Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst – Drama – Yaoi
Résumé du précédent chapitre (Le retour d'Athéna) : Plus que jamais déterminée à se venger d'Hadès, Athéna revient au Sanctuaire pour préparer sa contre-attaque. Contre l'avis de Saori, elle décide de tester le filet mis en place par son oncle, en envoyant Camus et Aphrodite effectuer une mission à l'extérieur. Ils resteraient sous la garde vigilante de Shaka et de Milo, mais lors d'un briefing avec Shion et la Vierge, Athéna insiste pour qu'à un moment donné Shaka se désolidarise du groupe. Elle exige par ailleurs que Milo ne soit pas informé de cette défection passagère, désirant profiter de l'occasion pour observer les façons de réagir du Scorpion, confronté à un danger lors d'une mission commune avec Camus. Pendant ce temps, dans les baraquements de femmes, plus que jamais amoureuse de Milo, Djamila écoute les conseils d'Aslinn. Jouant la bonne camarade, celle-ci la pousse traîtreusement à persévérer auprès du Scorpion.
CHAPITRE 36 : LES CONFESSIONS DE MILO (mise à jour 22 juin 2016)
Déterminée à prendre les opérations en mains, et à tromper Hadès en manifestant une implication qui pouvait sembler un peu désespérée, Athèna s'installa quelques jours au Sanctuaire. Elle avait toujours aimé se confronter à l'humanité de ses chevaliers, et à celle de la masse des anonymes qui veillaient également à la bonne marche du Domaine Sacré. Son séjour allait d'autre part lui permettre de régler certaines questions d'intendance, et de rétablir quelques règles indispensables à la pérennité d'un avenir conforme à celui qu'elle attendait.
Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis le retour de ses chevaliers d'Or. Il devenait urgent de faire le point avec Shion sur la découverte d'apprentis potentiels, et de décider où, et avec qui, mener de nouvelles recherches pour trouver d'autres candidats. Le nombre des armures orphelines n'avait jamais été aussi grand. Il fallait songer à les doter de porteurs.
Dans les années à venir, au-delà des missions spécifiques qui leur échoiraient, les Ors devraient pourvoir pratiquement à eux seuls à l'enseignement des prétendants aptes à renouveler les rangs des chevaliers d'Argents et de Bronzes. Athéna leur reconnaissait d'immenses mérites, mais elle ne se leurrait pas. Malgré leur capacité extraordinaire à surseoir à la fatigue, et des compétences de pédagogue supérieur à la moyenne pour certains d'entre eux, leur bonne volonté ne compenserait pas l'impossibilité de former correctement plus de deux ou trois postulants à la fois.
Dans des conditions idéales, cela prendrait une bonne décennie, ne serait-ce que pour compléter la moitié des effectifs. Et les conditions étaient loin d'être idéales. Tant qu'elle n'aurait pas trouvé la solution pour contrer le châtiment d'Hadès, cinq de ses chevaliers demeuraient contraints de dispenser leurs apprentissages à l'intérieur du Sanctuaire, situation inédite, et qui était bien trop réductrice pour permettre aux aspirants d'atteindre le niveau requis.
Death Mask et Saga parviendraient encore à contourner cet écueil en transportant directement les apprentis sous leurs responsabilités dans leur domaine de prédilection. Mais Shura devrait se contenter des seules possibilités que lui offrait l'île Sacrée.
Et que dire de Camus et d'Aphrodite ? Privés de cosmos à l'extérieur, ils étaient ceux qui pâtissaient le plus de la conjoncture. Sans composants hivernaux, ils ne seraient d'aucune efficacité pour apporter un enseignement de valeur aux futurs guerriers rattachés à leur constellation. À moins de créer un microclimat glacière capable de déclencher une fronde parmi le reste de ses troupes, Athéna voyait mal comment leur fournir les éléments adéquats à la mise en pratique de leur discipline sur place.
À la rigueur, le chevalier des Poissons pourrait suppléer l'absence de conditions favorables en innovant. La végétation exubérante qu'il suscitait ne dépendait du froid du Grand Nord que pour protéger les jeunes recrues contre l'effet violent des poisons durant leur apprentissage. Mais il n'existait aucune échappatoire réelle concernant le Verseau. L'univers exclusivement tourné vers la neige et la glace de ce dernier se heurterait vite au manque de faisabilité.
Nul doute que son oncle devait se plier d'hilarité au fond de son urne. Si elle ne trouvait pas rapidement une solution pour remédier à ces manquements, dans un proche avenir, c'était tout un pan de savoir de sa chevalerie qui lui ferait défaut.
D'un autre côté, concernant son plan pour provoquer Hadès, elle demeurait inflexible et sûre d'elle. Elle avait parfaitement conscience des risques que celui-ci faisait courir à Camus et à Aphrodite. Elle restait néanmoins confiante, même en songeant aux pénalités dont elle les avait elle-même accablés. La puissance et les techniques de combats éprouvées de Milo et de Shaka devraient parvenir à les protéger. Elle espérait sincèrement que tout se passerait bien, car elle agissait principalement pour aider les chevaliers du Verseau et des poissons à se ressaisir.
Certes, elle avait besoin qu'ils se réapproprient l'intégralité de leurs pouvoirs, afin de transférer ceux-ci au profit d'une génération nouvelle qui la servirait ensuite efficacement, mais dire qu'elle se désolidarisait de leur sort était faux. Sa chevalerie d'Or avait mainte fois souffert pour elle, et lui avait amplement prouvé sa fidélité. Si elle arrivait à offrir à ses représentants un avenir plus doux, elle le ferait. Mais en l'état actuel des choses, ils étaient en alerte, et tant qu'elle n'aurait pas définitivement résolu le problème créé par Hadès, elle se devait de réagir en déesse gardienne de l'humanité avant tout.
Shaka allait devoir se démarquer de façon dangereuse, mais elle ne doutait pas de son intelligence et des précautions dont il s'entourerait pour jouer son rôle en évitant que le chevalier sous sa garde fût blessé. Elle n'avait pas non plus désigné Milo au hasard. La promptitude de ses réactions avait toujours été excellente, et dans ce cadre précis elle était convaincue qu'il montrerait un maximum d'esprit d'équipe.
Obtenir la preuve que le Grec était capable de se désolidariser à minima du Verseau pour effectuer une mission parallèle entrait dans les questions à régler d'urgence pour Athéna. Afin de préserver la constance des fonctions qu'ils assumaient, elle avait besoin de la certitude que les deux hommes ne feraient jamais passer en priorité l'attachement qui les liait dans l'éventualité de n'importe quel combat. Qu'ils se secondent efficacement et s'assistent lors d'un affrontement mené en commun : oui. Qu'ils privilégient la sauvegarde de l'un ou de l'autre avant leur objectif : non.
Paradoxalement, c'était pourtant bien sur la corde sensible des sentiments que portait le Scorpion au Verseau qu'elle désirait jouer. Elle espérait ainsi forcer l'attention préventive de celui-ci sur deux fronts différents, en le poussant à prendre soin d'Aphrodite, tout en s'assurant que tout se passait bien pour Camus. Une configuration qui allait permettre de renforcer le rôle ambigu de la Vierge.
Athéna savait qu'elle prenait un risque en ne tenant pas informé Milo d'une partie de sa stratégie. Mais tout autant qu'un test visant le Scorpion, il lui semblait donner une meilleure assurance vie au chevalier des Poissons en agissant ainsi. Elle avait longtemps débattu du péril encouru par le Verseau avec Shaka, et elle avait la certitude que l'Indien se débrouillerait pour repousser Camus du côté du Grec en cas de besoin.
Si Milo réussissait l'épreuve, plus rien ne s'opposerait à ce qu'elle acceptât d'admettre officiellement sa mise en couple avec le Français. Ceci semblait même une juste récompense, et une bien petite compensation pour se faire pardonner sa manipulation. Dans le cadre où une relation affective forte existait toujours entre les deux hommes, évidemment. Parce que Shion avait été on ne peut plus flou sur le sujet lorsqu'elle l'avait interrogé. L'implication du Scorpion dans les derniers déboires du Français était encourageante et venait manifestement du cœur. Les réactions épidermiques et agressives du Verseau à son égard laissaient par contre planer plus de questions. Comme en ce moment même, alors qu'elle ressentait le cosmos troublé de Camus, sans arriver à identifier avec exactitude la raison d'une assise émotionnelle aussi étrangement vacillante.
L'aube se levait à peine et l'arène centrale était pratiquement déserte. La grisaille du jour accentuait encore les zones d'ombre, et la fraîcheur de la matinée décourageait les rares désœuvrés de flâner sur les gradins. La pluie tombée en abondance durant la nuit marquait de son humidité froide les pierres, et le sol de terre battue où s'affrontaient généralement les combattants reflétait à l'infini la tristesse du ciel à travers les multiples flaques d'eau.
Revêtus de leurs armures dorées que même le manque de lumière ne parvenait pas à ternir, deux hommes traversaient le centre de l'hémicycle. D'une démarche calme et déterminée, le premier s'arrêta près du mur donnant accès aux vestiaires de la structure. Sans un mot, le second se plaça devant lui. Immobiles à quelques pas l'un de l'autre, Camus et Milo se faisaient à nouveau face.
Inutilement le Français balaya du regard la zone autour de lui. Mis à part deux sentinelles à moitié endormies sur le haut des gradins nord, et un garde insomniaque ou largement en avance, qui patientait en attendant Death Mask sous le portique droit devant eux, aucun autre adversaire de son rang n'était présent. Une constatation qui rendit le Verseau amer et lui fit immédiatement regretter d'avoir quitté si tôt ses quartiers.
Comme tous les matins, le Scorpion l'avait suivi, sans même prendre la précaution de se dissimuler. Sitôt sorti de son temple, Camus l'avait senti qui le rejoignait pour se tenir derrière lui. Marchant quelques pas en arrière, Milo avait pris soin de ne pas l'interpeller. Il l'avait simplement accompagné tout le long du trajet en conservant un silence religieux. Durant tout le chemin, le Français avait progressé sans un regard en arrière, feignant une indifférence qui était loin de l'habiter.
La conversation qui l'avait opposé la veille au Grec l'embarrassait et il évacuait mal les sentiments contradictoires qu'elle soulevait encore en lui. Il était incapable de déterminer s'il devait regretter ou non la venue d'Angelo et de Sergueï, qui avait brutalement interrompu la réponse hésitante qu'il s'apprêtait à livrer à son ancien amant. La sollicitude vigilante de l'enfant l'avait aidé, tout en ravivant d'autres incertitudes, qui l'éloignaient de manière doublement préventive de Milo.
Camus savait qu'il ferait tout pour préserver son fils, mais existait-il une solution pour le sauver ? Et si par miracle il parvenait à trouver celle-ci, ne risquait-il pas de mettre en danger Athéna, et tout ce pour quoi il avait été éduqué ? Faire passer sa responsabilité de père avant celui de chevalier, n'était-ce pas tourner le dos à des valeurs pour lesquelles il avait été jusqu'à sacrifier trois fois son existence précédemment ?
Incapable de répondre à ces questions, le Français se sentait comme un survivant en sursis, résigné à faire encore une fois le deuil de lui-même si cela lui permettait d'épargner la vie de Sergueï, sans pour autant menacer la sécurité du domaine qu'il défendait depuis son enfance. En cas de besoin, il s'immolerait. C'était tout au moins la seule solution que sa fatigue récurrente et ses illusions perdues lui proposaient.
Il aurait aimé se convaincre qu'il n'attendait plus rien pour lui-même. Mais au milieu de tout ce désordre, il y avait Milo, les sentiments qu'il devait lui cacher, et l'aveu inattendu de l'amour survivant du Grec à son égard. Qu'aurait-il dit sans la venue de leurs deux visiteurs ? Il ne pouvait oublier que le Scorpion l'avait trahi. Mais aussi profonde cette blessure était-elle, il devait reconnaître la singularité de sa spécificité. Nette, tranchante, dévastatrice, mais sans récurrence. Cette trahison l'avait atteint de manière si brutale qu'elle semblait maintenant susciter de remords chez Milo.
Camus ne mettait d'ailleurs pas en doute la sincérité de son ancien amant lorsque celui-ci lui jurait qu'il éprouvait à nouveau de l'amour pour lui. Et cela ne faisait que l'enfoncer davantage. Car, de son côté, combien de secrets lui dissimulaient-il encore ? Même si la plupart relevaient de la parole donnée à son Maître, il était seul aujourd'hui pour hériter du poids de leur conséquence, et à ce jeu, il se distribuait le plus mauvais rôle.
Un menteur, doublé d'un manipulateur, voilà ce à quoi l'avaient réduit les silences de son mentor.
Plus que tout, le Verseau détestait l'injustice, et l'obstination de Milo l'obligeait à réviser son jugement à son égard. Le Scorpion méritait sa colère, mais pas son dédain. À vouloir passer outre son entêtement agressif et humiliant, son ancien amant faisait preuve d'une détermination pour le reconquérir qui forçait son admiration. Camus était fatigué de ce divertissement cruel, dont chaque jour les règles lui échappaient davantage.
Malgré l'embelli du côté du Grec, à cet instant précis, les deux hommes se dressaient l'un contre de l'autre dans l'arène, comme deux étrangers auraient pu le faire. Nulle agressivité de la part du Scorpion, mais toujours cette fermeté à le protéger contre lui-même. Sous le ciel gris, les yeux clairs de Milo se nuançaient d'un attentisme un peu désabusé qui lui faisait mal. Le Français en avait honte. Il savait que la résolution de cet affrontement muet appartenait à lui seul, mais une fois encore les mots s'étouffaient dans sa gorge.
Milo lut-il son hésitation dans son regard ? Franchissant les quelques pas qui les séparaient, il s'approcha soudain si près que le Verseau aurait juré qu'il le mettait à l'épreuve.
« S'il te plaît », souffla-t-il, alors que d'un mouvement prudent Camus reculait en direction du mur qui s'érigeait derrière lui.
Rattrapé par sa fierté, et l'image de force inébranlable qu'il devait donner à chacun et à chaque occasion, le Français s'arrêta avant que la dureté de la pierre ne le fît. Impuissant à colmater cette sensation de déloyauté qui l'étreignait depuis la veille, il se contenta de dévisager froidement le Scorpion, en scellant la moindre parcelle émotive à l'intérieur de lui-même.
Soucieux de ne pas lui déplaire, le Grec n'esquissait plus un geste. Le silence du Verseau ne trahissait aucune hostilité, et cela faisait des jours que ce n'était plus arrivé. L'expression de Camus demeurait froide, mais son immobilité était annonciatrice de réflexions intérieures contradictoires, et l'insondable beauté de ses yeux au bleu profond n'était plus aussi glaciale que lors de leurs précédents affrontements.
Milo retint un sourire à la fois triste et amusé. Il faudrait du temps avant que le Français ne lui accordât à nouveau sa confiance. Il allait non seulement devoir se racheter au prix fort et faire preuve de patience, mais s'il désirait regagner ne serait-ce que son amitié, il devrait le reconquérir comme on apprivoise un animal sauvage farouche et empreint de noblesse.
Un élément le consolait pourtant du gouffre qui s'était instauré entre eux. Derrière l'insensibilité que marquait Camus à son égard, et son refus systématique d'accepter son aide, il retrouvait malgré tout progressivement celui qu'il avait autrefois perdu. La drogue de Zoltan courait peut-être encore dans l'organisme du Verseau, mais elle avait quitté son esprit.
Semblant vouloir lui donner raison, Camus sortit de son silence pour lui dire d'un ton uniforme.
« Seulement le temps que je me sente mieux ».
Enfin, il ne repoussait pas la main qu'il lui tendait ! Le cœur de Milo se gonfla d'allégresse. Incroyablement heureux, il suivit des yeux le Français qu'il se mit brusquement en mouvement pour regagner le centre de l'arène. Il venait de remporter une victoire. Le Verseau avait même renoué avec cette façon informelle qu'ils avaient de se comprendre à demi-mot. Leur façon. Inconsciemment sans doute. Mais il l'avait fait.
Le Scorpion n'eut que le temps de se mettre en garde avant que Camus ne l'attaquât. Ses coups manquaient encore un peu de précision, mais ils étaient percutants et la manière dont il tentait de le déséquilibrer ne devait rien au hasard. Se laissant emporter par cet allant, le Grec répliqua avec fougue, attentif toutefois à ne pas blesser son partenaire. En remerciement de sa bonne volonté, il accepta néanmoins de faire preuve d'un peu plus de combativité qu'à l'ordinaire. Bien que maîtrisant toujours sa puissance, il partit à son tour à l'assaut.
D'un mouvement tournant, il força le Français à reculer. Leur échange demeurait purement physique. Une configuration qui désavantageait le Verseau. Le Grec était un peu plus corpulent et surtout plus musclé. Cependant, ce que Camus perdait en force, il le gagnait en agilité. Leur rapidité étant égale, le combat restait équilibré, et rapidement, un déplacement inattendu mit en difficulté Milo.
Tour à tour inventifs et agiles, les deux chevaliers s'affrontaient en retrouvant des automatismes anciens, sous les regards à présent parfaitement réveillés et intéressés des trois gardes, auquel Jabu et un nouveau petit groupe de soldats étaient venus s'ajouter.
Milo prenait soin de ne pas frapper directement Camus, le repoussant exclusivement dans les endroits dégagés, mais il cherchait visiblement à le plaquer au sol, ou tout au moins à l'immobiliser. C'était la première fois qu'il se comportait de façon à peu près normale lors d'un entraînement, et le Français l'en remerciait en répliquant de manière à la fois déterminée et mesurée. Milo se félicita intérieurement. À partir du moment où il acceptait de lui faire courir un risque minimum, Camus semblait s'autoriser à veiller sur sa propre personne. Le consensus était réussi.
Ils luttèrent ainsi près d'une heure, sans s'apercevoir que les gradins se remplissaient peu à peu. Avec une délectation presque sensuelle, Milo improvisait des gestes de parades et d'attaques adaptés, qui l'amenaient à frôler son partenaire sans que quiconque ne pût trouver à y redire. Accaparé par son désir de lui prouver qu'il parviendrait dorénavant à se défendre, Camus tolérait ces attouchements comme la juste rançon d'un combat bien mené. Vifs comme l'éclair ils se rapprochaient avant de s'écarter d'un bon, pour ensuite parfois s'immobiliser un instant face à face, dans un statu quo sans vainqueur.
Le Verseau fut le premier à prendre conscience des petits groupes qui lentement s'étaient rassemblés autour d'eux. Debout, les bras croisés sous l'arche d'entrée, Dohko lui adressa un chaleureux sourire d'encouragement, tandis qu'assis sur le gradin du premier rang près de ses hommes, Angelo le regardait évoluer d'un œil légèrement moqueur. Satisfait d'avoir enfin montré qu'il ne se considérait plus comme en convalescence, mais peu désireux d'alimenter la bonne humeur et les idées qu'il devinait triviales du Cancer, Camus décida qu'il était temps d'arrêter là leur échange. Se présentant spontanément face à une nouvelle charge du Scorpion, il bloqua les poings de celui-ci de ses deux mains tendues.
Milo comprit trop tard le sens de son geste. Il pensait que le Français allait se dérober à son mouvement comme les fois précédentes, et la surprise le déconcentra suffisamment pour qu'il ne parvînt qu'à maîtriser imparfaitement sa force. Stoppé net dans son élan par les deux paumes dressées devant ses poings, il fut d'abord incapable de détourner son regard des deux grands lacs impavides qui semblaient le dévorer en retour. Jusqu'à ce qu'il sentît un liquide chaud et poisseux couler entre ses doigts.
Intrigué, il posa les yeux sur ses mains, et ce qu'il vit découpla son inquiétude. Si les gantelets que portait Camus avaient bien amorti le choc, leur meurtrissure lors de l'impact avait provoqué deux longues estafilades. Celles-ci courraient le long de ses avant-dernières phalanges, là où s'arrêtait la protection du métal. Les blessures étaient légères, mais elles commençaient à saigner abondamment.
Le Français tournait le dos aux deux autres chevaliers d'Or présents, et pour l'instant, Milo était le seul à comprendre la gravité de l'incident. Un froncement de sourcil sévère de la part du Verseau le mit en demeure de se taire. Utilisant le froid de son cosmos, ce dernier jugula facilement l'hémorragie, sous le regard à la fois anxieux et contrarié du Grec. Ouvrant ses poings, le Scorpion enserra avec douceur les doigts blessés entre les siens.
« C'est trop grave Camus. Il faut le leur dire », murmura-t-il, en conservant un sourire de façade pour tromper la Balance et le Cancer, situés dans son champ de vision.
Comme il le redoutait, le Français retrouva instantanément son expression la plus glaciale, tandis qu'il arrachait ses mains de son étreinte.
« Non ! Et si tu tiens à ce que je supporte ta présence, cette information doit rester entre toi et moi. »
C'était une mise en garde qui remettait brutalement en cause tout le chemin qu'il venait de parcourir. La réponse de Milo fut avant tout dictée par son besoin de l'amadouer.
« D'accord, fit-il, en parvenant à conserver un visage presque enjoué. Mais tu me réserves tous tes prochains entraînements sans faire aucun caprice. Personne d'autre que moi Camus. Personne. »
Les yeux du Verseau se durcirent un bref instant, puis, vaincu, il inclina la tête d'un geste sec. Camouflant les traces ensanglantées qui maculaient ses doigts dans les pans de sa cape, il s'éloigna en passant le plus loin possible d'Angelo et de Dohko. Perplexes, les deux chevaliers interrogèrent Milo du regard, mais celui-ci fit mine de ne pas les voir en quittant l'arène à son tour.
Le reste de la journée amena au Palais la totalité des chevaliers d'Or. Convoqués isolément ou par petits groupes, ils se rendirent aux ordres de leur déesse en s'étonnant un peu de ne pas être rassemblés en commun. Athéna les rassura tout à tour sur l'évolution de sa partie contre Hadès, sans véritablement leur donner de raison de pavoiser. Elle les informa aussi de son désir de recentrer prochainement leur rôle sur la recherche et l'éducation d'apprentis de tout niveau. Soucieuse de procéder auparavant à quelques réorganisations, elle attribua ensuite à chacun une mission spécifique, en fonction des capacités pleines et entières des uns, et réduites à ce que pouvait offrir le Sanctuaire aux autres.
Dans ce cadre, Camus et Milo ne furent pas vraiment surpris d'être appelés ensemble. Bien que leurs rapports se fussent assagis, les aléas de leur relation étaient de notoriété publique, et une mise à plat de la part d'Athéna s'inscrivait dans une réaction prévisible. Rien n'indiquait que les ordres qu'ils recevraient les amèneraient à collaborer. Milo voyait néanmoins dans cette double assignation l'augure d'une promesse positive. Il espérait sincèrement que la déesse comprendrait implicitement son souci, qu'elle lui permettrait de continuer de veiller sur le Français, et il s'en réjouissait.
Pour sa part, Camus redoutait que l'incident du matin poussât le Scorpion à le dorloter trop ouvertement, et il se sentait gagné par l'appréhension à mesure qu'il approchait du Palais. La mobilisation de Milo à son égard le touchait proportionnellement à ce qu'elle l'indisposait. Incapable d'exprimer à visage découvert l'un de ces deux sentiments, sans trahir son propre attachement d'un côté, ou faire preuve d'un manque de gratitude mensonger de l'autre, il se résignait, en essayant de se convaincre qu'Athéna leur épargnerait l'épreuve de mettre leurs compétences en commun pour la servir.
Les deux chevaliers furent introduits dans la salle du trône dès leur arrivée. Installée en majesté au fond de la grande pièce, dont l'unique décoration se limitait au tapis d'Orient d'un rouge soutenu déroulé sur un sol à la blancheur miroitante, Athéna siégeait sur la haute assise de marbre, en donnant l'exacte représentation de l'autorité suprême qu'elle symbolisait. Empoignant d'une main volontaire son spectre en appui devant elle, habillée de la longue robe banche qu'elle portait traditionnellement au Sanctuaire, une tiare dorée dégageant son visage harmonieux de sa chevelure lilas dont la couleur en demi-ton rehaussait les yeux verts de Saori, elle exhalait une impression de puissance mesurée, inébranlable et tranquille.
Aphrodite et Shaka se tenaient debout sur sa gauche. Revêtus de leurs armures tout comme les nouveaux arrivants, ils semblaient monter une garde prétorienne, et Camus et Milo suspectèrent une mission d'ampleur, ou tout au moins d'importance.
À la fois bienveillante et sévère, Athéna les accueillit avec un sourire engageant.
Respectueux de l'étiquette établie, les deux hommes s'avancèrent côte à côte jusqu'au pied du trône. Ils s'inclinèrent devant celui-ci en posant un genou à terre dans un ensemble parfait. D'un ton affable, la déesse les pria de se relever. Milo en profita pour échanger un bref regard avec Aphrodite. Ce dernier lui répondit par un léger haussement d'épaules trahissant son ignorance. Visiblement, le Suédois n'en savait pas davantage que lui, et il s'interrogeait également.
Égal à lui-même, Shaka conservait un air de détachement trompeur, aussi imperméable que pouvait l'être l'expression indifférente du Français dans ses meilleurs moments.
Satisfaite de percevoir l'attention et la curiosité de ses subordonnés, tout au moins en ce qui concernait trois d'entre eux, Athéna les informa posément de sa décision de tester l'interdit d'Hadès, en exposant directement les chevaliers du Verseau et des Poissons aux foudres de son oncle à l'extérieur du Sanctuaire.
Agissant comme si elle tentait simplement d'utiliser au mieux les compétences que ses chevaliers punis pouvaient encore lui offrir, elle avisa Aphrodite et Camus qu'elle les envoyait dès le lendemain sur le terrain, pour résoudre une question mineure, mais suffisamment urgente pour expliquer qu'elle se risqua à les dépêcher loin du Domaine Sacré.
Ils étaient supposés s'introduire au sein d'un complexe industriel récemment implanté sur la côte grecque, près d'Athènes, déjouer les systèmes de sécurité, et faire la copie d'un dossier confidentiel rangé dans une salle des coffres ultra sécurisée. Opération délicate lorsque l'on était privé de cosmos, mais pas impossible quand on avait reçu un enseignement spécifique et que l'on possédait un entraînement de haut niveau. En cas de problème, Shaka et Milo ne seraient pas loin pour veiller au grain.
Posément, elle argua que cette mise en condition représentait un intérêt majeur pour tester les capacités toujours actives des deux guerriers sans cosmos, ajoutant ensuite que cet exercice lui permettrait de faire d'une pierre deux coups, en vérifiant le temps de réaction d'Hadès. Car là se situait leur vraie mission. Elle restait persuadée que son oncle avait mis en place un réseau d'espionnage pour l'avertir du moindre faux pas des cinq chevaliers félons, et elle désirait mesurer la fiabilité de celui-ci.
Les quatre hommes debout devant elle suivaient ses explications en soldats disciplinés, et elle acheva son exposé dans un silence religieux. Seul à connaître l'enjeu véritable de ce scénario Shaka ne laissait rien transparaître, mais elle perçut sa contrariété au-delà de l'immobilité adoptée par sa stature longiligne. Il lui obéirait sans broncher, mais apparemment, et bien qu'ils en eussent longuement discuté précédemment, il redoutait le risque, même minime, qu'il allait faire courir à ses frères d'armes.
Les deux concernés l'avaient écoutée sans manifester la plus petite réaction face au danger bien réel qui les attendait, comme se devaient de le faire ses chevaliers en sa présence, et elle jugea qu'ils considéraient cette tâche comme parfaitement justifiée et devant leur échoir. Seul Milo montrait une certaine agitation, et fixait sur elle un regard perplexe. Cependant, aucun des quatre n'émit le moindre avis. Attachée à les laisser exprimer leurs objections, elle leur tendit toutefois une perche.
« Avez-vous des questions ? »
Elle s'attendait à ce que le Scorpion sautât sur l'occasion, mais au prix d'un effort qu'elle devina important, il garda le silence. La proximité immédiate du Verseau semblait y être pour beaucoup. Cette sagesse relative allait dans le sens qu'elle espérait. Elle aurait néanmoins aimé être sûre qu'elle entrait bien dans le cadre qu'elle recherchait. Elle n'avait aucune crainte quant aux façons d'agir du Français, sachant que quoi qu'il dût lui en coûter, son enseignement prendrait toujours le pas sur ses sentiments lors des situations de crises. Mais elle augurait de manière incertaine sur les réactions du Grec.
Personne ne paraissant vouloir s'informer davantage ou émettre un avis contraire, elle finit par congédier ses troupes.
« Vous pouvez vous retirer. »
Traînant les pieds, Milo laissa ses frères d'armes le devancer. Comment Athéna pouvait-elle sérieusement concrétiser une telle idée ? Certes, c'était logique et bien pensé, mais au-delà d'une façon de tester Hadès, les risques étaient énormes. Et cela ne lui déplaisait pas simplement parce que Camus allait être directement exposé. Il songeait aussi à Aphrodite.
Sans cosmos, les difficultés se multipliaient avant que ses malheureux coéquipiers ne réalisassent ce que l'on attendait d'eux. Qui plus était, ce qui pouvait être motivant pour deux chevaliers mis à l'écart par la force des choses, et gratifiant en cas de réussite, se révélerait extrêmement dangereux à partir du moment où les Spectres entreraient dans la danse.
Le Scorpion admettait que leurs fonctions les plaçaient continuellement face à ce genre d'aléas, sauf que généralement, les forces étaient plus équilibrées. La situation serait d'autant plus périlleuse pour Camus, à qui le moindre coup pouvait être fatal. Il fallait qu'Athéna sût pour ses hémorragies.
Pour le Grec, interpeller la déesse en privé, c'était aussi l'occasion rêvée d'essayer de comprendre les paroles énigmatiques de Zoltan à son égard. Milo repoussait de jour en jour sa demande d'entrevue auprès de Shion, de crainte de se trahir à propos de Sergueï. Mais Athéna n'avait aucune raison de se méfier de l'enfant qu'elle ne connaissait pas encore. Et puis il s'était juré d'obtenir une explication directement avec elle.
Insensiblement, le Scorpion se laissait distancer, refusant de croiser les yeux de Camus, lorsque celui-ci tourna la tête en arrière pour lui adresser un regard de mise en garde soupçonneux. Peu désireux d'attirer l'attention sur eux, le Verseau poursuivit sa marche.
Ses trois compagnons venaient de franchir la porte, lorsque la voix d'Athéna s'éleva derrière lui.
« Tu désires me parler en privé Milo ? »
Faisant volte-face, le Grec la rejoignit d'un pas décidé. S'immobilisant devant le trône dont elle n'avait pas bougé, il planta fermement son regard dans celui de la jeune femme.
« Oui, je crois qu'il faut que vous soyez informée d'un détail concernant Camus. Il se remet à peine du chantage que Zoltan exerçait sur lui. Leur cohabitation lui a fait vivre un enfer, et je n'ose pas imaginer ce qui a pu se passer durant sa période de détention, éluda-t-il, en tentant néanmoins de la sensibiliser à tout ce que le Verseau avait traversé. Il a beau vouloir tourner la page et garder ses souvenirs déplaisants pour lui, il n'en doit pas moins affronter leur dure réalité, et il est loin d'avoir recouvré une forme optimale.
— Je suis au courant de tout cela, répondit la déesse d'un ton apaisant. Et aussi du fait que grâce à ton intervention, il a pu s'affranchir de la drogue qui l'affaiblissait. Je conçois qu'il ne soit pas pleinement remis, mais rien ne montre qu'il ait décidé de se désolidariser temporairement de sa charge ou des devoirs inhérents à son rang. Encore moins de se tenir à l'écart. Si j'en crois la façon dont il t'a attaqué il y a peu, je dirais même : au contraire. Il a besoin de se prouver qu'il mérite sa place parmi les Douze. Ce sera un excellent moyen pour l'y aider. Mais je ne t'apprends rien en te précisant que tout comme ses quatre autres compagnons d'infortune, il ne regagnera le faîte de sa puissance que si je parviens à briser la sanction d'Hadès. Il me semble donc tout à fait indiqué pour participer à cette mission.
— Il y a pourtant une chose que vous ignorez, souligna Milo.
— Laquelle ?
— Le poison de Zoltan a des effets similaires au mien, répondit-il sans tergiverser. Outre sa toxicité, il provoque des hémorragies importantes. À ma connaissance personne n'avait encore utilisé ce venin sur le long terme. Camus le dissimule, mais un des effets secondaires du traitement auquel il a été soumis est de provoquer des ecchymoses au moindre coup, et des saignements abondants en cas de blessure, même légère. »
L'information déstabilisa un instant Athéna. Il était hors de question qu'elle révisât son plan, mais il n'entrait pas non plus dans ses intentions d'envoyer un de ses chevaliers à l'abattoir. La révélation de Milo l'ennuyait fortement. Il aurait été fort utile qu'elle la connût avant de donner ses dernières instructions à Shaka.
Dire la vérité maintenant au Scorpion, en lui révélant que la Vierge se désolidariserait quelques secondes de leur groupe ne lui semblait toutefois pas une bonne option. Son inquiétude décuplerait, et il n'y avait pas pire moyen de le pousser à la faute. Or, elle désirait le voir montrer le meilleur de lui-même. De même pour Shaka. Averti de la déficience de Camus, il n'était pas évident qu'il jouât parfaitement la mascarade, et elle avait besoin qu'il se démarquât par rapport aux Spectres.
« Tu es sûr de cela ? insista-t-elle, comme on essaye inutilement de détourner une évidence.
— Certain, répliqua son chevalier, les yeux plongés dans les siens. J'en ai encore eu la preuve ce matin. C'est pour cela que je fais en sorte de demeurer le seul avec lequel il puisse s'entraîner. »
Athéna évacua sa contrariété par une forte inspiration suivie d'un soupir indécis. En face d'elle, Milo la regardait avec une sorte de prière muette inscrite sur ses traits crispés. Il exprimait clairement sa préoccupation de voir le Verseau ainsi exposé, et elle devinait aisément ce qu'il allait finir par lui demander. Tout aussi soucieuse pour l'intégrité physique de son onzième gardien, elle réévalua rapidement les risques qu'elle l'obligeait à courir.
« C'est réversible ? s'informa-t-elle.
— Oui, je pense que les effets devraient se résorber, convint le Grec. En partie tout au moins. Mais j'ignore dans combien de temps. Pour l'instant, il doit demeurer prudent. Je sais que nos vies n'ont que peu d'importance par rapport à leur utilité mise à votre service, mais Camus pourra vous assister de multiples manières lorsqu'il ira mieux. Je vous en prie, remplacez-le. Shura pourrait très bien prendre sa place. Camus se doutera que le coup vient de moi, et il m'en voudra, mais je commence à savoir comment gérer sa colère. »
Entendre le Scorpion l'interpeller de cette façon pour la sauvegarde du Verseau était quelque chose d'inattendu. Attendrie, Athéna se fit la réflexion que son huitième gardien était finalement parvenu à s'extirper de la dissonance de sa Maison. Mais pour combien de temps ? S'il devait arriver quoi que ce fût au Français, il rebasculerait. Définitivement cette fois-ci.
Les enjeux de cette guerre larvée étaient décidément contradictoires. Tant qu'à passer pour un cœur de pierre, elle ne pouvait pas faire l'impasse sur son plan. Elle en avait déjà laissé échapper quelques bribes à la disposition des espions de son oncle. Revenir en arrière ou le modifier n'était à présent plus une option envisageable.
« Shura n'a pas ses capacités d'infiltration, répliqua-t-elle sans rudesse, mais avec fermeté. Et il faut que ce test reste crédible aux yeux d'Hadès. »
Le regard du Scorpion se durcit. Durant quelques secondes, elle crut que cédant à un élan de passion, il allait oser s'opposer ouvertement à elle. Consciente de l'ambiguïté de la situation et de son insensibilité apparente, elle remisa son autorité. Elle lui accordait le droit d'exprimer sa désapprobation, et même sa colère. Mais serrant les poings avec force, le Grec prit sur lui. Fermant les yeux un bref instant, il ravala son irritation. Elle lui en fut gréée.
« Je compte sur toi pour être doublement vigilant, s'autorisa-t-elle alors à lui dire, en enfreignant sans en avoir l'air sa propre ligne de conduite. Shaka veillera plus particulièrement sur Camus, mais Aphrodite et lui ne devront jamais être séparés bien longtemps. À deux, votre surveillance à leur égard n'en sera que plus efficace. Le danger principal proviendra d'une attaque éventuelle des Spectres. Comme Aphrodite et Camus seront privés de cosmos, les hommes d'Hadès se repéreront sur le vôtre en premier. À vous de rapatrier vos frères d'armes sitôt que vous sentirez leur présence. »
Milo hésitait. Dépité par la réaction d'Athéna, il aurait voulu lui exposer clairement son désaccord, quitte à prononcer des paroles désobligeantes. Il comprenait mal son indifférence face aux difficultés rencontrées par un chevalier courageux, qui avait déjà tant souffert à cause d'elle. Leurs multiples sacrifices individuels comptaient-ils donc si peu à ses yeux ?
Pour la première fois, sa déesse le décevait, et il dévisageait la jeune femme qui lui faisait face en regrettant que Saori fût tenue au silence. Il avait la certitude qu'elle au moins, percevait ce qu'il ressentait. Mais le problème soulevé par Sergueï l'incitait à la prudence. S'il existait un moyen de sauver le Verseau, il ne devait pas se la mettre à dos. Et puis c'était le moment ou jamais d'obtenir les réponses qui lui manquaient. Changeant délibérément de conversation, il l'interrogea en relevant le menton de façon involontairement provocante.
« Zoltan m'a soutenu que s'il a ainsi malmené Camus c'était pour se venger de moi. Que notre séparation m'atteindrait au-delà du mal que j'ai déjà pu lui faire lorsque les Dieux nous ont donné le choix, et que je l'ai repoussé. Que cette rupture serait définitive, et qu'elle nous condamnerait tous les deux. »
Posant son spectre sur ses genoux, Athéna prit le temps de l'observer avant de répondre. Elle semblait à la fois satisfaite et inquiète. Il vit dans son attitude la confirmation que ce qu'elle allait lui dire l'aiderait à délivrer Camus de la tristesse silencieuse où celui-ci se murait, mais aussi que ses paroles seraient sans doute insuffisantes à elles seules pour régler la question.
« Ce que t'a appris Zoltan est en partie exact, commença-t-elle, et je regrette que ton ancien condisciple ait pu avoir accès à des informations qui apparemment te font toujours défaut. Ton Maître et celui de Camus ont eu grand tort de ne pas vous tenir éloigner l'un de l'autre, en sachant combien votre amitié devenait forte. Et cela, ils ne pouvaient pas l'ignorer. Ils auraient au moins dû vous informer du danger que vous ferait courir l'émergence d'un sentiment plus tendre entre vous. Mais les années passées avant mon retour ont été sujettes à tant de tensions larvées, de drames et de ruptures dans la transmission de savoirs immémoriaux, que je peux comprendre leur défaillance.
— Qu'auraient-ils dû nous dire ? osa la questionner Milo.
— En tant que chevalier d'Or de la constellation du Scorpion, tu possèdes un concentré des qualités et des défauts rattachés à ce signe, poursuivit-elle comme on enseigne. Leur quintessence fait ta force, et c'est en grande partie à cause de cela que l'armure t'a choisi. Dans le meilleur des cas, le chevalier reconnu par elle parvient à conserver un équilibre plus ou moins parfait avec ce qui fait de lui « le » Scorpion. Mais il existe un danger redoutable lié à cette puissance : qu'il bascule vers ce que nous appelons la dissonance de sa Maison. Il se laisse alors déposséder d'une partie de son jugement au profit d'un des éléments spécifiques qui définit celle-ci. Il s'y vautre à l'excès, et finit par s'y perdre. Contrebalancer ce risque, c'est trouver un pôle opposé suffisamment fort pour le vaincre et lui résister. Ce que je vais à présent te révéler doit demeurer secret. Ce piège et cet élément sont présents dans chacune des Maisons du zodiaque, ils sont différents à chaque fois, ainsi que la façon de les contourner. Tu n'as pas à savoir ce qui menace tes frères d'armes. Je ne te parlerais que de la dissonance de ta propre Maison, et de celle du Verseau, car tout en l'ignorant, vous vous êtes liés de manière à vous protéger inconsciemment contre ce fléau.
— Comment ? demanda le Grec, sans cacher son angoisse.
— En acceptant de vous aimer à la manière de véritables âmes sœurs. Vous vous êtes choisis alors que vous n'étiez que des enfants, et sans en avoir véritablement conscience, vous avez tissé les bases d'une relation si solide, qu'elle s'inscrivait dans la durée et la sincérité bien plus encore que tu ne l'imagines. »
En voyant le regard de Milo se ternir, Athéna comprit qu'elle venait de lui donner la clé d'une énigme, qu'il avait désespérément cherché à résoudre sans y parvenir durant des années. L'aboutissement de ce constat était d'autant plus cruel, qu'il appartenait maintenant au passé. Le Scorpion avait beau être l'unique responsable du gâchis qui avait repoussé loin de lui le Verseau, la punition semblait à la hauteur de la faute si elle s'en référait à son expression ravagée. Désolée pour son chevalier, elle reprit avec une douceur dictée par Saori.
« Il t'aimait. Véritablement. Tout au moins, jusqu'à ce que tu le rejettes. De cela je suis certaine. J'ai pu en juger en observant vos âmes à votre insu, alors que tu détruisais cet amour qui vous rattachait l'un à l'autre. Car c'est bien toi qui as tout brisé. Volontairement. En te voyant agir, j'ai instantanément compris que vous alliez immédiatement entrer en conflit avec les éléments dissonants de vos Maisons en renonçant ainsi à ce qui faisait de vous un « tout ». Parce que vous veniez de vous arracher ce qui vous empêchait d'y sombrer. Errer dans les limbes pendant si longtemps a achevé de disloquer ces parties de vous-même. »
Milo la regardait comme un sinistré qui découvre les ravages causés par un incendie. Bien conscient de l'inéluctable de la catastrophe, mais refusant d'y croire, se raccrochant à l'idée dérisoire que quelque chose, même d'infime, avait dû être sauvé. Sans impatience elle lui laissa le temps de remettre de l'ordre dans son esprit.
« Qu'avons-nous égaré ? murmura-t-il enfin, en luttant contre la boule qui s'invitait dans sa gorge.
— Tu y as perdu ton cœur et tout ce qui faisait de toi un individu capable d'éprouver un minimum d'intérêt pour les autres. Depuis ta résurrection, ta dureté, ton irritabilité et ton insensibilité notable n'ont échappé à personne, si ce n'est à toi-même. Tu aurais fini par faire le vide autour de toi, ne pensant qu'à te mesurer à ceux qui auraient tenté de te barrer la route. Zoltan savait que cette surenchère te serait fatale à un moment donné. Mais par un retour du destin fort heureux, tu as réussi à céder à ton inquiétude pour le Verseau. Comme si tu n'avais pas véritablement coupé tous les ponts qui te reliaient à lui dans cette colonne. Malheureusement, de son côté, c'est tout un pan de son âme que tu as fait chavirer. C'est d'autant plus regrettable, que pour une raison que je ne m'explique pas, il semble qu'il ait été plus ou moins en prise avec la dissonance affectant sa Maison depuis l'enfance. Sans toi, il est incapable d'exprimer les émotions profondes qui l'animent. Tu as toujours été le seul à le rattacher à notre monde et aux autres. Le risque est qu'il s'enferme dans sa coquille jusqu'à ne plus savoir comment la briser. Et il se consumera de l'intérieur. »
Assommé par ses révélations, Milo évitait de faire la somme des tourments que sa réaction impulsive avait engendrée chez son ancien amant. Dire qu'il se voulait le champion d'une existence plus douce pour le Verseau. Et il l'avait détruit. Même dans le meilleur des cas, une vie entière ne lui suffirait pas pour se racheter.
« J'aime toujours Camus, lâcha-t-il comme un enfant, en guettant la confirmation que cette évidence pouvait tout arranger.
— Je sais, ton implication me le prouve. Mais si telle est ta question, j'ignore tout des sentiments actuels de Camus à ton égard. Ce que j'ai pu voir autrefois, car vos âmes étaient alors à nu, ne m'est plus possible aujourd'hui.
— Mais nous restons liés ? insista-t-il, avec une pointe de désespoir dans la voix.
— Pas obligatoirement, répondit-elle en secouant la tête avec affliction. Certes, un tel lien d'équilibre ne se crée qu'avec une seule personne. Il est unique, dans la mesure où il repose sur un choix primordial, qui engage des éléments bien particuliers. Des éléments qui se recherchent, se complètent et se nourrissent entre eux de façon extraordinairement forte. Mais on peut détruire tout ce qui crée l'exclusivité de cette attache. Le faire, c'est se condamner à être progressivement dévoré par le côté sombre de la Maison du zodiaque dont on dépend. C'est ce qu'espérait Zoltan. Te concernant, son plan a échoué. En partie tout au moins, car tu tentes maintenant de te rapprocher du Verseau. Tu l'aimes, et s'il parvient à te répondre ne serait-ce qu'en t'accordant à nouveau son amitié, vous arriverez à surmonter l'épreuve. »
Accordant un sourire navré à son chevalier, Athéna se tut un instant. Dire qu'elle aurait aimé réparer le mal que les deux hommes s'étaient infligé ressemblait à un doux euphémisme, mais ses pouvoirs divins ne dépendaient pas de ses envies personnelles. En l'occurrence, la tâche dépassait ses compétences. Seuls les deux concernés avaient la possibilité de soigner mutuellement leurs blessures. L'expression ravagée du Scorpion l'incitait à conserver le silence, mais elle poursuivit.
« L'idéal serait incontestablement qu'il te retourne un sentiment égal à celui qu'il éprouvait pour toi autrefois, reprit-elle avec une douceur inaccoutumée. C'est extrêmement difficile, mais ce lien peut être reconstruit. En y mettant le prix et en faisant preuve d'énormément d'humilité et de patience. Encore faut-il que les deux intéressés le désirent. »
Consciente de la cruauté involontaire de sa dernière phrase, elle décida d'atténuer la rudesse de sa leçon en livrant totalement le fond de sa pensée à Milo.
« À présent, il ne te reste plus qu'à espérer parvenir à recréer ce que tu as défait, reprit-elle en tentant de s'accorder à la douceur intrinsèque de Saori. Si tu y arrives, il se peut que vous obteniez ma bénédiction pour officialiser votre relation. Vous m'avez mise au pied du mur, mais je me doute que vous ne pensiez pas à mal. Toutefois, en aucun cas vos sentiments ne devront interférer avec votre fonction première de chevalier d'Or. Sache également que quoi qu'il se passe, tu survivras. Malheureusement, je ne suis pas certaine que le Verseau dispose de la même faculté s'il continue de s'emmurer ainsi. »
D'une pâleur inaccoutumée, le Scorpion se sentait honteux et anéanti. Comment avait-il pu ainsi douter de l'amour que lui portait autrefois Camus ? Et qu'en restait-il à présent ? Il avait tout gâché. Malheureux comme jamais, il aurait aimé rentrer sous terre, mais Athéna n'en avait apparemment pas terminé avec lui.
« Milo, nous n'avons jamais eu l'occasion de parler de ces événements auparavant, et je souhaite que tu m'expliques une chose. Comment as-tu pu réagir de manière si cruelle avec Camus lorsque vous vous êtes retrouvés dans cette colonne ? J'admets que vous veniez de vous affronter méchamment, mais tu avais tout de même compris ses motivations à ce moment-là. Qu'est-ce qu'il t'a pris ? Je veux dire, mis à part le fait que vous étiez amants, c'était aussi ton meilleur ami. Et cela depuis l'enfance. Comment as-tu pu le repousser de la sorte, alors que pour une fois il te montrait combien ton rejet le touchait ? »
Souffleté par la brutalité de cette réminiscence, le Grec grimaça. La question de la jeune femme renforçait son impression d'avoir agi comme un imbécile. Découvrir qu'elle avait assisté à toute la scène le gênait moins que ce souvenir de flou indéfinissable qui entourait sa décision.
« Je n'en sais rien, répondit-il avec franchise.
— Comment ça, tu n'en sais rien ? le reprit Athéna en haussant ses fins sourcils.
— J'étais en colère, développa-t-il. Frustré de n'avoir pas deviné ses motivations, d'avoir brusquement été mis en sa présence alors que je m'habituais à peine à sa mort, de devoir l'affronter sans pouvoir me retrouver un instant seul avec lui. Je me sentais trahi, et ses silences précédents me sont brusquement devenus insupportables. »
Consciente de sa profonde blessure intérieure, la déesse tenta de le réconforter :
« Tu l'as combattu comme l'exigeait ton devoir, Milo. Et de son côté, il n'a agi que pour me venir en aide. Vous vous êtes tous comportés en chevaliers émérites ce jour-là. Il n'avait aucun moyen de te prévenir, et s'il l'avait fait, tu aurais été le premier à lui reprocher son imprudence.
— Je sais tout cela, répondit le Grec en lui retournant un regard malheureux. Mais lorsque les Dieux nous ont réunis au sein de cette colonne, c'était comme si ma rancœur balayait ma raison. À la fin, je suis pourtant allé vers lui. Mais il était trop tard. Son âme s'était déjà endormie. Et la mienne était encore tellement disloquée, que tout ce que je souhaitais, c'était oublier avant de me dissoudre dans un néant que je croyais éternel. Penser à lui devenait trop douloureux. »
Athéna ne doutait pas de la sincérité de son chevalier. Ses révélations précédentes l'avaient tellement abattu qu'elle le sentait incapable de lui mentir sur un sujet aussi sensible. Elle savait qu'elle n'obtiendrait pas d'autres justifications que ces explications tronquées. Mais elle restait dubitative. La colère du Scorpion envers le Verseau était compréhensible, cependant la manière froide et méprisante dont il avait rejeté ce dernier, alors que pour une fois Camus manifestait une détresse évidente, ne correspondait pas à sa façon d'agir. Il avait indubitablement dû se passer quelque chose à ce moment-là.
Néanmoins elle ne l'interrogea pas davantage. Pour le moment, elle jugeait que son chevalier avait été suffisamment perturbé. Il avait besoin de faire le point, ne serait-ce que pour donner le meilleur de lui-même lors de la mission qui l'attendait le lendemain.
Ravalant la préoccupation que faisait naître en elle l'impression qu'une main invisible avait volontairement brisé le lien entre le Scorpion et le Verseau le jour du jugement des Dieux, elle se convainquit intérieurement que Milo réussirait l'épreuve qu'elle lui avait préparée. Redressant le buste dans une pose plus hiératique, elle mit fin à l'entretien en ajoutant un dernier conseil.
« Mis à part les informations que j'ai exposées, je n'ai pas de solution à t'apporter Milo. À présent, tu sais ce qu'il te reste à faire. Quant à Camus, lui parler de la dissonance de sa Maison dans l'immédiat ne servirait qu'à l'enfoncer davantage. Il doit se ressaisir par lui-même, comme tu l'as fait, en décidant de vivre et d'assumer son destin, et non pas simplement pour te venir en aide. Va maintenant, et essaye de réparer ton Verseau. Toi seul peux encore y parvenir. »
Son Verseau… Malgré sa tristesse, Milo se retira le cœur gonflé d'orgueil. Athéna le lui confiait. De cette tâche, elle pouvait être certaine qu'il s'acquitterait, en y sacrifiant la totalité de sa vanité s'il le fallait. Nonobstant sa malencontreuse détermination à impliquer Camus dans une mission dangereuse, la déesse semblait finalement sensible au sort du Français, et l'irritation du Grec à l'encontre de la jeune femme s'atténua un peu. Elle manifestait une réelle compassion. Mais qu'en serait-il de ses bons sentiments si un jour elle découvrait la vérité sur Sergueï ?
De son côté, Athéna regarda le chevalier du Scorpion s'éloigner d'un air pensif. Plus elle y réfléchissait, et plus elle trouvait étonnante, et surtout brouillonne, l'attitude exacerbée de Milo face à Camus une fois Hadès vaincu. Aussi vive et attisée par les brandons de la déconvenue sa colère avait-elle été, cela n'expliquait pas tout. Remonté comme il l'était à ce moment-là, il y avait de fortes chances pour qu'il eût plus ou moins basculé en mode assassin. Ce qui, paradoxalement, aurait dû le rendre dangereusement lucide, et donc l'interpeller sur la véracité du désespoir de Camus.
Pour l'observer depuis des millénaires à travers la succession de ses Scorpions, la déesse connaissait bien la caractéristique qui transformait ceux-ci en tueurs froids, insensibles, et particulièrement clairvoyants envers leurs victimes potentielles. Pour avoir également parfois espionné Camus et Milo du haut de l'Olympe, elle savait en outre que le Grec parvenait toujours à maîtriser sa violence face au Verseau si celui-ci se trouvait à proximité quand il virait en mode assassin. Or, ce jour-là, le Grec avait non seulement manifesté une haine viscérale à l'égard du Français, mais un manque total de réflexion.
Plus que l'immaturité des agissements de Milo dans la colonne d'airain, l'impossibilité qu'il éprouvait à en préciser la genèse préoccupait Athéna. Une telle absence de mémoire ne ressemblait pas au Scorpion qu'elle côtoyait. Certes, il avait de bonnes raisons de se fâcher contre Camus, mais elle doutait de plus en plus qu'il fût sciemment passé à l'acte.
En fait, il n'existait qu'une seule personne qui aurait pu le pousser à un tel excès. Mais comment aurait-elle pu se trouver là, alors qu'elle ne participait pas au jugement des Ors ? Et pourquoi aurait-elle agi de la sorte ? Ou plutôt, quel intérêt servait-elle ? Athéna avait beau retourner ses questions dans tous les sens, elle n'arrivait pas à leur insuffler un embryon de réponse, ce qui l'agaçait fortement.
Note de fin : Première publication avril 2011 - Chapitre modifié en juillet 2016 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 760 mots de plus).
