Chapitre 36: Symphonie en blanc majeur


Kitty avait pourtant connu nombre d'évènements grandioses depuis qu'elle avait fait ses débuts durant la Saison. Sa présentation à la cour n'avait pas été le moindre, et elle pensait commencer à s'habituer au luxe et au raffinement des soirées données par les reines mondaines qui rivalisaient d'ingéniosité pour tenter d'organiser l'unique événement qui resterait dans toutes les mémoires, parmi une foule de bals donnés au cours de la Saison.

Néanmoins, rien ne l'avait préparée à la soirée de la Comtesse Von Lieven. Après y avoir assisté – pour les rares chanceux qui étaient inscrits sur une liste d'invités triés sur le volet ! – nul ne pouvait plus douter de la suprématie de la Comtesse sur les mondanités londoniennes. Elle régnait en véritable impératrice sur un monde d'élégance, de goût, et de plaisir. Sa grande devise était qu'une soirée était vouée à l'échec si elle n'était pas associée aux plaisirs les plus vifs : la musique, la danse, et les arts de la table.

Lorsque les Darcy et les Cooper pénétrèrent dans l'immense foyer de l'hôtel particulier des Von Lieven, Kitty ne put s'empêcher de retenir son souffle. Un chatoiement de blanc s'ouvrait en corolle devant elle : blanc argent, blanc or, blanc virginal, blanc soyeux, blanc satiné, blanc taffetas… ll était d'usage pour les femmes de ne porter que cette couleur aux soirées de la Comtesse, et la règle était scrupuleusement respectée, pour atteindre le raffinement suprême : des notes noires et blanches au gré des couples qui se croisaient, et qui n'attendaient que le pinceau des plus grands peintres pour être immortalisées. Le bal ne comptait que deux cents invités, et Kitty put aisément en reconnaître une grande partie parmi les plus grands noms de la société londonienne. Mais elle ne s'y attarda pas, reportant son regard sur les fleurs dont les plus belles femmes d'Angleterre avaient paré leurs cheveux et leur corsage. Volontairement, toutes semblaient avoir préféré la sobriété, et portaient peu de bijoux. Des diamants et des perles uniquement, portés sur des écrins de peau d'albâtre. Brusquement, Kitty s'arracha à la contemplation de ce tableau pour se mettre à l'écoute de ses autres sens. Des violons elle ne saisit que le murmure délicat, mais elle nota sans peine les effluves subtiles mais incomparables des fleurs d'oranger bigaradier, disposées ça et là au fil des nombreux salons en enfilade.

Elle fut rappelée à la réalité par la main de son mari qui se posa doucement sur la sienne. Les Darcy étaient en train de saluer le Comte et la Comtesse Von Lieven. Elizabeth connaissait très peu le Comte, dont son épouse ne parlait quasiment jamais, mais il ne l'intimidait pas le moins du monde. Au grand étonnement de Darcy, Elizabeth se sentait à l'aise en compagnie des plus grands, quatre mois à peine après avoir fait leur connaissance. La plupart d'entre eux s'étaient montrés très prévisibles, d'un orgueil démesuré – ce qui ne l'avait jamais impressionnée, Darcy l'avait appris à ses dépens à l'époque où ils n'étaient pas encore fiancés – et rongés par l'ennui.

Beaucoup s'étaient intéressés à elle car elle était nouvelle à Londres, mais surtout car la Comtesse la comptait désormais comme l'une de ses plus proches amies. Elizabeth ne se faisait aucune illusion : c'était la Comtesse que nombre de ses relations cherchaient à atteindre en la fréquentant. Mais elle ne s'en souciait pas le moins du monde, car elle avait très vite recentré sa vie et son cœur autour de son époux, sa famille, et quelques amis triés sur le volet.

Aussi fut-elle ravie lorsque la Comtesse se pencha vers elle pour l'embrasser.

« Ma chère Elizabeth, je n'ai pas pu vous voir autant que je l'aurais voulu au cours de cette semaine. Les préparatifs m'ont pris tout mon temps, et j'aurais volontiers souhaité que les journées comptent trente-six heures !

- Ne vous excusez pas, j'imagine combien cette soirée vous a demandé de travail, dit Elizabeth. Le résultat est splendide, et je suis sûre que tout sera parfait et que nous allons passer une excellente soirée !

- Merci de nous avoir invités, c'est toujours un plaisir, dit Darcy. Votre soirée est immanquablement la plus réussie de la Saison chaque année.

- Donner un bal sans vous n'aurait pas de sens ! D'ailleurs je regrette que Miss Darcy n'ait pu se joindre à nous. Et voici donc les Cooper ! Soyez les bienvenus !

- Mrs. Cooper, Mr. Cooper. » dit le Comte en s'inclinant brièvement devant eux.

Il n'approuvait guère la décision de son épouse d'avoir invité le jeune couple sujet des plus folles rumeurs de cette fin de Saison, mais comme toujours il s'inclinait devant ses choix. Sa réserve n'était néanmoins pas illégitime, car les conversations avaient insensiblement baissé de volume à l'entrée des Darcy et des Cooper. Les deux couples étaient clairement le centre d'intérêt des autres convives des Von Lieven, et leurs regards étaient tout sauf bienveillants. Nombre d'ente eux se mirent à jaser à voix basse.

Passant outre, Mr. Cooper baisa la main de la Comtesse et arbora son plus beau sourire.

« Merci, Lady Von Lieven. C'est très aimable à vous de nous avoir invités, dit-il, tandis que Kitty s'inclinait dans profonde une révérence, n'osant lever les yeux, convaincue que la modestie était de rigueur compte tenu des circonstances.

- Mrs. Cooper, vous êtes encore embellie depuis notre dernière rencontre. Il semblerait que le mariage vous réussisse, dit la Comtesse d'une voix suffisamment forte pour être entendue par le plus grand nombre.

- Merci, Lady Von Lieven. Je ne saurais vous exprimer à quel point votre invitation m'a touchée.

- C'est tout naturel. Vous êtes à votre place ici, Mrs. Cooper. Ne laissez personne vous affirmer le contraire, dit-elle distinctement, avant de baisser la voix. Et lorsque l'on est sujet d'une vile rumeur calomnieuse, il n'y a qu'une attitude à adopter : la tête haute et le sourire aux lèvres. Même vos adversaires les plus tenaces ne sauront y résister très longtemps. »

Cette remarque tombait fort à propos, car Lady Catherine de Bourgh venait de faire son entrée. Chaque année, la Comtesse l'invitait par pure courtoisie car elle faisait partie de la meilleure société malgré ses nombreux défauts. Mais la Comtesse considérait comme son devoir de se montrer au-dessus des mesquines rivalités auxquelles Lady Catherine excellait. Sa rivale lui rendait rarement la pareille, mais tous leurs observateurs reconnaissaient que c'était tout à l'honneur de la Comtesse qui faisait preuve ainsi, une fois de plus, de sa grande élégance.

Toutefois, la présence de Lady Catherine ne serait pas ce soir-là très courtoise, car elle entendait battre la Comtesse sur son propre terrain en discréditant la jeune Mrs. Cooper ainsi que les Bennet en général, à commencer bien sûr par Elizabeth. Le regard noir de Darcy, qu'elle croisa brièvement, faillit l'en dissuader, mais elle se ravisa lorsqu'elle vit son neveu lui tourner ostensiblement le dos pour entraîner Elizabeth dans l'enfilade des salons où se tenait le bal, suivi de près par les Cooper.

Elizabeth avait immédiatement senti le changement d'attitude de Darcy. Elle en devina la cause sans peine, mais ne daigna pas se retourner pour observer leur sujet d'inquiétude. Un regard de Darcy la rassura. Il ne formulait que deux vœux pour ce soir : que le mariage des Cooper soit enfin accepté dans les esprits, et qu'Elizabeth profite de la soirée qu'elle attendait avec impatience depuis qu'elle s'était liée d'amitié avec la Comtesse. Ils constatèrent en parcourant les salons en enfilade de l'hôtel particulier des Von Lieven que l'accueil chaleureux que la Comtesse avait réservé aux Cooper avait quelque peu dissipé les commentaires mais que des regards désobligeants les suivirent partout. Elizabeth indiqua alors à son mari un cercle composé de certaines de leurs connaissances qu'ils appréciaient particulièrement, et ils les rejoignirent, entraînant avec eux les Cooper.

Leur répit ne fut que de courte durée, car leur cercle d'amis ne resta pas groupé très longtemps, chacun le quittant au gré de ses envies et de l'arrivée constante de nouvelles connaissances. Pendant l'heure qui suivit, Kitty fut à la torture car elle sentait qu'elle était la cible de tous les regards et que nombre de conversations tournaient autour de son mariage. La présence de son mari qui se voulait rassurant ne lui suffisait pas pour garder la tête haute, et le conseil de la Comtesse lui sembla plus difficile à suivre que jamais.

Le début de la soirée et le dîner se passèrent toutefois sans plus d'encombres, et elle fut soulagée de voir que les invités finissaient peu à peu par se désintéresser d'elle pour évoquer leurs sujets de conversations habituels. Mais après le dîner, alors que les hommes s'étaient réunis entre eux et que les femmes se rassemblaient dans un autre salon, le hasard des conversations fit que l'espace d'un instant, alors que Mr. Cooper était avec Mr. Darcy qui voulait le présenter à certaines de ses relations, Kitty se retrouva seule, à l'écart du groupe dans lequel Elizabeth conversait.

Ce fut cet instant que Lady Catherine choisit pour intervenir. Hautaine comme à son habitude, elle fit son entrée dans la pièce, avec à sa suite le même groupe de femmes que celles qui avaient critiqué Elizabeth quelques jours avant sa présentation à la Cour lors de la réception donnée par les Cooper. Lady Catherine toisa Kitty du regard et s'exclama suffisamment fort pour que tout le salon puisse l'entendre :

« Je remarque que nul ici ne se laisse tromper par vos ruses opportunistes et que l'on vous a remise à votre juste place, Miss Bennet : à l'écart de tous. ».

Kitty crut recevoir un coup de fouet. Pétrifiée de honte, elle ne sut que répondre. Elizabeth la rejoignit immédiatement et prit son bras pour la soutenir.

« Miss Bennet n'est pas parmi nous ce soir, vous devez sans doute confondre avec Mrs. Cooper, Lady Catherine ? dit-elle, imperturbable.

- Je refuse de cautionner cette infamie, qui nous prouve une fois de plus combien la famille Bennet ne reculera devant rien pour assurer son ascension sociale. Mais cela ne dupera personne !

- Il n'est pas question ici de duperie mais d'un mariage entre deux jeunes gens sincèrement épris l'un de l'autre. Ce qui a été fait par Dieu ne peut être défait par l'Homme. Votre avis est donc de peu de poids, dit Elizabeth d'une voix suave.

- Il le sera quand il s'agira de vous laisser, vos sœurs et vous, dans la solitude que vous méritez, lorsque le monde aura enfin compris votre véritable nature.

- Il me semble que nous l'avons plus que compris, Lady Catherine ! dit la Comtesse Von Lieven en les rejoignant, impériale. C'est la raison pour laquelle je ne me sépare plus de Mrs. Darcy dont l'amitié m'est précieuse. Quant à Mrs. Cooper, elle ne mérite en aucun cas vos piques méprisantes. Quiconque insulte mes amis n'est pas le bienvenu chez moi. »

Les deux rivales s'affrontèrent du regard dans un silence glacial. Toutes les conversations s'étaient arrêtées et les regards avaient convergé vers les quatre femmes. Les invités avaient conscience d'assister à un événement exceptionnel. Jamais Lady Catherine et la Comtesse n'avaient exposé leurs griefs si ouvertement. Si Lady Catherine s'inclinait ce soir, la haute société de Londres se scinderait certainement en deux camps. Ce qui couvait depuis des années se produisait enfin !

Elizabeth était douloureusement consciente de la situation et elle détestait l'idée que ce clivage puisse être causé, même indirectement, par un membre de sa famille. Elle savait la Comtesse suffisamment franche pour ne pas regretter sa dispute publique avec Lady Catherine, mais ne finirait-elle pas par déplorer la situation dans laquelle seraient bientôt plongées la plupart de ses relations, forcées de choisir entre les deux camps ? Si ce clivage devait perdurer, la prochaine Saison serait très oppressante. Mais c'était compter sans l'intelligence de Lady Catherine.

« Ma chère Susan, je ne faisais que m'inquiéter de votre nouvel entourage. Votre rang peut vous placer dans une position très vulnérable face aux opportunistes rongés par l'ambition, dit-elle d'un ton doucereux qui ne dupa pas son hôtesse.

- Merci de votre sollicitude, mais mon jugement est suffisamment sûr pour me permettre de m'entourer des bonnes personnes. Ce qui n'est pas le cas de tout le monde, dit la Comtesse en observant avec mépris les femmes qui composaient le cercle d'amies de Lady Catherine.

- Vous n'êtes pas sans savoir que Messieurs Bingley, Darcy et Cooper ont commis de terribles mésalliances. Je frémis en pensant que vous pourriez être à votre tour victime de leurs talents de manipulatrices !

- Je sais reconnaître des personnes dignes d'estime quand j'en rencontre. Les gentlemen que vous venez d'évoquer ont visiblement tenu le même raisonnement et ils s'en portent à merveille. En revanche, votre attitude ce soir est indigne de votre rang et de ma maison.

- Je n'ai jamais été traitée de la sorte ! s'insurgea Lady Catherine.

- Mes invitées non plus. Donc soit vous leur présentez des excuses soit je vous prie de quitter ma demeure. » dit posément la Comtesse en regardant sa rivale droit dans les yeux.

Le silence retomba une nouvelle fois pendant quelques secondes qui parurent une éternité. Puis, dans un brusque mouvement qu'elle voulut digne, Lady Catherine ramena sa traîne vers elle, et elle tourna le dos à son hôtesse. Seul le bruit des soieries de sa robe accompagna ses pas tandis qu'elle sortait du salon. La Comtesse Von Lieven salua les deux sœurs avant de retourner discuter avec ses autres invités. A ses yeux, l'incident était clos, et Elizabeth lui emboîta le pas. Kitty lui fit comprendre qu'elle avait besoin de quelques minutes d'intimité et elle s'isola dans un petit salon pour reprendre ses esprits.

La confrontation avec Lady Catherine avait été extrêmement violente pour elle, même si elle n'avait pas dit un mot. Elle regrettait de ne pas avoir fait preuve de courage, mais toute riposte aurait été trop inconvenante à ses yeux, et pour rien au monde elle n'aurait voulu mettre la Comtesse dans l'embarras. Elle en était à ce stade de réflexion lorsqu'elle entendit un doux bruit de soie. Une jeune femme ravissante venait d'entrer dans la pièce et se tenait sur le pas de la porte, attendant un signe d'encouragement pour avancer.

« Pardonnez-moi de vous déranger. J'attends depuis le début de la soirée une occasion de vous parler… »

Devant le regard intrigué de Kitty, la jeune femme vint s'asseoir à ses côtés sur la causeuse. Plus âgée que Jane et Elizabeth, elle n'en était pas moins ravissante. Une grande partie de sa beauté résidait dans ses cheveux auburn bouclés, et dans les traits délicatement ciselés de son visage. Hormis Jane, Kitty n'avait jamais rencontré une femme aussi belle.

« Permettez-moi de me présenter. Je m'appelle Mrs. Marianne Brandon.

- L'épouse du Colonel Brandon ?

- Connaissez-vous mon mari ?

- De nom seulement. Je ne crois pas vous avoir déjà croisée durant la Saison ?

- Non, mon mari et moi ne sommes pas très adeptes des mondanités, nous préférons de loin la quiétude de Delaford, notre domaine dans le Devonshire. Mais comme la famille de mon époux est amie de longue date des parents de la Comtesse, donc nous ne pouvions refuser son invitation, et cela nous permet de revoir de nombreux amis. Néanmoins, j'ai déjà eu l'occasion de vous apercevoir au bal donné par votre sœur à Darcy House.

- Oh vous y étiez ?

- Oui, mais je n'ai pu faire votre connaissance à cette occasion, et je le regrette, car je sais que vous y avez vécu de terribles moments, qui m'ont rappelé de douloureux souvenirs. J'aurais voulu vous venir en aide. »

Kitty se remémora avec émotion le bal des Darcy, au cours duquel Mr. Cooper avait vainement tenté de lui faire croire qu'il ne souhaitait pas l'épouser. Tant de choses avaient changé depuis !

« Je tenais simplement à vous dire que j'ai été très heureuse d'apprendre votre mariage avec Mr. Cooper, et que vous ne devez surtout pas laisser l'attitude de certaines personnes gâcher votre bonheur, reprit Marianne Brandon.

- Merci à vous, c'est très gentil. Vous êtes l'une des rares personnes à penser de la sorte.

- Je n'ai aucun mérite à le faire. J'ai vécu il y a quelques années ce que vous avez enduré pendant le bal des Darcy. J'aurais voulu vous parler pour vous aider ce soir-là, mais vous étiez très bien entourée. Je constate aujourd'hui que tout s'est arrangé pour Mr. Cooper et vous.

- Je ne suis pas sûre de tout comprendre… dit Kitty, désemparée devant les confidences de cette inconnue.

- Je ne veux pas vous ennuyer avec mes confidences. Sachez juste qu'à votre âge j'étais très éprise d'un jeune homme, mais qu'il n'a pas eu le courage de se battre pour moi comme votre époux l'a fait pour vous.

- C'est terriblement triste… dit Kitty, refusant d'imaginer à quelle point sa vie aurait été misérable si Mr. Cooper n'avait pas insisté pour qu'ils se marient en dépit du refus de ses parents.

- La vie m'a gâtée depuis, ne vous inquiétez pas. Je suis heureuse de mon sort et je mène une vie paisible. Mais je tenais à vous dire de ne laisser personne vous gâcher votre bonheur par des médisances. Il est bien trop précieux, et ils le savent. C'est la jalousie qui les rend médisants, n'oubliez jamais cela. »

Tout aussi mystérieusement qu'elle était entrée, Mrs. Brandon prit congé de Kitty. Très intriguée, la jeune femme retourna dans l'un des salons pour parler avec sa sœur afin de lui demander plus de précisions sur les Brandon. Ce fut le chemin d'Harriet Vernon qu'elle croisa. Les deux femmes étaient restées très amies depuis que Mrs. Vernon était venue en aide à Kitty le soir du bal de Darcy House. Elles discutèrent quelques minutes, puis, apercevant Mrs. Brandon dans un autre coin de la pièce, Kitty n'hésita plus à demander à Mrs. Vernon si elle la connaissait.

« Mrs. Brandon ? Je ne l'ai jamais fréquentée, et nous n'avons pas de relations en commun. Mais tout le monde à Londres connaît les sœurs Dashwood !

- Les sœurs Dashwood ?

- Bien sûr. Mrs. Brandon est née Marianne Dashwood. Il lui est arrivé une terrible histoire il y a quelques années. Je m'en souviendrais toute ma vie, c'était ma première Saison et tout le monde ne parlait que de cela !

- Vraiment ? demanda Kitty, de plus en plus intriguée.

- Elle s'était follement éprise d'un véritable scélérat, nommé Willoughby.

- Mr. Willoughby ? Mais il fréquente la meilleure société, il me semble.

- Uniquement grâce à son mariage avec la fille aînée des Grey. Il doit sa position et sa fortune à sa belle-famille, qui ne le tolère plus guère depuis quelques années car il se révèle être un époux exécrable. Mais on ne pouvait guère s'attendre à mieux quand on sait que son cœur est gouverné par sa bourse, ce qui est d'autant plus compliqué qu'il est extrêmement dépensier ! Toujours est-il que Mrs. Brandon – Miss Marianne Dashwood à l'époque – et lui étaient très épris l'un de l'autre il y a plusieurs années. Tout le monde pensait qu'ils étaient secrètement fiancés – les sœurs Dashwood sont sans fortune – mais un revers de fortune a contraint Mr. Willoughby à rompre leurs vœux. C'était au beau milieu d'un bal pendant ma toute première Saison. Il l'ignorait apparemment depuis des semaines, et ils se sont croisés pendant la réception. Il l'a complètement ignorée et pourtant Dieu sait qu'elle a tout fait pour qu'il la remarque ! Elle a failli ruiner sa réputation ce soir-là… Nous avons bien cru qu'elle ne s'en remettrait jamais ! Le bruit a d'ailleurs couru qu'elle a été gravement malade peu de temps après.

- Mais elle m'a dit être aujourd'hui heureuse.

- Elle a épousé un grand ami de la famille qui les accueillait dans le Devonshire, le Colonel Brandon. Il est taciturne et avait le double de son âge à l'époque, mais c'est un homme très bon, loyal et surtout très épris d'elle. C'est une union réussie, et je suis heureuse qu'elle ait réussi à trouver le bonheur en dépit de la trahison de Mr. Willoughby. D'ailleurs, cela ne m'étonne guère qu'elle soit venue vous parler, votre histoire a dû réveiller de sombres souvenirs pour elle.

- Elle m'a semblé profondément généreuse.

- Elle a le cœur sur la main. Plus jeune, elle avait la réputation d'être trop passionnée, ce qui faisait jaser la bonne société. Mais la vie s'est chargée de l'assagir d'une douloureuse façon. Aux côtés du Colonel Brandon, elle semble avoir retrouvé une certaine joie de vivre, même si on ne les voit guère. Je ne pense pas que Mr. Darcy les fréquente, mais vous gagneriez-là une amitié précieuse et durable. » l'encouragea Mrs. Vernon avant de prendre congé de la jeune Mrs. Cooper, ayant aperçu quelques amis dans le salon attenant.


En dépit des circonstances, Elizabeth avait fini par passer une excellente fin de soirée en compagnie de la Comtesse et de quelques-unes de leurs relations les plus proches. Avec mépris, elle avait vu certaines relations de la Comtesse se tourner vers les Cooper avec une fausse bienveillance alors qu'ils médisaient à leur sujet quelques heures auparavant. Leur hypocrisie paraissait désormais insoutenable à Elizabeth. Néanmoins, elle observa avec plaisir le rapprochement de sa sœur avec Mrs. Brandon, dont Darcy lui avait raconté l'histoire quelques semaines avant le bal de Darcy House, car il souhaitait voir le couple figurer sur la liste des invités, en mémoire à ses parents qui étaient très liés avec la famille du Colonel. Elizabeth se réjouit de voir que Kitty nouait là un début d'amitié avec une jeune femme charmante et totalement dépourvue d'hypocrisie et de malveillance.

La soirée ayant été riche en émotions, elle fut soulagée de voir Darcy la rejoindre vers deux heures du matin. La rumeur avait enflé dans tous les salons, et tous connaissaient les moindres détails de l'affrontement de leur hôtesse avec Lady Catherine. Sans un mot, Darcy lui offrit son bras, et ils regagnèrent le foyer de l'hôtel particulier des Von Lieven pour repartir à Darcy House, laissant un message aux Cooper, qui pourraient récupérer la voiture des Darcy plus tard dans la nuit.

Elizabeth devina que son mari était furieux de l'attitude de sa tante, qui empirait sans cesse depuis l'annonce de leurs fiançailles. Un simple regard sur Darcy lui avait permis de voir qu'il se contenait mais aurait tout donné pour avoir une discussion franche avec sa tante dans l'instant, quand bien même elle aurait débouché sur une rupture définitive. Elle attendit qu'ils soient dans l'intimité de leur chambre à Darcy House pour lui relater toute la scène. Il explosa de colère, arguant que sa conduite était inqualifiable et qu'elle déshonorait toute la famille. Il se coucha furieux, et Elizabeth eut bien du mal à trouver le sommeil, redoutant les prochaines heures. Connaissant l'attachement de son mari au respect des convenances et de l'étiquette, elle craignait une confrontation imminente entre la tante et le neveu, et l'avenir devait lui donner raison.

Dès le lendemain matin du bal de la Comtesse, Darcy retrouva Lord Matlock devant l'hôtel particulier des De Bourgh. Ils furent accueillis par un personnel en pleine frénésie. Un départ en catastrophe se préparait visiblement. Darcy demanda au majordome de les introduire auprès de sa tante. Elle poussa l'impolitesse jusqu'à les faire attendre plus d'un quart d'heure. Excédé, Darcy faisait les cent pas dans le salon où on l'avait fait entrer lorsque sa tante finit par les rejoindre.

« George, Darcy, quelle surprise ! dit Lady Catherine d'un ton ironique.

- A d'autres, Catherine. Vous vous doutiez bien que nous viendrions vous voir, dit Lord Matlock.

- Je ne m'attendais plus à rien, étant donné que vous n'avez plus aucun respect pour les convenances. Il aurait été légitime que vous me rendiez visite dès le début de la Saison.

- L'hypocrisie n'est pas mon fort, dit Darcy d'un ton glacial. Etant donné votre attitude passée et votre refus de nous présenter vos excuses, il eût été inimaginable de me livrer à des mondanités en votre compagnie.

- Charmant, Darcy. Je remarque que votre détestable épouse finit par déteindre sur vous. Je m'y attendais mais je suis navrée de constater que mes prévisions étaient justes.

- Ne vous avisez pas de médire au sujet d'Elizabeth, la prévint Lord Matlock. Vous n'avez jamais su l'apprécier à sa juste valeur, donc ayez la décence de vous abstenir de vos critiques gratuites et injustifiées.

- Quel aveuglement ! Enfin, cela n'est plus de mon ressort.

- Cela ne l'a d'ailleurs jamais été, lui fit remarquer Darcy.

- Oui, vous m'avez clairement fait comprendre au moment de vos fiançailles que mon avis vous importait peu.

- Étant donné votre incapacité à juger de la valeur des gens, en effet, je préfère m'abstenir de vos conseils.

- Pourquoi êtes-vous donc ici aujourd'hui ? La Saison touche à sa fin, je sais que mieux vaut tard que jamais, mais tout de même ! Votre présence est plus qu'incongrue.

- Ce qui est incongru et surtout inacceptable, c'est votre conduite inqualifiable d'hier soir ! s'exclama Lord Matlock. Jamais je n'ai eu aussi honte d'être votre frère !

- Et moi votre neveu, poursuivit Darcy. Vous m'en avez pourtant donné de nombreuses occasions au cours de ces dernières années, à commencer par votre esclandre en pleine nuit chez les Bennet puis chez Mr. Bingley à Netherfield la veille de mes fiançailles.

- Je tentais d'empêcher votre ruine ! Belle ingratitude en vérité !

- Vous n'avez jamais servi que vos intérêts et vous le savez parfaitement. Vous vouliez simplement vous assurer que je resterais célibataire pour épouser Anne, en entretenant une chimère qui n'a jamais existé que dans votre esprit.

- J'en remercierais presque Dieu d'avoir rappelé vos parents à Lui. Ainsi ils ne peuvent voir quel fils ingrat vous êtes devenu.

- Ne vous avisez pas de parler en leur nom, vous n'en êtes pas digne ! s'insurgea Lord Matlock.

- C'est une question de point de vue. Mais allez-vous finir par m'informer du motif de votre visite ? Ce suspense devient intenable, se moqua-t-elle.

- Vous le savez parfaitement, répondit son frère. Voici plusieurs mois qui vous faites preuve d'une attitude qui n'est digne ni de votre rang, ni de celui de toute notre famille et encore moins du nom que vous portez. Et puisque vous tenez à mêler à notre conversation nos proches disparus, laissez-moi vous dire que votre époux n'aurait jamais toléré vos multiples esclandres s'il avait vécu assez longtemps pour y assister.

- Comment osez-vous ! s'insurgea-t-elle, blanche de colère.

- Nous osons parce qu'il semble que rien hormis la fermeté ne vous ramènera à la raison ! s'écria Darcy d'une voix si autoritaire que Lady Catherine se rassit, impressionnée.

- Je n'ai d'ordre à recevoir de personne ! riposta-t-elle.

- Vous en recevrez de nous et sans discuter ! Vous oubliez que vous me devez respect et obéissance, car je suis le seul héritier des Darcy, tout comme vous devez respect et obéissance à mon oncle ici présent. J'étais à ses côtés lorsque vous vous êtes donnée en spectacle hier soir, et nous étions mortifiés. Vous traînez nos noms et notre famille dans la boue ! Vous qui vous érigez justement en protectrice de leur grandeur et de leur respectabilité ! Bel exemple en vérité !

- Votre avis m'importe peu, Darcy. Vous avez perdu tout sens commun en épousant une fille de rien. Mais vous, George, vous me décevez profondément. Je vous faisais confiance, vous étiez un exemple pour moi. Vous avez accueilli une vipère en votre sein, et vous vous en repentirez un jour, je vous le garantis !

- Quelle ironie que vous donniez votre nom aux autres, ma chère sœur ! dit Lord Matlock avec sarcasme. Elizabeth n'a apporté que de la joie dans cette famille, et ses succès pendant la Saison sont inespérés pour la renommée de notre famille. Vous devez au moins lui reconnaître cette qualité-là.

- Plutôt mourir !

- Vous blasphémez maintenant, belle mentalité ! dit Darcy. Fort bien. Nous allons donc vous demander de faire un choix, et ne vous méprenez pas, si j'utilise le terme « demander », c'est uniquement par respect pour les relations que vous entreteniez avec mes parents, ni plus, ni moins.

- Je ferai ce que bon me semblera.

- Nous sommes à même de geler tous vos revenus et vous le savez fort bien. » laissa tomber Lord Matlock d'un ton presque détaché, savourant l'effet que cela produisit sur l'insolente Lady Catherine.

Il disait vrai et elle le savait : en tant que femme, Lady Catherine avait l'usufruit de la fortune de son mari, tout comme de Rosings, mais les hommes de sa famille pouvaient l'en priver à tout instant s'ils invoquaient un motif valable devant un homme de loi. Sa conduite scandaleuse en constituait un solide. Voyant qu'elle s'était calmée, Darcy se leva et se plaça devant elle, avant d'énoncer d'une voix aussi glaciale que celle qui avait condamné Wickham à l'exil :

« Je vois que vos serviteurs sont en train de préparer vos bagages, vous avez anticipé notre demande. A partir d'aujourd'hui, vous vous retirerez à Rosings pour une durée indéterminée. Vous n'en sortirez que vous lorsque vous aurez fait amende honorable et présenté des excuses à toutes les personnes que vous avez offensées : Mrs. Cooper, Mr. Bingley, et surtout mon épouse. Dès lors, nous réfléchirons à un éventuel possible retour à la vie en société.

- Préparez-vous à attendre longtemps ! railla-t-elle.

- Plus l'attente sera longue, et mieux je me porterai. Je me réjouis d'avance à l'idée de ne plus devoir vous croiser à Londres ou ailleurs.

- Ne pensez pas avoir gagné quoi que ce soit. Mon absence ne passera pas inaperçue, et je me ferai un plaisir de révéler votre ignominie à qui voudra l'entendre.

- Je vous souhaite bon courage pour trouver des âmes compatissantes, dit Lord Matlock. Toute votre suite hypocrite vous abandonnera lorsqu'elle comprendra que vous êtes confinée chez nous. Quant aux autres, ils ont depuis longtemps compris votre véritable nature. N'oubliez pas que la Comtesse Von Lieven en personne vous a chassé de chez elle. »

Vaincue, Lady Catherine se retrancha dans le peu de dignité qu'il lui restait.

« Soit, dit-elle d'une voix blanche. Je m'incline mais par respect de la loi, en aucun cas par respect pour vous.

- Mettez le temps et la solitude à profit, ma chère, pour méditer sur votre attitude froide et aigrie, dit son frère. Ce n'est pas ainsi que l'on conquiert le bonheur. Il va de soi que cet arrangement ne concerne pas votre fille qui est libre d'aller et venir à sa guise, et sera toujours la bienvenue à Matlock Castle et Pemberley. Il serait injuste qu'elle paie le prix de vos égarements.

- Jamais plus je ne vous laisserai approcher ma fille !

- Dans ce cas vous lui préparez un bien triste avenir… dit Darcy, sombrement.

- J'espérais bien mieux pour vous, Darcy... dit Lady Catherine.

- Vous n'avez jamais eu mes intérêts à cœur. Si mon bonheur avait compté un tant soit peu à vos yeux, vous auriez laissé une chance à Elizabeth. Tous ceux qui l'ont fait s'en sont félicités. C'est bien là la preuve que mon jugement est plus sûr que le vôtre. » répondit-il froidement.

Sur ces mots, Darcy et son oncle prirent congé. Ils ne dirent pas un mot sur le perron, se séparant pour monter chacun dans sa voiture. Ce qu'ils venaient de faire les répugnait, mais ils avaient tous deux convenu pendant le bal des Von Lieven que Lady Catherine ne leur laissait plus le choix. Darcy rentra la mine sombre, et Elizabeth comprit immédiatement que quelque chose n'allait pas lorsqu'il vint la retrouver dans le jardin de Darcy House. Il lui raconta tout, et elle fut horrifiée d'apprendre qu'ils en étaient arrivés à de telles extrémités. Néanmoins, elle avait compris elle aussi que Lady Catherine ne céderait que devant la fermeté et l'autorité des hommes de sa famille dont elle était dépendante.

« Tu ne changeras jamais ta tante, William. Je pense malheureusement que nous devons nous faire une raison et essayer de nous protéger le mieux possible de sa méchanceté. Oncle George et toi avez bien fait d'agir ainsi. Son attitude devenait inacceptable. Lorsqu'elle sera à Rosings, nous allons être tranquilles quelque temps, et peut-être que la solitude la fera revenir à de plus justes sentiments.

- Ne te fais pas d'illusions, Elizabeth. Cette femme ne vit que pour empoisonner l'existence d'autrui, elle sera capable de le faire même depuis Rosings. Elle est aigrie d'avoir perdu son mari, de ne pas lui avoir donné d'héritier… Il était de notre devoir de mettre fin à ses méfaits. Je regrette simplement d'avoir dû employer des moyens aussi bas…

- C'est une forte tête, indépendante… Mais je pense qu'après hier soir et votre entrevue d'aujourd'hui, son orgueil sera suffisamment blessé pour qu'elle se tienne à l'écart de Londres.

- Pour un temps seulement. Nous ne pourrons pas l'obliger à rester à Rosings éternellement, et elle le sait. Dès l'année prochaine, elle voudra revenir à Londres, et elle sera tout à fait capable de te présenter des excuses faites de toutes pièces pour en gagner le droit.

- Mais rien ne nous oblige à venir à Londres l'année prochaine.

- Seulement si cela te fait plaisir. Pour ma part, j'ai toujours eu cette ville en horreur. Et comme je peux très bien gérer la plupart de mes affaires depuis Pemberley, ce n'est pas un problème. Surtout si Mr. Cooper me seconde bien. Mais serais-tu déjà lasse de Londres ?

- De sa société surtout. Il me devient chaque jour plus pénible de les supporter.

- Tu comprends maintenant pourquoi la Comtesse s'est attachée à toi si rapidement. Tu dénotes parmi toutes nos relations !

- Peut-être, mais je n'aurais pas sa patience.

- Dans ce cas quittons Londres, dès demain si tu veux.

- Tu n'y songes pas… ? Il nous faut prendre congé de quantité de gens. Et préparer nos bagages. Sans compter que tout n'est pas encore organisé pour notre voyage.

- Je ne vois aucune raison de rester à Londres plus longtemps. La Comtesse elle-même ne va pas tarder à repartir en Bavière. Elle va assister à la course de Goodwood et partir dans les jours qui suivront, tout comme les Matlock. Il me faudra à peine une semaine pour terminer de tout organiser pour notre voyage. Nous pouvons donc partir dans deux semaines. Georgiana partira en même temps pour le Derbyshire avec les Matlock. Ce qui me rassure, car plus tôt elle quittera Londres, plus vite elle oubliera cette sombre histoire avec Stafford.

- Mais nous ne pouvons pas laisser Kitty et Mr. Cooper…

- La Saison touche à sa fin, ce qui va leur accorder un répit bien mérité. Mr. Cooper pourra se consacrer à son travail, quant à ta sœur, je pense qu'elle a besoin de calme après les mois qu'elle vient de vivre. Ils pourront rester à Darcy House aussi longtemps qu'ils le souhaitent.

- Penses-tu vraiment que Mr. Cooper est prêt à gérer tes affaires sans toi ?

- Il sera secondé par mon homme de loi. Sans compter que je lui écrirai très régulièrement pour lui donner mes instructions. »

Elizabeth finit par se ranger à ses arguments, et ils fixèrent leur départ pour la France au 18 juillet. Les jours suivants furent donc très chargés car elle dut réorganiser toute l'intendance de Darcy House et de Pemberley pour que les domestiques ne soient pas pris de court pendant l'absence des propriétaires. Parallèlement, elle informa tous leurs proches de leurs projets et prit congé de la plupart de ses relations, tout en s'occupant des préparatifs du voyage. Les femmes de chambre de Darcy House furent submergées de travail pour préparer les nombreuses malles du couple, dont certaines furent rapatriées de Pemberley en urgence. Quant aux couturières, elles travaillèrent d'arrache-pied pour que les tenues de voyage d'Elizabeth soient prêtes à temps.

Entre deux séances d'essayage, la jeune femme se rendait chez toutes ses relations pour en prendre congé. Même si Londres se vidait rapidement, la haute société, chassée par les fortes chaleurs, fuyait vers Bath ou Brighton, Elizabeth fut néanmoins très prise par toutes ces visites. Elle rédigea également de longues correspondances pour expliquer son projet de voyage aux Bingley et à ses parents.

Le plus pénible fut d'en informer les Cooper. Kitty fut attristée d'apprendre qu'elle serait séparée de sa sœur pendant plusieurs mois, et terrorisée à l'idée de rester à Darcy House sans ses hôtes. Elizabeth lui expliqua qu'elle serait au contraire rassurée de savoir quel quelqu'un de confiance veillerait sur la demeure pendant son absence, d'autant que les mois en dehors de la Saison étant toujours très calmes, et que l'intendance de Darcy House fonctionnerait au ralenti, ce qui permettrait même à Kitty d'aller rendre visite à ses parents ou aux Bingley si elle s'ennuyait.

Quant à Mr. Cooper, déjà informé plusieurs jours auparavant des projets des Darcy, il tenta tant bien que mal de dissimuler son inquiétude à l'idée de gérer les affaires de son bienfaiteur seul, il passa un temps considérable avec Darcy pour être formé le plus possible pour s'atteler à la lourde tâche qui l'attendait du mieux possible.

Le lendemain de la course de Goodwood, la Comtesse Von Lieven vint à Darcy House pour prendre congé d'Elizabeth. Les deux amies discutèrent en tête-à-tête pendant près d'une heure, et la Comtesse quitta Darcy House non sans avoir invité Elizabeth à venir lui rendre visite en Bavière avec Darcy pendant leur tour d'Europe, invitation que la jeune femme s'empressa d'accepter.

Trois jours avant le départ des Darcy, les Matlock se présentèrent à Darcy House, prêts à retourner dans le Derbyshire. Darcy les accueillit avec émotion. Ses relations avec Georgiana ne s'étaient toujours pas améliorées. La jeune fille lui montrait ostensiblement sa colère et sa déception, et elle n'avait pas caché sa satisfaction à l'idée de ne pas voir son frère pendant les plusieurs mois que durerait son voyage. Elizabeth était attristée de voir que le frère et la sœur n'avaient toujours pas réglé leur différend alors qu'ils ne pourraient pas se revoir pendant une si longue durée. Elle tenta vainement de parler à sa belle-sœur pour l'encourager à faire preuve d'indulgence, lui expliquant que Darcy avait seulement souhaité la protéger d'un mariage désastreux. Georgiana n'avait rien voulu savoir, et avait préféré congédier Elizabeth, arguant qu'elle ne voulait pas se brouiller avec elle aussi, et qu'elle ne devait pas se mêler de ce qui ne la regardait pas.

La mort dans l'âme, Elizabeth observa donc Georgiana saluer son frère froidement sur le perron de Darcy House avant de monter dans la voiture des Matlock sans se retourner. Lady Matlock en avait elle aussi le cœur déchiré.

« Ne t'inquiète pas, Fitzwilliam, dit-elle à son neveu, le temps apaisera sa colère. Et Mr. Stafford ne tardera pas à révéler sa vilénie aux yeux de tous, et ce jour-là elle comprendra que tu n'as jamais cessé de vouloir la protéger. Elle est bonne et intelligente, elle reviendra vers toi.

- Je l'espère, tante Madeline. Prenez bien soin d'elle.

- Elle est en sécurité avec nous, pars tranquille avec Elizabeth. Profitez bien de votre voyage, vous méritez un peu de tranquillité et de temps pour vous après toute cette agitation. »

Elle étreignit le couple et monta en voiture aux côtés de son époux et de sa nièce. Darcy et Elizabeth regardèrent l'attelage s'éloigner, avant de rentrer dans Darcy House terminer leurs préparatifs.


Le jour du départ finit par arriver. Le 18 juillet, Elizabeth s'éveilla aux aurores, toute en émoi à l'idée de partir si loin et de découvrir des pays inconnus. Elle se retourna vers Darcy qui dormait, lové contre le dos de son épouse, un bras autour de sa taille. Elle le contempla longuement, attendrie de voir plus combien il lui paraissait toujours plus jeune et vulnérable dans son sommeil, bien différent de l'apparence assurée et autoritaire qu'il laissait voir en société. Puis son esprit vagabonda, et ses pensées se tournèrent vers leur voyage imminent.

Elle état grisée à l'idée de consacrer tout son temps à Darcy pendant les mois à venir. La Saison lui avait imposé un rythme frénétique, et elle savait qu'il avait souffert de ne pas pouvoir passer autant de temps à ses côtés que durant les premiers mois de leur mariage. Tout allait changer désormais. Elle n'était pas complètement guérie de la perte de leur enfant, mais elle était plus sereine. La vie aux côtés de son mari était merveilleuse, et malgré le vide qu'elle ressentait pendant l'interminable attente de la naissance de leur premier enfant, elle était comblée. Emue, elle se pencha vers Darcy, et l'embrassa tout en douceur.

La sentant bouger contre lui, Darcy s'éveilla. Un sourire aux lèvres, il l'étreignit davantage. La perspective d'avoir son épouse tout à lui pendant les prochains mois le comblait de joie. Et plus que tout, il lui tardait de lui faire découvrir tous les endroits qui l'avaient émerveillé plusieurs années auparavant lorsqu'il avait fait son Grand Tour après avoir été diplômé de Cambridge.

« Comment allez-vous, Mrs. Darcy ? lui murmura-t-il contre ses lèvres.

- A merveille, mais je suis très impatiente.

- Il est vrai que la patience n'a jamais été ta qualité principale.

- Tu as prévu tellement de choses à voir… Je n'aurais jamais cru pouvoir voyager autant un jour.

- Cela va être magique, je te le promets. La Méditerranée est sublime à cette période de l'année. Newquay va te sembler pâle en comparaison.

- Jamais, c'était notre premier voyage ensemble, cela restera toujours un souvenir merveilleux… »

Les images de leur séjour leur revinrent en mémoire, et ils se sourirent. Tant d'événements s'étaient produits depuis ! Darcy s'émerveillait toujours d'avoir vu son épouse surmonter la perte de leur enfant et illuminé la Saison à ce point.

« T'ai-je déjà dit à quel point je suis fier de toi ? Tu es merveilleuse, et tu me surprends un peu plus chaque jour…

- Tu m'as donné un nom lourd à porter, j'essaie de me montrer à la hauteur, dit-elle le plus sérieusement du monde.

- Tu t'en sors à la perfection, j'avoue que tu m'as même étonné à de nombreuses reprises. » dit-il avant de l'embrasser à nouveau.

Ne voulant être en retard car ils avaient une longue route à faire avant d'atteindre Douvres pour embarquer sur leur bateau, ils se levèrent rapidement. Deux heures plus tard, ils cheminaient vers Douvres, laissant Londres derrière eux sans regret. A la fin de la journée, ils atteignirent leur destination. Elizabeth fut émerveillée par les falaises sauvages. Du fait de leur léger retard, le navire avait dû embarquer sans eux, et Darcy emmena son épouse dans une auberge où passer la nuit. Mais cet imprévu ne ternit en rien l'enthousiasme d'Elizabeth lorsqu'elle monta à bord du navire qui devait les emmener en France le lendemain matin.

A la grande surprise de Darcy, elle avait le pied marin et elle ne montra aucune inquiétude une fois sur le navire. Darcy avait vu nombre de ses amis, y compris les plus téméraires, terrifiés à l'idée de devoir prendre la mer, ou bien dévastés par le mal de mer. Elizabeth, les joues rosies par le vent, arpentait le pont avec délice, se perdant dans l'immensité de l'horizon. Elle était tombée amoureuse de la mer à Newquay, et son sentiment se confirmait sur le navire. La traversée lui sembla trop courte, et Darcy dut lui promettre qu'ils réitéreraient l'expérience lorsqu'ils seraient au bord de la Méditerranée. En pensée, il réfléchissait déjà à la meilleure façon de modifier leur itinéraire pour aller de Nice à Rome en bateau plutôt que par voie terrestre.

Après une traversée qui lui parut trop courte, Elizabeth finit par apercevoir les côtes françaises que lui indiqua Darcy. Il lui prit la main, et elle se blottit contre lui, tandis qu'ils s'approchaient peu à peu d'un monde qui était totalement inconnu à la jeune femme, et qu'il lui tardait de découvrir.