Chapitre 36 : Le présent de Tobias

« Bonjour Jack »

« Bonjour Will. Je peux entrer un instant ? » demanda l'inspecteur.

« Mmh. »

Will s'écarta de mauvaise grâce pour laisser son ex employeur entrer et le conduisit au salon, mais il ne lui proposa rien à boire ou à manger même s'il songea à Hannibal qui, à cheval sur les convenances, n'aurait pas apprécié.

« J'irai droit au but. » annonça Crawford.

« Tant mieux, parce que je n'ai pas beaucoup de temps à vous consacrer. Il va falloir que je retrouve un emploi. »

« Je viens m'excuser, Will. Je me suis trompé sur vous. J'ai cru que vous étiez fou, et même dangereux lorsque vous avez attaqué Hannibal et ensuite, une fois que vous étiez là-bas j'ai pensé que vous étiez définitivement perdu. »

« Vous avez eu une mauvaise expérience dans ce genre de milieu ? Vous n'y avez jamais séjourné vous-même mais...peut-être quelqu'un de votre famille. »

« Je ne désire pas en discuter. Je ne peux pas revenir en arrière et faire ce qu'un ami aurait dû faire : simplement vous écouter, et vous laissez le bénéfice du doute. C'est trop tard. Par contre, il y a des choses que je peux encore faire. »

« Comme quoi ? »

« Comme vous rendre votre travail. Pas celui de garde-chasse, celui d'aide sur le terrain. »

« Aide sur le terrain...Ou profiler non déclaré. C'est étonnant que vous n'ayez jamais eu de comptes à rendre à ce propos. »

« Vous savez ce qu'il en est. Les personnes qui m'emploient me laissent gérer les choses comme je l'entends, pourvu que j'obtienne des résultats. Ce sera bien payé Will, et vous travaillerez en duo avec Myriam. Vous vous compléteriez bien, son don est moins prononcé que le vôtre, mais elle est plus... »

« Plus stable que moi, c'est cela, Jack ? »

« Vous savez que ce n'est pas ce que je voulais dire. »

« Oh si, je pense que c'était exactement ce que vous vouliez dire. J'y réfléchirai. »

« Bien. Merci de m'avoir écouté malgré tout ce qui s'est passé. »

« Mais je pense que je déclinerai votre proposition. J'aurai beaucoup de mal à travailler pour quelqu'un en qui je n'ai plus aucune confiance. »

« Je comprends votre ressentiment. Mais prenez votre temps pour y réfléchir, nous avons un nouveau tueur sur les bras et vous pourriez sauver des vies.»

« Au revoir, Jack. » coupa l'empathe en le raccompagnant à la porte, sans demander de précisions.

Il savait qu'Hannibal n'avait tué personne récemment, et l'inspecteur avait parlé d'un tueur, non de deux, donc il ne pouvait pas s'agir de Matthew et Randall. Néanmoins, il réfléchirait tout de même à sa proposition, pour la seule et simple bonne raison que s'il revenait sur le terrain, il paraîtrait du côté du détective et par extension, de la justice. Il pourrait profiter de cette position pour le tromper et l'orienter vers de mauvaises pistes si jamais il se rapprochait un peu trop de lui et d'Hannibal, même s'il pensait que ça n'arriverait pas de sitôt. Son amant était extrêmement prudent et intelligent. Jack aussi l'était, mais ces derniers temps, il ne l'avait pas tellement montré.Il était clair que quelque chose de difficile et personnel l'avait empêché de venir le voir à l'asile, mais de là à ce qu'il néglige la piste certes, assez mince, qui concernait Mason, ça avait vraiment été une grosse erreur. Le genre d'erreur qu'il ne commettait jamais à l'époque où Bella n'était pas malade.

Lorsque Hannibal rentra après sa journée, Will lui parla de la visite de Jack pendant qu'ils préparaient le dîner ensemble et le médecin lui présenta les mêmes points positifs que ceux auxquels il avait déjà songé s'il acceptait son offre. Le psychiatre ajouta tout de même qu'il n'avait aucune obligation d'accepter s'il n'en avait pas envie.

« Je sais que je ne suis pas obligé d'accepter, mais je n'ai pas non plus envie de vivre totalement à ta charge. Je veux faire ma part. »

« Je connais un endroit où tu pourrais travailler. Tu t'y connais en mécanique. »

« Je me débrouille, oui. Ils cherchent de la main d'œuvre dans un garage ? »

« Oui, et ça n'est pas loin d'ici. C'est à toi de voir, Will. »

« Je vais y réfléchir. »

Et c'est qu'il fit les jours suivants, mais sans en faire une idée fixe. Il profita largement de la vie de couple avec le médecin qui faisait au mieux pour être le plus présent possible, et il se rapprocha un peu d'Alana et Margot qui venaient souvent leur rendre visite ou dîner avec eux, même si ce n'était pas toujours pour longtemps. Will avait apprécié Alana dès leur première rencontre, lorsqu'il avait dû se dénuder devant le personnel soignant, des gens qui étaient pour lui de parfaits inconnus, et où elle avait été la seule à soigneusement évité de le regarder plus bas qu'au niveau du torse. Son sourire compatissant et l'humanité qu'elle avait toujours manifesté envers lui ensuite, même lorsqu'elle ne savait pas encore qu'il était innocent, la lui avait rendu très sympathique. Elle était également l'amie d'Hannibal et elle les défendrait tous les deux si l'opportunité lui en était donnée, tout comme les deux hommes les protégeraient, elle et Margot.

Pourtant, il avait récemment développé une vague antipathie pour la jolie infirmière à cause du rôle d'amante qu'elle jouait auprès du psychiatre, mais il s'était vite rendu compte que c'était injuste, et même ridicule. Alana ne ressentait plus rien pour Hannibal, et si elle cachait son attrait pour Margot en-dehors des murs sécurisants de leur demeure, à l'intérieur il n'en était rien. Il l'avait vue échanger un long baiser avec la désormais seule héritière des Verger après un dîner qu'ils avaient partagé tous les quatre. Le couple féminin était techniquement à l'abri des regards dans la cuisine, mais Will avait cédé à la curiosité et joué les voyeurs un court instant, surprenant la scène du baiser qui l'avait totalement attendri. Il se souvenait parfaitement du visage de Margot à cet instant. La jeune femme aux yeux dont la couleur était entre le bleu et le vert souriait rarement et présentait souvent une expression froide, presque dure, et il avait découvert une autre personne ce soir là, alors que ses lèvres découvraient ses dents en un beau sourire détendu et heureux.

Mais ils n'avaient pas reçu uniquement la visite des deux femmes, au grand déplaisir de Will. Tobias Budge était également venu seul, en début de semaine, peu après son emménagement. L'homme s'était montré poli envers lui comme à son habitude, mais il avait rapidement emmené la conversation sur un terrain qu'il ne connaissait pas encore bien, celui de la musique. Heureusement, Will avait une excellente mémoire et Hannibal lui avait déjà patiemment expliqué une bonne partie des termes techniques, aussi il avait pu intervenir quelques fois dans la conversation avant d'être totalement perdu. Au ton animé de la voix de son amant, il avait compris que ce dernier appréciait réellement la conversation du médecin noir, alors il l'avait laissé en profiter pendant que lui-même allait prendre l'air et s'occuper de ses chiens.

A son retour, Hannibal avait orienté subtilement la conversation vers d'autres sujets afin qu'il ne se sente pas exclu, et Will n'avait pas cherché à dissimuler sa satisfaction en voyant que ne pas être la priorité du psychiatre agaçait Tobias. Lorsque ce dernier était enfin parti, les amants tueurs avaient partagé la même douche puis étaient allé se coucher, mais pas pour dormir. Ils parlaient souvent longuement, allongés l'un contre l'autre, et ce soir-là était semblable aux autres.

« As-tu passé une bonne soirée, William ? »

Le son de la voix d'Hannibal était caressant, comme du velours aux oreilles de Will qui appréciait davantage les notes graves et l'accent balte de son amant que tout autre musique.

« Majoritairement, oui. »

« Notre invité s'est montré effroyablement impoli, pourtant. »

« Et bien, il m'a volontairement exclu de la conversation mais tu as su y remédier. Mais il est clair qu'il ne m'apprécie pas. Je gêne ses plans... »

« Et quels sont-ils, selon toi ? »

« Avoir plus d'intérêt à tes yeux que moi. C'est un petit oiseau timide qui a quelques meurtres à son actif sans doute, mais rien de bien intéressant. Il souhaiterait agir sous l'aile protectrice d'un oiseau de plus grande envergure... Et je pense qu'il apprécie sincèrement ta compagnie, bien qu'il ne t'aime pas. »

« On croirait entendre Matthew. »

« J'aime assez cette métaphore. Et je les aime beaucoup, lui et Randall.J'aimerais que nous allions les voir, à l'occasion. »

« A une seule condition. »

« Je t'écoute. »

« J'apporterai le repas. »

Will rit et vola un petit baiser au lituanien, puis il reprit la conversation en caressant ses cicatrices aux mains, si semblables aux siennes.

« Très bien. Peut-être que ce repas pourrait être composé de notre invité indélicat. »

« Je ne suis pas opposé à l'idée, mais j'aimerais attendre encore un peu. Pas longtemps, juste que l'occasion se présente. »

Le plus jeune marqua son accord d'un nouveau baiser appuyé sur les lèvres de son amant puis l'attira à lui, montrant clairement son désir de faire l'amour, ce qu'ils firent longuement.

La semaine suivante, Will prit sa décision à propos du travail qu'il voulait faire et appela Jack. Il ne s'attendait cependant pas à ce que ce dernier lui propose de venir le chercher le jour-même, mais puisqu'il n'avait rien prévu de particulier, il accepta. Myriam accompagnait le détective et salua Will, discutant avec lui à l'arrière de la voiture de leur employeur.

« Ravie de vous revoir monsieur Graham. J'avais fait la promesse de venir vous rendre visite, mais vous étiez sorti lorsque je suis venue. Et introuvable. »

« C'est gentil à vous d'être venue. Nous aurons tout le temps de faire connaissance à présent que nous allons travailler ensemble. Vous avez déjà vu la scène du crime ? »

« Non, il n'y que Jack qui l'ait déjà vue. »

« Et ce n'est pas beau à voir » prévint le grand homme au pardessus beige, les invitant à le suivre à l'intérieur d'un hôtel miteux. La victime était agenouillée devant le lit, le dos mutilé et les côtes déployées comme deux ailes faites d'os et de chair à vif. Jack annonça que qu'il s'agissait de la troisième victime de ce tueur, qui avait déjà tué un couple précédemment. Will comprit que c'était l'enquête sur laquelle le détective enquêtait lorsqu'il était venu le voir, et que malgré les premiers éléments permettant d'établir un profil donnés par Myriam, ils n'étaient sur aucune piste sérieuse. Le profiler-non-officiel demanda une couverture pour pouvoir s'étendre là où, il en était certain, le tueur avait dormi, puis il ferma les yeux. Myriam elle ne les fermait jamais, n'en ayant pas besoin pour se concentrer, ou redoutant peut-être d'entrer trop profondément dans l'esprit du tueur. Will, lui, y plongeait à chaque fois, et autrefois il aurait bien pu ne pas refaire surface, ou en ressortir différent. Cela ne risquait plus de lui arriver à présent, parce qu'il savait parfaitement qui il était.

« Cet homme est terrifié. Il est perdu, confus et...il ne sait peut-être plus qui il est, par moments. »

« Pourquoi leur fait-il ça ? » demanda Jack.

« Ils les considèrent comme des pécheurs. » répondit Myriam.

« Absolument. Mais ils ne le restent pas...Il les transforme. Il en fait des anges pour veiller sur son sommeil...Il a très peur de mourir dans son sommeil. »

« Pourquoi est-ce qu'il mourrait ? »

« Pas pourquoi, quand. Je crois que...qu'il est malade. Ou il se pense malade, le genre de maladie incurable. Il est désespéré, et il va tuer, encore, ou bien s'en prendre à lui-même. »

« Ou les deux... »

Ils avaient continués un moment à affiner le profil du tueur, leur équipe fonctionnant assez bien même si Will avait pu sentir chez Myriam une volonté de se démarquer et de se mettre en avant. Il ne lui en voulait pas pour ça, elle était la nouvelle recrue de Jack et elle voulait s'assurer de rester importante à ses yeux. La jeune femme était, malgré cette relative rivalité, assez ouverte, polie et agréable. Et elle lui souriait beaucoup, sans que ça ne semble jamais forcé, et pourtant Will n'avait pas l'impression qu'elle était attirée physiquement par lui. C'était...autre chose. Pendant que Jack parlait à un membre de la police (lui et son équipe travaillaient en duo avec elle, s'échangeant des informations pour que l'enquête avance plus vite, même si Jack espérait débusquer le criminel le premier), Will qui était resté seul avec Myriam lui demanda :

« Je vous suis sympathique, n'est-ce pas ? »

« En effet. »

« A cause de ce que j'ai traversé ? A cause de notre don qui est assez similaire ? »

« Ce sont de bonnes raisons, non ? »

« Mais ce ne sont pas les seules, j'ai tort ? »

La jeune femme rit et secoua légèrement la tête.

« On ne peut rien vous cacher. Vous ressemblez à mon frère, Henry. Même âge, même taille...même couleur d'yeux et de cheveux. »

« Je vois. Qu'exerce-t-il comme métier ? »

« Il est conducteur de trains. Pourquoi cette question ? »

« Oh, simple curiosité. Comment est-ce que Jack se comporte avec vous ? »

« Bien. Il est exigeant mais il ne me pousse pas à...dépasser mes limites. Je ne fais pas les choses à votre façon, je le lui ai dis dès le départ et il respecte ça. »

« Oui, j'avais remarqué pour votre méthode. Vous vous protégez, et je ne vous dirais certainement pas que vous avez tort. Je m'étonne juste que Jack n'ait pas tenté de vous pousser, au moins une fois ou deux pour voir votre réaction. »

« Ce qui s'est passé avec vous lui a peut-être servi de leçon. Nous verrons bien à l'avenir comme évoluera son comportement vis-à-vis de nous, surtout si on tombe sur un cas plus sérieux que celui-ci. »

« Il ne vous parait pas sérieux ? »

« Si, bien sûr. Ce que cet homme fait à ses victimes est horrible, mais je suis sûre que vous avez raison : il est malade, psychologiquement et physiquement. Alors tôt ou tard...Même si nous ne l'arrêtons pas, il s'arrêtera de tuer. Mais bien sûr, je ferai tout ce que je pourrais pour le trouver et éviter qu'il y ait de nouvelles victimes ! »

« Bien entendu. »

« Vous devez me trouver insensible. »

« Pas du tout. Vous ne l'êtes pas. Et votre raisonnement est parfaitement logique. »

Myriam hocha doucement la tête, visiblement soulagée et Will réprima un sourire amusé en songeant que c'était elle qui le trouverait certainement horrible, si elle savait tout à son sujet. Après sa conversation avec elle, il discuta un moment avec les policiers qui venaient d'échanger leurs informations avec Jack. L'affaire de l'Empaleur avait fait grand bruit et son accusation à tort également, ce qui lui conférait maintenant un statut de victime tout à fait plaisant. Il en joua en plaçant toujours une bonne part de vérité dans ses réponses aux nombreuses questions des agents, avouant qu'il était véritablement perturbé lorsqu'il était entré à l'asile, bien que très loin d'être un criminel, et qu'il devait énormément au docteur Lecter. Lorsque leur curiosité fut assouvie, Jack les raccompagna lui et Myriam, et Will retrouva avec grand plaisir la maison de maître qu'il considérait comme la sienne à présent.

Hannibal se montra curieux à propos de tout, lui demandant des détails sur l'affaire, comment s'étaient comportés Jack et Myriam, et surtout comment il s'était senti, mais l'empathe le rassura rapidement à ce sujet avant de l'interroger à son tour. Il lui demanda comment s'était passé sa journée et lui posa quelques questions à propos de ses patients. Il commençait à connaître toutes leurs pathologies parce que le psychiatre ne respectait pas vraiment le secret professionnel, une fois confortablement entouré des bras de son amant et loin de toutes possibles oreilles indiscrètes.

Ils passaient une soirée tranquille à jouer à des jeux de réflexion (Hannibal en avait toute une collection allant du classique jeu d'échec à des jeux provenant d'un peu partout dans le monde, que Will n'avait jamais vu auparavant et dont il lui avait patiemment expliqué les règles) lorsque les chiens se mirent à aboyer.

« Tu attends quelqu'un ? » demanda Will, légèrement contrarié d'être dérangé à une heure aussi tardive.

« Non. » lui répondit le tueur en série qui tenta de garder un visage neutre mais dont la légère contraction des traits trahissaient l'irritation. Leur visiteur nocturne allait être bien reçu et cela réjouissait Will qui suivit des yeux son compagnon se diriger vers la porte, mais dont l'amusement retomba bien vite en reconnaissant la voix de Tobias.

« Bonsoir, docteur Lecter. Je m'excuse de vous rendre visite à une heure aussi tardive, mais puis-je entrer une minute ? Je ne vous dérangerai pas longtemps. »

Le médecin s'écarta pour laisser entrer son confrère qui lui remis aussitôt une boîte destinée à contenir des denrées alimentaires et Will devina sans peine qu'il s'agissait d'organes fraîchement prélevés. Hannibal remercia poliment le visiteur tardif et lui demanda d'où ils provenaient, recevant une réponse à sa question sous forme de photographies. Will se leva à ce moment et ne se gêna pas pour regarder en même temps qu'Hannibal ce qui était clairement une déclaration de Tobias à son attention.

« Étranglé avec une corde à piano...J'imagine qu'il s'agit d'un musicien qui nuisait à l'orchestre ? » demanda Will en observant le cadavre maintenu par d'autres cordes à piano en position agenouillée, la tête baissée comme pour exprimer le repentir.

« Un pianiste, oui. » accorda Tobias, bien que clairement ennuyé par la présence de Will qui continua à commenter son « travail » sans aucune gêne :

« Vous avez voulu le mettre en scène pour rendre hommage à l'art de mon compagnon, mais c'est un peu brouillon. »

« Je ne vous demande pas votre avis, monsieur Graham. »

« Ne sois pas aussi dur avec notre ami, William. Il s'est donné du mal et j'apprécie l'attention. Restez donc un peu avec nous, Tobias. Et dites-moi, avez-vous conservé l'arme du crime ?»

« Avec plaisir. Et oui, je l'ai emportée avec moi, je n'ai pas encore eu le temps de m'en débarrasser. Pourquoi ? »

« J'aimerais la voir, si vous le permettez. Ce n'est plus une simple corde à piano, c'est l'instrument qui a servi pour la création de votre première œuvre. »

« Bien sûr. Les autres meurtres n'étaient que des...premiers jets. »

« Les autres seront parfaits. Je vous aiderai. » promis le médecin en s'empara de la corde tâchée de sang enroulée serrée et soigneusement rangée dans une petite pochette transparente. Il sourit légèrement en la regardant, et plus encore quand Tobias lui proposa de la garder, ce qu'il accepta.

Hannibal poursuivit son petit jeu en ignorant ensuite Will qui, faisant mine d'être vexé, resta dans son coin à les observer tout en sirotant le vin que le psychiatre leur avait servi à tous les trois pour l'occasion. Même si le jeune tueur n'avait pas le palais suffisamment développé pour reconnaître un vin avec précision, il ne s'inquiétait jamais de savoir ce qu'il allait boire : Hannibal n'avait pratiquement que des grands crûs, et tout ce qui se trouvait à sa table était toujours excellent. Mais outre le goût du vin, il avait toutes les raisons de se réjouir, parce qu'il était évident que son compagnon avait quelque chose en tête en agissant de la sorte. Il ne fut pas vraiment surpris quand, profitant du passage de Tobias aux commodités, il lui remis la corde de piano avec un sourire qui en disait long sur ses attentes.

Will retira ses chaussures, s'allongea dans le canapé et ferma les yeux, mais il resta concentré sur les sons ambiants et entendit Tobias descendre les escaliers et revenir dans le salon. Il retint de justesse un sourire lorsque ce dernier demanda :

« Il ne tient pas l'alcool ? »

« Il a eu une longue journée. Laissons-le dormir, et discutons encore un peu, mon ami. »

Patiemment, Will attendit que la conversation soit bien entamée et que le rythme de paroles de Tobias s'accélère, trahissant son enthousiasme et sa pleine concentration vis-à-vis de son interlocuteur. Attentif, il nota aussi que Tobias se trouvait plus proche de lui qu'Hannibal, et qu'il lui tournait sûrement le dos, ce qu'il vérifia en entrouvrant à peine les yeux. Il se redressa le plus silencieusement possible, Hannibal prenant soin d'entretenir la conversation tandis qu'il approchait, la corde à piano formant un arc qu'il passerait par-dessus la tête de leur invité avant de la tirer vers lui. En avançant à chaussettes sur le tapis, il était aussi silencieux qu'une ombre mais Tobias, comme n'importe quel être humain, pouvait sentir une présence dans son dos et il s'arrêta de parler, le psychiatre le regardant avec une curiosité feinte mais parfaitement convaincante. Le tueur noir émit un hoquet de surprise quand la corde se pressa contre sa gorge et que ses pieds quittèrent le sol. Will n'avait pas choisi une approche classique pour l'étrangler : il s'était tenu dos à dos avec sa victime, avait passer la corde par-dessus la tête de ce dernier à l'aveugle, puis avait serré autant que possible en se penchant en avant pour soulever l'homme et l'étrangler plus efficacement. Il grogna de douleur quand ce dernier se débattit et lui flanqua des coups de talons dans les jambes, mais il tint bon et bientôt, Tobias s'immobilisa.

« Arrête. » lui demanda Hannibal, et son compagnon laissa aussitôt tomber sa charge humaine.

Le psychiatre souleva la tête de l'homme inconscient pour retirer le tapis en-dessous, le remplaçant par un plastique pour empêcher le sang de couler sur le plancher car sa gorge avait été entaillée par la corde à piano, de façon non mortelle.

« Il vit encore. »

« Oui, et il va se réveiller bientôt. » répondit le médecin en liant les membres de leur victime avec une variante de gros scotch qui était parfait pour cet usage. Il en appliqua aussi une large bande sur la bouche de l'homme, récoltant un regard curieux de la part de Will avant de s'éloigner. Il revint avec une trousse qui était entre celle du bricoleur et celle du chirurgien et en retira un scalpel qu'il posa à côté de Tobias. Il dénuda ensuite la poitrine de ce dernier et enfonça la lame au niveau du sternum, ce qui provoqua aussitôt le réveil de l'homme qui ouvrit largement les yeux, son gémissement de douleur et de stupeur étouffé par le papier collant épais.

« Que comptes-tu faire ? »

« L'inciser jusqu'ici...repousser la chair sur les côtés afin de révéler les côtes, et enfin les briser pour atteindre son cœur. »

« Pourquoi ? Il ne t'a pas offensé. »

Alors que la lame glissait de quelques centimètres supplémentaires, Tobias se débattit autant que possible avant d'ancrer son regard dans celui de Will, sachant que, même s'il avait fait de ce dernier un ennemi, il avait plus de chance d'obtenir un peu de clémence de sa part que de celle d'Hannibal.

« Il est passé sans prévenir à une heure tardive et il t'a ignoré à plusieurs reprises. »

« Il s'est excusé pour l'heure tardive et t'a offert un présent. Si quelqu'un devait être offensé, ce serait moi. » argumenta l'empathe, en posant une main sur celle de son compagnon. Aussitôt, la lame cessa sa descente et Will reporta le regard sur le visage du condamné, atteint par les quelques larmes de douleur et de panique qui assombrissaient ses joues. Après quoi, il releva la tête pour regarder Hannibal dans les yeux.

« Vas-tu l'exposer ? »

« Non, ce serait trop risqué. »

« L'esthétique t'es plus chère que la douleur. Si tu peux te passer de la première, tu peux également te passer de la seconde. Laisse-le moi. Tu pourras toujours prendre son cœur ensuite. »

« Veux-tu que je te le laisse parce que tu veux le tuer toi-même, ou parce que tu veux lui éviter une souffrance plus grande que celle que tu vas lui infliger ? »

Will soupira doucement, ayant la désagréable impression de marcher sur des œufs par moments avec son compagnon, mais il agit de la façon qu'il pensait être la meilleure : en répondant avec franchise.

« Les deux. Tu m'as donné la corde, tu m'as laissé commencer à l'étrangler. Tu me l'as offert, et j'accepte ce cadeau, comme j'ai accepté le premier. J'ai...envie de retrouver les sensations du premier. Mais j'admets que sa souffrance me touche, oui. »

« Tu pourrais ne pas la ressentir, si tu le désirais ? »

« Oui, je pourrais. Je pourrais n'être qu'un témoin extérieur de la scène, ignorer mon empathie. C'est ce que j'ai fais pour Mason. Mais je ne peux pas le faire alors que je considère que ce n'est pas...mérité. Sinon j'y perdrais mon âme. Je suis désolé si cela te déçois, mais c'est ma limite. »

« Cela ne me déçoit pas. » affirma le cannibale en caressant la joue de Will de son pouce, puis il ajouta « Mais tu pourrais avoir besoin de lui faire éprouver davantage de douleur pour retrouver les mêmes sensations que la première fois. »

« Nous verrons bien. »

Tobias émit une nouvelle plainte étouffée et Will passa doucement ses doigts sur sa joue.

« Shhh. Cela ira vite. »

N'attendant pas de réponse de la part du chirurgien noir, il posa les mains sur sa gorge sans attendre et serra de toutes ses forces. Il apprécia tous les éléments de sa lutte pour rester en vie, les soubresauts de son corps alors qu'il était à la limite entre la vie et la mort, et la fin abrupte de l'ensemble. Ça avait rapide, comme il le souhaitait, mais indéniablement il n'y avait pas pris le même plaisir que lors de son premier meurtre.

« Satisfait ? » demanda Hannibal.

« Oui. Ce n'était pas aussi intense que la fois précédente, c'est vrai mais...ça nécessite juste quelques ajustements. Le choix de la victime, également. Mais pas la méthode. C'est ma façon de faire et elle me convient. »

« L'empaleur et l'étrangleur... »

« Ne formons nous pas un joli couple ? » le taquina Will en souriant , aucunement dérangé par la présence du cadavre. Son compagnon ne releva pas, et annonça avec sérieux :

« Il va falloir s'en débarrasser. Il n'a pas pris sa voiture pour venir ici, et vu l'heure, il y a peu de chances que quelqu'un l'ait vu entrer chez nous. »

« J'imagine que tu as déjà une idée sur la question. »

« Certainement. Aide-moi à le transporter à la cave, s'il-te-plaît. »

« Il y a une cave dans cette maison ? »

« Pas officiellement. »

Hannibal alla chercher une clé soigneusement cachée à l'intérieur d'un mécanisme d'horloge puis l'emmena jusqu'à un pan de couloir sans grand intérêt où se trouvait une armoire qui semblait affreusement lourde, mais qui ne l'était pas. Le psychiatre la déplaça seul et révéla une porte qu'il ouvrit tandis que Will traînait le cadavre de Tobias jusque-là. Ils le portèrent ensuite ensemble jusqu'en bas des marches, puis Hannibal alluma la lumière et alla tirer l'armoire et refermer la porte, les enfermant dans le sous-sol.

Will qui n'aimait pas les endroits clos (et encore moins depuis son séjour dans une cellule capitonnée) se sentit tout de suite mal à l'aise, mais il surmonta sa répugnance et observa son environnement en frissonnant. L'endroit était trop propre et net pour une cave, et tout le matériel pour opérer s'y trouvait, ainsi que d'autres choses qui n'avaient pas le but de soigner.

« Tu as déjà détenu quelqu'un ici. »

« Ce n'est pas une question, n'est-ce pas ? Tu as vraiment un don... »

« Occupons-nous du corps. » coupa Will, n'ayant aucune envie de s'éterniser.

« Je peux m'en occuper seul, si cet endroit te rend trop inconfortable. »

« Mais ça va te prendre plus longtemps et je te veux auprès de moi. Je peux surmonter ça...Ça va passer, c'était juste un peu étrange cette fois. D'habitude c'est plus comme...un fragment, un écho suspendu dans les airs...Là c'était...froid. Comme un seau d'eau glacée versé sur ma nuque. Quelqu'un a vraiment eu la peur de sa vie, ici. »

« Oui, c'était quelqu'un qui était très proche de découvrir qui je suis. Mais ça n'a plus d'importance maintenant. Sauf si bien sûr, tu souhaites que je te raconte ce qui s'est passé. »

« Peut-être plus tard. »

Will aida son amant à hisser Tobias sur un plan de travail puis le regarda lui enlever une bonne partie de la peau du crâne et ensuite...les dents ?

« Vois-tu les barils là-bas ? C'est de l'acide. »

« Je vois...tu vas le couper en morceaux pour qu'il y entre, et il se dissoudra peu à peu. Mais pourquoi fais-tu cela ? »

L'empathe désigna d'un petit signe de tête les dents déjà prélevées aisément à coups de masse frappée sur un petit instrument à bout plat dont il ignorait le nom.

« Les cheveux et les dents sont très difficiles à dissoudre. Pour les cheveux, il suffit de les brûler, pour les dents, il faudra s'en débarrasser. Je compte combler le puits dans la cour, je trouve que c'est dangereux alors qu'un enfant vient jouer régulièrement... »

« Si régulièrement que je ne l'ai pas encore vu. »

« Il est plutôt timide. Il venait s'occuper de tes chiens avec sa mère lorsque tu étais absent, mais à présent que tu es là, ils doivent avoir peur de nous déranger. Je les inviterai bientôt. »

« Uniquement pour avoir une bonne raison de combler le puits ? »

« Non. Je pourrais me débarrasser des dents ailleurs. Mais il me parait normal de les remercier pour l'aide qu'ils m'ont apporté. A présent, laisse-moi terminer, William. Je te rejoins rapidement. » affirma le cannibale, en lui tendant la clé de la porte de la cave. Ce dernier hocha la tête, soulagé de pouvoir retourner au rez-de-chaussée.

« Je laisse ouvert, tu fermeras à clé et tu la remettras à sa place lorsque tu remonteras. En attendant, je la garde sur moi. »

« Très bien. » répondit vaguement le psychiatre en commençant à démembrer leur victime.

Will s'éloigna et frissonna une première fois en touchant la rampe pour remonter, et une seconde fois, plus violemment lorsqu'il fut dans le couloir où la température était pourtant plus élevée. Il s'apprêta à pousser l'armoire pour dissimuler la porte, juste au cas où, lorsqu'il se rendit compte de la confiance que plaçait son amant en lui. Car il tenait littéralement sa vie entre ses mains, sous la forme de la petite clé argentée qu'il lui avait remise presque négligemment. S'il l'avait voulu, il aurait pu refermer la porte à clé, la dissimuler derrière l'armoire et reprendre le cours de sa vie comme si de rien n'était. Ni Margot ni Alana ne devait connaître l'existence du sous-sol, et Margot, travaillant pour Hannibal, appellerait certainement la police pour signaler sa disparition. Ou bien il pourrait s'en charger lui-même...

Il jouerait les amis inquiets en sachant que le criminel le plus dangereux de son époque se trouvait à quelques pas de lui, mourant de faim et méditant sur son erreur de lui avoir fait confiance. Le De Vinci du crime, l'Empaleur finalement vaincu pour s'être laissé aller à éprouver des sentiments assez forts pour qu'ils vaillent la peine de tout risquer. Will sentit son cœur se serrer en imaginant la douleur qu'éprouverait son amant devant une telle trahison, de même qu'il l'imagina assis juste derrière la porte, épuisé et abandonné. Il détesta chacune de ses pensées, mais comment souvent, il était incapable de les arrêter. Il imaginait toujours le pire, même s'il n'avait aucun désir de faire la moindre de ces choses à Hannibal. Il regagna le salon et s'y coucha, puis il porta la clé à ses lèvres avant la ranger soigneusement dans la poche de sa chemise.

Comme promis, le psychiatre ne fut pas long et lorsqu'il remonta au salon, Will lui remit immédiatement la clé. Hannibal alla refermer la porte de la cave, puis rangea aussitôt la clé dans sa cachette. L'horloge était accrochée assez haut, et même si Hannibal était grand, il devait se tendre sur la pointe des pieds pour atteindre le mécanisme. Replacer le petit objet brillant demandait un peu de concentration et il manqua de sursauter en sentant les bras de Will se refermer autour de sa taille, mais sourit en sentant ses lèvres se poser sur sa nuque. Il se retourna dès que ce dernier le relâcha légèrement et le prit à son tour dans ses bras, sachant très bien tout ce qui lui était passé par la tête. Il n'avait pas eu l'intention de le tester (s'il n'avait pas eu totalement confiance en lui, jamais il ne l'aurait placé dans cette situation) mais il savait comment fonctionnait son esprit. Et à quel genre de choses il pouvait penser, ce qui ne le dérangeait pas le moins du monde. Néanmoins, la façon dont l'empathe le serra et l'embrassa comme s'il ne l'avait plus vu depuis des jours lui indiqua de façon plus précise à quel point il avait détesté le scénario qui s'était joué dans son esprit, et cela lui réchauffa le cœur.

« Hannibal ? » l'appela doucement Will pour obtenir son attention.

« Mmh ? »

Le jeune homme lui montra le paquet qu'il avait remonté de la cave et déposé sur la table basse, puis il lui demanda avec un sourire, et en le regardant dans les yeux :

« Tu me ferais un petit-déjeuner nocturne ? Avec beaucoup, beaucoup de viande... »

« Tout ce que tu voudras. Et même les chiens en auront. »

« Vraiment ? »

« Je ne cuisine pour nous que ce que je prélève moi-même. Mais ce serait dommage de ne rien faire du dernier présent de Tobias. »