Gays of thrones

Chapitre 36

Boucle d'or et l'ours (et la petite araignée)

Jorah Mormont était un malchanceux. Après sa disgrâce, il avait erré sur Essos, parcourant le continent en long, en large et en travers, avant de retrouver la trace de Varys. Et là, quelle ne fut pas sa surprise de le surprendre dans un bar gay en compagnie de Tyrion Lannister !

Alors que Mormont, famélique et déprimé, était méconnaissable, le replet Maître des Chuchoteurs rayonnait dans une robe brodée. Tyrion, pour sa part, avait beaucoup vieilli : il portait la barbe, une cicatrice de la Néra, et un air aigri. Mormont se demandait ce que ces deux-là faisaient à Essos. Il prit une table non loin d'eux et, l'air plongé dans sa chopine, écouta leur conversation.

« Je vous assure que cette histoire va finir par vous miner, mon ami ! »

« Je vous l'ai dit en arrivant, Varys : je ne compte pas rester de ce monde ! »

« Et où iriez-vous ? Vous perdre dans l'un des Sept Enfers où vous risquez de retrouver votre père pour l'éternité ? »

« Ce sera toujours plus simple que de retrouver Shae ! »

« Shae… Shae… Vous n'avez que ce nom à la bouche ! »

« Je l'aimais, Varys. Vous ne pouvez pas comprendre ! »

« Oh si, je le peux ! Aimer sans espoir est ma spécialité ! »

Varys, amoureux ? L'idée intrigua Jorah, qui tendit l'oreille pour recueillir des confidences. Mais Tyrion était trop malheureux pour s'intéresser à qui que ce soit d'autre que lui-même.

« J'aimais une femme qui me préférait ma femme. Et ma sœur. C'est horrible. Je ne sais même plus tout ce que j'ai dépensé pour elle… »

« Et moi, je ne compte plus ce que j'ai dépensé pour vous… », soupira Varys.

Jorah ne put s'empêcher de les regarder : il n'aurait jamais imaginé une chose pareille. En même temps, ça expliquait le bar gay.

« Et dire que j'ai tué mon père à cause d'elle… »

Jorah manqua de s'étouffer en avalant sa bière de travers.

« Oh, vous n'allez pas remettre ça sur le tapis ! »

Tyrion croisa les bras et piqua du nez dans leur creux. Varys posa sa main sur son bras.

« Allez, Tyrion, haut les cœurs ! Vous valez mieux que ça ! Ne vous laissez pas abattre à cause d'une… »

« D'une quoi ? », grogna Tyrion sans lever son visage.

« D'une… déconvenue sentimentale ! »

Cette fois, Tyrion se redressa et regarda Varys : « Une déconvenue ? C'est comme ça que vous appelez ce désastre ? »

« Oui, bon… », ronchonna Varys en sirotant son vin.

« Une déconvenue qui a fait deux morts ? »

« Nous avons tous nos morts, Tyrion. Vous avez massacré des milliers d'hommes sur la Néra, et moi j'ai fait tuer bien des ennemis par mes agents… »

Tyrion médita un instant ces paroles. L'instant d'après, il se leva : « Je vais vomir. », dit-il simplement.

Varys se cala dans son fauteuil et le regarda s'éloigner. L'amour est chose compliquée, songea-t-il. D'un côté, on ne peut se défaire aisément d'une personne qu'on a en tête, mais cette personne elle-même ne peut se défaire aisément d'une tierce personne qu'elle a en tête. Combien d'histoires d'amour ont été avortées ou gâchées uniquement à cause d'un problème de timing ? Il se demandait lequel des deux allait craquer le premier : Tyrion oublierait-il Shae à temps, ou Varys devrait-il se rabattre sur quelqu'un d'autre ? D'ailleurs, Tyrion le verrait-il jamais comme un potentiel amant ? Cette Shae pourrait l'avoir dégoûté des femmes pour un moment, mais cela rendrait-il Varys plus attrayant pour autant ?

Pendant que l'eunuque philosophait, Jorah Mormont s'était éclipsé. Il suivit le nain, puis, alors que ce dernier finissait ce qu'il avait à faire, se plaça derrière lui et le fourra dans un sac, qu'il ligota avant de le jeter sur son épaule. Le temps que Varys comprît de quoi il retournait, Jorah menait son captif à la rame vers Mereen.


Au bout de plusieurs jours de mutisme, Tyrion, qui avait reconnu à son blason son ravisseur, lui demanda : « Sérieusement, Mormont, vous m'emmenez où, comme ça ? »

« Je ne sais pas, dit Jorah. J'ai plusieurs options : soit je vous livre à votre sœur, et je recouvre ma grâce à Westeros, soit je vous rançonne auprès de Varys, et je reprends du service dans ses rangs, soit je vous livre à la reine-dragon, et je rentre en grâce auprès d'elle. »

« Ouais, en gros, vous êtes en disgrâce sur tous les fronts ! La loose… »

« … »

« Et vous comptez vous décider quand ? Je vous signale qu'on approche des ruines de Valyria, là… »

« … »

« Je reconnais bien là les manières taiseuses de votre famille, ironisa Tyrion. Non mais, sérieusement, vous savez au moins qu'on a transformé ces ruines en léproserie ? »

« … »

« Youhou, Mormont ? Il y a encore quelqu'un dans le cockpit ? »

« En parlant d'avion… », dit simplement Mormont.

Tyrion se retourna, ébahi : venant de l'horizon, semblant crever le ciel, surgit un dragon noir. Il manqua de se pisser dessus.

« Bon, dit simplement Jorah. Le sort a décidé : on va à Mereen. »

Superstition du Nord…

Hypnotisés par le reptile, nos deux compères ne virent pas un homme de pierre se jeter dans l'eau et nager vers leur esquif. Lorsqu'il pointa ce qui lui avait servi de nez autrefois vers eux, Tyrion crut d'abord à l'apparition d'un golem argileux. Mais non : cela avait été un homme. La créature tenta de faire chavirer leur barque, une autre sauta dedans alors qu'ils passaient sous une arche, Tyrion faillit couler, Mormont le sortit de l'eau de justesse, et tous deux échouèrent sur le rivage.

« Vous êtes quand même bien bête, dit un Tyrion complètement trempé à Mormont. Vous m'emmenez là où je me rendais avec Varys. »

« Ah ? »

Jorah n'écoutait guère : quelque chose le préoccupait bien davantage. Durant la lutte, l'un des hommes de pierre lui avait agrippé le poignet.

« Oui, poursuivait Tyrion, figurez-vous que nous avons décidé de rallier Daenerys Targaryen. On aurait pu éviter cette partie de T-shirts mouillés ! »

« Ah ? »

Ben mince alors… Jorah n'osait pas regarder son poignet.

« Oui. Une longue histoire. Assez sordide… Bref, Varys essayait de me convaincre de prendre un nouveau départ. »

Jorah réfléchit un moment. Qu'est-ce qui pouvait avoir poussé Varys à déserter Port-Réal et à emmener Tyrion dans ses bagages ? Bon, il y avait cette histoire de parricide qu'il avait surprise dans le bar…

Il regarda le nain.

Mouais, songea Jorah, pas du tout mon genre, mais peut-être Varys avait-il espéré une meilleure vie à Mereen, là où Daenerys venait de légaliser le mariage pour tous.

Ça semblait logique. Tout ne peut pas être qu'affaire d'intrigues, après tout…

« Varys semble tenir à vous. », dit-il simplement.

« Il tient à mon intelligence… »

« Ça revient au même. Il a sacrifié sa place la cour pour vous. Il vous aime beaucoup. »

Un coup de tonnerre retentit dans la tête de Tyrion. Cela n'avait rien à voir avec le manque d'alcool (son père avait essayé de le sevrer, autrefois…).

Varys…

Oh, l'andouille ! songea-t-il.

« Eh ben, soupira Jorah Mormont, pour un type intelligent, vous en mettez, du temps à comprendre… »

Laissant Tyrion à son trouble, il regarda son bras : les signes de la lèprose y apparaissaient déjà.


La poisse poursuivit Jorah à Meereen. Après avoir perdu leur esquif, son otage et lui durent faire du stop : ils furent pris par des esclavagistes. Tyrion tenta d'expliquer au capitaine qu'ils n'étaient pas à vendre, qu'ils avaient des relations, mais la seule chose qu'il reçut en réponse fut des moqueries : « Toi, le nabot, t'as tout sauf le bras long ! ».

« Mais… »

« Allez, boucle-la, ou je t'inscris au prochain tournoi de lancer de nain ! »

Nos deux amis durent jouer des coudes et casser quelques trognes pour s'extraire de ce bourbier et gagner Meereen.

Alors que Mormont livrait enfin un Lannister à sa reine, Tyrion vendit si bien son CV que Daenaerys le prit à son service, et flanqua de nouveau Jorah à la porte.

D'autres auraient jeté l'éponge, mais pas Mormont. Daenaerys l'avait chassé ? Qu'à cela ne tienne ! La jeune reine avait été obligée voilà peu de rouvrir les arènes de la ville.

Une longue tradition voulait en effet que des esclaves se trucident en duel dans les arènes de la ville. Daenaerys trouvait cela barbare, et avait décidé de mettre un terme à cette corrida humaine. Mais Hizdahr zo Loraq, le nouvel époux de la reine, un gars du cru, lui avait assuré que sans les arènes, maîtres et esclaves n'avaient rien à partager, et que cela poserait un vrai problème de sécurité.

« Ils n'ont qu'à partager le temps de travail ! », avait répondu Daenaerys, que ses multiples audiences plaçaient déjà au bord du burn-out (c'est risqué, les professions sociales).

« Mais dans le monde libre que vous avez créé, répondit Hizdahr, les maîtres vivent de leurs rentes, tandis que les esclaves continuent de trimer… »

« Et en quoi rouvrir des arènes aiderait ? »

« Voir des types crever permet de relativiser sa misère… »

« Vous êtes horrible, Zizi. »

Hizdahr rougit. Il n'aimait pas trop le nouveau surnom que Daenaerys lui avait trouvé, mais elle lui avait fait comprendre que, dans un mariage arrangé comme le leur, il faut bien savoir trouver des compensations. L'appeler ainsi, en public de surcroît, en faisait partie.

Daneaerys avait fini par faire une concession : d'accord, elle rouvrirait les arènes, mais à condition que seuls des hommes libres y combattent. Il faut dire que Daario Naharis s'était mis de la partie : « J'ai fait mes débuts aux arènes, lui avait-il raconté entre deux galipettes, c'est comme ça que j'ai acquis des techniques de combat qui m'ont mené à la tête des Puînés. »

« Ça, et le fait que tu ais décapité tes chefs… », avait rappelé Daenaerys.

« Ça aussi, je l'ai appris aux arènes. »

Bref, pas un seul pour conseiller à Daenaerys de remplacer les combats à mort par de gentils matches de catch. Non mais c'est vrai, quoi ! En plus, ç'aurait fait un bon vivier de soldats. Mais non : restons primitifs, voir crever des pauvres bougres, c'est cool. Donc Daenaerys avait cédé. Mal lui en avait pris : alors que Jorah remportait contre toute attente le combat inaugural des arènes, une émeute de partisans pro-esclavage s'était déclenchée, et la reine n'avait dû son salut qu'à Drogon, son fidèle mastodonte.

Seulement voilà : un dragon n'est pas un esclave. L'animal n'en avait fait qu'à sa guise, l'emportant loin de Meereen, puis l'avait abandonnée sur une lande déserte, où des Dothrakis avaient mis la main dessus.

Pendant que Daenaerys redécouvrait les charmes de la féminité dothraki, la randonnée et le harcèlement de steppe, ses conseillers, planqués dans la grande pyramide de Meereen, débattaient de la manière de la ramener. Après plusieurs échanges sans intérêt où Ver-Gris et Missandei rappelèrent à Jorah qu'il n'était pas le bienvenu et que Tyrion était un étranger, et que ce dernier manifesta son souhait d'aller chercher la reine alors qu'il ne savait ni se battre ni même monter à cheval, Daario Naharis trancha : « Bon, les nationalistes, on se calme ! Tyrion va rester pour gouverner avec votre conseil, parce c'est ce que vous faites de mieux, et Mormont et moi on va aller chercher la reine à travers le continent, entre hommes ! »

Tyrion se retrouva donc seul, à regarder Jorah Mormont s'éloigner avec Daario Naharis, du haut des remparts de Meereen. Il se sentait mélancolique : lui, décidément, ne serait jamais un héros, malgré sa cicatrice de la Néra, on ne le verrait jamais comme un homme comme les autres. Même le vieux Mormont était plus crédible que lui pour ce genre de mission…

Alors qu'il sentait le cafard l'envahir, un chatouillement sur la nuque le rappela à la réalité. Tyrion passa sa main derrière son crâne, afin de saisir, sans la blesser, la petite bestiole qui s'y était égarée.

En fait d'araignée, ce furent des doigts qu'il attrapa dans les siens. Il se retourna : Varys, porté par ses oisillons, était arrivé jusqu'à lui.

Tyrion sourit : « Vous m'avez manqué, mon ami. »