─ Vous avez toujours l'intention d'essayer de suivre Silver ?
Severus ne prit même pas la peine de relever la tête, sachant pertinemment que Marcus connaissait la réponse. Néanmoins, la question du massif Serpentard parvint à l'extirper de sa lecture. Les yeux fixés sur une ligne, Severus laissa son bouquin de côté, s'exilant machinalement dans ses pensées.
Depuis que Craig et lui avaient vu Silver disparaître par cette dalle, les deux Venimeux n'avaient cessé de traquer leur nouveau camarade dans tout le château. Une tâche bien plus facile à dire qu'à faire, car Silver ne restait jamais au même endroit très longtemps et, chaque fois qu'ils l'apercevaient à l'angle d'un couloir ou d'un cul-de-sac, le français parvenait toujours à se volatiliser sans que les Venimeux ne réussissent à découvrir le moindre passage secret.
L'étonnante capacité de Silver à découvrir des passages secrets inconnus obnubilait tellement Severus qu'il en oublierait presque Crossfield. Fort heureusement, Severus n'oubliait pas le discret Serpentard, mais il préférait concentrer toutes ses pensées sur le français pour le moment. De toute façon, et même s'il détestait d'avoir à l'admettre, Crossfield était bien trop fort pour lui.
Le comportement de Marcus et d'Evan était cependant problématique. En étant soudés, ils auraient eu plus de chances de situer Silver ; or, les deux autres ne démontraient aucun intérêt pour les escapades de l'énergumène, chacun pour une raison différente. Si Evan s'en moquait complètement, Marcus ne cherchait qu'à se faire bien voir par Alexia Fellini.
L'ironie, que seul Severus paraissait avoir observée, c'était que plus on s'intéressait aux activités de ce dépravé de Silver, et plus Alexia Fellini s'en réjouissait. A moins d'une semaine de Halloween, en fait, Severus et Craig étaient les Venimeux les plus appréciés par la française. Mais cela ne les aidait pas du tout : Alexia paraissait sincèrement ignorer les manigances de son meilleur ami. Après tout, elle-même semblait rechercher quelques vérités – comme cette histoire de salle de bains en marbre qui, selon son énergumène d'ami, serait dissimulée quelque part dans les sous-sols.
Pour une discrétion maximale, Severus et Craig ne quittèrent la salle commune de Serpentard qu'aux alentours de minuit. Lors des rondes qu'ils effectuaient avec les Vipères, Severus avait constaté que la moindre patrouille de la Brigade magique était minutieusement structurée ; un planning des rondes qui souffraient d'une cruelle faille, car certains couloirs – certains étages, même – étaient déserts pendant plusieurs dizaines de minutes.
Ni Severus, ni Craig, n'avaient laissé cette opportunité leur échapper. Pendant toutes les rondes qui se suivirent, ils prirent plusieurs notes, observèrent le parcours des patrouilles, les heures des relèves et la durée entre chaque passage dans tel ou tel couloir. Tout était noté sur un parchemin, que Severus avait rédigé avec un soin tout particulier pour qu'il n'y ait aucune confusion. Le fameux parchemin dans la poche de sa robe, il échangea un regard avec Craig, et tous deux se levèrent.
Severus avait donc travaillé son parchemin avec la plus grande rigueur. Le premier élément indiquait l'heure de la prochaine patrouille dans la zone du cachot de Serpentard ; le second élément s'éloignait vers le hall d'entrée ; le troisième révélait également l'horaire de la ronde effectuée dans l'entrée, ainsi que le nombre de patrouilles et la durée que chacune d'elles passait au rez-de-chaussée. Il suffit donc à Severus et à Craig et lire la liste établie pour parvenir jusqu'au premier étage sans croiser quiconque, ni même entendre qui que ce soit.
Les étages du château – certains d'entre eux, en tout cas – présentaient toutefois quelques difficultés, car les patrouilles y étaient plus nombreuses. Autre détail qui jouait son importance : les Venimeux ne savaient pas du tout où était Silver. Bien sûr, même s'ils étaient surpris, ils ne risqueraient rien, mais il était fort probable qu'on les renverrait illico dans leur salle commune, sous prétexte que des rondes en binôme n'étaient plus permises.
Guidés par les notes prises sur la fréquence et le parcours des patrouilles ministérielles (bien que Craig et Severus eurent parfaitement conscience que beaucoup de Mangemorts se dissimulaient parmi tous ces employés du ministère), les deux Venimeux parcoururent le premier étage sur la pointe des pieds, tous les sens en alerte, au cas où une ronde de la Brigade magique aurait été modifiée. Si leur ballade ne les fit rencontrer aucun membre de la Brigade, ils manquèrent de peu de se faire repérer par le petit détail qui leur avait échappé : à savoir un fantôme.
Aussi incontrôlable fût-il, Peeves, l'esprit frappeur, n'avait jamais osé désobéir à un ordre directorial, et Severus trouverait très étonnant que Dumbledore n'ait pas songé à faire appel aux fantômes pour la surveillance du château. Malgré tout, les deux Venimeux parvinrent à échapper à Peeves, mais Craig et Severus se maudirent secrètement de ne pas avoir pensé aux fantômes.
Où donc était Silver ? Severus se le demandait bien car, en atteignant le quatrième étage, ils n'avaient pas aperçu l'énergumène. Ils n'osaient cependant pas réveiller un portrait, car le risque que son sujet se précipite pour prévenir Dumbledore que deux étudiants se promenaient seuls dans les couloirs était trop grand. Heureusement : lorsqu'ils atteignirent l'aile sud, un gloussement féminin précéda une voix inconnue :
─ Je pensais vous avoir déjà dit que je n'étais pas une princesse, Seigneur Silver, dit la femme.
Severus et Craig échangèrent un regard satisfait : ils avaient trouvé Silver, dont la voix mal assurée, en raison – sans aucun doute possible – d'une grande consommation d'alcool, leur parvint aux oreilles :
─ Breuh, marmonna Silver. Z'avez la prestance d'une princesse, pourtant !
─ Quel flatteur ! s'exclama la femme, charmée. Eh bien, mon cher ami, j'imagine que vous revenez me voir car vous avez trouvé le mot de passe, non ?
─ Surtout pour vous voir, prétendit Silver. Mais, maintenant que vous le dîtes, j'ai effectivement réussi à élucider votre petite énigme.
─ Eh bien, je vous écoute, déclara le portrait, curieux.
─ C'est Derwent Dilys !
─ Exact, approuva la femme d'un ton éclatant. Dilys était effectivement ma directrice de maison ! Ma foi, mon cher ami, vous avez merveilleusement élucidé mon énigme et gagné votre récompense. Vous pouvez passer.
Silver bougea-t-il ? Apparemment oui, car le tableau produisit un infime claquement lorsqu'il ferma le passage au passage du Serpentard. Severus rangea son parchemin dans une poche et entraîna Craig à la rencontre du portrait.
Silver n'avait rien exagéré : la jeune femme représentée par le tableau dégageait une aura princière, ou royale. Droite, le visage hautain mais le regard doux, elle occupait un grand fauteuil doré recouvert de velours pourpre. Malgré son jeune âge et le fait qu'il s'agisse d'un portrait, les deux Venimeux eurent un certain malaise lorsque la sorcière arqua un fin sourcil châtain quand elle les aperçut. Visiblement, elle les soupçonnait de la vérité : à savoir qu'ils suivaient Silver.
─ Derwent Dilys, dit Severus d'une voix hésitante.
Aussi étrange que cela puisse être, l'expression méprisante qui s'afficha sur le visage sans beauté de la sorcière la rendit brusquement très séduisante, mais son portrait pivota et elle disparut de leur regard en libérant un grand rectangle qui s'enfonçait vers les étages inférieurs. Severus et Craig pénétrèrent du même pas prudent dans le passage secret et descendirent la pente douce qui, apparemment, avait été aménagée dans les murs séparant des endroits parallèles. Car, sur plus d'une dizaine de mètres, il n'y eut aucun virage, aucun angle, aucun couloir adjacent.
Arrivés au bout du couloir, ils tournèrent à droite et descendirent une volée de marches, qui les amena dans une petite pièce particulièrement contrariante. Six portes fermées, en effet, s'alignaient le long du mur circulaire. Severus et Craig échangèrent un regard frustré. Ils se dirigèrent chacun vers une porte et l'ouvrirent, tendant l'oreille en espérant entendre un quelconque signe de vie.
A la deuxième porte qu'il ouvrit, Severus entendit effectivement quelque chose : un fracas métallique qui ne venait pas du passage qu'il écoutait, mais de la porte voisine. Les deux Venimeux l'ouvrirent à la volée et dévalèrent l'escalier aussi vite et silencieusement que possible. Les marches aboutirent dans un couloir : à droite ou à gauche ? A gauche, car ils découvrirent l'origine du boucan : une armure très sale, rouillée, gisait au sol, ses membres éparpillés tout autour d'elle.
A pas de loup, Severus et Craig se dirigèrent dans la partie gauche. Comment était-il possible que tous ces couloirs existent ? Poudlard était certes immense, mais il paraissait inconcevable à Severus qu'il y ait autant de passages secrets – surtout de cette taille ! Pourtant, celui-là existait bel et bien.
Ils le parcoururent pendant de longues minutes et tournèrent bientôt dans un corridor. Tout au fond, le Serpentard alcoolique était étendu sur le sol et paraissait observer quelque chose par une ouverture. La halte brusque de Severus et de Craig sembla lui parvenir à l'oreille, car il roula légèrement, leur jeta un regard vitreux et leur fit des signes frénétiques pour qu'ils le rejoignent. Ou bien il était trop ivre pour s'étonner de leur présence, ou bien il les avait repérés bien avant cela et se moquaient éperdument que les deux Venimeux le filent.
Severus et Craig hésitèrent un instant, puis rejoignirent Silver. Comme il s'en était douté, Severus nota un orifice dans le sol, assez large pour que cinq personnes puissent voir à travers. Dessous, une grande pièce vaguement familière : la salle des professeurs. Comment quelqu'un comme Dumbledore n'avait-il jamais remarqué un trou de cette taille dans le plafond ? Severus se le demandait bien, mais il tendit l'oreille en observant la pièce sans prendre de risque.
─ Pourquoi ici ? s'étonna le professeur McGonagall.
─ Parce que Garry Coulsen doit apparaître dans ma cheminée dans très peu de temps, et que je ne tiens pas à ce qu'il nous surprenne tous les quatre dans mon bureau, expliqua la voix grave de Dumbledore.
─ Coulsen ? répéta le prof Potter.
─ Garry occupe un poste singulier au sein du ministère de la Magie, expliqua Dumbledore. Il est d'une astuce et d'une organisation absolument respectables, mais le prédécesseur de Millicent avait une bien trop grande amitié pour lui. Pour faire simple, Garry a accès aux dossiers confidentiels des Aurors. Un endroit que seuls Barty et le directeur du Bureau des Aurors peuvent atteindre, à part Millicent et lui.
─ Mais ?
─ C'est un incorrigible prétentieux, dit Dumbledore.
─ Une vermine, grommela le professeur McGonagall.
Severus haussa légèrement les sourcils. En sept ans, il n'avait jamais entendu la sorcière témoigner un tel assentiment envers quiconque.
─ Quoi qu'il soit, reprit Dumbledore d'un ton très calme, Garry s'oppose à ce que j'intervienne dans le choix des sorciers et des sorcières venant patrouiller à Poudlard. Hélas, c'est lui qui a cette charge.
─ Tu penses qu'il pourrait avoir rejoint Tu-Sais-Qui ? intervint pour la première fois Slughorn.
Il y eut un silence.
─ Ce n'est pas à exclure, admit Dumbledore d'une voix paisible. Garry est extrêmement ambitieux. La présence d'enfants de Moldus dans le monde de la magie ne le dérange pas mais, si Lord Voldemort se présentait comme une excellente opportunité d'atteindre les plus hauts sommets du ministère, il n'est pas dit que Garry refuserait de le rejoindre… Bien, il est préférable que je remonte dès maintenant, ou Garry soupçonnera je-ne-sais-quoi.
Les chaises raclèrent le sol et les professeurs prirent la direction de la sortie. Se redressant, Severus eut un bref coup d'œil pour Craig. Mr Avery avait travaillé au ministère de la Magie avant que son statut de Mangemort ne soit reconnu ; peut-être Craig l'avait-il déjà entendu parler de Garry Coulsen. A en juger par l'expression du Venimeux, il était évident que le nom de Coulsen ne lui était pas inconnu.
Mais avant qu'il ait pu ouvrir la bouche, Silver sortit sa baguette magique et la pointa sur l'orifice. Il y eut un éclair de lumière, un horrible bruit de succion, et le trou s'enténébra brusquement en s'envolant dans les airs, semblable à une grande crêpe noire. Silver l'attrapa au vol, d'un geste étonnamment vif et précis pour quelqu'un dans un tel état d'ébriété, puis il glissa son étrange objet dans une poche.
─ C'est quoi, ça ? s'exclama Craig, ahuri.
─ Quoi, ça ? s'étonna Silver d'un ton innocent.
─ Ce machin que tu viens de ranger dans ta poche !
─ Faut que t'arrêtes de boire, petit ! dit Silver d'un air déconcerté. J'ai rien mis dans ma poche !
Severus, qui contemplait le sol là où, quelques instants plus tôt, l'étrange crêpe noire leur avait offert une vue sur la salle des professeurs, dévisagea lentement Silver. Malgré son ivresse, Silver jouait avec brio la comédie – on croirait presque qu'il n'a rien rangé dans sa poche, à l'entendre. Son expression décontenancée, en outre, était d'une telle crédibilité que Severus se demanda si le français n'était pas sujet à des amnésies brutales.
─ Le truc que tu as mis sur le sol pour voir dans la salle des profs ! s'impatienta Craig.
─ Aaaah ! s'exclama Silver. Ca ! C'est une Ouverture Magique, que j'ai trouvée dans un endroit très, très, très, très bizarre. Y avait même une poupée qui crachait du feu, un troll empaillé et un portrait qui voulait me voir tout nu !
Le problème avec Silver était qu'il débitait tellement d'âneries dans toutes les situations qu'il était très difficile de déterminer s'il disait ou non la vérité.
─ Bon ! lança Silver en se relevant aussi agilement que s'il avait été sobre. J'ai faim !!
Et il s'éloigna d'un pas mal assuré, s'appuyant parfois sur les murs pour maintenir son équilibre. Craig et Severus le regardèrent disparaître à l'angle, puis entendirent un grand bruit métallique comme si le français avait tapé dans l'armure, puis le silence revient.
─ Il est irrécupérable, ce mec, commenta Craig.
Severus hocha la tête et se releva, imité par Craig. Ils prirent la direction de la sortie.
─ Alors ? Coulsen ? interrogea-t-il quand ils remontèrent l'escalier menant à la salle circulaire.
─ Ah, oui ! s'exclama Craig. Mon grand-oncle est entré à Poudlard en même temps que lui. Lui, bien sûr, est allé à Serpentard, mais Coulsen a atterri à Poufsouffle. Pendant les cinq premières années, il a toujours marché droit, jusqu'à obtenir l'insigne de préfet. Sauf qu'à partir de ce moment, des mauvais coups ont commencé à prendre ses ennemis pour cibles, sans jamais que les profs puissent prouver sa culpabilité. Si t'avais le malheur de le regarder de travers, il t'arrivait quelque chose. Quand il n'a pas eu l'insigne de préfet-en-chef, il paraît qu'il s'est montré beaucoup moins exemplaire en public.
─ Donc, tu penses qu'il pourrait rallier le Seigneur des Ténèbres ?
─ Sans doute, reconnut Craig. Quand Dumbledore dit que Coulsen est extrêmement ambitieux, c'est à peine réaliste. Coulsen est l'Ambition incarnée, il ne recule devant rien pour parvenir à ses fins. Quand mon père travaillait au ministère, il me disait que ce type était un Seigneur des Ténèbres miniature : il n'y a personne pour oser en dire du mal, au ministère.
Severus hocha lentement la tête et franchit le portrait en se perdant dans ses réflexions. Coulsen était à l'évidence un soutien très intéressant pour le Seigneur des Ténèbres : un poste important, une ambition insatiable et une capacité impressionnante à agir en toute discrétion. Une information très importante qu'il fallait communiquer à un Mangemort.
