Chapitre 36
Georgiana se trouva dans un réel état d'anticipation pendant leur trajet en voiture jusqu'au théâtre royal. Aucune de ses connaissances n'avait jamais pris la peine d'avoir une loge régulière à l'opéra, même si son frère ou les Fitzwilliam en louaient une à l'occasion, s'ils se trouvaient particulièrement intéressés par une représentation. Ainsi, même si Georgiana s'était déjà rendue plusieurs fois à l'opéra, cela n'avait pas été aussi fréquent qu'elle l'aurait souhaité, et elle savait que ce serait une distraction bienvenue ce soir-là.
La vicomtesse était déjà arrivée, et se mêlait à la foule éparse – ceux de la haute société qui ne venaient que pour être vus arriveraient avec un retard savamment calculé. Dès qu'elle vit Georgiana, elle se précipita et saisit les mains de sa jeune amie.
« Mlle Darcy, je suis soulagée de vous voir à nouveau en société », dit-elle. « Je me suis inquiétée pour votre santé. D'ailleurs, vous n'avez pas l'air d'avoir tout à fait récupéré. »
« Merci, Lady Tonbridge, je reste un peu fatiguée », dit Georgiana, se demandant si son malaise apparaissait aux autres comme une maladie prolongée. « Mais il est bon de vous voir. Votre compagnie m'a manqué. »
« Vous m'avez aussi manqué, ma chère, et tout particulièrement en ce moment où de si nombreux amis militaires quittent la ville. Il est terriblement cruel de repartir en guerre alors que je pensais profiter de leur présence durant toute la saison. »
La vicomtesse tourna alors son attention vers Kitty, la regardant avec un franc sourire. « Mlle Catherine Bennet, permettez-moi de vous féliciter pour vos fiançailles. J'espère que vous m'autoriserez à revendiquer un peu de crédit pour vous avoir présentée au capitaine Ramsey. »
« Vous devriez revendiquer plus de crédit que cela », dit Kitty. « Nous ne nous serions jamais rencontrés sans votre bal. »
« Eh bien, si vous insistez, je prendrai plus de crédit », dit la vicomtesse, saisissant le bras de Kitty et faisant signe aux autres de les suivre.
La loge de Lady Tonbridge était placée proche de la scène, un emplacement excellent pour ceux qui souhaitaient surtout écouter la représentation, mais aussi une place où l'on pouvait être vu clairement par toute l'assistance. A la surprise de Georgiana, le comte d'Anglesey y était déjà présent.
« Lord Anglesey, c'est un plaisir de vous revoir », dit-elle, plongeant dans une révérence comme il se levait pour saluer ceux qui pénétraient dans la loge.
« De même, Mlle Darcy », dit-il. « Lady Tonbridge me dit que vous rentrerez bientôt dans votre propriété familiale, et je suis heureux d'avoir une chance de profiter une nouvelle fois de votre compagnie avant que vous ne quittiez Londres. »
Il s'écarta d'elle pour aller saluer le reste de la famille qui arrivait dans la loge, mais il revint ensuite.
« J'imagine que vous n'avez pas reçu de nouvelles de mon neveu depuis son retour à Portsmouth », dit-il.
« Non. Savez-vous – savez-vous comment il se porte ? »
« Il est presque prêt à reprendre la mer. J'ai reçu une brève lettre de lui hier. Il lui manque toujours trente hommes pour compléter ses effectifs, mais il espère que d'ici quelques jours, d'autres vieux compagnons auront rejoint le Jupiter. »
« Quand partira-t-il en mer ? »
« Je pense que l'Amirauté va bientôt annoncer la remobilisation de la flotte – il prendra alors la mer dès que possible. Il a déjà reçu ses consignes – il doit patrouiller le long des côtes françaises, et compléter le blocus en cas de besoin. »
« J'espère qu'il passera la majorité de son temps à patrouiller ; je sais qu'il ne souhaitait pas participer au blocus. »
« En réalité, aucun marin ne le souhaite. C'est peut-être une petite consolation au fait d'avoir été affecté sur le malheureux Jupiter. Vous pouvez me croire, j'ai tempêté auprès de tous les contacts que j'avais à l'Amirauté quand j'ai entendu parler de son affectation, mais il était trop tard. Les affectations sur les vaisseaux se sont faites dans le plus grand chaos – ils essayaient de décider quels navires seraient parés à naviguer au plus vite, et les ont assignés aux capitaines au fur et à mesure qu'ils se présentaient. Matthew a au moins la chance d'avoir été à Londres quand la nouvelle de l'évasion de Bonaparte a été connue ; j'imagine que certains capitaines des comtés les plus éloignés se sont vu attribuer des vaisseaux qui ne pourront pas prendre la mer avant un certain temps. »
« Savez-vous si le Caroline a été attribué à qui que ce soit d'autre ? »
« On croirait entendre Matthew, Mlle Darcy, si préoccupé du sort de son vaisseau », dit le comte. « Et non, d'après ce que j'ai compris, le Caroline ne sera pas réarmé. »
Georgiana souhaitait savoir les moindres informations que pouvait lui donner le comte sur le capitaine Stanton, chacun des détails qu'il avait écrits dans sa lettre, chaque conversation de Lord Anglesey avec ses contacts à l'Amirauté, mais elle ne savait comment le questionner sur tous ces détails. Elle ne pouvait plus rien demander pour l'instant, car le silence soudain de la foule indiqua que la représentation était sur le point de commencer, et ils prirent tous un siège.
Elle ne connaissait pas Orlando, mais elle y retrouva tout ce qu'elle pouvait attendre d'Handel, beau et puissant. Si elle avait eu le choix, dans sa situation actuelle, elle n'aurait pas choisi une pièce dans laquelle l'amour était à ce point au cœur de l'intrigue. Mais à chaque fois que la notion d'amour empiéta sur son plaisir, elle se força à l'ignorer et s'imposa de ne faire qu'écouter.
L'entracte arriva rapidement, et Georgiana, pétrifiée par le dernier chant, fut longue à se lever de son siège. Les autres personnes présentes dans la loge étaient en train de sortir, ce qui fit que Georgiana fut la seule à entendre les femmes qui discutaient dans une loge voisine :
« Avez-vous vu qu'ils avaient enfin annoncé les fiançailles du vicomte Burnley dans les journaux ? »
« Oui, je l'ai vu ! Pas qu'ils aient eu besoin de l'annoncer ; toute la ville est au courant. Absolument scandaleux. Je me demande si… enfin, ce serait impoli d'en parler. »
« Oh, il était amoureux d'Amelia Foster depuis des années. Je suis tout à fait certaine que cela n'a pas été dû à une erreur de sa part, même s'ils auraient pu mieux garder le secret. Je les ai vus ensemble – totalement entichés l'un de l'autre. »
« Est-ce qu'il ne courtisait pas la fille Darcy, cependant ? »
Georgiana sentit ses joues rougir à la mention de son nom, mais ne put se décider à quitter la loge.
« Mme Burke a reçu l'assurance de Mlle Bingley – oh, je suis désolée, elle est maintenant Lady Harrison. Vous savez qu'elle vient d'épouser Sir Sedgewick Harrison. »
« Oui, bien sûr. Comme c'est aimable à elle de l'avoir retiré du marché du mariage. »
Cela fut suivi de quelques gloussements, avant que la conversation ne reprenne.
« Enfin, Lady Harrison a dit que le vicomte avait couvert Mlle Darcy d'attention. J'imagine qu'il courtisait ses trente mille livres. Pauvre petite, elle va devoir reprendre au début. »
« Oh, avec trente mille livres, elle n'est pas pauvre. »
« C'est vrai, et Lady Harrison dit qu'elle ne manque pas de qualités ; son talent au piano-forte est particulièrement exceptionnel. Elle ne devrait guère rencontrer de problème à trouver quelqu'un d'autre – peut-être réussira-t-elle à séduire un fils aîné cette fois. »
« J'ai entendu dire qu'un capitaine de la marine la courtisait. »
« Non, c'est la sœur de Mme Darcy, Mlle Catherine Bennet. Ses fiançailles ont été publiées dans les journaux il y a quelque temps. Le capitaine Andrew Ramsey – jamais entendu parler de lui, mais enfin, je n'avais jamais entendu parler des Bennet avant que M. Darcy en épouse une. »
Il était mortifiant pour Georgiana d'imaginer que l'on parlait ainsi d'elle en ville, même si elle apprécia les compliments sur ses qualités ; son opinion de Caroline s'améliora, de savoir qu'elle avait ainsi parlé d'elle. La peur d'entendre quelque chose qui la perturberait plus encore qu'elle ne l'était était maintenant plus forte que sa curiosité, et elle se leva pour quitter la loge. Elle fut surprise de trouver son frère l'attendant de l'autre côté du rideau, au lieu de Mme Annesley.
« Fitzwilliam ! Je suis désolée, je n'avais pas l'intention de vous faire attendre. »
« Nous avons pensé que vous aviez peut-être besoin d'un moment », dit-il, la contemplant d'un air préoccupé. « Vous sentez-vous mal ? »
« Je vais aussi bien que possible », dit-elle. Elle força un faible sourire, avant de prendre son bras pour rejoindre les autres.
