J'inspire un grand coup. Ça ne peut pas être si terrible…quoique si, ça l'est. Trois fois pire, même.
Personne dans la chambre. Lily est partie Merlin sait où – si seulement elle pouvait partir en Alaska ce serait génial. Alice doit probablement se promener avec Frank, et le reste…je m'en moque.
Enfin, je suis seule, et c'est ce qui m'importe.
Je pensais pouvoir tenir une vie entière sans savoir. Je me suis trompée, tout comme j'avais été bien orgueilleuse de croire que jamais ces horreurs ne viendraient m'encombrer.
En tout cas, je ne peux plus tenir. Il faut que je voie. Que je sache. Savoir à quoi je ressemble avec ces deux appendices. Savoir pourquoi…pourquoi elles font si peur.
Et surtout, savoir si Lily a dit vrai…
J'ai installé un miroir près de mon lit. Le moment fatidique est arrivé.
Maudite curiosité ! Si seulement…Lily…n'était pas entrée à ce moment-là, je ne serais pas devant cet imbécile de miroir.
Il faut que je le fasse. Maintenant. Si j'attends encore, je ne pourrais plus.
Un geste de la main me suffit pour verrouiller la porte. Il ne manquerait plus qu'une autre fille entre et me voit.
- A nous deux ! Nous sommes seuls. Il n'y a que toi et moi. Un seul peut gagner. C'est un duel à mort…
Oui, je parle au miroir.
- C'est perdu d'avance, me répond la créature de l'horreur. Je ne peux dire que la vérité.
J'ignore royalement la remarque et, lentement, retire le pull informe que je porte en ce dimanche de grand froid.
Ne vous étonnez pas que je sois vêtue comme un sac. Dans un accès de colère, il y a deux jours, j'ai brûlé toutes mes affaires. Alice m'a fait la charité de quelques tenues, bien que je lui fasse encore peur. J'ai d'ailleurs remarqué que Frank vérifie régulièrement que je ne lui ai rien fait. Il me surveille…comme la totalité des élèves de l'école, d'ailleurs.
Galadriel est compris dans le nombre. Je le soupçonne de craindre d'être dans cet état une fois que lui-même aura atteint le stade ultime. J'avoue que…il y a des risques, en effet. L'acuité de mes sens a augmenté d'un cran avec ma maturation, et mes nerfs n'en sont que plus instables.
Il morflera. Surtout si nous ne nous sommes pas réconciliés d'ici là. Il ferait mieux d'y songer, d'ailleurs. Je suis tout à fait capable de faire de sa vie un enfer.
Enfin, toujours est-il que je me refuse catégoriquement à porter les costumes traditionnels à mon peuple. J'en ai assez bavé durant dix ans.
A Brocéliande, pendant les cours, ils sont tout de même potables. Tous les enfants portent de stricts pantalons de cuir noir. En arrivant ici, j'ai eu du mal à m'habituer à porter des jupes.
Mais maintenant, je suis adulte. Il n'est plus question pour moi d'aller en cours. Tout au plus en donnerais-je dans quelques années. L'apprentissage est terminé. Je suis condamnée à ne me vêtir que de toutes les déclinaisons de bleu du monde. Foncée, claire, pâle, crue, nacrée, cette couleur devra m'accompagner partout. Elle est celle de mon élément, et je ne dois pas m'en départir.
Pardon pour ce bavardage inintéressant, mais tous les moyens me sont bons pour remettre à plus tard l'instant fatidique. Je ne crains qu'une chose, que Lily ait dit la vérité, et bien que la logique me dicte de conserver tout mon libre-arbitre, je n'ai que peu d'espoir de penser qu'elle a menti.
Trêve de stupidités. Agissons et regardons.
- Je dois t'avouer, susurre le miroir sur un ton doux, que ça faisait longtemps que je n'avais pas vu une fille de ton espèce…
- Je ne te demande pas ton avis ! je réplique sur un ton plus mou que je ne le voudrais.
- Mais je te le donne quand même, ma chère enfant. C'est un peu mon travail, après tout. La dernière Furie que j'ai vue remonte à dix ans. Je ne sais pas comment elle s'appelait, mais elle a comme toi fait appel à mes services. Pourtant, elle n'en avait pas trop besoin. Toi, par contre…
- Paix ! Tu n'es qu'un miroir. Laisse-moi me concentrer, sinon je n'y arriverai jamais !
Silence. Miracle, cet âne aurait-il compris ? Mine de rien, tout de suite, je regrette de ne pas avoir vérifié le miroir que je choisissais. Pourquoi, de tous ceux de l'école, a-t-il fallu que j'en prenne un ensorcelé ? Pour peu je n'aurais plus qu'à lui demander si je suis la plus belle !
Si encore il était discret et se mêlait de ses affaires… Même pas ! Quelle andouille, Merlin, quelle stupidité ! S'il avait une langue, je la lui arracherais, et je serais débarrassée de ces commentaires à une Noise !
- Splendide ! reprend la voix de crécelle. Tu as été efficace. Tu es mûre depuis longtemps ?
Mais de quoi je me mêle, à la fin ? C'est vrai, quoi, je ne lui demande pas son âge, ni pourquoi il a un teint aussi cadavérique ! Sérieusement, il ne pourrait pas se la boucler deux secondes ? En plus, si mes ailes sont sorties, ce n'était même pas volontaire ! Il m'a trop monté le bourrichon, c'est lui qui m'a énervée.
J'ai progressé, tout de même. Il y a deux jours, il aurait été réduit en miettes.
- Suffisamment longtemps pour te briser en mille morceaux, je réponds entre mes dents.
- Sept ans de malheur.
- Peut-être, mais au moins tu me ficherais la paix.
Silence. Hourra ! Il l'a mise en veilleuse ! Miracle !
Grande inspiration. Il faut que je coupe court à cette indécision. Il faut que je sache.
Lentement, je tourne la tête. Regardera ? Regardera pas ?
- On dirait une gamine…
J'ouvre les yeux.
Oh Merlin…
De mon dos sortent deux ailes, ni grandes ni petites. Mon élément leur a donné une jolie couleur bleu nacré, et elles scintillent doucement sous la lumière. En apparence, elles paraissent être de plumes, mais de près, ce n'est pas le cas. La magie les a créées en une espèce de membrane que je peine à décrire. Sous mes doigts, leur surface est plus douce que le velours. Elles paraissent si fragiles…j'ai l'illusion, un instant, qu'un léger choc suffirait à les briser.
Mais, je le sais, c'est loin d'être le cas. Mes ailes sont probablement la partie de mon être la plus solide. La plus inutile, aussi. Sacré paradoxe.
C'est tout de même un grand mystère magique. Pourquoi la magie nous a-t-elle donné des ailes, alors que nous pouvons voler sans ?
Ou bien elle est stupide, ou bien elle est folle…
Je pencherais plutôt pour folle, car je ne puis hélas oublier les marques dont elle m'a dotée.
Voyez par vous-mêmes : je suis encore jeune. Adulte, certes, mais depuis peu. Mes ailes doivent grandir encore. L'infirmière y veille. Chaque jour, elle exige de mesurer mon envergure. En une semaine, j'ai pris deux centimètres.
Cela ne serait rien si, au fur et à mesure qu'elles grandissent, elles ne descendaient pas également dans mon dos. Vous savez que lorsque je suis calme, ces horreurs à plumes – même si techniquement elles n'en ont pas – s'incrustent dans ma chair, et ne demeurent plus que comme deux marques noires.
Ces marques, je les possède déjà. Elles prennent naissance à la fin de mes ailes, descendent de part et d'autres de ma colonne, pour venir se rejoindre au dessus des initiales fatidiques, celles que je n'ai pas encore osé regarder.
Il faudra que je les voie. A l'origine, je suis là pour ça. Mais j'ai peur.
Si jamais Lily avait raison… Oh Merlin, j'aurais perdu mon pari. Ce serait…indescriptible. En s'en tenant à la pure logique, je devrais parler à Sirius. Non non non…
Saviez-vous que je suis une incroyable trouillarde ? Probablement, oui. Je dois bien être ici depuis une demie heure, et je n'ai toujours pas terminé ce pourquoi je suis venue.
Poule mouillée. Je fais quoi à Gryffondor ? Quelqu'un pourrait-il briser le grand mystère de ma répartition ?
Non, allons. Soyons courageuse. Ambre, tu es grande, tu es adulte. Tu dois apprendre à faire face à la réalité. Dans ton avenir, tout ne sera pas rose, et il faut que tu t'y prépares dès maintenant.
Lentement, mes yeux glissent vers mes hanches. A la naissance de mon bassin s'étendent deux lettres, celles qui doivent sceller ma vie et me font si peur.
…
…
Oh non.
Je tombe à genoux, le visage entre les mains.
Impossible. Mais pourquoi, pourquoi, pourquoi a-t-il fallu que ça tombe sur moi ?
Tout s'éclaire à présent… mais ça ne me plaît pas du tout.
S…B. Lily avait raison.
Quelles sont les chances pour que ces lettres ne concernent pas Sirius ? J'y ai déjà pensé, je crois. Moins de 0,00001%.
La magie pourrait-elle se tromper ? Vrai, normalement, lorsqu'un Furien a ses ailes, c'est qu'il aime…
Mais ce n'est pas mon cas.
Mon intention n'est pas de me répéter, mais il faut se rendre à l'évidence : j'estime beaucoup Sirius, mais je ne supporterais pas qu'il soit davantage pour moi qu'un ami.
Notre comédie en était bien une…et elle le demeurera.
Il ne me reste maintenant qu'une solution pour éviter la crise qui se profile.
Si Lily sort avec James, je suis cuite.
Assez pensé. Il me faut respirer, il me faut de l'air. J'en ai plus qu'assez de ce château qui m'oppresse. Je suis une créature de la nature, je dois retourner à mon élément premier.
La tête froide, peut-être que je pourrais songer en paix.
En moins de deux secondes, je remets mon pull d'une laideur sans bornes et relègue le miroir dans la salle de bains. Je le remettrais à sa place. Plus tard. Un petit séjour dans le noir lui apprendra à ne pas casser les pieds aux honnêtes gens.
Les joues en feu, je descends dans la salle commune. Pas de doute, je hais ce château. Les élèves, l'univers, le climat, tout m'oppresse. Pourquoi obliger les créatures sauvages que nous autres Furiens sommes à vivre ici ?
Brocéliande me manque…
Soudainement, le souffle me manque. Je disais que je hais Poudlard. En fait, c'est faux. En cet instant, je l'exècre, le maudis, le voue aux abysses.
Lily avec.
Pourquoi, mais pourquoi est-elle en train de – passez-moi l'expression – rouler une pelle à mon frère ?
Je vais avoir des ennuis. C'est la seule solution. D'une, parce que selon les termes du contrat, je suis censée parler à Sirius. De deux, parce que je n'ai pas la moindre intention de le faire…
