Note : C'est avec des chapitres comme celui-ci que je suis satisfaite =) Bonne lecture !

Personnage : Tamao


Instant 35 : Perte de mémoire

L'enfant remue la cuillère dans le saladier, debout sur une chaise pour être au-dessus de la table. Ensuite elle tient le moule pendant que Maman verse le liquide dedans, puis saute au bas de la chaise, toute contente.

- Je peux mettre dans le four ? Je peux mettre dans le four ?

Maman rit.

- Non Tamao, je t'ai déjà dit que tu étais trop petite. Quand tu seras plus grande.

- Quand ?

- Je ne sais pas. Quand tu auras sept ans.

La petite fronce les sourcils.

- Mais quand ?

- Quel âge as-tu aujourd'hui ? lui demande gentiment Maman en mettant le gâteau au four.

- Trois ans et demi, répond la fillette en insistant bien sur le « et demi ».

- Alors tu es à la moitié ! Dans trois ans et demi, tu pourras mettre le plat dans le four.

La fillette ne peut pas se représenter trois ans et demi, elle sait juste que c'est dans longtemps. Déjà qu'il faut attendre longtemps avant l'anniversaire !

- Va jouer dehors, je t'appellerai quand ce sera prêt, lui dit Maman.

Elle ne se le fait pas dire deux fois et court dehors. Elle entend Papa rire. Elle espère qu'il va aimer le gâteau qu'elle a préparé avec Maman.

Dehors elle s'assoit dans l'herbe, cueille des marguerites. Soudain elle relève la tête, elle a senti une présence.

- Y a quelqu'un ? appelle-t-elle, mal assurée.

Un petit garçon saute brusquement devant elle. Elle sursaute, lève les yeux. Il devait être dans le grand arbre au-dessus d'eux. Ca veut dire qu'il est assez grand pour monter aux arbres.

Elle veut lui demander qui il est mais elle est intimidée. Il a de longs cheveux bruns, comme une fille, mais à son regard ténébreux elle sait que c'est un garçon. Il porte une grande cape beige avec des étoiles mais elle n'y fait pas très attention. C'est son visage qu'elle observe, qu'elle garde gravé dans son esprit. Ses yeux nébuleux, ses cheveux d'ébène. Il l'intimide, elle n'ose plus parler. C'est la première fois que cela lui arrive.

Elle veut connaître son prénom, d'où il vient, s'il veut s'asseoir avec elle pour cueillir des marguerites, même si c'est un truc de filles. Mais les mots se bloquent dans sa gorge.

Le garçon reste silencieux mais s'assoit à côté d'elle, prend des marguerites et commence à les couper. La petite fille ne fait pas très attention à ce qu'il fait avec ses mains, elle a toujours le regard rivé sur lui. Il est plus grand, quel âge a-t-il ?

- J'ai sept ans, dit soudain le garçon sans quitter les marguerites des yeux.

Sept ans ! Il a le droit de mettre des gâteaux dans le four ! L'enfant est impressionnée.

Il lève soudain les yeux vers elle, la regarde avec étonnement. Il semble… perplexe.

- Tu es jolie, lâche-t-il avant de reprendre sa tâche.

La fillette rougit violemment, la gorge sèche. Il n'y a que Papa et Maman qui lui disent qu'elle est jolie, d'habitude. Ca lui fait très plaisir mais elle ne peut pas le lui dire, sa bouche refuse toujours d'émettre le moindre son.

- Shaman, murmure-t-il.

Elle n'a jamais entendu ce mot avant.

Le petit garçon finit par se lever, une couronne de marguerites à la main. La fillette écarquille les yeux, se demandant comment il a bien pu faire. Le garçon pose la couronne sur sa tête, lui adresse un petit sourire.

Il est beau quand il sourit ainsi. C'est doux, tendre, gentil. En totale opposition avec son visage froid et l'aura intimidante et dangereuse qui est autour de lui.

Il lève la tête et regarde vers la petite maison. La petite fille suit son regard. Maman est à la fenêtre en train de couper des légumes, Papa fait la vaisselle à la main à côté d'elle.

Le garçon tourne les talons, s'en va.

- A-attends ! arrive-t-elle enfin à dire alors qu'il s'éloigne.

Il tourne la tête vers elle.

- Nous nous reverrons, dit-il.

Ensuite, il se volatilise. Comme les magiciens. L'enfant cligne des yeux. C'est comme s'il n'était jamais venu. La seule preuve qu'elle a de son passage, c'est la couronne de fleurs toujours posée sur sa tête.

Papa et Maman sont partis. C'est ce qu'essaye de lui expliquer le monsieur au masque vêtu de blanc. Tamao ne comprend pas. Ils étaient tous les trois dans la voiture. Maman conduisait, Papa riait. Papa rit souvent.

Elle était à l'arrière, avec une tablette en bois en forme de cœur que lui avaient offerte Papa et Maman. Ils n'avaient pas de voiture, ils avaient loué celle-ci pour partir en vacances. Tamao n'était jamais partie en vacances, elle avait hâte de découvrir plein de choses. Elle tirait sur sa ceinture pour pouvoir regarder le paysage qui défilait de l'autre côté de la vitre. Des magasins, des gens, des maisons, des arbres.

Soudain ça avait bougé en tout sens. Il y avait eu beaucoup de bruits, des cris, des chocs. Elle ne se rappelait pas très bien. Mais elle avait eu mal et le sang qui coulait de sa joue et ses jambes en témoignait.

- Tu as eu de la chance que ce soit l'automne, lui dit l'homme au masque.

Tamao ne comprend pas. Elle arrête de le regarder pour se tourner vers les petits fantômes. Ils lui ont dit qu'ils étaient des esprits des feuilles tombées et qu'il ne fallait pas qu'elle parle d'eux à ses parents, que leur présence était un secret. Ils ont toujours été prêts d'elle, eux et d'autres fantômes. Elle avait toujours tenu parole, n'en parlait pas à Papa et Maman. Ils étaient ses amis invisibles.

- Viens, reprend l'homme.

Il lui tend la main et Tamao le suit, sans comprendre.

Le garçon qu'elle rencontre est le fils de l'homme au masque. Elle est trop petite pour se souvenir précisément de sa vie d'avant. Le rire de Papa, le sourire de Maman, les gâteaux, les marguerites. Et puis le petit garçon qui saute des arbres. Elle se rappelle son visage, sa gentillesse, son aura intimidante. Et qu'ils allaient se revoir.

Quand elle voit pour la première fois le fils de l'homme masqué, elle comprend qu'il avait raison, qu'ils devaient se revoir. Elle est timide, n'ose pas trop lui parler. C'est parce que c'est son amoureux, comme Papa et Maman. Même visage, même gentillesse. Le reste, de toute manière, elle l'a oublié.