Merci pour les commentaires.

Un nouveau chapitre qui n'apporte pas beaucoup de nouvelles mais... il faut du temps pour se décider entre la vie et la mort.


Chapitre 50

- Monsieur Eppes ?

Alan sursauta, arraché au sommeil qui l'avait enfin terrassé. Dans la salle d'attente, tous les occupants, plus ou moins avachis dans les fauteuils et les canapés, se redressèrent, les yeux ensommeillés. La fatigue avait fini par avoir raison de leur angoisse.

Alan se dressa brusquement pour faire face au chirurgien qui venait de l'interpeller. L'homme avait le visage tendu, l'air épuisé, impassible, et le cœur du père se serra douloureusement. Il craignait de comprendre ce qu'on venait lui apprendre.

Un coup d'œil à la pendule lui indiqua que plus de dix heures s'étaient écoulées depuis qu'on avait emmené son fils. Le jour qui éclairait maintenant la petite pièce ne devait plus rien à la clarté des néons. Le soleil s'était levé sur Los Angeles depuis plusieurs heures mais Alan avait l'impression que, pour lui, le soleil ne se lèverait plus jamais. Dix heures ! Et il pressentait que son fils venait de perdre la bataille :

- Oui. Comment va mon garçon ? réussit-il à articuler d'une voix blanche, presque au bord du malaise.

Il sentait, sans les voir, que les autres occupants se massaient autour de lui. La main de Robin se glissa dans la sienne, tremblante, et il comprit que la jeune femme partageait son angoisse.

Le regard du chirurgien, se posant sur le groupe massé devant lui, était suffisamment parlant pour qu'Alan insiste :

- Vous pouvez parler devant eux. Ce sont tous des amis de Donnie.

- Dans ce cas…

Le chirurgien prit son ton le plus professionnel pour commencer.

- Voilà, votre fils présentait de graves blessures au thorax.

Qu'il abrège ! Tout cela il le savait ! Une seule chose importait à ses yeux…

Mais l'homme poursuivait, suivant le manuel du parfait « porteur de mauvaises nouvelles ».

- Nous avons tout fait pour le maintenir en vie…

Alan ferma les yeux et chancela : Colby se précipita pour le soutenir. On y était. Maintenant allait suivre le « Malheureusement, votre fils… »

- Son cœur s'est arrêté de battre à deux reprises, mais nous avons pu le réanimer.

Alan rouvrit les yeux, incrédule : qu'est-ce que ce type essayait de lui dire ?

- On vient de le transporter en salle de réveil.

Le cri de joie qui s'ébaucha sur certaines lèvres fut coupé net par l'expression du chirurgien : aucune trace d'une quelconque victoire dans son regard.

- Vous voulez dire que… que mon fils est vivant ? réussit enfin à questionner Alan d'une voix tremblante.

- Oui… Enfin, pour le moment…

- Comment ça ?

- Ecoutez Monsieur Eppes. Je ne vous cacherai pas que son état est très inquiétant, très précaire. Un nouvel arrêt cardiaque pourrait lui être fatal. Votre fils est très faible. Il a perdu beaucoup de sang et la blessure était particulièrement grave.

- Mais vous l'avez soigné.

- Oui, nous avons refermé la plaie et réparé le poumon. Grâce au ciel la balle n'a pas atteint le muscle cardiaque lui-même mais votre fils est sous respirateur artificiel, il est actuellement dans le coma.

- Mais il a une chance ?

- Il y a toujours une chance monsieur Eppes, cependant, je ne vous mentirai pas : celles de Don sont faibles, très faibles.

- Il s'en sortira !

La voix de Robin, ferme, claire, comme si elle était au prétoire, les fit sursauter et ils admirèrent la détermination qui émanait d'elle. En même temps songeait Liz, cette assurance ne lui permettrait pas de faire face au pire si jamais celui-ci survenait. Il est bien plus difficile de s'adapter à une situation si on est convaincu que le contraire va se produire.

- Don s'en remettra, vous verrez.

Elle tentait de convaincre Alan, qui ne demandait pas mieux, et tous ceux qui étaient présents, chirurgien compris.

- J'espère que vous avez raison, dit ce dernier. Il est vrai que l'agent Eppes est solide. D'autres n'auraient pas survécu à une telle blessure. Le fait qu'il soit encore en vie, même sous assistance respiratoire, est déjà en soi un miracle.

- Est-ce que je peux le voir ? demanda Alan.

- Pas encore. Mais dès que nous l'aurons transféré en soins intensifs, je vous ferai signe.

- Vous allez le mettre en soins intensifs ?

Le chirurgien le regarda, interloqué par la question. Cet homme n'avait-il rien compris de ce qu'il venait de lui expliquer.

- Bien évidemment ! Que pensiez vous donc…

- Non ! l'interrompit Alan. Ce n'est pas… Je veux dire par là que, mon second fils est aussi en soins intensifs, alors, si vous pouviez les mettre pas trop loin l'un de l'autre…

Le praticien lui jeta un regard apitoyé : c'est vrai, on lui en avait parlé au bloc. Cet homme avait deux fils dans le coma à l'heure actuelle. Il n'aurait souhaité ça à personne. Et pourtant, il lui appartenait de lui administrer encore le coup de grâce.

- Je vais voir ce qu'on peut faire. Mais, Monsieur Eppes, vous devez bien être conscient que rien n'est gagné pour Don.

- Oui, je comprends.

- Je ne suis pas sûr. La mort n'est que la pire des options, mais il y en a une infinité entre le décès et la guérison totale.

- Que voulez-vous dire ?

- Monsieur Eppes, étant donné la gravité de ses blessures et ses trois arrêts cardiaques, votre fils pourrait garder de graves séquelles neurologiques. Nous avons tout fait pour que le cerveau reste irrigué mais…

Alan ferma les yeux : il n'avait pas vraiment envisagé cette hypothèse. Pour lui, tout se résumait en deux mots : vivre ou mourir. Ce qu'il y avait entre les deux ne lui avait même pas traversé l'esprit.

- Quelles genres de séquelles ?

- Ca peut aller d'une simple incapacité motrice mineure…

- Une incapacité motrice mineure ? releva Liz. Mais ça veut dire quoi « incapacité motrice mineure » quand on est agent du F.B.I. à votre avis ?

Sans relever l'interruption, le chirurgien continua :

- A un trouble neurovégétatif chronique. Je ne peux pas vous dresser un tableau clinique des risques encourus. Nous ne pourrons malheureusement évaluer les possibles séquelles qu'au réveil de votre fils, s'il se réveille.

- S'il se réveille, répéta Alan d'une voix blanche.

Il sembla méditer quelques secondes, les yeux baissés, puis regarda à nouveau le praticien.

- Quand serez-vous fixé ?

- Pour le pronostic vital, les quarante-huit prochaines heures vont être déterminantes. Ensuite, tout dépendra du temps que votre fils passera dans le coma. Et, comme je vous le disais, nous ne pourrons évaluer d'éventuels dommages permanents qu'à son réveil.

- S'il se réveille, répéta Alan amer.

- Alan, il s'en tirera !

Cette fois-ci, c'était Colby qui prenait la parole. Il n'était pas sûr lui-même de ce qu'il disait, mais il savait que c'était ce qu'Alan avait besoin d'entendre à ce moment précis.

- Bien, je vais prendre des dispositions avec le chef de service de soins intensifs au sujet du transfert de Don. Une infirmière viendra vous prévenir quand vous pourrez vous rendre auprès de lui mais…

Une nouvelle fois son regard fit le tour de toutes les personnes présentes

- Seule la famille est autorisée à rester auprès des malades en soins intensifs, je suis désolé.

- Ne le soyez pas docteur, vous n'y pouvez rien, répliqua Alan. Et merci pour tout.

Le médecin eut un petit geste désabusé :

- J'aurais voulu faire plus, croyez-moi.

- Vous avez déjà fait beaucoup docteur. Mon fils est encore en vie et ça, croyez-moi, ça compte !

L'homme eut un sourire fatigué et tourna les talons. Dans la salle il y eut un grand silence fait à la fois de soulagement et d'inquiétude : rien n'était perdu mais rien n'était gagné non plus, malheureusement, et les heures d'angoisses n'avaient apparemment pas fini de s'aligner.

Alan prit une grande inspiration : son fils était en vie, c'est tout ce qui comptait. C'était plus que ce qu'il espérait quelques minutes plus tôt. Alors le reste attendrait… Il ne voulait penser qu'à ça : son fils vivait, ses deux fils vivaient ! Il serait toujours temps de se préoccuper des conséquences éventuelles plus tard. Pour le moment il avait mieux à faire.

- Ecoutez, inutile que vous restiez là. Vous avez entendu le chirurgien : vous ne serez pas admis auprès de Don alors…

- Nous n'allons pas vous laisser, Alan, protesta David.

- David… On vous attend au bureau. Et dans le cas contraire, vous devez aller vous reposer. Ici vous ne servez à rien. On va bientôt venir me chercher pour que je vois Don et vous ne pourrez pas me suivre. Tout va bien. Je vous promets de vous tenir au courant de son état de santé.

Ils hésitaient, partagés entre la raison et l'envie de rester malgré tout, se disant qu'ils n'avaient pas le droit d'abandonner le père de leurs amis.

Finalement Alan sut les convaincre qu'il était inutile qu'ils restent tous là et, un par un, ils prirent congés. Seules restèrent avec lui Robin et Liz. La première avait bien l'intention d'être classée dans la « famille » étant donnés les liens qui l'attachaient à Don, la seconde restait en tant que représentante du bureau. Les agents avaient décidé que l'un d'entre eux resterait toujours à disposition de la famille Eppes jusqu'à ce que l'état des deux blessés soit déclaré satisfaisant. Pas question de laisser Alan seul, quoi qu'il puisse dire !

La jeune agente obligea ses deux compagnons à absorber un café bien chaud et un beignet aux pommes qu'elle alla chercher à la cafétéria. Elle réussit à les convaincre en leur démontrant que, s'ils s'effondraient à bout de forces, ils ne seraient d'aucune utilité ni à Don, ni à Charlie.

Puis, vers onze heures, on vint avertir Alan que Don était installé dans le services des soins intensifs. Il se précipita avec Robin qui fut autorisée à entrer au titre de « femme » du blessé.

Arrivé dans la chambre, Alan eut l'immense bonheur de voir qu'on avait réuni ses deux garçons dans la même pièce. Un immense élan de gratitude envers le chirurgien le souleva : il faudrait qu'il pense à le remercier de son geste. Il savait que ce n'était sans doute pas si facile d'obtenir ce type « d'avantage ». Il appréciait à sa juste valeur le fait de pouvoir rester auprès de ses deux garçons. Il ne savait pas comment il aurait pu supporter d'être auprès de l'un sans savoir ce que devenait l'autre.

A son entrée dans la chambre, Larry, qui se tenait toujours au chevet de Charlie, se leva : lui aussi avait les traits tirés par une nuit sans sommeil. Mais, fidèle à sa promesse, il n'avait pas relâché sa surveillance une seule minute.

- Comment va-t-il ? questionna Alan.

- Rien de changé ! C'est plutôt bon signe, voulut encourager le physicien.

- Oui, ou le contraire… remarqua Alan tristement.

Puis il s'approcha du lit où gisait Don, le cœur serré de le voir si pâle, presque diaphane, relié à tous ces fils qui, certes lui apportaient la vie, mais, à ses yeux, n'étaient que des instruments de torture. Comment supporter de voir ainsi son enfant relié à ces machines, incapable de respirer seul, lui qui était si indépendant ? Un épais bandage entourait la nuque de Don et, au sommet du crâne, on avait rasé ses cheveux pour suturer la plaie qu'il portait. Les marques de coups sur ses épaules, son visage et ses bras se détachaient de manière encore plus crue sur la blancheur de sa peau.

Sa main tremblante vint caresser doucement les cheveux de son garçon, puis il lui déposa un baiser léger sur le front :

- Ca va aller mon ange, tout ira bien, tu verras.

A son tour Robin s'approcha du lit pour embrasser doucement Don sur les lèvre :

- Tu as intérêt à te réveiller très vite Eppes ! Tu sais que je déteste attendre !

Puis plus aucun mot ne fut prononcé. Au bout d'une vingtaine de minutes, l'infirmière en chef vint prévenir qu'une seule personne était autorisée à rester auprès des blessés. Il n'y eut pas de conciliabule pour savoir qui allait rester et Robin et Larry prirent congé après avoir salué les deux hommes inconscients et encouragé Alan en lui disant qu'ils reviendraient très vite.

Resté seul, Alan sentit soudain le poids des années peser plus lourd sur ses épaules. Comment en étaient-ils arrivés là ? La veille au soir il avait deux fils plein de vie, en pleine santé, qui s'apprêtaient à passer ensemble une bonne soirée. Et ce matin, il se retrouvait avec deux corps inertes qui ne s'animeraient peut-être plus jamais.

Il s'installa dans le fauteuil entre les deux lits et prit une main de chacun de ses fils dans les siennes :

- Vous n'avez pas le droit de me faire ça les garçons, vous m'entendez ? Alors dépêchez-vous de vous réveiller que je vous ramène à la maison.

Seul lui répondit le bruit du respirateur de Don et les bips des deux moniteurs indiquant les constantes vitales de ses garçons. Il lui semblait que ces bips se confondaient, comme si les cœurs de ses deux fils battaient exactement au même rythme. Leurs cœurs battaient, il vivaient, et c'était tout ce qui importait pour le moment.

Bercé par ces bips réguliers, épuisé par sa nuit d'angoisse, Alan finit par s'endormir au creux de son fauteuil, sans même s'en apercevoir.

(à suivre)