Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.
Chapitre 35
Il ne savait pas encore s'il devait se réjouir du silence de Bellatrix. Son ricanement fou lui portait habituellement sur les nerfs, mais sa mine renfrognée et ses regards haineux n'auguraient rien de bon.
Bellatrix avait toujours détesté Snape, un sentiment qu'il lui rendait au centuple. Comment l'illustre héritière de l'une des branches de la famille Black, alliée à la non moins prestigieuse famille Lestrange, aurait-elle pu supporter qu'un Sang-mêlé comme Snape, laid, sorti de nulle part, d'une pauvreté à faire peur mais d'une intelligence exceptionnelle occupe un rang supérieur au sien dans la hiérarchie toujours un peu floue de la garde rapprochée du Seigneur des Ténèbres ? De son côté, Snape n'avait jamais caché son mépris pour le manque de subtilité, ou plutôt la bêtise, de Bellatrix et sa dépravation. Des deux, Snape paraissait indéniablement l'aristocrate et Bellatrix, la fleur du ruisseau.
Greyback, assis à gauche de Bellatrix, empuantissait l'air cinq mètres à la ronde et n'avait pas jugé bon de soigner et encore moins de laver ses blessures. Snape espéra de tout son cœur qu'elles s'infectent et que le monde soit enfin débarrassé de lui le plus tôt possible. Dolokhov arborait désormais une longue balafre d'un rouge hideux sur la joue gauche, conséquence d'une riposte de Granger (50 points pour Gryffondor, ajouta mentalement Snape). Nul doute que le fait d'avoir été défiguré par une Sang-de-bourbe était encore plus dur à supporter que la douleur. Snape se jura de ne donner qu'une pommade éventée quand le Mangemort viendrait geindre pour obtenir quelque chose pour le soulager. Macnair évitait de croiser son regard et Avery étudiait de près la table. Il manquait évidemment Malefoy, certainement très occupé à plier bagages pour échapper aux Aurors. Le vieux Saturnus Nott avait été arrêté sur les lieux. Pettigrow trainait sa carcasse et sa face de rat à droite et à gauche, ne perdant pas une miette de ce qui risquait de rester dans les annales comme la chute du bras droit du Seigneur des Ténèbres.
En entrant, Snape avait mentalement inventorié la disposition et le contenu de la pièce. Il ignorait où il se trouvait exactement : c'était l'un des inconvénients du sortilège appliqué sur la marque. Elle agissait comme un portoloin et vous envoyait rejoindre la personne qui vous convoquait, mais vous ne pouviez deviner le lieu où vous alliez atterrir. L'endroit était selon toute vraisemblance une demeure abandonnée de l'un des membres du cercle, s'il en jugeait par les dimensions de la salle, ce qu'il restait de son ameublement, les grandes baies vitrées et la couche de poussière qui recouvrait tout, sauf la table centrale où étaient rassemblés les héros du jour. Le Seigneur des Ténèbres était installé à la place d'honneur, sur un fauteuil tournant le dos à la porte, un peu décalé vers la gauche d'où sa chère Bellatrix se consumait de haine pour le nouvel arrivant.
Le fait qu'il ait été convoqué après tous les autres n'était pas un bon signe, tout comme le choix de position du Seigneur des Ténèbres. Snape vérifia que ses boucliers d'Occlumencie étaient en place et nota l'emplacement de deux petites portes, malheureusement situées de chaque côté de la paroi la plus éloignée et donnant Dieu savait où. Le silence devenait insupportable, y compris pour les Mangemorts rassemblés autour de la table qui jetaient régulièrement de petits coups d'œil vers le fauteuil.
« Sssseverussss.
-Seigneur », répondit Snape en mettant sur le champ un genou à terre. Ainsi, le Seigneur des Ténèbres avait pris tout le monde de court en ne prenant même pas la peine de se retourner vers lui.
Une main grise tenant délicatement une baguette un bois d'if apparut sur l'un des accoudoirs.
« Endoloris ! »
Snape consacra toutes ses forces à conserver son bouclier, abandonnant tout réflexe de combattre le sortilège. La douleur était pire que ce qu'il avait enduré jusqu'à présent, mais il réussit à ne pas crier. Voldemort arrêta le sort quelques secondes et le renouvela sans crier gare avec la même intensité. Se tordant de douleur sur le sol de marbre maculé de boue, Snape heurta sa tête violemment sur une dalle et ne put s'empêcher de pousser un cri. Le sort s'arrêta aussi soudainement qu'il avait été lancé. On n'entendait que le bruit de la respiration laborieuse de l'homme en noir étendu à terre sur le dos et les ricanements assourdis de Bellatrix Lestrange dont les yeux brillaient d'une joie mauvaise.
Snape entendit à peine le début de l'appel de Voldemort, trop occupé à retrouver son souffle et à inventorier les dégâts. Sa blessure à la tête rendait sa maîtrise de l'Occlumencie précaire et il relégua en hâte, au plus profond de lui-même, les secrets de l'Ordre du Phœnix.
« Ssseveruss. Tu m'as profondément déçu. Sais-tu quel est le sort des traîtres ? »
L'espion roula sur le côté et lutta pour reprendre sa position avec un genou à terre. Ses muscles restaient contractés, sa tête le lançait et la nausée menaçait de le submerger. Il craignait d'avoir un traumatisme crânien, mais il espéra garder conscience suffisamment longtemps pour conserver le contrôle d'une partie de son esprit. Snape secoua la tête avec précaution pour éclaircir son esprit brumeux, manquant de retomber à terre.
« Oui, Seigneur, répondit-il enfin : la mort, ajouta-t-il d'une voix neutre.
-Depuis combien de temps nous trahissais-tu ? As-tu jamais été fidèle ? murmura Voldemort avec un rictus dégoûté.
-Je vous ai toujours été fidèle, Seigneur…
-Endoloris ! » hurla Voldemort debout, une main appuyée sur le fauteuil.
Cette fois-ci Snape ne put retenir ses cris et se laissa aller à hurler. Ses membres semblaient écartelés, les muscles contractés puis distendus par une force invisible, sa peau comme tirée par une main implacable. Au loin, du fond de sa souffrance, il jura que Bellatrix riait à gorge déployée. Il avait dû perdre connaissance car, quand il rouvrit les yeux, la malédiction avait été interrompue. Le sol était glacé dans son dos et, lorsqu'il prit une profonde inspiration, il ne put que tousser et cracher du sang. Une douleur vive étreignait ses flancs. Il avait une ou plusieurs côtes cassées, donc. Cette constatation l'étonna, mais il ne chercha pas plus loin à savoir comment il avait réussi à se faire ça. Il le sut pourtant rapidement : réussissant enfin à se mettre sur le côté, il vit devant lui les jambes des autres Mangemorts, tandis qu'un pied chaussé de lourdes bottes (Greyback réalisa Snape, trop tard) vint heurter son estomac de plein fouet. Ainsi, le Seigneur des Ténèbres avait convié ses fidèles à une petite punition collective, pensa Snape en se concentrant sur sa respiration, étalé de tout son long.
« Depuis combien de temps ? demanda à nouveau Voldemort.
-Jamais… je-je suis fidèle », articula péniblement Snape d'une voix rendue presque méconnaissable pour avoir crié si longtemps.
Un bruit de pas étouffés se fit entendre et les Mangemorts s'écartèrent pour laisser passer leur chef qui se pencha vers son espion :
« Black était là. Lupin, Tonks, Maugrey. Des Aurors. Comment ont-ils su, Severusss ? siffla l'être à la face de serpent. Drago Malefoy a entendu Potter t'avertir. Comment était-ce, Peter ? Ah oui : « Il a Patmol ! ». Voldemort rit et s'arrêta subitement, plongeant ses yeux dans ceux de l'espion : vois-tu, Severus, Peter connaissait lui-aussi le surnom de Black. »
Snape vit enfin l'ouverture qu'il attendait et joua le tout pour le tout, ses paroles hachées par la douleur :
« Potter croit que je suis de son côté et il a cherché à m'avertir. Sachant à quel point il révérait son parrain, Snape prit soin de prononcer ces mots avec un mépris palpable, malgré sa voix éraillée : je voulais que Black commette l'erreur d'aller au Ministère de la Magie. Ainsi, Potter se serait rendu de lui-même.
-C'est un joli conte que tu nous sers, Severusss...
-Seigneur ! Snape prit le risque de couper la parole à Voldemort : j'ignorais tout de votre plan, mais lorsque j'en ai eu un aperçu grâce à stupidité de Potter, j'ai voulu vous seconder de mon mieux !
-En avertissant Dumbledore et les Aurors ? »
Snape sentit plusieurs coups de pied l'atteindre dans le dos et, étouffant plusieurs gémissements, il se força à continuer :
« Non, Seigneur. Je n'ai pas les moyens de contacter Dumbledore, seul Lupin en a la possibilité. Quand j'ai eu envoyé Black à la poursuite de Potter, j'ai assommé Lupin mais j'ai dû regagner Poudlard immédiatement après. Lupin a dû réussir à avertir le vieil imbécile à temps. »
Un rire haut perché retentit, suivi de plusieurs insultes peu imaginatives lancées d'une voix masculine que Snape reconnut comme celle de Dolokhov. Voldemort se baissa et saisit à pleines mains une grande mèche de cheveux, de manière à regarder l'espion dans les yeux :
-Et toi, l'espion en qui ce vieux fou a toute confiance, tu ne sais pas où est Dumbledore ? dit-il en rétrécissant ses yeux de reptile. Legilimens ! »
Snape sentit une force colossale pénétrer dans son esprit. Le Seigneur des Ténèbres était un sorcier puissant, mais il n'avait jamais eu la subtilité d'un véritable Legilimens : il préférait obtenir le plus rapidement possible les informations qu'il cherchait plutôt que de s'assurer de l'intégrité de l'esprit de sa victime. L'espion avait subi les pressions de la recherche du Seigneur des Ténèbres un nombre incalculable de fois, mais jamais il ne s'y était pris avec autant de violence.
Snape avait laissé son bouclier voler en éclat : tenter de résister dans ces conditions aurait été contre-productif et suspect. Il avait eu le temps de préparer ce qu'il destinait au Seigneur des Ténèbres, mais celui-ci saisissait chaque souvenir, chaque bribe de conversation, chaque instant d'intimité d'une main avide, pillant littéralement l'esprit de son espion, agissant avec une telle brutalité qu'il ne pouvait plus distinguer les véritables souvenirs des faux, manipulés par le Maître des Potions avant son arrivée. Très vite pourtant, Voldemort se trouva submergé par les images que lui abandonnait Snape, certaines à contre cœur, et s'arrêta, ne s'attardant que sur quelques unes : Dumbledore évoquant son départ prochain et insistant pour que seul Lupin puisse avoir accès à sa retraite, Snape réprimandant Drago Malefoy et lui indiquant qu'il cherchait à aider le Seigneur des Ténèbres, Black insultant Snape, Snape méprisant Black, Snape annonçant à son ennemi que Potter était au Ministère, Lupin gisant inanimé dans un couloir, une jeune fille brune aux cheveux court préparant du thé, la joie de Snape en apprenant la mort de Black, une jeune fille brune aux yeux noirs préparant une potion sous sa surveillance…
« Qui aurait cru que tu aurais la fibre paternelle ? » réfléchit Voldemort à haute voix.
Snape exhala et se maudit de ne pas avoir réussi à mieux cacher son attachement à Emilie.
« Elle est douée en Potions : autant qu'elle se rende utile, croassa-t-il d'une voix rauque avec une nonchalance étudiée.
-Lève-toi, Severusss ».
Snape se releva péniblement, incapable de se redresser complètement et luttant pour maitriser le tremblement de ses muscles. Voldemort s'écarta des Mangemorts et déclara d'une voix méprisante :
« Vous m'avez tous déçu. Vos querelles et vos jalousies ont fait échouer une opération pourtant planifiée de longue date. Pendant des mois je me suis insinué dans l'esprit de Potter, pendant des mois j'ai contaminé son esprit avec de fausses informations. Et vous vous êtes comportés comme des gamins ! Severus, qu'as-tu fait de cette intelligence tant vantée ? »
Snape baissa ostensiblement la tête, soucieux de paraître honteux et repentant. Voldemort semblait ne pas être décidé à continuer et Snape ouvrit la bouche :
« Oui, Ssseverusss ? »
Le ton était froid et spéculatif. Si Snape s'y prenait mal, il récolterait probablement une autre séance d'Endoloris et il n'était pas sûr d'y survivre.
« Seigneur, pardonnez-moi, articula-t-il en baissant de nouveau la tête avant de reprendre : votre brillante action sur l'esprit de Potter a tout de même eu les effets escomptés. Prenant de l'assurance en constatant que Voldemort ne l'interrompait pas, Snape poursuivit : il est instable, même avec ses amis, et ne fait confiance à personne. C'est un esprit faible et aisément manipulable. Il a perdu un appui fondamental ce soir : Black. Snape joua alors sa dernière carte : si nous, vos fidèles, coordonnons nos forces à l'avenir, votre triomphe ne tardera guère. »
Un silence lourd de menaces était descendu dans la pièce, les autres Mangemorts ayant immédiatement compris la manœuvre de l'espion, mais il appartenait à Voldemort d'arbitrer.
« En effet, Severusss. Une partie de l'échec de ce soir vient de rivalités qui n'ont pas de sens entre vous et Lucius aurait dû t'inclure dès le début dans ce plan. Il n'est jamais bon de nous éloigner trop : les malentendus sont si vite arrivés, siffla dangereusement Voldemort. La mise en garde n'échappa pas à l'homme en noir. Soit assuré qu'à l'avenir nous ferons appel à tes compétences, Severusss.
-Merci, Seigneur » répondit Snape en se forçant à mettre de nouveau un genou à terre.
L'espion resta dans cette position pénible plusieurs minutes et ne se releva qu'après le départ du Seigneur des Ténèbres. Une fois debout, il rencontra le regard haineux de Bellatrix qui, s'il la jugeait correctement, brûlait de lui infliger une autre séance d'Endoloris. Les autres se contentaient de le dévisager avec méfiance à bonne distance. Malgré la douleur qui l'assaillait encore, Snape resta debout à toiser les autres membres de la garde rapprochée, attendant qu'ils partent tous pour rejoindre Poudlard : il n'était pas assez stupide pour leur tourner le dos.
Greyback partit le premier, suivi par une Bellatrix frustrée de ne pas avoir pu lui lancer une bonne petite malédiction. Avery et Macnair les suivirent sans un mot. Dolokhov resta un peu plus longtemps et lança un maléfice en sa direction juste avant d'apparaître. Snape sentit sa chemise se couvrir de sang mais ne bougea pas, attendant que Pettigrow ait terminé de se délecter de la vision d'un Snape sans défense.
Quand il put enfin apparaître, Snape eut l'impression de s'agripper aux dernières gouttes de magie encore présentes en lui. Étourdi et nauséeux, il s'agrippa aux grilles du château en attendant de retrouver son équilibre, mais l'effort avait été trop important et l'espion ne put s'empêcher de vomir et de s'effondrer sur le sol de terre battue. Le tremblement caractéristique de l'Endoloris avait repris possession de ses membres avec une violence presque insupportable et les lumières éclairant encore quelques pièces de Poudlard brillaient, impossiblement loin.
