Castiel se lève un matin et réalise qu'il oublie. Cette réalisation le frappe tellement fort qu'il en reste pantelant pendant plusieurs secondes.
Il oublie. Ses connaissances disparaissent jour après jour, minute après minute. Il en sait moins qu'à son arrivée sur Terre, moins qu'hier, moins qu'il y a un mois, moins que dans toute sa vie d'Ange.
Deuxième réalisation : Il en sait plus que demain. Il oubliera encore quelque chose demain, et après-demain, et il oubliera tellement qu'il oubliera qu'il oublie. C'est terrifiant. Castiel ne veut rien oublier. Ce qu'il a vécu avec ses frères angéliques, les merveilles qu'il a vues, les évolutions auxquelles il a assisté, les êtres rencontrés, les connaissances amassées – il veut garder tout ça sans en perdre une miette.
Troisième réalisation : il doit préserver son savoir. L'écrire.
Alors Castiel saute du lit, descend l'escalier silencieusement et s'assoit dans la bibliothèque. Il ouvre la lumière et s'assoit en tailleur, un bloc de papier sur les genoux. Et il écrit. Il commence à coucher sur ces feuilles éphémères tout le savoir intemporel des Anges. Ou du moins, celui qu'il lui reste. Le nom de ses frères, leur puissances, leurs rang, leurs noms, leurs accomplissements, leurs rôles le nom des prophètes, leurs époques et leurs écrits les prophéties des Anges, leur temps de réalisation et leurs conséquences le noms des démons, leur création, leurs croyances, leurs faiblesses, les moyens de les tuer, de les blesser ou des les handicaper, leurs rangs, leurs pouvoirs, leur hiérarchie, leur structure, leurs maîtres et leurs généraux les armes des Anges, leur utilisation, leur fonction, leur passé la langue des Anges, son alphabet, quelques blagues et ses subtilités les sceaux des Anges, leurs fonctions, leurs puissances, leur structure de base et leurs particularités ; la manière de tuer un Ange, la manière de rendre impuissant un Ange, la manière d'immobiliser un Ange, la manière de blesser un Ange, les Anges les Anges les Anges les Anges les Anges les Anges les Anges les Anges les Anges
Castiel écrit jusqu'à ce que le jour se lève, et après ça plus encore.
...
Castiel écrit pendant plusieurs jours. Il vient manger lorsqu'on l'appelle et va dormir lorsqu'on le lui dit. Mais il retourne toujours écrire. Il noircit des dizaines de pages, entame un bloc de papier neuf, et écrit frénétiquement.
Dean et Sam le regardent écrire fiévreusement dans l'encadrement de la porte. Ils ne comprennent pas, Castiel s'isole pour couvrir des feuilles et des feuilles d'une écriture serrée. Il faut qu'ils sachent ce que fait Castiel.
...
Le lendemain soir, les trois Chasseurs se réunissent dans la cuisine pour parler discrètement. Dean a poussé Castiel dans la douche, pour qu'il se lave de cette poussière, de ces mots et de cet air épuisé qu'il porte depuis six jours.
« C'est un guide, murmure Samuel. Un journal, comme papa. Un journal sur les anges. Il note tout. Tout ce qu'on aurait jamais rêvé savoir, et plus encore. Avec ce qu'il a consigné ? 0n pourrait attaquer le Paradis et avoir une chance de gagner.
Bobby siffle d'admiration.
« Ça peut s'avérer utile, observe Dean en haussant une épaule.
Sam secoue la tête.
« Je ne pense pas qu'il le fasse pour être utile, Dean.
- Alors pour quoi à ton avis ?
Sam dévisage son frère et Bobby un long moment, et ses yeux reflètent une douleur qui n'est pas la sienne.
« Parce qu'il oublie, Dean. Il oublie. Et ça fait mal, ça lui fait tellement mal. Alors il écrit, il consigne son savoir pour pouvoir se le rappeler et le réapprendre. Ainsi, il n'aura pas vraiment oublié. Il a peur d'oublier.
Silence dans la cuisine. Aucun Chasseur ne sait quoi dire. Ils ne peuvent rien faire. C'est quelque chose qui n'a pas de précédent, un Ange Tombé sans se réincarner. Il n'y a aucun guide expliquant la marche à suivre. Ils ne peuvent que faire de leur mieux et espérer que ça suffise à aider leur ami.
« Je pense…, murmure Sam sans les regarder, qu'il a peur d'oublier, un jour, qu'il a tout oublié.
...
Deux jours plus tard, Sam se trouve appuyé à l'encadrement de la porte, en train d'observer silencieusement Castiel. Il ne voit que son dos couvert d'un tee-shirt bleu clair et ses cheveux noirs qui bouclent sur sa nuque mais ça ne le dérange pas. Il n'a pas besoin de voir son visage pour imaginer ses yeux hantés, ses cernes, ses traits tirés, sa bouche pincée. Il ne veut pas le voir.
Il reste quelques minutes à observer le corps de Castiel réverbérer les légers mouvements de son écriture lorsque soudain, Castiel s'arrête d'écrire. Il reste complètement immobile, et ça dure un long moment.
Puis il commence à sangloter.
Sam réagit au quart de tour. Il s'avance vers Castiel en appelant Dean, bibliothèque !, et s'agenouille près de Castiel. Celui-ci se tourne vers lui, l'air désemparé.
« Je comprends pas, murmure-t-il entre deux sanglots. Je comprends pas Samuel, j'ai mal…
Les Anges ne pleurent pas, se dit Sam. Les Anges ne pleurent pas, mais les Tombés souffrent, et s'il trouve celui qui a donné l'ordre de déchoir Castiel il lui fera souffrir les mille et une choses décrites dans ces feuilles mémoriales.
Il enlace doucement Castiel et le presse contre sa poitrine au moment où Dean entre dans la bibliothèque, la lame de Ruby à la main. Il la range dès qu'il appréhende la situation et vient s'agenouiller près des deux autres hommes.
« Qu'est-ce qui se passe ?
- Je suis désolé Dean, hoquette Castiel sans cesser de pleurer. Je ne comprends pas…
- Tu es triste, Castiel, murmure gentiment Sam. Tu es triste, si triste que tu pleures.
- Ça fait mal… gémit l'Ange tombé pour eux.
- Je sais.
Aucun Ange ne devrait connaître ça, décide Dean. Ou du moins pas Castiel. L'enfoiré de Zacharia, et ce connard de Raphaël, peut-être, mais pas Castiel. Il échange un regard avec Sam et sait que l'autre Chasseur ne manquera pas de faire payer les emplumés pour ça. Pour tout.
Hésitant, enragé et accablé, il saisit une des mains de Castiel qui reposent sur les cuisses de Sam comme les bras d'un pantin désarticulé entre les siennes et la serre doucement, et commence à gentiment lui frotter le dos de la deuxième.
« Ça fait du bien de pleurer, dit-il gentiment, parce que c'est vrai, même s'il le niera tout autre jour, mais il ne peut refuser la vérité à l'être de bonté qui a tout sacrifié pour lui. Ça va aller Cas, ça va aller, je te le promets. 0n est là.
Et c'est peu, ce n'est pas assez, ça ne sera peut-être jamais assez, mais c'est tout ce qu'ils ont de mieux.
