I See You
Raphaël n'appréciait pas trop d'avoir à faire des consultations à domicile si ce n'était pas une urgence qu'il avait sur les bras. Généralement parce que c'était soit des chieurs qui le réclamaient pour un massage de pieds – oui mais tu comprends si ça continue à faire mal je pourrais pas aller au boulot demain ! – soit c'était le pauvre type qui n'allait pas si mal mais se sentait tellement seul qu'il risquait de se pendre, soit c'était une nymphomane voulant lui faire du plat… bref, il avait des tas de raisons.
Cela dit, il y avait une consultation qu'il faisait tous les mois sans trop renâcler. Depuis environ deux siècles et demi.
Comme d'habitude, ce fut le maître de maison qui vint lui ouvrir, haussant un sourcil aristocratique à sa vue.
« Elle vous attend » fit-il sans prendre la peine d'être poli.
L'Archange avait l'habitude qu'on oublie la politesse avec lui. En fait, dès qu'ils voyaient la blouse blanche, beaucoup de ses frères et sœurs se jugeaient autorisés à le traiter comme une merde au fond d'une cuvette de cabinet.
Depuis le temps, il connaissait le chemin et emprunta le couloir menant au salon du rez-de-chaussée. La pièce était très haute de plafond, avec d'immenses fenêtres laissant entrer des flots de lumière.
Installée sur le canapé, la fille brune leva la tête en entendant la porte grincer.
« Te voilà ! » lança-t-elle avec un petit sourire. « J'imagine que ton mois a été chargé ? »
« Pas plus que d'habitude » déclara le guérisseur. « Et le tien ? »
« Oh, tu connais la routine… Viens, assieds-toi ! Que je sache si tu as embelli ! »
Raphaël s'installa précautionneusement sur la pointe des fesses et la fille lui effleura le visage de ses longs doigts.
« Hmmm » soupira-t-elle rêveusement. « Toujours aussi soyeux. Dis-moi la vérité, quelle est ta crème de jour ? »
« Les aspersions de sang » répondit le médecin céleste.
Elle sourit – un sourire qui refusa d'atteindre ses yeux gris-verts.
Cécile était née aveugle. Personne ne comprenait pourquoi, et personne ne savait à quoi c'était dû. Même lorsqu'on recourait à la télépathie pour tenter de lui faire parvenir des images, son cerveau n'enregistrait pas le concept et de fait ne lui permettait pas de recevoir les données. Elle n'y voyait vraiment rien.
Son gardien ne voulait pas l'accepter et avait harcelé Raphaël jusqu'à ce que ce dernier accepte d'examiner régulièrement Cécile, histoire de finir par trouver le moyen « d'arranger ça ».
La demoiselle trouvait ça ridicule. Elle ne savait rien de la vue, pourquoi la lui imposer ? D'accord, elle ne savait pas lire – gros désavantage – mais elle avait bonne mémoire, donc pas de souci pour retenir les paroles de ses chants favoris ! Elle adorait chanter. Si elle réussissait à se libérer des griffes trop protectrices de son père, elle deviendrait une diva. Une vraie. A qui on envoyait des monceaux de fleurs et de chocolats. De préférence des truffes au pralin. Tu n'aimes pas les truffes au pralin, Raphaël ? Comment ça se fait ?
L'Archange aurait sincèrement voulu trouver un moyen de rendre la vue à Cécile. En attendant, il lui rapportait les derniers bruits qui couraient les Sept Cieux et l'écoutait lui raconter comment elle réussissait à se débrouiller dans la vie de tous les jours.
A dire la vérité, Cécile avait développé une technique intéressante, se reposant à la fois sur l'écholocation – parlant et écoutant l'écho renvoyé par les obstacles – et sur une forme de télépathie pour le moins inhabituelle : sentir la présence de ce qui l'entourait, personnes comme objets.
En fait, c'était plus à cause de cette technique que Raphaël venait voir Cécile. S'il avait bien un défaut majeur, c'était une curiosité intenable qui l'obligeait à ne pas lâcher un sujet d'étude inconnu avant de l'avoir soigneusement disséqué.
Un jour, Cécile lui avait confié que la présence des autres anges était bizarre. Pour lui expliquer ce qu'elle voulait dire, elle lui avait ouvert son esprit, et il avait constaté un phénomène très curieux.
Basiquement, Cécile percevait l'espace comme un vide, et les objets comme un plein. Mais elle percevait les gens comme pleins… et colorés. Forcément, la pauvre fille était déroutée. Elle qui avait toute sa vie vécu dans les ténèbres, que savait-elle des couleurs ?
« Tu as l'air en forme, aujourd'hui » déclara Cécile. « Tu es tout bleu. »
« Vraiment ? » fit poliment le guérisseur.
Elle lui renvoya un sourire étincelant.
« J'adore quand tu es bleu. C'est tellement rare ! Bien mieux que le marron… Pourquoi faut-il que tu sois constamment grincheux ? »
« Mes frères sont arrivés avant moi lors de la distribution de joie de vivre et ont tout pris pour eux » persifla l'Archange.
Cécile lui donna un petit coup de pied.
« Points dorés maintenant ! Tu fais du sarcasme. »
Le médecin céleste roula des yeux.
« Ah, les clairvoyants » se lamenta-il avec une théâtralité dramatiquement exagérée. « On ne peut rien leur cacher ! »
Le sourire de Cécile s'élargit encore, sans atteindre ses yeux morts.
Le prénom Cécile a pour étymologie le latin caecum, ce qui veut dire aveugle.
