Le ton naturel employé par Luna tranche absolument : non seulement avec la mine éberluée d'Hermione, avec l'expression embêtée de Blaise, copiée un dixième de seconde par Drago avant qu'une grimace ne vainc son légendaire flegme et surtout avec la colère contenue dans les yeux de Neville. Son modèle frayant avec le Mal. De quoi déboucher sur l'ouverture d'un nouveau conflit à condition de négliger pêle-mêle, les béquilles, la discrétion et Luna qui raconte son acquisition d'un parapluie orange.
Paroles des plus prémonitoires puisque le crachin se réactive, le ciel n'étant pas désireux d'offrir à Drago un autre trajet sans dérapages. Et comme l'épique combat vengeur de Neville doit se dérouler exactement selon son story-board, Luna et Neville acceptent l'invitation offerte et le groupe s'empresse de rentrer pour recouvrir une toile de tente tout confort en dépit d'une surpopulation maintenant évidente. Après tout, laisser au général en chef le soin d'expliquer les tenants et les aboutissants de leur errance.
Neville ne peut s'empêcher de songer qu'il manque décidément de chance, alors que désormais, il peut se targuer de maîtriser chacun des sortilèges travaillés au cours des entrainements de l'AD, voilà que son premier adversaire sur la route de Bellatrix n'est plus foutu de tenir une baguette. Pire encore, il est probable qu'il n'aurait plus la possibilité de le taper. Foutue guerre.
Les retrouvailles sont solennelles. Beau cliché bien que quelque peu inexact. Certes, Harry parvient à endosser quelques minutes son costume d'Élu pour tenter de relater la quête des Horcruxes avant que chacun y aille de sa petite précision. Certes l'indifférence manifeste de Luna est compensée par le sérieux de Neville. Certes, Drago se retient d'envoyer la moindre pique acide, occupé qu'il est à mâcher furieusement. Mais de toute manière, l'atmosphère oscille entre la joie de revoir des visages connus après la prise du ministère, du fait de la surprise et une sourde tristesse devant l'absence de tant d'autres. Des retrouvailles. Et de nouvelles résolutions, logiques, dans la lignée des Gryffondors, soulignées par un léger sourire narquois sur les lèvres de Blaise avant d'être légèrement compromises par une douce remarque de Luna.
« - Il ne sera pas si simple d'entrer en Avalon, même si vous retrouvez la porte. Voldemort l'a profanée. Elle sera close. »
Nuit noire, pas d'étoiles. Trop de nuages pour apercevoir la lune, une nuit de sorcières. Au moins la pluie avait cessé, ce qui facilite la tâche de Blaise. Il demeure plus simple de monter la garde lorsque les bruits portent plus loin. De quoi garder l'illusion qu'il ne se fie pas entièrement aux seuls sortilèges du dispositif d'Hermione. Qu'il est là, dans le noir, aux aguets, prêt à bondir, prêt… Enfin bref, cela reste surtout ennuyeux. Attendre. Toujours attendre. Son existence entière tourne au ralenti depuis plus de six mois à présent. Et cela devient fort néfaste pour son mental. Rien de tel que d'enchaîner missions et autres pour écarter de son esprit tout tracas, histoire d'ôter le petit caillou qui ne cesse de revenir se glisser sous son pied. Il hausse les épaules et se mord les lèvres pour ne pas laisser échapper un ricanement. Il peut toujours se monter la tête et dresser une liste d'excuses, il sait très bien que l'immobilité mouvementée actuelle n'a rien à voir avec ses états d'âmes. Une seule question le tourmente, et continuerait à le faire tant qu'il n'y aurait pas remédié. L'éclipse autour du Graal n'est pas aussi salutaire qu'il l'a imaginé au départ. La plaie est rouverte et tout le pus doit en sortir. Il lui faut retrouver sa mère.
Lassé, il s'apprête à quitter l'espèce de vestibule coin cuisine à partir duquel il accomplit sa noble mission pour regagner la chambre afin de réveiller son remplaçant quand un brassage d'air l'avertit que ce dernier souffre lui-aussi d'insomnie.
« — Une envie pressante Grangie ?
— Très drôle. Je ne dors pas de toute façon. » Plaque la jeune femme consciente de relater un fait que son interlocuteur avait déjà compris.
« — ça… »
Difficile d'ironiser sans frôler les points critiques. Relancer donc. Relancer. Relancer.
« — Elle est toujours autant à l'ouest Luna, mais quelque chose me dit qu'elle n'a pas tort…
— J'y ai pensé aussi… Mais je ne vois pas ce qu'on pourrait faire… A part aller devant. On loupe quelque chose…
— On maintient donc ? Demain ?
— Oui.
— Chic. »
L'échange s'interrompt. Les deux pivotent en même temps la tête vers la porte où le résonnement des béquilles vient de compromettre une fois de plus la discrétion de Drago. Nouvelle oscillation dans le sens inverse. Pas la peine d'en rajouter, il est déjà à bout. Blaise se faufile dans la chambre avant que la porte ne se soit refermée, inutile de réveiller les autres entassés, laissant Hermione à son poste.
Pour un observateur extérieur, la jeune femme semble toute entière à sa mission, ne se tient-elle pas droite, les yeux à l'affut du moindre bruit ? En vérité, la légère crispation du côté de sa lèvre inférieure révèle une tension légèrement déviée. Ses pensées sont braquées sur la porte par laquelle Drago doit obligatoirement remonter. Aucun bruit en provenance des escaliers. Elle sait. Un picotement qui ne l'a plus quitté depuis le retour de l'expédition ravitaillement, des soupçons qui ont monté alors qu'elle s'efforçait de répondre aux questions de Neville. La preuve ayant été aisée à mettre en évidence.
Il lui a suffi de plonger la main de son sac. D'appeler une chose qui aurait dû s'y trouver mais qui n'y est plus. Sa respiration s'accélère. Elle ferme les yeux pour tenter de dissiper la brûlure qui veut s'arracher d'elle. La colère qu'elle a ressentie. Non pas contre Drago. Elle manque une inspiration. Oui, elle n'en veut pas à Drago, pas à un seul instant. Cela reste pourtant tout à fait Serpentard comme comportement. Ses doigts se crispent. Il ne sert à rien d'imaginer quoi que ce soit. Si elle n'en veut pas à Drago, c'est juste parce qu'elle sait être la seule fautive. Severus Rogue lui avait confié son filleul et il lui bien dit que sa guérison serait longue et difficile, tout autant pour son corps que pour son âme. Et elle, elle, elle s'est simplement contentée d'examiner ses plaies, de sourire à les voir s'estomper. Le voir remarcher. Comment a-t-elle pu croire que cela suffirait ? Comment a-t-elle pu ne pas voir qu'il jouait la comédie ? Elle porte sa main à sa bouche pour étouffer un sanglot muet. À présent, elle est en mesure de mettre un nom sur chacune de ses sautes d'humeurs particulièrement exacerbées ces derniers jours. Elle peut expliciter heure par heure le comportement de Drago. Chacun des signes, mêmes infimes, lui paraissant désormais si évident que sa culpabilité ne peut qu'en être renforcée.
Elle doit se calmer. Il va se braquer. Il refuserait de lui répondre. Hermione le revoit soudain, allongé sur son lit, si proche de la mort et elle se souvient combien elle a craint qu'il ne préfère demeurer dans la nuit. Dire qu'elle a été si heureuse de le voir revenir, pourquoi n'a-t-elle pas compris alors que la noirceur ne cesserait pas de l'accompagner. Ils n'ont jamais parlé de l'accident du manoir. Elle n'a pas osé lui demander ce qui a pu le pousser à tout abandonner pour la sauver, elle, la sang-de-bourbe.
Elle n'a pas fait mieux que Molly. Elle a préféré entretenir une illusion, se réjouir de voir leur entente peu à peu se construire sans jamais se retourner vers la noirceur appelant Drago. Elle l'a remercié, tout de même, alors qu'il était à peine conscient. Devoir accompli. Quelle jolie Gryffondor fait-elle quand même ! Tellement tournée sur son petit nombril qu'elle ne peut s'intéresser à la détresse des autres. Ginny… Harry… Blaise… Tous souffrent. Autant qu'elle. Le visage de Ron apparait dans son esprit, elle retient difficilement un autre sanglot. Elle veut le revoir. Elle veut revoir ses parents. Juste leur montrer son diplôme de BUSE comme la bonne petite fille qu'elle est. Puis s'asseoir devant la télé avec eux. Ron est mort.
Drago est vivant. La logique crève l'écran embrumé de son cerveau. Il ne faut pas que Drago meurt comme Ron. Ron l'a protégé, cela lui a coûté la vie. Drago lui a sauvé la vie. Elle n'a pas le droit de le laisser se tuer à petits feux. C'est sa faute. Mais elle peut se racheter encore non ? Elle va lui parler. Elle va tout lui dire et ensuite, elle lui expliquerait que s'accoutumer à la morphine c'est très mauvais et qu'il doit tout de suite songer à s'en passer. Quelle jolie solution !
Le froid lui ronge d'un seul coup le ventre. Quelle conne. Se reprendre, il faut qu'elle se reprenne, cesser de se perdre en conjonctures idiotes. Observer, analyser, agir. Vu le nombre de doses que contient son sac, vu l'état de Drago… Vu qu'il n'est toujours pas remonté. Quelle conne.
Hermione se précipite à son tour vers les escaliers et les dévale aussi silencieusement que possible pour se ruer vers les toilettes. Elle ouvre la porte et stoppe net.
Avachi sur le sol entre deux lavabos, Drago tient son bras droit retourné, du côté de l'espèce de boursouflure à vif, oscillant entre le rouge et le noirâtre dans une ressemblance parfaite avec de la viande en décomposition. Cependant l'attention d'Hermione ne se porte pas sur la tache mais sur les patchs collés tout autour, le long de son bras. Le pathétique étant si familier avec la déchéance. Il darde vers elle ses yeux bleus qui dérivent vers le vitreux.
« — Satisfaite Granger ? »
Deux mots crachés, du venin en pleine figure. L'acidité lui ronge le visage, en réponse des larmes perlent. Autrefois, il lui avait déclamé la pire insulte sorcière, elle l'avait laissée glisser sur elle et n'avait pleuré qu'une fois seule. Une autre fois, elle l'avait giflé. La foi qui l'emplissait était alors si douce, si joyeuse. Hermione du Trio d'Or. Ron derrière elle, Ron devant elle, Ron essayant de se relever sur le bitume. Un papillon attardé vient mourir sur l'unique ampoule. Elle grésille et la lumière vacille un court instant, juste assez pour se mélanger avec le clapotis de l'eau de la chasse d'eau de la cabine à côté. Un long frisson la glace. Compter les gouttes d'eau, n'écouter qu'elles. Plic Ploc. Les compter pour ne pas entendre les questions, les compter pour s'évader. Plic. Pour ne rien sentir. Ploc. Les murs tournent trop vite, Hermione se penche en avant et agrippe le lavabo de sa main gauche tout en retenant sa nausée. Elle se force à rouvrir les yeux et croise le regard de Drago.
Il la fixe. Plic. Aussi immobile que les tressautements qui agitent son corps le lui permettent. Sa respiration est hachée. Il la fixe.
Elle ne peut pas flancher maintenant. Ploc. Elle ne pourrait plus faiblir à présent. Elle est Hermione Granger la née-moldue devenue la meilleure sorcière de Poudlard. Ils ne gagneront jamais, elle ne le permettra pas. Quoiqu'il soit arrivé. Elle inspire une longue bouffée d'air fétide et se redresse, toisant le Serpentard.
«— Tu ne peux pas avoir le monopole de la souffrance du monde Malefoy ».
Et sans attendre la moindre réaction du garçon, elle se laisse tomber à ses côtés et enchaîne d'une voix heurtée, trop aigue et rapide.
«— Tu es né sorcier Drago, tu as grandi dans ton monde, d'accord je sais bien que ce n'était pas ça tous les jours… Mais c'était ton monde. Tu as grandi avec les tiens, tu devais être à la hauteur mais au moins tu savais pourquoi… Je suis née sorcière aussi… »
Drago ne tique pas malgré l'allusion si loin des principes inculqués par les siens, comprend-il seulement ce qu'elle est en train de lui dire ? Est-il en mesure de l'écouter ? Elle choisit de continuer.
« — Née sorcière mais si loin de mon monde… Oh, je n'ai jamais été malheureuse, Papa et Maman m'aimaient même s'ils ne comprenaient pas tout… Mais ce n'était pas mon monde, Drago, je n'y avais aucun ami, il se passait toujours des choses bizarres avec moi…. »
Un léger rire à la pointe de l'hystérie s'échappe de sa bouche alors que se rapprochant de Drago, elle agrippe son bras martyrisé. Il ne s'y oppose pas et elle reprend son monologue en bafouillant légèrement, il la regarde toujours.
«— Ils me traitaient de sorcière… Ironique non ? Cela me rendait triste je crois ».
Elle approche son autre main du premier patch et entreprend de le décoller en douceur. Par réflexe, Drago tente de retirer son bras mais elle ne lâche pas prise et relève au contraire la tête afin de canaliser toute son attention.
«— Mais j'étais vraiment une sorcière ! Une sorcière… » Un léger sourire colore les lèvres d'Hermione. « Tu ne peux pas imaginer la joie que cela a été, la surprise d'abord, la crainte du canular… Mais si vite oublié après les premiers pas sur le chemin de Traverse… J'ai retrouvé mon monde Drago… »
Elle soulève les patchs les uns après les autres.
« Puis Poudlard… Les épreuves… ». D'un coup sec, elle ôte le dernier. Il sursaute. « Tu es un sorcier Drago. Tu es né sorcier. Tu vivras sorcier. Tu… C'est tout. ».
Elle fait glisser sa main jusqu'à la sienne et se rapproche. Il a fermé les yeux mais ne se dérobe pas. Seuls les spasmes qui marquent son visage laissent paraître la souffrance redoublée. Hermione use d'un sortilège d'attraction pour attirer jusqu'à elle son sac. Elle en sort une potion de sommeil sans rêves qu'elle tend au garçon. D'une pâleur cadavérique virant au verdâtre, Drago ne refuse pas. Il demeure, toutefois, incapable d'attraper quoique ce soit tant ses mains tremblent aussi Hermione se charge de porter le flacon jusqu'à sa bouche.
Il ne tarde pas à dodeliner de la tête et s'affaisse sur la jeune fille qui machinalement soulève les cheveux plaqués sur son front par la sueur. La Gryffondor reste plusieurs minutes sans oser bouger bien que sachant qu'elle ne le réveillerait pas. La potion n'empêche pas quelques soubresauts d'agiter son corps. Hermione finit par utiliser un sortilège de lévitation pour retourner à l'étage où elle étend Drago sur la banquette du coin cuisine.
Même sans rêves, son sommeil n'est pas paisible. Pourtant, elle le sait bien, c'est sa dernière fuite.
