Un hurlement retentit. Si fort qu'il atteignit les deux camps, si fort qu'il fit taire le bruit de ferraille et le cri des agonisants. Si plein de rage et d'amertume que tous sentirent une chape de plomb s'abattre sur leurs épaules. Si plein de douleur et d'angoisse que les cœurs se serrèrent et les larmes coulèrent sans que quiconque cherche à les masquer. Personne pour l'ignorer, un vent de mort s'élevait. L'apocalypse faisait entendre son tocsin.
Impuissante, Régina dû s'éloigner de son aimée, celle-ci s'étant entouré d'un halo incandescent. D'une noirceur absolue, il ne cachait pourtant rien de la Ténébreuse en son centre. Emma n'était plus, l'ancienne reine, la sorcière, le comprit immédiatement. Si Rumpelstiltskin s'était fait appelé le crocodile en raison de son apparence, comment se ferait appeler Emma ? La lionne ? Non ses pupilles étaient verticales. Et les plaques de poils bruns rayés de noir qui s'étendaient par endroit ne laissait aucun doute, mais la chatte sauvage n'était pas particulièrement seyante, ni assez intimidante. Car soyons honnête, Régina malgré ses divagations était terrifiée de la métamorphose opérée sous ses yeux. Elle ne se rendit même pas compte du silence oppressant qui s'était emparé des deux camps. Elle ne remarqua pas Morgane qui en dépit de sa propre souffrance lui faisait des signes frénétiques. Ce n'est que le grondement de l'orage qui la tira de son apathie. Elle remarqua alors les nuages menaçants, ténébreux qui s'amoncelaient au-dessus de leur tête avec une vitesse qui n'avait rien de naturelle.
Les premiers éclairs s'abattirent sur le campement Blanc, pulvérisant humains et bêtes indifféremment. L'odeur de souffre envahissait tout. Le tonnerre assourdissant annonçait la fin du monde. Soudain, un peu partout, des vortex sombres apparurent dans le ciel obscurci. En jaillirent des créatures cauchemardesques aux formes improbables. Les hurlements de terreur émanant de centaines, de milliers de gorges dépassèrent alors en intensité celui de la tempête. Des démons. L'enfer recrachait sur eux des hordes sauvages assoiffées d'âmes et de misère. Les damnés sortaient de leurs abysses pour se repaître de la vie.
- Regina, maintenant !
L'appel de Morgane l'atteignit de plein fouet. Elle ne pouvait plus tergiverser, ne pouvait plus hésiter, ne pouvait plus espérer. Ce qu'elle avait craint se produisait devant elle. Le ténébreux se déchaînait sur le monde et si rien n'était fait, il le mènerait à sa destruction. Emma n'aurait jamais voulu cela, réalisa Régina dans un ultime sursaut de raison. Alors elle se tourna vers la Dame d'Avalon et se rendit compte qu'une troisième personne était à leurs côtés. La fée Bleue, elle aussi avait répondu à la convocation de Morgane, prévenue du désastre quelques secondes avant par la déflagration produite par la prophétie.
Les trois femmes formaient un triangle autour de la Ténébreuse, chacune tendit les bras vers ses voisines sans se toucher. Des arcs lumineux jaillirent de leurs mains pour les lier les unes aux autres, formant une barrière hermétique qui emprisonna la Ténébreuse et son pouvoir à l'intérieur. Cette dernière hurla de rage en sentant les portails démoniaques se refermer emportant avec eux les cohortes monstrueuses. La tempête était toujours là, mais sans éclairs meurtriers. Emma insulta, maudit mais rien n'y fit. Elle supplia, minauda et promis sans plus de succès.
Quand Morgane avait convaincu ses deux complices de la nécessité probable de ce sort, elle les avait mises en garde. Si une telle occasion se présentait, la Ténébreuse devrait être neutralisée pour laisser une chance à Emma de revenir. Il ne faudrait pas reculer au dernier moment aux risques de tout perdre. Alors Regina, les larmes s'écoulant librement sur ses joues, tint bon. Elle ignora la colère de sa compagne, fit fi de ses supplications. Et quand Morgane leur fit signe, elle entonna avec les autres l'incantation dans une langue inconnue. Et pour cause elle était issue de l'Équilibre et la sorcière avait dû l'apprendre par cœur en ignorant le sens réel des paroles. La demie-fée lui avait simplement expliqué que cela piégerait les ténèbres avec Emma dans le cerveau de cette dernière. Dans un espace créé de toute pièce, la jeune Reine aurait l'occasion de vaincre une bonne fois pour toute la Source. De cette manière, elle contrôlerait entièrement son pouvoir plutôt que l'inverse.
Les premiers mots lui écorchèrent le larynx tant ils étaient rugueux et âpres. Les autres s'enchaînèrent avec plus de facilité mais toujours douloureux. Elle ne connaissait rien à ce sort, devant faire confiance à une quasi inconnue et cela allait à l'encontre de tous ses instincts. Mais avait-elle vraiment le choix ? Emma avait baissé les bras, elle avait tué de la pire des manières, avec un aveuglement pire encore que celui de la méchante reine. Non, le temps du choix était passé pour elles deux, restait celui de l'action désespérée. Alors, elle se força à continuer et quand vinrent les dernières paroles, elle les cracha plus qu'elle ne les dit.
Et ce fut le néant.
- Régina… Régina réveille-toi on a un problème.
- Hummm pas maintenant.
- Regina, sérieusement il faut que tu te réveilles là.
Regina ne voulait pas se réveiller, elle se sentait bien, à l'abri. Et le doux rêve qu'elle était en train de faire ne manquait pas d'attrait. Pourtant, l'intonation inquiète de sa compagne lui fit ouvrir un œil, juste un. Mais ce qu'elle vit lui fit rapidement ouvrir les deux, tout à coup parfaitement réveillée. Elles étaient dans ce qui semblait être une grotte, ou un terrier géant.
- Où sommes…, commença-t-elle paniquée.
Puis tout lui revint Lancelot, la Ténébreuse, les morts, les démons… Le sortilège de Morgane. Elles l'avaient fait.
- Je...hésita-t-elle alors qu'Emma découvrait leur environnement. De quoi te souviens-tu ?
La jeune femme s'arrêta dans son exploration et ses épaules se crispèrent.
- De la bataille, de l'assassin. De la mort de Lancelot. Après plus rien, c'est le trou noir. Comment sommes-nous arrivées ici ? Ma mère aurait-elle dépassé son aversion des mages. Ou Arthur… Arthur je vais le tuer…
- Tu l'as peut-être fait et tes parents avec, alors reprend-toi immédiatement.
La colère d'Emma fit place à l'incompréhension, mais de quoi parlait donc sa dame ? Lui reprochait-elle cette bataille qu'elle n'avait pas initiée ? Impossible, la brune l'avait soutenue malgré ses propres craintes. Alors quoi ? Elle posa la question à Régina qui se rappela le pourquoi de sa propre présence ici. Elle n'était pas là pour édulcorer la vérité afin de la protéger mais pour la guider vers la liberté. Ainsi l'ancienne reine lui raconta sa transformation et surtout le carnage qu'elle s'apprêtait à causer. Enfin à voix basse, elle avoua le sort qu'elles lui avaient jetée, les plongeant toutes deux dans ce lieu et pourquoi.
- Vous avez comploté dans mon dos, constata Emma qui se sentait trahie.
Emma mon amour, il faut que tu comprennes que c'était le plan de la dernière chance. Je pourrais me disculper en disant que c'était l'idée de Morgane, mais la vérité c'est que je l'ai appris ce fichu sort. Parce que même si je voulais y croire, même si j'ai tout fait pour t'aider à garder la maîtrise de tes émotions, c'était une possibilité.
Emma se tut un moment, abattue. Régina avait raison. Si elle avait dû faire une telle chose c'était bien à cause d'elle. Parce qu'elle n'avait pas su contenir le mal. Elle avait échoué, voilà tout. Lamentablement échoué. Et ce faisant, elle avait mis des innocents en danger, sans doute même en avait-elle tué. Combien d'entre eux avaient succombé avant que sa brune se résigne ? Beaucoup trop, même un seul serait de trop. Elle posa alors une main réconfortante sur l'avant-bras de son âme-soeur, accablée par le remord.
- Tout va bien mon tendre amour. Je comprends, et tu n'aurais pas pu mieux agir pour notre peuple.
- Emma, demanda la brune troublée, tout va bien ?
La jeune femme réfléchit à sa réponse. C'était vrai qu'elle se sentait étrange depuis son réveil. Plus apaisée. Pour la première fois depuis ce qui semblait être une éternité, elle avait l'esprit clair et serein. Lui revinrent en mémoire les derniers mois par flashs rapides et désordonnés. Elle se revit massacrer le violeur d'enfant avec une cruauté avide qui ne lui ressemblait pas, elle se revit se disputer avec les uns et les autres, les prenant de haut, imposant sa volonté avec violence et sans discernement. Elle revécu sa première nuit avec Régina. Elle s'était montrée sauvage, dominatrice, libidineuse là où n'aurait dû régner qu'amour et respect. Oh Trinité, la réunion de sa mère, la manière dont elle s'était affichée… Oh Merlin, qu'avait-elle fait ? Comment avait-elle pu…
À bout de nerfs, Emma s'effondra au sol, ses jambes ne lui répondant plus. Les sanglots montèrent le long de sa trachée, cherchant à s'échapper, à exploser. La jeune femme suffoquait, ne voulait plus voir ce flot d'images et de sensations qui l'assaillait, lui tailladant l'âme, lui déchirant le cœur. Et puis elle fut là. La prenant dans ses bras, lui offrant un réconfort qu'elle savait ne pas mériter. Son amour, sa lumière, lui chuchotait des mots doux d'une tendresse ineffable, elle la berçait contre elle, contre le battement apaisant de son cœur. Régina…
- Oh Emma, ô mon amour, tout va bien. C'est juste ton esprit qui se libère de l'emprise des Ténèbres. Je te le promets tout va bien se passer maintenant. Je suis là, nous sommes ensemble pour affronter cette épreuve. Je ne te lâcherai pas, jamais.
La blonde pleura de plus belle, submergée par l'amour qu'elle ressentait pour cette femme unique. Submergée par l'amour que ressentait cette femme pour elle. Alors, elle se laissa faire jusqu'à ce que son tumulte intérieur se calme. Et quand enfin son souffle retrouva une cadence plus tranquille, elle se sentit tout à la fois fatiguée et revigorée.
- Et maintenant ? demanda-t-elle à son aînée.
- Maintenant on sort de là ensemble.
- Tout simplement ?
- Non, évidemment non. Si j'ai bien compris nous sommes dans une sorte de labyrinthe. Chaque intersection offre un choix. Soit tu te perds soit tu trouves ton chemin vers un combat final.
- Et toi que fais-tu là ? C'est vrai ça, réalisa-t-elle soudain, que fais-tu ici ?
- Moi je suis la clé de la prison.
- Ce qui veut dire ? demanda Emma suspicieuse.
- Ce qui veut dire que l'on s'en sort à deux ou pas du tout.
Et sur ces paroles inquiétantes Régina emprunta le seul tunnel qui partait de la grotte.
Dans le monde réel, l'exécution du sortilège s'était manifesté par un dôme vert pâle protégeant les deux amantes. Ces dernières étaient allongées dans une immobilité surnaturelle sur un autel de marbre. La pierre, d'un blanc étincelant, était striée de veines d'un noir absolu.
Enfin songea Morgane, une larme unique dévalant son visage. Enfin la Trinité était de retour sur terre. Ce sort, qui servait jadis à emprisonner des dieux dans leurs avatars, nécessitait la collaboration et l'union des trois Aspects. Et même si elle pleurerait la mort de son neveu jusqu'à son dernier jour, son sacrifice n'avait pas été vain. Elle devrait se consoler en se rappelant que peu avait la chance de voir leur mort servir un si grand dessein. Malgré tout, Morgane ne pardonnerait jamais à Arthur. Elle le verrait tomber de son piédestal et s'en réjouirait.
- Ma Dame, l'interrompit une voix féminine. Je ne sais pas trop qui vous êtes, mais parmis le haut commandement, vous êtes la seule debout. Et je suis désolée de vous déranger mais non ennemis se regroupent. Ce n'est pas fini.
Morgane regarda la rousse flamboyante qui avait mené les combats. La louve se postant derrière elle comme une seconde ombre, toujours sous sa forme animale. La noble avait un regard franc qui lui plu immédiatement, il émanait d'elle une impression de force protectrice. Non effectivement, rien n'était fini. Les dés du destin roulaient encore sur le tapis et tout pouvait arriver. La preuve : elle allait combattre. Pour la première et sans doute la dernière fois de sa vie, elle allait se servir de sorts offensifs. Pour protéger un peuple, pour protéger un couple maudit, pour protéger l'équilibre et la liberté qu'avait tout être de choisir sa vie. Oh oui, elle allait se battre.
- Alors montrons-leur qui nous sommes Dame Arya, Dame Ruby. Montrons-leur la puissance de la Trinité et la valeur de la liberté.
Ensemble les trois femmes se portèrent à l'avant de leur troupe, chacune préparant ses armes. Magie, épée ou crocs, unies face à l'adversité.
En contrebas la foule s'agitait, prête à en découdre. Ils venaient sauver le monde, sauver leur princesse perdue pour certains. Ils étaient sûrs de leur bon droit et de la légitimité de leurs actions, le Bien était de leur côté. Comme toujours.
Les commandants levèrent leur épée à l'unisson. Ils aboyèrent leur ordre à la même seconde. Et leurs hommes s'élancèrent dans un unique élan. Des cris de guerre retentirent, les claquements des bottes sur le sol étaient assourdissants. Les deux camps se rapprochaient inexorablement, se laissant gagner par une soif sanguinaire.
Et se heurtèrent à un mur invisible.
Tout à leur fureur guerrière, ils tapèrent furieusement dessus, cognant à qui mieux mieux. Chaque camp conspuant l'autre pour sa lâcheté, se hurlant des insanités. Et puis une voix tonna bien au-dessus des autres.
- Personne d'autre ne mourra aujourd'hui ! Vous n'irez pas plus loin serviteurs de la Lumière. Cette terre est sous la garde de la Trinité !
À plusieurs mètres au-dessus du sol, à l'intérieur même de la barrière magique, un vieillard lévitait. Vêtu d'une robe de bure marron, celle-ci battait autour de lui alors qu'il n'y avait plus un souffle de vent. Effrayées par l'apparition à la voix d'outre-tombe, les deux armées reculèrent prudemment. Seul restaient devant, les trois rois d'un côté et les trois femmes de l'autre. Plus personne ne bougeait, plus personne n'osait parler devant cette démonstration de puissance. Et le vieillard attendait. Il demeura ainsi un certain temps avant de tourner son regard vers l'arrière des troupes Blanchards. Au loin, un cavalier fendait la foule à vive allure et quand il se rapprocha, ils surent qui ils attendaient. Blanche-Neige.
- Qui est-ce ? chuchota Arya à sa voisine. Vous n'avez pas l'air surprise.
- Parce que je l'espérait. Ce vieillard qui ne ressemble à rien c'est Merlin l'Enchanteur. Un des avatars de la Trinité.
