d'une traite.

Marc plâtra l'avant-bras gauche de Lise, au grand désespoir de celle-ci. Elle eut aussi droit à un pansement au mollet mais plus par principe qu'autre chose.

La tempête fit de gros dégâts. Il ne plut pas beaucoup mais de la grêle s'abattit sur le village et ses alentours, cassant des tuiles, parfois des vitres, cabossant les véhicules et broyant la végétation. De l'avis de tous, ç'aurait pu être bien pire, même si les récoltes faisaient mauvaise mine.

Trois jours après l'orage, Elisabeth vint voir Samuel pour lui annoncer qu'elle partait. Ça ne le surprit pas et ça lui pinça un peu le cœur. Les adieux furent douloureux. Samuel regarda partir Lise sur la route, accompagnée de Pichu et de Mewtwo, tout en se jurant d'aller voir sa propre fille. Il ne remit d'ailleurs pas au lendemain ce qui pouvait être fait le jour même et il prit aussitôt la direction de la sortie sud du village.

Alors qu'il cheminait tranquillement vers la maison de sa fille, Samuel croisa Alan, assis au bord du chemin, l'air dépité. Son gros sac à dos trônait à côté de lui.

– Tu repars ? demanda Samuel.

– Eh oui ! soupira Alan. J'ai cru avoir capturé un mew mais ce n'était qu'un rêve. J'ai dit à Delia que je repartais et elle m'a crié dessus, comme quoi il y a autre chose à faire que capturer des pokémons après une pareille tempête. Elle ne me comprendra jamais.

Samuel hocha la tête. Il préférait ne rien dire plutôt que de se fâcher à nouveau avec Alan. Il avait manifestement oublié les derniers jours et ce n'était pas forcément pour le mieux. Mewtwo avait voulu protéger le secret de son existence mais il avait, par la même occasion, supprimé les événements récents de la mémoire des gens qui l'avaient vus. Samuel savait qu'il avait passé toute une journée à chercher les invités, heureusement pas trop dispersés, afin de leur implanter de faux souvenirs.

Samuel salua Alan et reprit sa route, tranquillement. Il marcha un petit quart d'heure avant de sentir une présence derrière lui. Se retournant soudainement, il vit Mewtwo. Samuel avait pratiqué une autopsie sur le cadavre du petit mewthree et il voyait à présent nettement les différences. Le crâne du mewthree était plus aplatit, il partait plus vers l'arrière, en conséquence de quoi le trou occipital était décalé. La position globale était également différente. Le mewthree s'était tenu moins droit, plus voûté, et ses bras avaient tendance à pendre devant. Il se dégageait de lui une aura animale, de prédateur, alors que Mewtwo paraissait plus humain – drôle de constatation lorsqu'on parlait d'un pokémon.

– Vous avez oublié quelque chose ? demanda Samuel.

Il n'avait jamais réussi à tutoyer Mewtwo, même si c'était un pokémon, et il ne savait pas trop pourquoi. C'était peut-être à cause de sa stature, de son attitude générale ou de son regard perçant.

Cette fois-ci, Mewtwo lui fit grâce de sa voix et Samuel se dit qu'il avait gagné des points, quelque part.

– Oui, on peut dire ça comme ça, répondit le pokémon.

Samuel se retrouva sur une petite route de campagne sous l'azur du ciel par un beau matin d'été. Une légère brise iodée soufflait du sud, poussant quelques nuages paresseux loin au-dessus de lui. Il ne se rappelait plus comment ni pourquoi il était là, comme ça, au milieu de la route. Samuel se gratta la tête, se souvint qu'il voulait aller voir sa fille, fit demi-tour et prit la direction du hameau où celle-ci habitait. Par la suite, il ne se souvint même pas d'avoir eu un trou de mémoire en plein milieu de nulle part.