Chapitre XXXIII
« Il existe plusieurs degrés de rapport à l'au-delà ; le plus élevé est la nécromancie, qui consiste à ramener les morts à la vie comme seuls les dieux sont censés en être capables. Le plus faible est le marionnettisme ; il s'agit d'étendre son âme à des cadavres pour pouvoir se servir d'eux aussi naturellement que d'une partie de son corps, et voir à travers leurs yeux. Et entre les deux se situe le démonisme ; intégrer temporairement une âme à un macchabée pour lui donner une mission à réaliser avant de le 'tuer' à nouveau. Il s'agit du plus difficile à maîtriser, et pourtant du plus puissant. »
Vladimir Popescu, dit l'Empaleur, Comte de Dracula
Lorsque le cadet Edelstein avait décidé de secourir les enfants du Redoutable alors qu'il venait de sentir la présence de la Comtesse aux abords de la France, il s'était attendu à un lien quelconque, et à tomber sur le Capitaine Bonnefoy et son ami, le Capitaine Carriedo, que le français aurait inévitablement appelé en renfort pour sauver ses enfants. Par prudence, voulant savoir à quoi s'attendre, le jeune sorcier avait vérifié auprès de Matthew par l'intermédiaire du Capitaine de l'Indomptable, et selon l'héritier du Redoutable, le Terrible était mort et le français était en présence du Duc.
Le cadet Edelstein avait donc mis sur pied plusieurs plans, divergents selon qui du Queen Mary ou du France aurait remporté la bataille. Plans qu'il avait dû refaire à l'instant où Emil lui avait rapporté que non seulement le Capitaine Carriedo était en vie, mais en plus qu'il s'était allié à la Comtesse. Ce qui expliquait d'ailleurs l'abus de pouvoirs dont avait usé la sorcière. Mais il restait toujours la présence du Capitaine Bonnefoy, et surtout celle du Duc... Le jeune sorcier ne pouvait décemment pas tuer la Comtesse en présence de son frère...
[... ... ...]
-Déblaye-moi le passage, ordonna la Comtesse au Terrible, qui, hallebarde en main, se plaça entre la femme et les squelettes qui leur barraient le chemin jusqu'au pont ennemi.
Sur l'Avisé, le Capitaine Von Bock et son second semblèrent alors réaliser ce qui était en train de se passer. Ils s'entre-regardèrent perdus, avant de comprendre comment ils s'étaient retrouvés dans pareille situation. Mais ils n'avaient pas le temps de s'occuper de ce qu'était réellement la hongroise. L'estonien ordonna à ses hommes de se retrancher à l'intérieur du navire et entreprit, avec l'aide des deux chevaliers de venir en aide à ceux piégés par les poignes de fer des cadavres ambulants. Le letton, quoiqu'il était encore plus mauvais en combat que son Capitaine, resta à ses côtés.
Sur le Providence, l'équipage, l'instinct de survie parlant, s'inspirait de celui du Queen Mary qui avait repris ses esprits et luttait à présent pour endiguer l'invasion. Cependant, quand le Redoutable s'efforçait d'aller vers l'avant, le Duc, lui demeurait prêt à rentrer dans la cabine d'où Peter ne bougeait pas. Et à bord de l'Indomptable, le danois donna ses derniers ordres.
-Berwald, tu prends le père des gamins, moi je m'occupe du toutou de la sorcière. Emil, Tino, vous gardez un œil sur les deux types à l'épée. Ils n'ont pas tellement l'air de se battre comme des marchants et je ne voudrais pas qu'ils parviennent jusqu'à Lukas.
Les nordiques acquiescèrent et Mathias bondit sur le pont de l'Avisé, atterrissant juste en face du Capitaine Carriedo. Les hallebardes -car c'était aussi l'arme de prédilection du danois- s'entre-choquèrent violemment et Elizabeta, encerclée par plusieurs squelettes, poussa un cri rageur lorsque son regard croisa celui du sorcier ennemi qui la fixait puis elle cria ;
-Tu ne paies rien pour attendre, toi ! Tu vas regretter de t'être opposé à moi !
Pour toute réponse, l'une des créatures la frappa au visage et elle tomba.
-On est censé la laisser monter..., fit remarquer Emil.
-Si c'est trop simple, elle se doutera de quelque chose, rétorqua calmement le norvégien.
-Parce que tu crois qu'elle ne se doute de rien ?
-Je pense que c'est une sorcière et que je préfère prendre des précautions.
Un coup de feu retentit alors, ainsi qu'un cri de douleur. Sur l'Avisé, Feliks venait de s'effondrer, le genoux gauche dans un piteux état.
-Il devenait un peu trop aventureux, s'excusa Tino d'un ton enjoué.
Mais cela mit Toris dans une colère noire et tandis que Raivis arrivait pour garder couché le chevalier qui tentait de se relever, le lituanien se lança à l'assaut de l'agresseur.
-Bon, fit le finlandais, je dois y aller. Au fait, Berwald a l'air en difficulté.
Emil regarda du côté du Queen Mary et vit que, en effet, le suédois peinait à tenir le français en respect. L'islandais sortit un poignard.
-Tant pis, ce sera un coup en traître, annonça-t-il.
Il glissa la lame entre deux doigts et prépara son coup, vidant ses poumons. Il lança ; l'arme traversa l'espace entre les deux navires en tournoyant à une vitesse folle et alla se ficher dans le poignet du Capitaine Bonnefoy. Le Redoutable lâcha son épée, et recula, arrachant le poignard. Et un autre vint aussitôt se loger dans la plaie.
-Pourquoi as-tu fait ça ? S'enquit Lukas.
-J'ai oublié que toutes mes lames étaient enduites de poison. Il serait mort en quelques minutes si je ne lui avais pas envoyé l'antidote.
Mais tandis que tous étaient occupés à se battre, Lovino, lui, observait la scène. A l'abri dans la cabine, il avait bien remarqué que plus de squelettes apparaissaient, moins la brume était épaisse. Il voyait à présent très bien le pont du Providence, et discernait à peu près ce qui se passait sur les deux autres bâtiments alliés. Les cadavres tenaient la plupart des hommes immobiles, avec leur force colossale, et même s'ils lançaient de temps en temps un humain par-dessus bord, ils n'en tuaient jamais.
Alors même que le Capitaine Bonnefoy venait de perdre l'usage d'une main, son adversaire gardait ses distances au lieu d'attaquer. Sur l'Avisé, le Capitaine Carriedo se heurtait à son propre adversaire qui paraissait ne faire que le retenir sans chercher à le blesser, et l'autre homme qui était arrivé du navire ennemi pour s'occuper du combattant brun en furie ne faisait qu'éviter les coups en souriant. La Comtesse était encerclée et le Capitaine Von Bock ainsi que son second, tentaient, sans être inquiétés, de s'occuper du blessé.
Ainsi à l'écart de l'action, l'italien constatait que ce conflit avait plus l'air d'une grosse pièce de théâtre que d'une véritable bataille. L'armée de squelettes était certes impressionnante, mais elle ne valait pas un boulet lancé par le France. Alors, plutôt sûr de lui, il décida de rejoindre l'Avisé pour prodiguer les soins nécessaires à l'homme à terre. Il regarda autour de lui pour réunir ce dont il avait besoin mais fit un bond en arrière lorsque son regard se reporta sur la fenêtre. Deux squelettes le fixaient.
-Qu'est-ce qu'ils font ? Grogna Lukas, mi-énervé, mi-inquiet, sentant qu'il perdait le contrôle de deux individus.
Sur le Providence, après un moment sans bouger, l'un des squelettes brandit son poing et le fit passer à travers le carreau. Lovino tomba en arrière, les bras devant lui pour se protéger des éclats de verre. Aussitôt, le second en fit de même et les deux cadavres commencèrent à détruire la vitre pour pouvoir entrer dans la cabine. Paralysé, l'enfant les regarda faire et ce n'est qu'après que l'un des deux assaillants se soit trouvé à moitié dans la pièce que l'italien réagit. Il s'aida de ses mains pour se relever, s'enfonçant un bout de verre dans la paume et courut vers la porte. Il sortit sur le pont, les squelettes le poursuivant. Il slaloma entre les membres d'équipage prisonniers des autres cadavres et fonça vers la proue, montant sur le bastingage. Il jeta un œil en arrière et sursauta, perdant l'équilibre, lorsqu'il vit que les deux créatures étaient juste derrière lui. Il bascula et tomba, poussant un hurlement de panique.
Le Terrible se figea, comme pétrifié. Il regarda vers le Providence et écarquilla les yeux lorsqu'il vit Lovino pendant dans le vide, se tenant à la force d'un seul bras à la figure de proue, deux squelettes penchés par-dessus le bastingage pour tenter de l'attraper.
-Antonio ! Occupe-toi de moi ! Ordonna la sorcière, toujours piégée au milieu du cercle de cadavres.
Le Capitaine Carriedo lutta contre l'ordre, contre l'ensorcellement, avec toute la force dont il pouvait faire preuve, son regard allant de la femme à l'enfant, roulant des mâchoires, phalanges blanchies autour du manche de sa hallebarde, sans plus se soucier du danois qui s'était déjà détourné de lui pour retourner au plus vite sur l'Indomptable.
-Lukas, qu'est-ce que tu fiches ?!
-Ce n'est pas moi ! Se défendit le norvégien. Ils ne m'obéissent plus !
-Reprends le contrôle !
-Que crois-tu que j'essaye de faire ?!
Lovino avait mal, et peur. Il fixait à tour de rôle l'océan, sous lui, alors qu'il ne savait pas nager, sa main dans laquelle était toujours fiché l'éclat de la fenêtre, et les squelettes au-dessus de lui qui tendaient leurs longs doigts dans sa direction. Il tremblait sous l'effort qu'il faisait pour ne pas lâcher prise. Il savait qu'il ne tiendrait pas longtemps ; non seulement il fatiguait, mais sa main glissait.
Une créature fut alors tirée en arrière et disparut du champ de vision de l'enfant qui ne pouvait entendre que les bruits du corps à corps qui avait lieu, et les propos de son potentiel sauveur, lancés entre deux injures.
-Mais est-ce qu'il va finir par casser ce bon Dieu de tibia ?!
Lorsqu' enfin un « crac » sonore et assez sinistre retentit, l'autre squelette se retourna de lui-même et attaqua l'humain. Lovino ne tenait plus que du bout des doigts. Bientôt, il n'entendit plus que des cris étouffés ; son « sauveur » était en train de se faire de tuer. Son bras crampa alors et il lâcha prise dans un nouveau cri qui se stoppa net quand on lui saisit le poignet. Le souffle court, l'italien vit le Capitaine Carriedo agrippé de sa main libre au bastingage. L'espagnol le fit se balancer d'avant en arrière avant de lancer l'enfant vers le pont. Lovino y atterrit lourdement et put voir l'espagnol remonter à bord à son tour, reprendre sa hallebarde et aller la fracasser sur les crânes des deux squelettes qui tenaient Allistor Kirkland au sol. L'espagnol mit genoux à terre, épuisé, et le britannique se redressa, toussant ; la gorge violacée et une épaule luxée.
-Ne me remerciez surtout pas d'avoir risqué ma peau pour vous faire gagner le temps nécessaire à sauver la vie du gamin..., grinça le frère du Sanguinaire.
-Comment es-tu sorti de ta cellule ? Souffla le Terrible.
-Les chaînes et la grille ont éclaté. Vous pouvez aller vérifier.
Le Capitaine Carriedo répondit par un gémissement de douleur, en se passant une main sur le visage. Lovino s'approcha de lui, sa main blessée pendante.
-Vous avez l'air... d'être redevenu vous-même..., hésita-t-il.
L'espagnol leva les yeux vers l'enfant puis regarda vers l'Avisé. Il y avait un cercle de squelettes fracassés, mais personne en son centre.
-Elle m'a rendu la liberté quand j'ai eu fini de la débarrasser de ça. Elle a couru vers le bâtiment ennemi. Visiblement, nous avons été pris dans un règlement de comptes entre sorciers.
Un règlement qui se poursuivait dans la cabine du Capitaine de l'Indomptable. La Comtesse et le cadet du Duc se faisaient face, se regardant en chiens de faïence.
-Tes petits mercenaires m'ont laissée passer, signala la femme.
-Je le leur ai ordonné, en effet.
-Pourquoi ? Tu t'es découvert une soudaine affection pour moi ? Tu as enfin accepté que Roderich ne serait jamais tien ? Dis-moi, quelle est la suite de ton spectacle stupide ? S'enquit-elle, goguenarde.
-A la fin, l'un de nous meurt.
-Oh, vraiment ? S'amusa-t-elle. Qui donc ?
-Moi.
-Quoi ? Fit-elle, particulièrement soupçonneuse.
-Moi, répéta l'autrichien, sortant un fin poignard de sa manche.
[... ... ...]
-RODERICH ! Hurla le cadet Edelstein, sur le pont de l'Indomptable, d'une voix cassée.
Le Duc, qui avait rejoint son flibustier, regarda vers le bâtiment ennemi et sa respiration se bloqua. Son frère s'y trouvait, une main sur son ventre, sa tunique blanche ensanglantée. Il pleurait, se tenant au bastingage.
-RODERICH ! Hurla-t-il encore avant de s'écrouler.
Le Redoutable et le Duc foncèrent sur le navire ennemi, le masque de l'autrichien tombant durant la course. Le Terrible voulut les suivre mais il ne parvenait pas à se relever. Tandis que le Duc se laissait tomber au chevet de son frère, le Capitaine Bonnefoy pointa son épée de sa main valide mais qui n'était pas celle avec laquelle il se battait habituellement vers l'homme en noir.
-Laissez mes enfants partir. Immédiatement.
Le Capitaine de l'Indomptable poussa doucement les enfants vers leur père.
-Allez-y.
Matthew et Marie coururent s'attacher au flibustier qui lança un regard interrogateur à l'ennemi. Pourquoi abandonner le combat alors qu'il avait clairement l'avantage ? Cependant, comme l'homme semblait vouloir se rendre auprès des Edelstein, il reprit, toujours aussi agressivement.
-Ne bougez pas.
-Ni mon équipage ni moi-même, ne lui avons fait de mal.
-C'est ce que vous dîtes.
-Il est en train d'agoniser. Il souffre.
-Il n'y a pas que lui.
En effet, le Duc était en pleurs, tenant son frère contre lui. Le cadet avait la tête contre le torse du plus âgé, respirant avec peine. La main de son aîné avait pris le relais de la sienne, appuyant en vain pour tarir le flot de sang. Il papillonnait des yeux, tentant de chasser les ombres qui envahissaient sa vision. Le Duc était sans voix ; regardant, effaré, effondré, la mare de sang s'élargir.
C'est alors que la Comtesse revint sur le pont, un poignard rougi dans la main, et du sang sur la robe. Lorsque le regard du Duc tomba sur elle, elle lâcha l'arme et recula d'un pas.
-Ce n'est pas ce que vous croyez ! Non ! Ce n'est pas moi ! C'est lui qui-...
-Lui ? La coupa le Duc dont l'expression d'ahurissement total venait de céder la place à une intense colère.
Il abandonna l'idée d'arrêter l'hémorragie et regarda sa main désormais rouge vif.
-Mon frère se vide de son sang et vous avez le culot, après être sortie arme en main, de me dire qu'il l'a voulu ?
-Roderich, écoutez-moi ! Supplia-t-elle.
-SILENCE ! Rugit-il, dégainant une arme à feu.
Et il tira jusqu'à tomber à cours de balles, puis il baissa le bras, le canon de l'arme encore fumant. Le silence s'abattit sur eux, comme au tout début de la rencontre. Sur l'Avisé, Toris s'était vu son bras brisé par Tino après que le finlandais eut perdu patience. Il leva les yeux vers l'Indomptable ; il n'avait pas vu ce qui s'était passé. On n'entendait plus que les sanglots du Duc. Tino et Berwald, d'un regard, décidèrent de retourner sur leur vaisseau.
-Leo ? L'appela le Duc. Leopold ?
Mais son frère ne respirait plus.
