Ils passèrent trois jours aux sources, dormant beaucoup et se ressourçant.

Rosanna passait ses journées à peindre ou à se baigner, tandis que Markus la laissait chaque jour quelques heures, partant chasser, profitant de la solitude et du calme de la toundra, avant de s'immerger avec délectation.

Au matin du quatrième jour, alors que le soleil n'était pas encore levé, Markus fut tiré du sommeil par la présence d'un de ses congénères à l'orée de son esprit.

« Rosanna, réveille-toi, nous ne sommes plus seuls ! » grogna-t-il, la secouant doucement avant de se relever pour s'habiller.

« J'ai pas envie de me lever... » ronchonna-t-elle, quittant néanmoins les draps chauds, à regret.

Elle s'habilla tandis que Markus récupérait leurs affaires et éteignait le poêle.

« J'aimerais bien qu'on essaie de les neutraliser ou qu'on fuie avant qu'ils n'arrivent ici. Ça me ferait plaisir de revenir une fois ou l'autre. » souffla-t-elle tout en enfilant ses bottes.

« Je sens au moins quatre alphas et une dizaine de drones, les affronter serait suicidaire. On va tenter de les esquiver . »

« On leur fonce droit dessus et on les contourne à la dernière minute ? »

Markus sortit un instant, observant le ciel avant de lui répondre.

« Non, un blizzard se prépare. On va les contourner largement, la tempête brouillera le signal des implants, et ils auront plus de mal à nous localiser. »
« Entendu. » conclut Rosanna, en terminant de ranger la cabane.

A regret, ils laissèrent derrière eux la petite masure se rendormir dans son écrin turquoise.

Prévoyante, l'artiste s'était chaudement enroulée dans sa couverture, s'en servant comme d'une cape par-dessus son manteau sans manches, afin de s'isoler du vent de plus en plus mordant, tandis que Markus, penché dans les bourrasques, avançait aussi rapidement que possible, les pans de son long manteau claquant dans le vent.

Ils progressaient depuis trois quarts d'heure environ selon une trajectoire transverse à celle reliant les sources à la Porte, afin de contourner au large leurs ennemis, lorsque Markus lui fit signe de s'arrêter derrière une congère.

« Ils viennent vers nous. Les drones se sont déployés en ligne, les alphas groupés au milieu. On va essayer de passer en force sur une extrémité. » expliqua-t-il mentalement, le blizzard rendant toute communication difficile.

« Non, attends. Tu as dit que la tempêter perturbe le signal. Sais-tu à quel point ? » demanda-t-elle.

« Quand je suis venu ici la dernière fois, j'ai failli louper le coureur car mon transmetteur ne cessait de m'indiquer des coordonnées incohérentes, variant de plusieurs dizaines de mètres. »

« Si on s'en prend à un drone, tous sauront immédiatement et précisément où nous sommes, mais si on se sépare et qu'on les laisse nous dépasser, il y a de bonnes chances qu'on passe entre les gouttes. D'autant plus que je suis presque sûre qu'ils pensent qu'il n'y a qu'un seul coureur. Ils vont croire que les deux signaux sont des échos, ou quelque chose comme ça. » proposa-t-elle.

« D'accord, mais comment sais-tu qu'ils ignorent que nous sommes deux ? »

« A chaque fois, ou presque, ils ont semblé surpris lorsqu'on leur tombait dessus à deux, et comme tu m'as dit que les implants ont une précision de quelques mètres, la plupart du temps, nos balises doivent se superposer. Ils ne s'attendent donc sûrement pas à deux coureurs. »

« C'est vrai qu'ils étaient pris au dépourvu, mais chaque balise à un code unique. Les deux codes devraient apparaître côte à côte. Tu penses que Silla nous a fait implanter des balises jumelles ?» demanda-t-il perplexe, alors qu'ils s'éloignaient chacun de son côté, aussi discret que des ombres.

« Silla, ou Pierre. Je ne serais pas étonnée qu'il l'ait fait pour nous donner une chance de plus sans trahir sa reine. » souffla la jeune femme ramassée derrière une congère, tentant de percer l'épais rideau de neige tourbillonnant devant elle.

« Je crois que tu donnes trop de crédit à un wraith... » grommela Markus, qui s'était dissimulé dans un pin fouetté par le vent.

« C'est mon plus gros défaut, mon cher... wraith ! » ricana-t-elle, en se laissant glisser dans une étroite fissure sous un affleurement rocheux.

« Ils sont presque à notre hauteur, prépare-toi. »

« J'en vois un... un drone. Il ne m'a pas vue. » souffla-t-elle avant de se faufiler prestement hors de sa cachette et de partir rapidement en sens inverse, bénissant la tempête qui la rendait invisible.

« Ne t'arrête pas ! » gronda l'alien, tendu.

« Markus, tout va bien ? » demanda-t-elle, inquiétée par les vagues de stress qu'elle sentait à la limite de son esprit.

« Les alphas s'approchent de ma position et je suis coincé dans un arbre. Ne t'approches pas, tu nous mettrais tout les deux en danger ! » siffla-t-il, péremptoire.

« Je n'en ai pas l'intention, je vais faire diversion, mais prépare-toi à déguerpir ! » répliqua-t-elle avant de faire demi-tour en courant, pistant le drone qui l'avait dépassée.

« Rosanna, ne te mets pas en danger ! Sois prudente ! »

Elle ne répondit pas.

Elle rattrapa le wraith sans difficulté, puis avant même qu'il l'ait vue, elle l'assomma d'un tir d'empaleur.

« Ils savent où tu es ! » gronda Markus, inquiet.

« C'est le but, ils vont avoir une surprise. » gronda-t-elle cruellement alors que deux silhouettes massives apparaissaient déjà dans la tempête.

Comptant les secondes, la jeune femme attendit le dernier instant pour se jeter dans le blizzard.

Le souffle de l'explosion la jeta à terre, la recouvrant de neige verdâtre.

Les oreilles sifflantes, elle se releva, et repartit en courant aussi vite que possible en direction de la Porte.

« Quatre wraiths sont morts et les autres sont à tes trousses, qu'as tu fait ? » demanda Markus, visiblement fébrile.

« J'ai déclenché l'autodestruction d'un drone » répondit elle, se forçant à respirer régulièrement et profondément tout en continuant à courir.

« Efficace comme diversion, mais dangereux. »

« Tu aurais préféré que je les laisse te cueillir sur ton arbre comme un fruit bien mûr ? » grommela-t-elle.

« Non, bien sûr que non ! »

« Alors tais-toi et avance ! Parce que les survivants doivent être très remontés, maintenant... » gronda-t-elle avant de mettre fin au contact, se concentrant sur sa course rendue périlleuse par la neige qui dissimulait trous et bosses sous son manteau blanc.

Vingt minutes plus tard, à bout de souffle, les jambes douloureuses de sa cavalcade dans la neige profonde, elle arriva en vue de la Porte, qui n'était gardée que par un drone, lequel fut rapidement neutralisé.

« Je suis à la Porte, où es-tu ? » demanda-t-elle.

« A quelques centaines de mètres. Compose une adresse, ils ne sont pas loin derrière. »

Rosanna composa sans attendre une des nombreuses adresses que le wraith lui avait fait mémoriser, puis, son arme dégainée, elle se posta sur le socle de la Porte, prête à tirer sur leurs ennemis.

Les secondes s'écoulèrent, interminables, alors qu'elle tentait de percer le voile blanc du blizzard, puis soudain une silhouette noire apparut, talonnée de deux autres.

Alors que Markus, d'un bond prodigieux la rejoignait sur l'estrade, elle tira, presque en réflexe, assommant un wraith. La seconde d'après, le suivant s'effondrait, une flèche plantée en pleine tête.

D'un même mouvement, ils traversèrent le vortex, restant en garde, prêts à abattre tout ce qui les y suivrait, mais les secondes défilèrent et la Porte se referma sans qu'aucun wraith ne l'ait franchie.

Comme à chaque fois, ils changèrent immédiatement de monde, mettant de la distance entre eux et leurs poursuivants.

« Pourquoi ne nous ont-ils pas suivi ? » demanda-t-elle alors qu'ils arrivaient dans un monde de roches roses et violettes.

« J'ai abattu un des alphas dans la forêt et on en a neutralisé deux autres devant la Porte, je suppose que le dernier a trouvé plus prudent de renoncer. » siffla Markus, dédaigneux.

« Je ne vais pas m'en plaindre ! Même si je trouve dommage de laisser en vie des wraiths qui savent que nous sommes deux... C'est un atout précieux. »

« Je doute que l'information quitte leur ruche. La compétition entre reines est bien trop féroce. »

« A nous de nous en servir ! »

« Comment veux-tu te servir de la compétition entre ruches ? » demanda Markus, perdu.

« Et bien, imagine que deux groupes nous trouvent en même temps. Avec un peu de chance, on pourrait les dresser les uns contre les autres, et dans le meilleurs des cas, ils s'entre-tueraient sans que l'on ait rien à faire. » expliqua-t-elle tout en secouant sa couverture incrustée de neige gelée.

« Avec ton don, ça pourrait marcher. » estima le wraith.

« Tu vois que je peux t'être utile ! » répliqua-t-elle, triomphante.

« Tu es très utile, mais j'aimerais bien que tu évites de faire exploser des wraiths ou autre action dangereuse, tu aurais pu être gravement blessée ! » ronchonna-t-il.

« Tu t'inquiète pour moi ? »

« Bien entendu, tu es humaine. Tu es fragile ! »

« Markus, je ne suis pas une enfant, et je fais ce qu'il faut pour qu'on survive ! Tu ne t'es jamais privé de te jeter sous les balles, toi ! » répliqua-t-elle, féroce.

« Je suis un wraith, je ne risque pas grand-chose ! » feula-t-il, énervé.

« Mais tu peux quand même mourir, tout comme moi ! On est dans le même bateau, Markus, alors arrête d'essayer de me couver ! Je ferais tout ce qu'il faudra pour te protéger, et rien ne m'en dissuadera ! » gronda-t-elle, implacable, le fixant droit dans les yeux.

« J'oublie combien tu es devenue féroce, ma douce humaine, mais je me ferais tout de même toujours du souci pour toi. Peux-tu au moins me promettre d'être prudente ? » demanda-t-il, radouci.

« A condition que tu me le promettes aussi. » répliqua-t-elle, souriante.