Chapitre 199 : La « chose »...

- C'est comme le ventre d'une femme enceinte ! souffla Watson à mes côtés. Oh oui ! C'est la même chose quand on voit les mains ou les pieds de l'enfant pousser sur le ventre, à l'intérieur de la mère !

En effet, la peau du ventre du mort bougeait...

- Les morts ne reviennent pas à la vie ! tranchai-je catégoriquement. La résurrection est impossible !

- Ne dites pas une horreur pareille devant un pape, un cardinal ou tout homme de l'église catholique, pouffa Guillaume dans ses mains. Vous le mettriez en colère.

- La résurrection, même celle de Jésus, est scientifiquement impossible ! fis-je de manière péremptoire. Il y a une explication logique à ce phénomène.

- Holmes et sa logique ! fit Watson en soupirant. Même dans la religion...

- Je ne peux que lui donner entièrement raison ! fit Guillaume.

Je me dirigeai à grands pas vers le cadavre et posai ma main sur sa peau froide. Aucun doute, cela bougeait en dessous de ma paume. Watson avait bien résumé : comme le ventre d'une femme enceinte !

- Holmes ! souffla Lestrade dans mon dos. Il est vivant ?

- Ne dit-on pas que c'est le principe même de l'alchimie ? déclama le professeur sur un ton docte. Mourir pour renaître en pleine lumière ? Nous avons un cercle alchimique, tracé sur le sol... Celui destiné à appeler et contrôler l'éfrit du troisième Niveau, est un cercle qui provient, en partie, de l'alchimie.

- Oh mon Dieu ! gémit Lestrade, comme une vieille femme, en écoutant la réponse du professeur. Le Diable est en train de rendre la vie à cet homme... Vous n'auriez pas dû...

- Ne dites pas de bêtises, Lestrade ! fis-je sur un ton sec, le coupant dans ses jérémiades, puis, je tournai mon regard vers la louve qui s'était approchée du cadavre pour lui renifler le ventre.

Sa truffe se posa sur la chair glacée et elle suivit le mouvement de la peau qui se bombait comme si un être vivant voulait en sortir.

Ses dents se découvrirent et un grondement sourd se fit entendre dans le fond de sa gorge. Cela eut pour conséquence que la « chose », qui se déplaçait à l'intérieur du ventre de notre cadavre, remonta au niveau du haut de la poitrine.

Empoignant l'épaule du mort, je le fis basculer sur son côté et lui examinai le dos.

Tiens, le meurtrier avait gravé, à l'aide d'un couteau, le mot « JANUS » dans le haut du dos. Certaines lettres avaient, depuis lors, été un peu abîmées...

- Voyez ! leur dis-je tout en désignant ce que je venais de faire apparaître. Je me demandais tout à l'heure pourquoi le meurtrier s'était donné la peine de recoudre le ventre... J'ai mon explication maintenant !

- C'est une variante du supplice que je ne connaissais pas... nous confia Guillaume. Il en a fusionné deux. L'homme a du mourir de peur...

- Il aurait été plus malin s'il avait commencé par devant, fis-je en pensant à voix haute, comme je faisais souvent.

- Mais de QUI parlez-vous, Holmes ? me souffla Lestrade en se rongeant les ongles de peur. Quel rapport entre le mot gravé au couteau dans sa chair et le fait que son ventre soit recousu ?

- Holmes, expliquez-vous bon sang ! exigea Watson. D'où proviennent les blessures qu'il a sur son dos ? On dirait comme si des petits charognards l'avaient boulotté... Et il porte une inscription gravée au couteau, en plus ?

- Je vous l'expliquerai plus tard, fit Guillaume. Promis !

La protubérance redescendit en direction de la truffe de la louve, mais celle-ci resta silencieuse.

D'une pichenette sur la peau, je touchai ce bourrelet disgracieux pour essayer de le faire remonter. Peine perdue.

Dans notre dos, les policiers étaient en train de se signer et presque en train de prier ! En tout cas, ils y allaient à grand coup de « Dieu, ayez pitié de nous » et de « Dieu, protégez-nous ».

- Faites entrer deux policiers, ordonnai-je à l'inspecteur Lestrade, qui n'en menait pas large. Mais pas des grenouilles de bénitier ! Des vrais hommes et pas des femmelettes ! (Ma dernière phrase était sarcastique au possible). Et qu'ils referment la porte derrière eux !

- Deux policiers avec nous ! hurla Lestrade, ce qui eut pour effet que la bosse se dirigea vers l'incision et fit bouger l'intestin qui sortait du ventre.

Les plus timorés entrèrent dans la pièce et refermèrent la porte derrière eux. Eux non plus n'étaient guère rassurés. Sans doute cherchaient-ils un peu d'avancement.

- Tiens... fit dans mon dos la voix du professeur, qui venait de fermer la porte. Il a pensé à clore ses travaux...

Il faudrait que je lui demande ensuite ce qu'il voulait dire par là...Un autre message ?

- Que... que...doit-on faire ? bégaya le premier policier, dont les genoux jouaient en même temps des castagnettes.

- Attendre mes ordres en silence ! aboyai-je dans leur direction. Si la chose sort, nous devrons l'attraper et vous nous aiderez !

- Dieu tout puissant ! gémit l'un des policiers.

- Allez les filles, haut les cœurs ! se moqua perfidement Guillaume qui n'avait pas envie de s'en priver, lui non plus. Vous en avez dans le pantalon, oui ou non ?

- Toute leur force réside dans leur pouvoir de commérage ! enchaînai-je avec autant de perfidie que lui, si pas un peu plus.

Après avoir décoché ma flèche de Parthe aux deux policiers, qui n'en menaient pas large, je reportai mon attention sur le cadavre et sa boursouflure.

Subitement, il me vint une idée un peu folle :

- Professeur ? Pouvez-vous expliquer à votre louve qu'elle doit gronder pour tenter de le faire remonter ?

Il posa son index sur la protubérance et se mit à grogner en regardant la louve. Celle-ci ne se le fit pas dire deux fois et elle fit sortir un grondement sourd et lugubre de sa gueule entrouverte. Ses crocs se découvrirent et ses oreilles se plaquèrent sur sa tête. La « chose » remonta et nous perdîmes ensuite sa trace.

- Où est-il maintenant ? me demandai-je en scrutant avec attention le ventre du mort.

- Monsieur Holmes ! fit le policier numéro deux en désignant le cadavre du doigt. Le mort ! Il va parler ! Il remue ses lèvres !

- Magnifique ! m'extasiai-je en leur signifiant de se taire. Il va nous donner le nom du coupable ! Professeur ?

- Oui ? me chuchota-t-il.

- Peut-elle se saisir de la créature sans lui ôter la vie ?

- Ce qu'elle attrapera, elle me l'apportera, vivant !

- Alors demandez-lui de s'en saisir ! Les autres, silence !

Les dents de Lestrade claquaient, Watson était pâle comme la mort, seul le professeur et moi-même fixions avec attention les lèvres du mort qui remuaient tout doucement.

Ses joues se gonflèrent, comme s'il allait nous cracher quelque chose, sa tête dodelina de gauche à droite, ses lèvres remuèrent encore un peu... S'entrouvrirent légèrement...

Guillaume désigna la bouche du cadavre avec des signes et la louve se tint à l'affût du gibier.

La mâchoire du mort s'entrouvrit enfin, sous la poussée de deux petites pattes, pour laisser surgir à l'air libre la tête d'un... rat.

Moi, je savais ce qui allait sortir du mort, Guillaume aussi, mais les autres furent saisi et ne purent réprimer un cri de terreur de leurs lèvres.

La bête s'extirpa de la bouche du mort avec difficulté et la louve en profita pour le saisir dans sa gueule.

On ne voyait plus que ses pattes arrière qui gigotaient dans le vide et sa queue qui fouettait l'air de peur.

- Un rat ? s'exclamèrent en même temps Lestrade et Watson, étonnés mais soulagés aussi.

- Oui, leur dis-je en enfilant des gants en cuir pour ne pas m'exposer à une morsure de la part du rongeur. Rien à voir avec le démon et encore moins une résurrection !

Un soupir retentit dans toute la pièce : les deux policiers étaient heureux de ne pas avoir affaire au diable...

Guillaume joignit mes poignets, à l'aide de ses mains, et me les déplaça pour les positionner juste sous la gueule de son animal.

- Lâche ! lui ordonna-t-il sèchement.

La gueule s'entrouvrit et je n'eus qu'à enfermer le jeune rat dans les paumes de mes mains. Je m'attendais à ce qu'il se débatte, mais il ne bougea pas. Son petit museau gigota et renifla mes gants en cuir.

La bête avait le pelage remplit de sécrétion en tout genre : du sang, des glaires, des morceaux d'organes... à l'origine, son pelage était blanc sur l'arrière du corps et brun sur tout l'avant de la tête. Jamais je n'avais vu une couleur pareille chez un rat !

L'animal éternua plusieurs fois et son petit museau se trémoussa de nouveau dans tous les sens. Ses grandes moustaches collaient ensemble, à cause du sang.

Ses griffes étaient bizarres, fort courtes. Comme si on les lui avait taillées...

- Montrez-moi cette bestiole ! me demanda Guillaume.

- Vous vous y connaissez en rat ? lui demandai-je.

- J'ai des serpents à la maison, et tous ne dévorent pas une chèvre par an. Les plus petits sont nourris avec des rats... Donc, je possède un élevage de rats.

Il examina les pattes du rat, ses griffes et lui grattouilla la haut de la tête. La bête ne broncha pas le moins du monde.

- C'est un rat domestique ! conclu-t-il. Voilà pourquoi il ne se débat pas dans vos mains et se laisse toucher. De plus, vu sa couleur, ce n'est pas un « rattus norvegicus » ordinaire. Ses griffes ont été taillées, assez fort même ! Il n'a donc pas su gratter les chairs pour sortir. Une de ses pattes antérieure est handicapée. Voyez ! Elle est un peu difforme par rapport à l'autre. Quoique, rien de bien grave. Pourtant, il lui restait ses dents ! Pourquoi n'a-t-il pas su sortir du corps ? Leurs dents rongent quasi tout !

- Parce qu'il a grignoté le dos du mort ! lui dis-je en faisant signe à Watson de coucher le cadavre sur son côté. Ce n'est pas demain la veille qu'il aurait pu sortir ! C'est le devant du corps qu'il aurait dû dévorer pour se libérer de sa cage humaine ! Pas très malin la bête !

- En effet ! fit le professeur. Pourtant, les rats sont des animaux très intelligents ! Il est capable de modifier son comportement pour échapper aux pièges et trouver de la nourriture. Nous sommes donc en présence d'un « rattus crétinus » ! Il aurait dû dévorer l'avant du mort ! Mais non ! Il a décidé de grignoter le dos !

- Sans notre intervention, il serait resté dedans jusqu'à la fin des temps ! fis-je en regardant encore une fois le dos du cadavre, dont le rat avait dévoré la peau à plusieurs endroits différents pour tenter de sortir.

Watson hocha la tête :

- Et il a fallu le grognement de votre louve pour lui indiquer le chemin de la sortie, qui se trouvait être la bouche... Je me demande ce que je vais trouver comme dégât, lorsque je vais ouvrir le corps de cet homme !

- Stupide animal ! fit Lestrade. A-t-on idée d'essayer de sortir par là ? Rongeur débile ! C'est sûr que s'il avait grignoté le devant du cadavre, comme le disait monsieur Holmes...

Tout à coup, sans que les autres ne comprennent pourquoi, je me mis à essayer de réfréner un fou rire qui montait en moi. Peine perdue ! J'éclatai de rire à leur stupéfaction générale.

Jamais je n'aurais osé leur expliquer la raison de mon hilarité : j'avais dans les mains un rat « pas très malin » et, en face de moi, un inspecteur «la fouine » pas très éveillé non plus. La comparaison était trop belle !

- Vous allez bien, Holmes ? me demanda justement la fouine. Pourrait-on connaître la raison de votre hilarité ?

- Non, Lestrade, lui dis-je en reprenant difficilement mon sérieux. Bien, nous sommes donc en présence d'un rongeur domestiqué, handicapé d'une patte et du cerveau ! Il faudra chercher qui d'autre que le professeur Stanford possède un élevage de serpents et donc de rats !

- Vous allez en faire quoi de cet animal, Holmes ? fit Watson tout en regardant de travers l'animal.

- Je n'en sais rien, Watson... Un cadeau à madame Hudson ?

- Donnez-le moi, monsieur Holmes, déclara le professeur, qui voulait sans doute sauver notre logeuse de la crise cardiaque ou nerveuse. Il ira dans mon élevage, lorsqu'il ne sera plus une pièce à conviction.

- Retour à la case départ pour l'animal : le ventre !

Il l'essuya un peu avec un chiffon, en pris un autre, le transforma en une sorte de nid, l'emballa dans un autre, avant de mettre le tout dans la poche de sa veste de costume. Il replaça ensuite les pans de son long manteau, pour éviter que la bête ne prenne froid, sans doute.

- Oui, mais dans le ventre d'un python ! En attendant, il n'a qu'à faire sa toilette au fond de ma poche !

- Ce n'est pas très propre... grimaça Watson. Un rat dans la poche... Brrrr !

- Détrompez-vous, docteur Watson, fit Guillaume. Les rats sont des animaux très propres ! Aussi propre que les chats ! Il va faire sa toilette, bien au chaud et il aura le poil tout nettoyé tout à l'heure ! Passons à la suite, messieurs, fit le professeur avec un curieux sourire. J'ai remarqué, en fermant la porte, que notre homme avait inscrit une chose sur le bois.

Nous nous relevâmes pour aller inspecter l'inscription. Le professeur se positionna devant la porte, toujours close, et nous montra ce qui avait été écrit dans le bois – à l'aide d'un pinceau fin et de la peinture noire – en lettres majuscules.

- Monsieur Holmes avait raison, nous ne devons pas rayer Dieu de la liste des coupables ! Voyez, c'est son envoyé qui est le coupable...

Je lus le texte à voix haute :

- « JE CLOS ICI MES TRAVAUX ! MA MISSION EST TERMINÉE. L'ANGE EXTERMINATEUR »

- Encore un qui se croit investit d'une mission divine, soupira Lestrade qui en avait vu beaucoup dans sa carrière. Un ange exterminateur, j'aurais tout entendu.

- La clôture des travaux était-elle indispensable ? demandai-je au professeur.

- Tous les maçons terminent leur réunion par la clôture des travaux.

Je me mis devant les lettres et encore une fois, la taille de la personne devait avoisiner le mètre septante-deux.

Plus difficile de reconnaître l'écriture lorsque l'on écrivait en majuscules.

- Cela voudrait dire qu'il ne tuera plus ? me suggéra Watson.

- Trop tôt pour le dire ! En tout cas, ici, il a terminé !

- Il y avait aussi une inscription sur le dos du mort... nous rappela Lestrade.

- Je ne l'ai pas oublié, inspecteur ! fis-je froidement.

- Moi non plus, fit le professeur, et je comptais bien vous l'expliquer. Je suis d'ailleurs content de la trouver. Ceci va expliquer bien des choses !

D'un signe discret de la tête, le professeur lui fit comprendre que la présence des policiers n'était plus nécessaire.

- Vous pouvez sortir, leur ordonna Lestrade.

Les policiers ne se le firent pas dire une deuxième fois et ils sortirent prestement.

- Le meurtrier a donc gravé dans la peau du mort, le mot : « JANUS », énonçai-je. Et cela vous procure de la joie ? demandai-je en souriant moi aussi.

- C'est tout simplement merveilleux ! fit le professeur. Je vais donc pouvoir vous expliquer la signification de « I.N.R.I » sur le mur et vous expliquez comment, à l'aide de ce détail, vous allez pouvoir le retrouver !

- Le retrouver grâce à ce mot ? fit Lestrade avec espoir.

- Oui ! fit-il tout content. Messieurs, connaissez-vous « l'évangile du Diable » ?

Devant nos regards muets de stupeur, il dut en conclure que non...


Message pour Elyon : "à bon chat, bon rat"... Sans se concerter, moi je parle d'un rat dans ma fic, tandis que toi, dans la tienne (la future), tu parles d'une autre bête... Le meilleur prédateur du rat... ça m'avait fait rire, en lisant ton chapitre.