Gojyo éprouvait un sentiment ambigu pour la neige. Tantôt il s'extasiait devant ce duvet blanc qui lui rappelait les steppes glacées de son pays, tantôt le malaise l'envahissait à cause de l'horrible tache écarlate que sa tête donnait sur cette parfaite étendue qui ne tolérait aucune souillure. Bordel. Il n'aimait pas se torturer les méninges. Il fallait planter ces foutus sapins qui s'agitaient de tous leurs épines pourvues de grelots. Est-ce qu'il avait déjà fêté Noël dans son trou de St Péters' ? Est-ce que sa mère l'avait déjà invité à s'installer près de la chaudière pour goûter une orange des îles ? Il n'y avait que son frangin. Là, sur un tabouret. Gojyo s'en souvient encore.
Un petit cheval de bois grinçait près de lui. Son frère venait de l'avoir sculpté avec un canif émoussé. Le petit Gortok l'avait chevauché avec fierté, bravant des peuples de Mongols, de Chinois imaginaires, foudroyant dans le vide des régiments entiers.
Gojyo eut un demi sourire, en se remémorant sa petite mine déconfite lorsque sa mère alimentait avec hargne la gueule de la chaudière avec les débris de son premier et dernier jouet.
« Soldat Gojyo, votre dernier sapin semble avoir entamé un baril de vodka, remarqua soudainement le colonel Hakkai.
- Il est très bien mon sapin penché. De toute manière, je suis un artiste incompris, rétorqua le lieutenant roux après avoir réprimé le frisson provoqué par l'apparition « brusque » de son supérieur.
- On dirait que vous êtes en froid avec la fête qui se prépare.
- Ce n'est pas moi, c'est cette foutue cérémonie qui ne peut pas me blairer. »
Contrairement à d'habitude, les flocons ne ressemblaient à des clochettes rieuses. Depuis un bout de temps, il était maussade avec tout. Rejetait la faute sur tout. Lâchait son humour noir comme un crachat de pétrole dans une eau immaculée destinée à panser ses plaies. Le colonel Hakkai ressemblait à cette eau. Quelquefois.
« Je vois, dit ce dernier. Vous ne verrez pas d'inconvénients si je vous laisse ceci. »
Gojyo reçut dans ces mains vêtues de mitaines un rectangle de fer à la carapace de bois. Un harmonica, aux dents éclatantes.
« Je l'ai ramassé un jour, mais je n'en ai jamais fait usage, n'ayant pas une bonne oreille musicale. Je pensais que cela vous ferait passer l'envie du tabac. »
Le colonel s'éloigna en remettant sa toque sur la tête. Gojyo examina avec précaution l'instrument. Son nouveau jouet. Il le porta à ses lèvres. C'était troublant. Plus qu'un baiser de femme. Le lieutenant murmura un couplet et des notes s'envolèrent dans l'air gelé. Gojyo crut entendre les clochettes des flocons répondre à sa musique…
