Bon, pas de RAR puisque que pas de revues. Ma fanfiction va se terminer comme elle a commencé, dans l'indifférence générale. Ça embête un peu Guézanne, moi pas du tout, (ce n'est pas ça qui me fait écrire, et je n'attends pas le tome 7), et comme dans mon minuscule territoire qui s'appelle mon temps libre, c'est Guézanne qui a le dessous … cette histoire va se terminer, cette histoire dont finalement, j'aurais peu douté (je réserve mes doutes à d'autres travaux d'écritures : Vincent, Thomas, Marianne ).

Donc, encore trois chapitres (je pense) avant la fin.

Bonne lecture … aux éventuels lecteurs !

Le loup l'azur - Le rouge le blanc

Yearning for more than a blue day
I enter your new life for me
Burning for the true day
I welcome your new life for me
Forgive me, Let live me
Set my spirit free

Antony and the Johnsons « Man is the baby ». Remerciements à Léna Leonyde.

Isolfe est arrivée hier, à la nuit tombée, chez moi, chez elle. C'est ce que je lui ai dit, en guise de bienvenue, avant qu'elle ne franchisse le seuil « Sois ici comme chez toi. » Ces mots me sont venus si facilement, prémédités depuis plus d'un mois, ce mois que j'ai passé à l'attendre. Une attente ample et fertile, au milieu de laquelle j'ai su, chaque jour un peu plus, que cette maison allait retrouver sa fonction d'accueil, de protection et d'intimité. Alors que j'y avais toujours vécu comme dans un espace béant, traversé de part en part par ma malédiction, éventrée par ce que mon fléau avait fait subir à notre famille. Etions-nous si peu sûrs de nous que nous n'avions su comment y résister ?

Elle m'a doucement corrigé, posant une de ses mains à la base de mon cou, où ma voix venait de finir de vibrer ? « Non, pas chez moi, mais chez nous ». J'ai reproduit son geste, ma main à la base de son cou, sur la peau tiède légèrement soulevée par son pouls.

Ensuite, cet événement autour duquel moi, en esprit et en corps, je tournais avec tant d'avidité depuis des mois,depuis plus d'un an, depuis le 16 septembre d'il y a plus d'un an, cet événement est advenu – nous sommes devenus amants, de chair et de corps.

Nous avons confronté l'avidité que nous avions l'un de l'autre, et avons concilié nos corps - les découvrant, les enlaçant et les confondant, et le désir a pris chair en nous et s'est fait jouissance. Pour la première fois de ma vie, j'ai reçu du plaisir physique d'un autre que moi, j'en ai donné aussi - et ce que j'ai donné m'a plus bouleversé que ce que j'ai reçu.

J'avais eu peur d'être maladroit, blessant, trop rapide, mais rien de ces angoisses ne subsistait plus maintenant.

Je l'ai sentie s'endormir, tendre, souple et assouvie, je me suis émerveillé de ce miracle – son sommeil dans mes bras, son corps tiède et doux enfin près de moi – qui me redonnait envie d'elle. Je l'ai réveillée deux fois encore ; émue et grave, elle m'a souri, elle m' a accueilli, nous étions à nouveau au plus profond de ce moment privé et secret, neuf entre nous, et déjà indispensable comme le premier souffle du monde ; puis, je me suis enfin endormi, cette fois-ci avant elle, car dans mon sommeil je sentais ses yeux veiller sur moi.

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Quand je me suis réveillé ce matin, le jour était déjà levé, j'ai pensé qu'elle dormait encore. Mais le mot qu'elle avait laissé à mon attention m'a détrompé. Elle ne dormait pas exactement.

Elle était plongée dans un sommeil légendaire. Elle saignait. Elle avortait de ma part maudite. Que je lui avais transmise cette nuit.

Je me découvrais stupéfait d'avoir oublié de me demander ce qui allait se passer après cette première nuit partagée, mais maintenant, je lisais la réponse écrite par Isolfe, sur une feuille qu'elle avait glissée sous ma joue.

Remus, j'ai écrit ces lignes pour te donner le temps de les découvrir plus tard, une fois que je serai … indisponible … ou au contraire disponible pour que s'achève paisiblement ce qui a commencé il y a plus d'un mois. Quel bonheur c'est d'écrire enfin en te tutoyant… ce n'est pourtant pas la première fois que je le fais, car j'écrivais déjà « tu » dans mon journal, mais c'est la première fois que tu le lis… Il me semble maintenant que nous avons été bien cérémonieux, pendant longtemps. Mais peut-être avais-je raison de te dire vous, au pluriel, pour toi et pour le loup…

J'en reviens à mon sujet.

Je ne souhaitais pas te parler de tout cela avant cette nuit, qui, au moment où j'écris est presque terminée. Tu dors, j'ai dû me dégager de tes bras et de tes jambes pour me lever, et crois-moi, cela a été comme une déchirure.

Voilà donc arrivé le temps du troisième sang , celui dont nous parlait cette drôle de prédiction qui vient compléter et achever le lien entre nous.

Le premier – échangé entre toi et Thoerdag, une morsure

Le deuxième – entre Thoerdag et moi, une autre morsure

Le troisième – entre toi et moi, un véritable flux de sang, généré par notre étreinte (plus exactement : nos trois étreintes. Je souris en écrivant, mais ce trois là n' a rien de symbolique, il n'appartient pas à la prédiction, il n'appartient qu'au secret et à la tendresse de notre première nuit)…secret et tendresse.

Je reprends.

Cette nuit, tu m'as transmis ta malédiction, afin que je nous en débarrasse, définitivement, et comme une femme le fait d'une conception non viable – en avortant, donc en saignant. Pour ton loup, il faudra un mois, un cycle lunaire.

Je vais perdre du sang pendant exactement 28 jours à compter du lever du soleil aujourd'hui. Et ce sera à toi de prendre soin de moi – j'ai apporté des chemises de toile de lin, il te suffira de leur faire reprendre leur taille et de m'en vêtir, dans l'ordre où elles se présenteront, elles absorberont le sang. Tu trouveras également une préparation à diluer, pour les bains que tu devras me donner ; à toi de choisir le moment – mais n'oublie pas cette étape : elle est vitale, l'eau ainsi préparée dans laquelle tu me plongeras, me permettra de supporter cette période d' hémorragie et de jeûne – pour les 28 jours à venir, tu es responsable de ma vie – je serai aussi dépendante de toi qu'un nourrisson l'est de sa mère – ou de son père … Prends donc soi de toi autant que de moi.

Quant aux chemises ensanglantées, tu devras les brûler, là encore, peu importe le moment, mais fais-le chaque jour, dans le jardin et toujours au même endroit.

La suite de ce papier est apparemment blanche, mais reviens vers elle le 30 janvier, la veille de la prochaine pleine lune, la veille de ton ultime transformation – les mots encore celés te seront alors visibles.

J'ai scruté attentivement, absurdement le bas de la feuille, que ma joue avait froissée et dont rien ne transparaissait.

Puis, j'ai soulevé le drap qui recouvrait Isolfe.

Elle avait revêtu la première des chemises, et celle-ci avait commencé à se teinter de sang, en laissant le drap intact. Le jour se reflétait sur son front et l'arrête de son nez, laissant ses paupières closes dans l'ombre.

Des sentiments contradictoires se bousculaient en moi : soulagement d'apprendre qu'Isolfe restait près de moi – j'avais redouté qu'il nous fallût encore être séparés, et honte de devoir la laisser être éprouvée, seule, encore une fois, même si maintenant j'allais devoir veiller sur elle et m'occuper d'elle.

Elle ressemblait à une gisante violentée, avec la tâche de sang qui progressait. Je m'efforçais de chasser de ma tête cette image, dont j'était pourtant responsable.

Je la recouvris et me levai. Je trouvai deux sacs qu'elle avait apportés avec elle, l'un de taille normale, celui-là, je le laissais de côté, l'autre plus petit.

Je l'ouvris. J'y trouvai les objets dont elle parlait dans la lettre, les chemises de lin, les doses à diluer dans l'eau, contenues dans de petites fioles de verre.

Puis je retournai voir Isolfe. Malgré les explications qu'elle m'avait laissées et qui renvoyaient au caractère "normal" et non dangereux de ce phénomène – à condition que, moi, je suive scrupuleusement ses consignes – je ne pouvais me résoudre à m'éloigner d'elle, à la laisser subir ces hémorragies sans que j'ai vu de mes yeux qu'elles n'allaient pas la faire mourir.

Je décidai d'ôter le drap de sur elle, afin de surveiller la progression du sang sur la chemise blanche. La tâche s'était élargie, irrésistiblement, comme une marée montante. Je retrouvai l'odeur métallique et salé de son sang, je compris alors pourquoi j'y avais été sensible, le premier signe de ce qui devait nous réunir.

Je ne faisais rien d'autre que la regarder, surveillant la vitesse à laquelle le rouge gagnait sur le blanc, vers le bas de la chemise, vérifiant qu'elle restait paisible, respirant régulièrement et paisiblement, ne souffrant pas de ce qui lui arrivait.

Quand le jour commença à décliner, le rouge avait atteint l'ourlet et gagnait maintenant vers le haut, la ligne de démarcation s'établissant pour le moment au niveau de la taille. Cette progression silencieuse et régulière et le calme d'Isolfe finirent par me rassurer ; je m'aperçus que je n'avais rien mangé ni bu depuis la veille, je ne m'étais pas lavé, m'étais à peine habillé, voulant garder sur ma peau l'odeur d'Isolfe.

Je ramassais ses affaires – vêtements et sous-vêtements – qui semblaient flotter sur le sol.

J'allai chercher dans la cuisine de quoi composer un repas rapide, frugal, je m'installai pour manger près d'elle. Ensuite, je débarrassai un placard de la chambre du peu de choses qu'il contenait, le nettoyait soigneusement, tout en jetant régulièrement les yeux sur Isolfe. Je remis les chemises à leur taille normale, les disposai en deux piles sur une étagère, prenant bien garde à ne pas déranger leur ordre ; je vis que la dernière était différente de toutes les autres, de couleur bleu pâle. Je rangeai également les tubes de verre, je notai que le liquide qu'ils contenaient était légèrement doré. Là, aucun qui ne soit dissemblable aux autres. Je me demandai si l'eau des bains allait devenir rouge de sang ou si le liquide doré l'en empêcherait. Je posai la lettre sur la première pile de linge.

Isolfe n'avait strictement pas bougé, elle reposait toujours sur le dos. Avais-je le droit de la toucher, en dehors des moments prévus ? Je passai mes doigts sur ses joues, elles étaient froides et j'en fus subitement glacé. Je cherchai anxieusement son pouls, au cou, le trouvai enfin, battant d'un rythme léger et persévérant, qui me rassura. Je le vérifiai aussi à ses deux poignets. Puis, je posai ma main sur le tissu rougi plaqué sur ses jambes, je la retirai, elle ne portait aucune marque.

C'était étrangement, douloureusement fascinant. Je n'aurais jamais pensé qu'un phénomène magique pût me bouleverser à ce point.

Je passai le reste de la soirée à me demander si j'allais m'allonger près d'elle pour dormir, dans ce lit qu'une seule nuit avait suffi à nous rendre commun. Je décidai finalement que oui.

J'osai enfin la laisser seule quelques instants, je sortis dans la nuit, afin de relâcher la tension qui m'habitait et me prodiguait son compréhensible mélange d'anxiété et de bonheur. L'air de ce début janvier était à peine froid, le ciel doucement brumeux, dissimulant toutes ses étoiles et sa lune déjà écornée. J'aurais aimé la voir pourtant.

Je fis le tour du jardin, qui s'étendait surtout côté ouest, vers la falaise, dans la direction de la mer. J'avais continué à le reprendre doucement en main, en attendant Isolfe, des années d'abandon l'ayant quasiment restitué à la vie sauvage. Une sauvagerie dont j'avais senti qu'elle me rejetait quand j'étais venu me terrer ici, après ma fuite d'Hogwarts. Et pourtant, ne faisait-elle pas écho à la mienne ? Maintenant cette impression était partie, défaite par mes premiers efforts. Mais il restait encore beaucoup à accomplir, j'allais continuer dès demain mes travaux de défrichage, et puis ensuite, eh bien maintenant nous étions deux pour décider ce que nous voulions en faire. Cette pensée – encore si inédite - me secoua de bonheur, je me mis à crier vers le ciel, et sa lune dérobée « Nous sommes deux, nous sommes deux », et puis tout bas, dans mes mains posées sur ma bouche « Je l'aime elle m'aime ». Et encore « J'ai fait l'amour à la femme que j'aime. »

Je rentrai, j'étais à nouveau près d'elle. La chemise était rouge jusqu'en dessous de ses seins. Mes mains étaient encore pleines de la douceur nouvelle dont elles avaient fait la connaissance la nuit dernière. Deux oiseaux palpitant dans mes mains.

Je ne cessais plus de la regarder, je la voyais allongée, et je me voyais assis, j'étais deux, j'étais double. Et ce n'était plus le duo homme et loup, se disputant le même corps, celui-ci était en train de disparaître sous mes yeux – rythme rouge mordant sur le blanc - , j'étais dédoublé, redoublé, cette fois-ci à l'extérieur de moi, elle et moi, face à face.

Il était une heure du matin, la nuit ne cessait pas d'être brumeuse. J'avais à peine sommeil. Je ne bougeais pas plus qu'elle, seule la zone rouge était en mouvement sur elle.

Deux heures, j'allai fouiller mes affaires, je voulais m'habiller de blanc pour dormir à côté d'elle, je trouvais un vieux pyjama, qui avait été rayé de bleu à l'origine, mais tellement délavé que le bleu ne subsistait plus qu'à l'état de traces. Je l'enfilai, puis décidant de dormir torse nu, je retirai la veste. Je réactivai le feu afin que la température de la pièce nous permettent de dormir à découvert, elle, moi et la tâche rouge.

Je me glissai tout près d'elle , je m'installai sur le côté, mon bras droit glissé sous son bras gauche, mon bras gauche posé sur son ventre. Contrairement à ce que j'avais pensé, je m'endormis tout de suite.

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Le lendemain, j'ouvris les yeux dans un bain de sang. Je criais NON, puis compris ce qu'il en était – dans mon sommeil, j'avais rapproché ma tête d'Isolfe, tout contre elle, à l'abri de son bras qui était posé sur moi, j'avais dormi dans le rythme de son cœur.

Le chemise était totalement rouge, une journée s'était écoulée. Il me fallait préparer le bain. J'allais la revoir nue – cette pensée n'arrivait pas totalement à s'effacer devant l'absolue nécessité de la tâche à accomplir.

Je me levai, pris la première des fioles, la première des chemises, une grande serviette, usée et râpeuse, mais je n'avais pas mieux, me dirigeai vers la salle de bains.

Je fis couler l'eau ; la vieille installation, que j'avais peu sollicitée pour moi, préférant me doucher à l'aide d'un seau, coopéra docilement.

Quand la baignoire fut remplie aux trois-quarts, j'y déversai le liquide doré, l'eau scintilla un bref instant, puis elle retrouva sa transparence.

Je retournai dans la chambre ; j'hésitai un peu, puis j'entrepris d'ôter la chemise rigoureusement ensanglantée. Je desserrai le cordon qui retenait l'encolure, je soulevai Isolfe, son inertie me faisait peur, mais la tiédeur de son corps était rassurante. Voilà, la chemise était ôtée, elle était toujours allongée, je voyais maintenant le mouvant filet de sang qui coulait d'elle, sur sa cuisse gauche et puis sur le drap. Je la pris vivement dans mes bras, sa tête roula sur mon épaule ; sa tête était aussi lourde que elle me semblait légère ; je la portai jusqu'à la baignoire. Je l'installai dans l'eau tiède , le filet rouge disparut de sa peau, sans rien troubler. Je la regardai à travers l'eau transparente où apparaissaient de place en place de fugitifs reflets dorés, agiles et rapides.

J'observai la morsure, faite il y a plus d'un mois, que j'avais soignée, qui était maintenant tout à fait saine, mais éminemment visible sur la peau de son bras.

Il me semblai que je devais aussi lui immerger la tête ? afin que l'eau bénéfique la baigne entièrement . Je la fis glisser dans l'eau, jusqu'à ce que seuls ses yeux cachés sous leurs paupières, son nez et sa bouche restent visibles à la surface. Je pris de l'eau dans ma main et la fis couler sur son visage, plusieurs fois, afin qu'il soit totalement mouillé. Mais aucun frémissement ne vint m'indiquer qu'elle avait ressenti quoi que ce soit.

L'eau commençait à refroidir : il ne me fus pas facile d'en sortir Isolfe, mais je ne voulais pas utiliser de magie vulgaire, je voulais laisser le plus d'espace possible à celle, combien plus puissante et plus énigmatique, qui était à l'œuvre sous mes yeux.

A peine Isolfe était-elle hors de l'eau que le sang se remis à couler. Je la gardai appuyée contre moi, la maintenant d'un bras, de l'autre l'enveloppant de la serviette afin de la sécher. Puis, je l'habillai de la deuxième chemise et l'allongeai à nouveau sur le lit. Il y avait maintenant du sang sur moi aussi.

Je rallumai le feu qui s'était éteint.

Je retournai dans la salle de bains, je vidai la baignoire, je mis la chemise rougie et la serviette tâchée de côté, je me lavai à mon tour, m'habillai.

Je commençais à avoir faim, mais je jugeai préférable de m'occuper d'abord de brûler la première des 28 chemises.

Je sortis donc dans le jardin, afin de choisir un emplacement pour la tâche que j'aurais à effectuer 28 fois. Dans sa lettre, Isolfe m'avait précisé que l'endroit n'avait pas d'importance, mais je sentais qu'il ne devait pas être quelconque. Peut-être avais-je tort ? Mais, après tout, n'était-ce pas ma malédiction elle-même que j'allais immoler chaque jour ? après qu'Isolfe en aurait avorté chaque jour ?

Je me rendis compte soudain que ce travail de libération, nous étions deux à l'effectuer. Comme Thoerdag Søllenborg qui avait détourné la prédiction à mon avantage, afin que je puisse indiquer à Isolfe ce qu'elle devait faire, et l'aider à s'enfuir, la méthode révélée par Marghereta de Geer m'offrait à jouer un rôle actif.

Thoerdag Søllenberg .. était-il en train de penser à nous en ce moment, à Isolfe et à moi ? Car il ne pouvait pas ne pas savoir ce qui était en train de se passer. ? Etait-il jaloux de moi de moi qui était en train d'être sauvé ? Peut-être, mais je me rappelais aussi tout ce qu'il avait dit d'Isolfe et de moi, la façon dont il avait fait référence à moi comme son… fils. Ce mot m'inquiétait et m'attirait. Je n'avais pas envie d'y penser tout de suite.

Je fis une fois le tour du jardin, mais perdu dans mes réflexions, (mais perdu était-il bien le mot alors que j'avais l'impression de m'être retrouvé : j'avais cessé de tourner en rond, réduisant ma vie à un cercle de pleine lune, ma ligne de vie m'avait enfin été révélée ), je ne m'étais pas vraiment soucié de trouver un endroit convenable.

Je commençai un deuxième tour, cette fois-ci, je me concentrai.

Je choisis finalement un emplacement côté mer, dans l'encoignure est du terrain, dans une zone que j'avais commencée à nettoyer de ses broussailles.

Je retournai chercher ma baguette, la chemise ; mais avant je m' attardai près d'Isolfe – comme hier, le rouge commençait sa progression vers le bas de son vêtement. Je posai une main sous son sein gauche, dans la zone encore blanche, pour m'associer à la pulsation tenace de son cœur. Puis je la laissai.

Je posai la chemise à l'endroit que j'avais choisi, je l'avais roulée en boule : je pointai ma baguette vers le sol, murmurai Ignitio – rien de se passa. Je recommençai d'une voix plus forte – toujours rien. Je restai perplexe et inquiet : cette chemise sanglante voulait-elle me montrer que sa magie était plus forte que celle que je pouvais utiliser contre elle ? et ceci n'allait-il pas mettre Isolfe en danger ? Etait-ce un piège, comme celui que Thoerdag avait tendu à Isolfe ?

J'essayai une autre formule, moins commune, ancestrale - Surthula, mais, à nouveau, rien ne se passa. Qu'est-ce qui se dérobait devant moi ? C'était insensé ! Que fallait faire ? une magie très complexe ou au contraire … pas de magie du tout ? Je rentrai dans la maison en courant, pris un morceau de petit bois, l'enflammai, et ressortis en protégeant la flamme.

Avais-je jamais allumé un feu de cette façon ? A peine la flamme avait-elle touché le tissu, que la chemise se mit à brûler. C'était un feu étrange, produisant de grandes flammes claires, presque transparentes, qui montaient, rigides, vers le ciel, sans rien de leur souple et habituel ondoiement. Le feu dura longtemps, une heure pendant laquelle j'observai, fasciné, les flammes claires qui surgissaient du tissu rouge, sans que celui-ci semblât véritablement entamé. Puis, tout d'un coup, il ne resta plus rien que quelques cendres dont certaines furent emmenées par le vent et d'autres absorbées par la terre. L'endroit où la chemise d'Isolfe s'était consumée ne portait maintenant plus aucune trace de ce qui venait de se passer. Je frissonnai, je m'aperçus alors que ce feu n'avait produit aucune chaleur.

Je rentrai – Isolfe était désormais ceinte de rouge.

Je me préparai enfin de quoi manger , du thé, du pain que j'avais fait il y a une semaine déjà et qui commençait à rassir – mais j'avais vraiment faim, j'en avalai jusqu'à la dernière miette. Il était urgent que je me préoccupe de mon ravitaillement, et en même temps cette occupation me semblait bien vulgaire, bien égoïste puisqu'Isolfe n'en profiterait pas. Mais ne m'avait-elle pas demandé de prendre soin de moi ?

Après mon petit-déjeuner, j'entrepris de changer le drap taché de sang, j'y joignis la serviette de toilette et mon pyjama et mis tout ce linge dans un baquet que je remplis d'eau. Je trouvai un reste de poudre de saponaria, qui avait l'air encore utilisable ; je pensai, sans que cela ne me fasse trop mal, que la dernière personne à avoir manipulé ce pot avait été ma mère. Non, en fait cette pensée était même presque sereine, c'est comme si je me ressaisissai d'un lien trop longtemps laissé en déshérence. Je fermai les yeux, je me concentrai et arrivai à la revoir, en train de préparer la poudre de saponaire avec un sort, lorsque c'était jour de lessive. Je me souvins avoir d'abord détesté cette odeur, et puis je m'y étais habitué. Et puis, je l'avais oubliée.

Je me demandai ce qu'Isolfe voyait derrière ses paupières closes, rêvait-elle ? Rêve-t-on lorsqu'on est plongé dans un sommeil magique ? Non, sans doute, on est comme dans une sorte de mort…. Je laissai tout en plan, je me précipitai vers elle, me penchai sur elle, elle respirait légèrement, blanche et rouge. Elle était ma dormante, elle dormait pour moi.

Je retournai à mes occupations domestiques.

Je décidai de m'y prendre autrement le lendemain afin d'éviter de tâcher le lit – je ne la dévêtirai qu'une fois dans la salle de bains.

Je fis également l'inventaire du placard de la cuisine et du garde-manger ; je décidai que j'avais encore de quoi tenir deux jours, je ne pouvais pas encore me résoudre à la laisser seule pendant l'heure qui me serait nécessaire pour faire un ravitaillement.

La journée se termina finalement sans que j'ai eu envie de travailler dans le jardin, comme je l'avais d'abord envisagé.

Je m'installai tout contre elle pour notre troisième nuit commune.