Enjoy it !


Chapitre 36 : Pièces de collection

« Chérissez votre curiosité et cultivez votre imagination. Ayez confiance en vous.
Ne laissez pas les autres vous imposer des limites.
Osez imaginer l'inimaginable. »

Shirley Ann Jackson, Conseils aux futurs scientifiques

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POV Law :

- Trop occupé à jouer pour prendre le temps d'accorder de l'importance à ce qui compte vraiment… ? soupire une voix à la porte.

Je sursaute violemment, sentant simultanément un flot de sentiments contraires se déverser en moi : surprise, colère, agacement, et honte.

Tournant la tête, j'aperçois mon père dans l'encadrement de ma chambre, adossé au chambranle, bras croisés ; je ne vois pas son regard derrière ses verres teintés, mais je devine sa contrariété à l'expression fermée de son visage. Je jette un coup d'œil par-dessus mon épaule à Bonney qui dort dans mon lit, blottie dans mes draps, et glisse jusqu'à la pendule suspendue au-dessus de mon bureau.

… aïe.

J'ai complètement raté le rendez-vous qui m'était fixé, et ça, c'est vraiment une erreur à ne pas commettre. Quel crétin je fais.

Facile de le sermonner, quand moi je ne suis pas capable d'appliquer ma morale à moi-même.

- J'essaye de te joindre depuis hier soir, histoire de me rappeler à ton bon souvenir, et je constate que Monsieur est aussi indisponible que sa messagerie, poursuit-il avec une amertume à peine dissimulée dans la voix.

Déçu.

Je pourrais inventer une histoire à dormir debout, trouver une excuse ; j'en ai des dizaines en tête, qui me viennent au fur et à mesure que mon cerveau tourne à toute allure. Elles pourraient même tenir la route, et mon père pourrait presque les croire, pour peu que j'y mette un peu du mien.

Mais je ne peux pas mentir.

Je referme mon livre et le pose sur le côté, avant de me tourner vers lui pour voir ce qui m'attend. Voir comment je vais pouvoir me tirer de ça.

- Alors ? Une explication ?

- J'ai oublié.

- Oh, voyez-vous ça. Oublié, tu dis… ?

J'acquiesce, croisant les jambes, tentant de me composer un air sûr que je suis loin d'arborer, en réalité.

Mon père s'écarte de la porte et entre dans la chambre, ses chaussures claquant sur le parquet de la pièce, son ombre s'étendant sur les lambris qui couvrent les murs. Encore une fois, je constate à quel point il est bien plus imposant que moi, et combien je me sens comme un enfant comparé à lui.

- Oublié, oui. J'ai passé la soirée avec Bonney, et ça m'a distrait plus que ça n'aurait dû. De ce fait… j'ai vraiment omis que je devais le voir.

Une moue sceptique se peint sur ses traits, mais il ne relève pas. Ses mains se glissent dans ses poches tandis qu'il perd au moins cette attitude défensive qui me déplaît tant, et il traverse la chambre pour s'approcher du lit éclairé par la veilleuse que j'ai laissée en marche pour Bonney.

Je ne bronche pas, même si je brûle d'envie de lui dire de ne surtout pas faire de bruit, mais ça serait totalement déplacé de le reprendre de cette manière. Sourcils froncés, il se penche au-dessus d'elle et tend un bras, tirant le drap entre deux doigts pour découvrir son visage. Bonney se retourne et serre mon oreiller contre elle dans un profond soupir, et mon père tourne lentement la tête vers moi – il pourrait presque me faire peur, si je ne le connaissais pas aussi bien.

- … alors… c'est ça qui cause tant de problèmes… ?

- Comme tu peux le voir.

- Et… ça mord ?

- Ça mange beaucoup, surtout.

Un rictus nait au coin de sa bouche, je laisse un sourire étirer les miennes ; Bonney roule sur le côté et emporte la couverture avec elle, étendue en étoile de mer sur le ventre. Mon père réprime un rire et se relève, avant de s'éloigner vers la fenêtre d'où il se prend à contempler le paysage, pendant que je rejoins le lit pour couvrir l'impertinente qui occupe sans vergogne toute la place.

Je replace ses cheveux, tend les draps sur elle et lui redonne mon coussin où elle niche sa tête dans un grognement pas très engageant.

Chassez le naturel et il revient au galop, hein…

- Pourquoi avoir fait ça ? s'étonne mon père en désignant le lit.

Je vois très bien de quoi il parle.

Autant ne pas jouer les idiots.

- Je n'aime pas tellement l'idée qu'elle soit quasiment en petite tenue en ta présence, rétorqué-je.

- Pour d'autres ça ne t'aurait pas gêné. Où même encore pour–

- On pourrait ne pas parler de lui ? le coupé-je en replaçant mes livres dans ma bibliothèque.

- On pourrait, oui.

L'espace d'un instant, j'ai l'impression qu'il va insister, mais non, silence radio.

Il arpente l'espace à pas lents, lorgnant tour à tour Bonney, les objets, moi, et l'extérieur. J'aimerais tellement savoir ce qu'il pense, à cet instant… Être dans sa tête, pour savoir comment réagir, quoi dire. Avoir son expérience, devenir sûr de moi sur tous les plans. Ne pas me retrouver dans cette situation qui montre davantage mes faiblesses que mes forces.

- Tu es comme eux, Law. Tu te perds dans des rêveries sans fin, tout ça pour te réveiller quand il est trop tard, murmure sa voix grave dans la pièce.

Je me vexe comme un adolescent monté sur les ressorts de sa testostérone, je le sais pertinemment, mais je m'abstiens de faire la moindre remarque.

Après tout, il a totalement raison.

J'ai vraiment passé un bon moment avec Bonney, hier, entre sa séance de pose – chemise entrouverte – et les jeux sur la console, entre deux saladiers de nourriture qu'elle a encore casés je ne sais où… C'était un moment hors de tout, que j'ai volé au temps qu'il me reste, pour ne plus avoir à penser à ce qui nous attend, elle et moi. C'était égoïste de ma part, et surtout, tellement à l'opposé de tout ce que je représente que j'en viens presque à douter de ma propre existence, parfois.

- Tout le monde t'attend. Et change-toi, ta chemise est complètement froissée.

- Oui, papa.

Docile.

Comme toujours quand il s'agit de lui.

Sa remarque n'avait pas pour but d'être désagréable ou hautaine ; il me l'a dit comme il aurait pu s'adresser à un enfant plus qu'à un adulte, avec cette intonation qu'il me réservait quand j'étais bien plus jeune et que j'avais encore tout à apprendre.

Sans attendre qu'il soit parti, j'ouvre mes placards et en sors une tenue plus adéquate pour une entrevue comme celle demandée, et déboutonne le vêtement que je porte ; je sens le regard de mon père sur mon dos nu, et je me demande, encore, à quoi il peut bien penser. Au fait que je ne suis plus le gamin qui passait sa vie accroché à ses épaules… ?

J'enfile une chemise propre que je referme aussitôt, passant un veston par-dessus dans le même temps ; cette fois, un coup d'œil à mon père m'indique qu'il fixe le placard avec un air plutôt nostalgique, qui m'intrigue aussitôt vu.

- … oui ?

- Ses affaires ne sont plus là.

Son constat ne souffre aucune interrogation.

Il était habitué à le croiser ici, à voir nos affaires mêlées un peu partout, nos vies s'entrelacer, se suivre sans jamais s'écarter l'une de l'autre ; ce vide le surprend autant que moi à chaque fois que je mets le nez dans ce qui portait nos deux fragrances, avant que je ne soies forcé de faire un choix, pour son bien comme pour le mien.

Ses yeux s'arrêtent sur la penderie, où il aperçoit deux paires de jeans de femme et quelques tee-shirts sur une de mes étagères. Les affaires de Bonney, que je l'ai invitée à laisser là au cas où, question de praticité – j'ai les miennes chez elle, aussi.

- J'arrive dans quelques minutes. C'est promis, lancé-je pour l'arracher à sa contemplation.

- Tu n'as pas le droit à l'erreur, Law. Fais attention. Tu es dedans jusqu'au cou, soupire-t-il en se massant la nuque d'un geste absent.

- Je sais. Tu peux partir, je te rejoins.

Mon ton insistant lui indique que ça ne sert à rien de persévérer, que je n'aborderai pas ce sujet-là avec lui.

Il sort de la chambre après un dernier hochement de tête à mon intention ; j'attends un moment avant de me détourner vers le lit pour m'y asseoir et entreprendre de réveiller Bonney, ce qui relève presque du miracle tant son sommeil est lourd.

- Ggnhhnhnmppfquoooi, Laaaaw… grogne-t-elle dans l'oreiller.

- JJ, hé, ouvre les yeux, murmuré-je en lui caressant le dos. Juste une minute.

- … quoi ? marmonne-t-elle un peu plus intelligiblement.

- Je reviens vers midi, j'ai quelque chose à faire en ville. Tu peux rester là, si tu veux. Prépare-toi le petit déjeuner qui te fera envie. Fais comme chez toi.

- … Pas d'bêtise, hein… ?

- Pas de bêtise.

Je pose un baiser sur son front et me lève, rajustant la couverture sur son épaule ; ses yeux clairs sont rivés sur moi, mais je jurerais qu'elle ne me voit même pas, tant elle est dans le cirage.

Franchement, je ne sais pas comment elle fait pour arriver à l'heure le matin, avec le mal qu'elle a à émerger.

… elle s'est déjà rendormie.

Incorrigible.

Je m'éclipse, éteignant la lumière pour lui laisser l'obscurité filtrée par les vieilles persiennes, et disparais dans la salle en laissant la porte de refermer derrière moi.

. . . . . . . . . .

.

POV Bonney :

Je me réveille avec une sensation inconnue contre mon visage ; j'ouvre les yeux, et je constate que ma vision est obstruée par un truc blanc et duveteux, que je caresse lentement, sentant sa chaleur sous mes doigts.

Le chat de Law.

Je me redresse et il roule sur le côté, se lovant contre moi avec force ronronnements ; je le gratte derrière les oreilles en souriant, encore dans le cirage – il est tellement immaculé, c'est incroyable, je me demande s'il est vieux pour avoir une telle couleur. Je le soulève dans mes bras et le serre contre moi, repoussant les draps pour me lever et prendre mes affaires au passage.

J'abandonne Bepo sur le pas de la porte et entre dans la salle de bain, refermant la porte derrière moi – je laisse tomber mon pyjama sur le sol, relève mes cheveux et entre dans la douche, ouvrant les robinets pour laisser l'eau chauffer.

Le parfum de Law monte avec la vapeur, alors que je me savonne, les yeux fermés ; une matinée à tuer sans lu, ça va être long. Concrètement, je ne suis venue qu'une seule fois chez lui avant hier soir, lors de la soirée avec Shachi et Penguin.

Je vais surtout m'occuper en arpentant toutes les pièces, parce que son appartement est indécemment grand : au moins deux cent mètres carrés habitables, à vue de nez, si j'en juge par rapport à la taille de ma propre habitation.

Je ferme l'arrivée d'eau et m'enveloppe dans ma serviette, frissonnante, me séchant à la hâte avant d'enfiler mes vêtements ; à peine ai-je ouvert la porte que Bepo vient faire des huit entre mes jambes en miaulant.

- T'es resté là tout ce temps ? m'étonné-je en lui frottant le bas du dos.

Comme s'il allait me répondre. Tss.

Je sors de la pièce encore saturée de buée, retourne dans la chambre restée dans l'obscurité et vais ouvrir les volets, qui laissent passer la lumière du soleil qui se lève, derrière les immeubles au loin ; je cligne des yeux, momentanément aveuglée par la lueur, et me détourne pour secouer les draps.

De la soie, s'il vous plaît. Je n'avais jamais dormi dans un lit comme ça avant, et quand j'y réfléchis je me sens un peu honteuse d'avoir fait dormir Law dans ma vieille couette quelconque.

Je refais le lit du mieux que je peux – rien à voir avec la rigueur militaire de Monsieur Bataille Navale – et arrange les coussins, rangeant mon fourbi sur la commode où il m'a dégagé de la place.

Voir mes affaires mêlées aux siennes, c'est… bizarre. Dans le bon sens du terme, hein.

Je laisse les fenêtres entrouvertes pour aérer et sors de la chambre, traversant le salon pour entrer dans la pièce qui fait face à la cuisine – les murs sont intégralement couverts par des bibliothèques, du sol au plafond, remplies de livres mais aussi de vinyles, de cassettes et de boîtes à pellicules 8, 16 et 19 millimètres. Au centre, sur les commodes, plusieurs appareils sont alignés en rang d'oignons, groupés par famille : un radiocassette, un tourne-disque, un caméscope super 8 posé à côté d'un vieux Reflecta, un magnétoscope, un lecteur DVD. Je m'accroupis pour contempler les objets de plus près, et mes yeux s'arrêtent sur un appareil qui semble terriblement ancien ; je le frôle du bout des doigts et arrête mon regard sur la petite plaque fixée sur le portant en bois : cylindre phonographique, 1877. L'ancêtre du disque.

Ça coûte une fortune incroyable, et il a l'air d'être en parfait état de marche.

Je me demande si ça appartient à Law, ou à sa famille ; quoi qu'il en soit, les antiquités qu'il y a ici feraient le bonheur de tas de collectionneurs.

Je me redresse et longe les étagères, où tout semble rangé d'une manière bien particulière. Chronologiquement, je dirais ; je regarde les pellicules enfermées dans les boîtes, le premier format des films existants, noir et blanc et muet. « La Sortie de l'usine Lumière à Lyon », de 1895, qu'on considère comme le tout premier film au monde. Mes yeux s'écarquillent et trouvent d'autres raretés, avant de passer à une autre catégorie qui évolue avec le temps ; pas mal des années 30 à en juger leur nombre – beaucoup, beaucoup de Fred Astaire et Ginger Rogers. Sûrement les goûts de Law…

Je remonte jusqu'aux tous derniers DVD, le plus récent datant de l'année dernière.

Je n'accroche que des noms de grands classiques, pas de navets dans sa sélection, ça me donne l'impression qu'un collectionneur a voulu immortaliser les plus grandes œuvres cinématographiques existantes. Même constat avec la musique qui se décline sous plusieurs formes – du classique principalement, avec Chopin, Brahms, Haendel pour ne citer qu'eux, mais aussi des musiciens d'un tout autre genre : AC/DC, Eminem, Presley, Jackson, Aretha Franklin, Motörhead…

Pareil, je reconnais aussi les goûts de Law, mais pas que. Ça représente une belle période de la musique telle que les temps modernes la connaissent.

Derrière une vitre solidement verrouillée, mes yeux accrochent des pochettes numérotées qui s'alignent dans des cases parfaitement délimitées, de manière à ce qu'aucune n'entre en contact avec une autre – sûrement pour limiter les frottements et éviter l'altération du papier qui se trouve à l'intérieur ; plissant les yeux, je déchiffre des lignes de partitions, qui ont l'air tracées à la plume : ces morceaux de musiques doivent être une rareté sur le marché, comme beaucoup de choses ici.

Je passe sur un autre pan de mur et, cette fois, c'est un univers que je connais un peu mieux : des bandes-dessinées. Collectors, au vu de l'emballage. La première qui me tombe sous les yeux est « Les origines de Batman », soit Batman #47, de 1948.

Je pense qu'au regard de l'ancienneté de 60% de ce qui se trouve là, Law ne doit pas souvent lire ou manipuler ces objets, mais j'ai aussi la sensation que tout ça n'est pas là… pour ça, justement. Pas là pour être touché, j'entends. Uniquement là pour ne pas être ailleurs, pour être concentré ici.

Je sais pas combien il raque niveau assurance habitation, mais ça doit être indécemment cher, vu toutes les merveilles qu'il entrepose ici.

Je ne m'attarde par sur les livres anciens qui reposent dans une bibliothèque qui semble hermétiquement fermée, et agrémentée d'un dispositif sur le dessus ressemblant à une pompe – les étagères sont sûrement remplies d'argon ou de protoxyde d'azote inerte, pour la conservation du papier et éviter la formation des champignons ou d'humidité.

Law prend soin de ce qui est à lui, c'est déjà ça.

Et ça colle pas à mes visions du gothique sataniste qui fait gicler des viscères de poule noire un peu partout.

Vraiment pas.

Je quitte la pièce et passe dans celle d'à côté, où les persiennes sont fermées, là aussi ; je les ouvre en grand, le soleil se déverse sur les lambris d'un bureau de type victorien. Les meubles ont l'air terriblement ancien, patinés par le temps et l'usure. L'éclairage se fait uniquement par lampes de banquier – je pensais qu'on ne trouvait ça que dans les vieilles bibliothèques du centre ville, j'ai encore beaucoup à apprendre sur les tendances de Law, on dirait – et appliques murales en bronze. Ça donne un côté très chaud à la pièce, en adéquation avec le reste du mobilier qui donne l'impression d'un saut dans le passé plutôt brusque, en totale opposition au salon et à la cuisine ouverte qui sont ultra modernes, le top du neuf : tiroirs à amortisseurs, néons clinquants, mitigeur dirigeable, îlot central avec four électrique, frigidaire américain et plaques vitrocéramiques. La totale.

Je m'installe au bureau, dans la grande chaise couverte de taffetas, à en juger la texture. Les accoudoirs sont polis par les mains et les coudes qui s'y sont posés.

J'imagine parfaitement Law travailler à cet endroit, ça lui correspond totalement.

Mes yeux se posent sur le dernier Macbook Air posé sur le sous-main en cuir et je rigole toute seule tant l'objet parait incongru dans ce décor sorti d'un autre temps. À dire vrai, même moi je ne me sens pas à ma place, même si j'aime beaucoup l'endroit – j'ai l'impression de trop détonner dans ce bureau que Law a chargé d'histoire.

J'ouvre le premier tiroir sur ma droite et jette un œil à l'intérieur : de véritables plumes d'oies pour l'écriture, mais aussi une boîte à porte-plumes métalliques, le tout côtoyant des flacons d'encres et des cartouches plus récentes. Il y a pas mal de papier blanc, aussi, Law doit aimer écrire des lettres – ça collerait bien au personnage, en tout cas.

Je le referme et en tente un autre, qui s'avère verrouillé. Mauvaise pioche. J'essaye celui du dessous, même punition.

Roh.

Rabat-joie.

Je tente la colonne de gauche et j'y trouve des disquettes, des disques gravés et des clés USB, toutes soigneusement étiquetées ; j'en prends une au hasard et la retourne, parcourant l'écriture des yeux : c'est celle de Law.

- Marylin Monroe, août 1962. Law, petit pervers, t'es adepte du vintage… ?

Je choisis un CD au hasard et lis « Jeff Buckley, mai 1997 ». Sur un autre, « Jimi Hendrix, septembre 1970 ». J'en balaye encore du regard et constate qu'il n'y a pas que des personnalités qui sont citées sur les étiquettes. Il y a aussi de parfaits inconnus, à mon sens : leurs noms ne me disent absolument rien. Curiosité absolue oblige, je plugge la clé de Mademoiselle Monroe sur l'ordinateur de Law et attends que le périphérique se lance, voyant une série de sous-dossiers numérotés s'ouvrir dans l'interface.

Je double-clique sur le premier et constate, frustrée, qu'il faut un mot de passe.

Et je vais même pas tenter de jouer les hackeuses du dimanche, Law est du genre à mettre minuscules, majuscules, caractères spéciaux et chiffres longs comme le bras.

J'ouvre une page internet et tape néanmoins l'intitulé de la clé, et j'apprends que c'est sa date de décès.

Charmant.

Je tente la même chose avec Jimi Hendrix, même sentence : mois de sa mort.

… bon.

OK.

Law aime conserver des dossiers sur le trépas des gens.

Effectivement, il n'est pas sataniste, il a juste des trips bien spécifiques.

Je range les clés où elles étaient, referme l'ordinateur en tentant d'oublier un peu ce que j'ai lu – parce que de bon matin, ça ne met pas très à l'aise – et quitte la chaise pour sillonner la pièce, m'attardant sur les meubles et les guéridons qui croulent sous les bibelots : un désordre organisé, j'appellerais ça.

Il y a de tout, des trucs complètement randoms. Une vieille boîte à quadrille remplie de camées jaunis par le temps, pas mal de pierres naturelles comme des obsidiennes, des onyx, un service à thé qui a l'air tellement ancien qu'y faire une infusion tuerait certainement n'importe qui, des bijoux vieillots, une collection de matriochkas – elles sont légèrement fissurées, certaines décolorées à quelques endroits, preuves visuelles qu'elles semblent anciennes.

Tout une console est encombrée de mémento mori en bois sculpté ; j'en touche un, plus clair que les autres, et le matériau m'évoque tout de suite un os véritable. De vrais crânes. Cool.

Je repose la chose et passe à une autre commode un peu plus engageante : une maquette de voilier à quatre mâts, des fibules romaines couleur vert-de-gris, un pot à anse qui semble tout droit sorti d'un site archéologique, un heurtoir en fer forgé, un rouet de salon, de petites sculptures d'ivoire des iles Marquises…

Il y a même une dent de narval fichée dans le mur. Et parlant de ça, je raconte même pas le nombre d'armes blanches qui se trouvent suspendues aux parois. Il y a de tout, mais la plus grande me semble être un nodachi, qui doit mesurer ses deux bons mètres.

Je tends le bras, hissée sur la pointe des pieds, et effleure la cordelette rouge qui se balance sous mes doigts ; elle est incroyablement douce, malgré l'âge qu'elle doit avoir.

Il faudra que je complimente Law sur tout ce qu'il a ici, parce que c'est magnifique, tout ce qu'il est parvenu à réunir. Je n'ai pas l'impression qu'il recherche une certaine esthétique, ici, plutôt à rassembler des objets susceptibles de rappeler des époques, des lieux.

Je quitte la pièce après avoir refermé les persiennes, et passe dans une autre que je n'ai pas non plus encore vue ; celle-ci n'a pas de volets, juste une lumière artificielle – les ampoules s'allument, crues, et éclairent les murs intégralement tapissés de coupures de journaux.

- … oooké…, soufflé-je en faisant un tour sur moi-même.

Un seul pan est encore nu, je suppose qu'il est là pour être rempli dans les années à venir.

Je m'approche et vois que les journaux ne sont pas exclusivement français ; il y a le Times, le Monde, El País, le Frankfurter Allgemeine Zeitung, et même le NRC Handelsblad… un journal des Pays-Bas quoi. Ce n'est pas forcément la une de chacun, qui se trouve ici ; les articles n'ont en commun que la nature de leurs infos : des morts, des naissances, des catastrophes, des grands évènements politiques ou économiques. Des attentats, des élections démocratiques à côté des reportages sur des dictatures, des exécutions, des réussites de stars mais aussi des échecs cuisants qui donnent sur des désastres …

Les plus vieux tirages remontent aux années 1850, jusqu'à ceux plus récents : le dernier remonte à la semaine dernière, où une célébrité asiatique a été retrouvée morte dans sa salle de bain.

Je ne vais pas passer plus de temps ici : c'est un peu trop sordide pour moi, cet endroit, j'aime autant laisser ça à Law et sa curiosité.

Sortant à reculons, je ferme l'interrupteur sur toutes ces images en noir et blanc et entre dans la dernière pièce que je n'ai pas encore explorée, et tombe sur une autre chambre qui semble inutilisée, à première vue. J'allume et mes yeux tombent sur ce qui ressemble, grosso modo, à une chambre d'adolescent.

Des posters, plutôt semblables aux miens, sont punaisés au mur au milieu de guirlandes lumineuses, vestiges d'un vieux Noël je présume. Je repère des tas de trucs comme de la musique en vrac sur une chaine hi-fi, des mangas, des figurines, des fringues jetées sur une chaise. Le lit est défait, des chaussettes trainent sur le tapis, un coussin est encore au sol, resté à sa place depuis qu'il y est tombé, visiblement.

Rien à voir avec l'ordre méticuleux qui règne dans la chambre de Law.

Je pense que c'est celle de son colocataire.

Pas inutilisée, donc, à première vue, à la différence près qu'une fine couche de poussière recouvre tout ; cette couche de poussière qui s'accumule quand on ne fait pas le ménage pendant plusieurs semaines.

Bizarre.

… ou alors… le colocataire était plus qu'un colocataire. Et puisque Law m'a appris il y a un bon moment maintenant qu'il avait rompu avec son petit-ami, j'en déduis qu'il est parti en laissant tout derrière lui.

Je me sens pas à ma place, ici.

Je quitte la chambre et balaye la salle du regard, alors que je mets le doigt sur un truc qui me paraît bizarre – plus que les crânes, c'est dire.

Il n'y a rien de personnel.

OK, OK, il y a tous les bibelots, mais ce n'est rien de plus qu'une collection.

Je parle de photographies. Aucune. Rien qui ne trahisse les traces qu'un couple laisse dans un endroit comme celui-là, qui permettraient de retracer leur vie. Même pas de photos de Law, Shachi, Penguin, ou encore du coloc.

Je sais que Law n'est pas du genre à trop s'attacher, mais de là à n'avoir aucun souvenir visuel…

M'enfin, c'est son appartement, sa déco, son business.

- Contrariée ? résonne sa voix derrière moi.

Je sursaute et son rire monte jusqu'à mes oreilles, à travers les battements affolés de mon cœur.

Il referme la porte d'entrée derrière lui et retire sa veste, jetant un coup d'œil à sa montre au passage – j'aperçois midi : j'ai même pas eu la présence d'esprit de déjeuner. Law a une sale influence sur mon rythme biologique.

Il m'embrasse en lorgnant par-dessus mon épaule, et doit s'apercevoir que les portes sont restées entrouvertes sur mon passage ; il ne m'a pas interdit d'y entrer, mais je ne sens pas non plus qu'il va m'adresser un quelconque reproche pour y avoir mis les pieds.

L'attrapant par la chemise, je lui désigne les murs dénués de portraits.

- Pas une seule photo ? T'as pas de vie sociale à ce point-là… ?

- Tu veux une réponse totalement honnête… ?

- Je suis toute ouïe, rétorqué-je.

- C'est une manière pour moi de m'assurer que personne ne puisse rien savoir de précis. L'appartement de Monsieur Tout-le-Monde, sourit-il en délaçant ses chaussures.

- … quand on voit ton bureau et ta bibliothèque, je t'assure qu'on se croit pas du tout chez n'importe qui…

- Parce que tu me connais. J'aime voir où va le monde. Mais… tu sais… tout ce qu'il y a, ici… on peut me le voler, ça me serait égal. Je n'y accorde pas tant d'importance que ça.

J'ai du mal à y croire.

… Law ne ment pas.

C'est tout ce que je dois garder à l'esprit.

- Je pourrais tout quitter, s'il le fallait.

- Même moi… ? murmuré-je.

- Ne mélange pas tout, ça n'a rien à voir.

- Tu sais… j'comprendrais.

Il referme son placard à chaussures et se redresse, tendant les bras pour les refermer autour de mes épaules et me ramener contre lui, pressant son front contre le mien.

- Pourquoi ? chuchote-t-il.

- Je sais pas… pourquoi t'as largué ton ex pour être avec quelqu'un comme moi ?

- Tu te dévalorises trop, JJ.

- Non, ça n'a rien à voir, j'ai parfaitement conscience de l'image que je renvoie. Je sais bien que je suis pas une sorcière. Mais il avait pas l'air d'avoir… assez de défauts pour qu'ils surpassent ses qualités.

- …

- J'ai vu sa chambre. Ça faisait… ado normal. Je le connaissais pas mais pour qu'il parte en laissant tout, ça devait pas être–

- Tu te prends beaucoup trop la tête. C'est toi qui m'intéresses, me coupe-t-il en embrassant ma joue. Il a fait ses choix, j'ai fait les miens. Essaye de ne pas y penser.

Puisque je viens de sauter dans le plat de l'histoire de son ex, je me vois pas le bombarder de questions sur ses recherches, ses collections – je garde ça sous le coude pour la prochaine fois.

Mais ne pas penser à ce garçon parti en abandonnant sa vie derrière lui ?

… Impossible.

Pas quand une petite partie de moi me souffle que je pourrais être la prochaine.

« Les emmerdes, c'est comme les cons, ça vole en escadrille. »
Jacques Chirac