CHAPITRE 36 : Vigilance constante
MAUGREY Alastor « Fol Œil »
La pluie n'avait jamais aidé qui que ce soit. La plupart du temps, elle entravait les mouvements, brouillait la vue ou se contentait de détourner l'attention. Alastor Maugrey, plus couramment appelé Fol Œil, se fichait pas mal, quant à lui, que sa robe soit trempée ou que le manche de sa baguette soit rendu glissant.
Vigilance constante.
Combien de fois avait-il dit ces deux mots aux jeunes aurors qui croisaient son chemin ? Combien de fois avait-il tenté de les mettre en garde ?
Il n'était pas encore très vieux mais il avait déjà vécu bien des choses et tout au long de sa carrière, ce qui l'avait le plus marqué, ça avait été ces jeunes, presque des adolescents, tout juste sortis de l'école qui se faisaient tuer par un sortilège qu'ils n'avaient pas vu venir. Le manque d'expérience était une ennemie cruelle qui ne manquait pas de frapper quiconque ne faisait pas attention.
Poussé par la nervosité, il tapota doucement sa baguette contre sa jambe de bois, produisant ainsi quelques étincelles qui vinrent mourir dans une flaque d'eau, à ses pieds. Cette jambe artificielle était pour lui le meilleur moyen de se rappeler qu'il n'avait pas toujours écouté lui-même ses propres conseils. Dans sa précipitation, il avait tenu à mettre la main sur cet abruti de Mangemort sans même prendre le temps de s'assurer que la voie était libre. Il avait payé de sa jambe.
Vigilance constante.
Lui-même avait parfois tendance à l'oublier. Aujourd'hui, donc, le plan avait été prévu au détail près. Tout avait été pensé, mesuré et calculé, il était hors de question de se laisser avoir.
Fol Œil avait sous ses ordres pas moins de trois aurors sur-entraînés avec qui il avait l'habitude de faire équipe. Il y avait également un jeune homme dont la barbe n'avait même pas fini de pousser. Le garçon avait vingt ans, vingt-et-un au maximum et il tremblait à la fois de peur et de nervosité. Il avait bien envie de le secouer un bon coup et de lui dire de se reprendre mais ce fut ce moment précisément que Wilkes et Rosier, les deux Mangemorts qu'ils étaient venus arrêter, choisirent pour faire leur apparition.
Dans un « pop » sonore, tous deux transplanèrent au milieu de la ruelle. Instinctivement, les aurors reculèrent dans l'ombre bien que le sort de désillusion qu'ils s'étaient jetés les rendaient invisibles.
Le jeune auror, Janus si Fol Œil se souvenait bien, commença à se ronger les ongles. La tension était maintenant palpable. Il décocha un coup d'œil en direction de ses compagnons et fit un léger signe du menton.
Pas question de les laisser filer, pas cette fois. Mais avant que son équipe ne se lance à la poursuite des deux Mangemorts, Fol Œil forma silencieusement avec les lèvres :
« Vigilance constante. »
L'un des membres lui décocha un clin d'œil, un autre sourit. Le jeune Janus, lui, acquiesça si vivement qu'une longue mèche de cheveux trempés de pluie lui tomba dans les yeux, lui donnant des airs de niffleur à poils longs.
Alors que Wilkes et Rosier s'approchaient d'une petite maison à moitié en ruines, la petite troupe d'aurors s'élança. Au fil du temps, Fol Œil avait fini par s'habituer à sa jambe de bois mais il était clair qu'il avait considérablement perdu en rapidité. Et aujourd'hui, alors qu'il boitait vers la bicoque, il se rendit compte que ses compagnons avaient facilement de l'avance sur lui.
Vigilance constante.
Fol Œil se maudissait tous les jours de l'avoir oublié.
La porte de la maison en ruines se referma derrière les deux hommes. Qu'à cela ne tienne, son œil magique lui permettait de voir aussi aisément que s'il n'y avait pas eu de murs du tout. En règle générale, il ne pouvait pas voir au-travers des objets mais il y avait tellement de trous dans cette maison qu'il n'était pas difficile de percer le peu de briques qu'il restait.
Les deux membres les plus anciens de son équipe défoncèrent la porte. Dans un immense craquement et un gigantesque nuage de poussière, cette dernière s'effondra tout entière. Le temps que Fol Œil ne les rejoigne, ils étaient déjà entrés.
Les sortilèges illuminaient l'intérieur de la petite maison que la magie rendait plus chaleureuse et plus accueillante qu'elle n'en avait l'air de prime abord. Wilkes avait renversé la table derrière laquelle il s'était accroupi. Rosier, lui, était en partie dissimulé par un pan de mur, se cachant dans ce qui avait l'air d'être une cuisine crasseuse.
Vigilance constante.
Ah ! Les deux Mangemorts semblaient avoir eux aussi oublié cette règle ! Sa baguette à la main, Fol Œil se fraya un passage parmi les sortilèges à coups de boucliers magiques et lorsqu'il trouva enfin un meuble derrière lequel se cacher, soit une grande armoire dont l'une des portes vitrées vola en éclat quelques secondes avant qu'il n'arrive, il s'aplatit contre le mur et pris quelques secondes pour reprendre son souffle.
Il n'était pas très vieux mais il n'était plus très jeune non plus. Il resserra son étreinte sur le manche de sa baguette et jaillit hors de sa cachette. D'un sort, il foudroya Wilkes qui, sans même avoir le temps de pousser un cri, bascula en arrière, les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte.
Mais Maugrey Fol Œil n'eut pas l'occasion de se reposer sur ses lauriers. Son attaque avait certes ouvert une sacrée brèche dans les lignes ennemies, mais elle avait également dévoilé sa position. Il ne vit que trop tard l'éclair écarlate qui fonçait vers lui à toute vitesse.
Il plongea en avant, sentit le sortilège lui heurter l'épaule. Dans un hurlement, il lâcha sa baguette qui roula plus loin. Se redressant du mieux qu'il put sur un genou, il tendit la main vers son arme. Rosier bondit sur lui avec l'intention évidente de lui écraser les doigts. Fol Œil le saisit à la cheville, le faisant basculer.
Les deux hommes roulèrent alors dans la poussière, engagés dans un combat acharné ponctué de grognements et de cris de rage ou de douleur. Rosier était sur le point de lui échapper. Fol Œil le saisit par les cheveux et lui tira violemment la tête en arrière. Le Mangemort eut une grimace de douleur et de colère mélangées. Leurs visages n'étaient plus qu'à quelques centimètres l'un de l'autre.
Vigilance constante.
A nouveau, l'auror oublia sa propre règle d'or. Il vit nettement le sourire de Rosier, ses dents blanches parfaitement alignées, trop belles et trop propres pour le monstre qu'il était. Il vit nettement le sourire lui étirer les lèvres, il entendit parfaitement le ricanement s'échapper de sa gorge.
Et Rosier frappa. Ou plutôt, il mordit. Ses dents se plantèrent dans la chair de son nez, faisant craquer le cartilage et déchirant ce qui se trouvait à leur portée. Fol Œil poussa cette fois un véritable hurlement de douleur et tandis que le sang chaud ruisselait jusque sur sa poitrine, il se jeta vivement en arrière, sentant la chair de ce qui avait été son nez se déchiqueter sous le coup. La douleur toute entière l'enveloppa mais il garda suffisamment de conscience pour voir le sort frapper le Mangemort à la tempe. L'un de ses yeux s'injecta de sang.
Rosier s'effondra et lorsque le jeune Janus, la main encore tremblante, se pencha sur lui, il souriait encore.
Indice pour le personnage du chapitre 37 : il s'agit de l'un des descendants de Salazar Serpentard et pourtant on peut dire de lui qu'il n'est ni beau ni charmant ni particulièrement intelligent. On le rencontre au hasard d'un souvenir.
